« Schumpeter, nous dit Monique Abellard, est un auteur hétérodoxe: contrairement à Keynes, qui considère que l'Etat peut venir à bout des crises économiques, il pense que seuls les entrepreneurs sont en mesure d'impulser une nouvelle phase de croissance fondée sur l'innovation. Pour lui, ce sont des sortes de héros, qui "révolutionnent la routine"à chaque fois qu'ils exploitent une innovation. Mais ils sont voués à disparaître. Paradoxalement, la concentration des entreprises, qui renforce la stabilité du capitalisme, entraîne également un processus de bureaucratisation, à l'origine de leur disparition. C'est de cela que résultera, selon lui, le passage au socialisme et non pas d'une révolution marxiste. Alors que pour Marx, le capitalisme conduit inévitablement à une paupérisation absolue de la classe ouvrière, Schumpeter considère que le chômage est temporaire, car lié aux transformations cycliques du capitalisme. Le capitalisme est en effet défini comme "un type ou une méthode de transformation économique (…) jamais stationnaire", où l'impulsion fondamentale est donnée par l'innovation (nouveaux objets de consommation, nouvelles méthodes de production et de transports, nouveaux marchés, nouveaux types d'organisation industrielle), fondée sur des révolutions industrielles et techniques..  »

Cela conduit-il seulement à la bureaucratisation ?

Michel Peyret


Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Alois Schumpeter

Monique Abellard
Alternatives Economiques Poche n° 021 - novembre 2005

Résumé

Capitalisme, socialisme et démocratie, publié en 1942, eut un succès que La théorie de l'évolution économique (1911) et surtout Business Cycles (1939) n'atteignirent pas. Schumpeter renoue, dans cet ouvrage, avec la tradition des classiques: lecture de l'histoire, des auteurs et mise en perspective de l'évolution du capitalisme. Ce livre est pourtant composé de matériaux hétérogènes, comme Schumpeter le rappelle lui-même dans sa préface: la première partie est un résumé de son enseignement de la doctrine marxiste; la deuxième et la troisième répondent successivement aux questions "Le capitalisme peut-il survivre?" et "Le socialisme peut-il fonctionner?"; la quatrième est une contribution à la controverse américaine sur le thème de la démocratie.

Commentaire critique

"Le Capitalisme peut-il survivre? Non, je ne le crois pas", écrit Schumpeter. Et sa disparition ne résulterait pas pour lui de son échec mais, au contraire, de son succès, qui mine les institutions sociales nécessaires à sa survie. Schumpeter est un auteur hétérodoxe: contrairement à Keynes, qui considère que l'Etat peut venir à bout des crises économiques, il pense que seuls les entrepreneurs sont en mesure d'impulser une nouvelle phase de croissance fondée sur l'innovation.

Pour lui, ce sont des sortes de héros, qui "révolutionnent la routine"à chaque fois qu'ils exploitent une innovation. Mais ils sont voués à disparaître. Paradoxalement, la concentration des entreprises, qui renforce la stabilité du capitalisme, entraîne également un processus de bureaucratisation, à l'origine de leur disparition. C'est de cela que résultera, selon lui, le passage au socialisme et non pas d'une révolution marxiste. Alors que pour Marx, le capitalisme conduit inévitablement à une paupérisation absolue de la classe ouvrière, Schumpeter considère que le chômage est temporaire, car lié aux transformations cycliques du capitalisme.

Le capitalisme est en effet défini comme "un type ou une méthode de transformation économique (…) jamais stationnaire", où l'impulsion fondamentale est donnée par l'innovation (nouveaux objets de consommation, nouvelles méthodes de production et de transports, nouveaux marchés, nouveaux types d'organisation industrielle), fondée sur des révolutions industrielles et techniques. Schumpeter explique de cette manière l'augmentation du pouvoir d'achat de l'ouvrier moderne sur la longue période. Il montre aussi comment la "destruction créatrice(…) révolutionne incessamment de l'intérieur la structure économique en détruisant ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs". Il met ainsi en évidence des fluctuations de longue durée (prix, taux d'intérêt, emploi). Cela le distingue des néoclassiques, qui raisonnent en termes d'équilibre statique.

Autre point de désaccord avec les néoclassiques: "La concurrence parfaite n'a aucun titre à être présentée comme un modèle d'efficience." D'ailleurs, rappelle Schumpeter, celle-ci ne s'est jamais concrétisée. On assiste au contraire à une concentration économique, et l'entreprise géante est devenue le moteur le plus puissant de l'expansion à long terme du capitalisme. Selon lui, le monopole est en mesure d'assurer une protection temporaire (brevet ou stratégie monopolistique) contre la désorganisation momentanée du marché ou pour permettre la réalisation d'un programme à long terme (nouveaux produits, nouvelles méthodes de production, etc.). La concurrence parfaite introduite au sein de la destruction créatrice serait donc source de "catastrophe gratuite" et rendrait impossible l'introduction de nouvelles méthodes de production.

La disparition du capitalisme envisagée par Schumpeter résulte de causes économiques, mais aussi de causes culturelles. La bourgeoisie, en défendant les libertés individuelles, permet à un groupe d'intellectuels critiques vis-à-vis du système capitaliste de se développer. Son hostilité au système s'amplifie avec l'expansion de l'enseignement, la dévalorisation de leur condition ou le chômage. Ce groupe influence les valeurs, la politique, la législation, et conduit notamment à construire une fiscalité et un système de redistribution. Cela finit par décourager la bourgeoisie de fonder une dynastie industrielle. La rationalisation de la vie privée, avec l'essor de méthodes contraceptives qui limitent la natalité, va dans ce sens et limite la passion du gain de la bourgeoisie, passion d'autant plus forte que sa descendance est nombreuse. Dans le même temps, cette rationalisation, associée à une reconnaissance matérielle et honorifique accordée aux intellectuels, éteint leur hostilité sous le régime socialiste.

Dans la partie consacrée à la démocratie, il rejette la définition "classique", qui associe celle-ci à un idéal, et la réduit au contraire à son rôle instrumental: un "arrangement pour parvenir à des décisions politiques". Il montre ainsi que la démocratie et le socialisme ne sont pas incompatibles sous certaines conditions et s'oppose de ce fait à Friedrich von Hayek.

Si les thèses de Schumpeter sur le socialisme peuvent aujourd'hui faire sourire, ses analyses du capitalisme et de la démocratie demeurent d'une grande pertinence. Elles le situent pleinement parmi les hétérodoxes.

Niveau de lecture

Accessible au grand public.

Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Alois Schumpeter
éd. Payot, 1990, 451 p., 26,70 euros.