« La seule révolution pérenne ne se peut ou ne se pourra que lorsque mature pour se gouverner eux-mêmes en toute souveraineté et en tout anarchisme assumé dans l’ordre et la justice, les peuples n’auront plus besoin d’État et de gouvernements. Une utopie, je le sais, mais elle est la seule puissance qui pourrait exorciser les distorsions politiques qui affectent les révolutions et rendent impossible la justice sociale plénière où des avantages reconnus à quelques grands méritants de la société, le seraient par la société en toute démocratie sans être une dérive des fatuités de gouvernants faisant le chef dans la duplicité et la manipulation du peuple par l’effet sordide de l’idéologie d’État... »

Utopie ? Mais les utopies ne finissent-elles pas par entrer dans la vie ?

Michel Peyret


Révolution et aliénation de la libération

26 Octobre 2015

Par Camille Loty Malebranche

 

Le maintien mental du goût des privilèges chez des dirigeants, après le chambardement d’un ordre injuste, constitue, en contexte de construction de tout nouvel ordre social, l’un des pires butoirs à la liberté des humains, l’un des achoppements classiques et pièges redondants de la gérance révolutionnaire dans le temps.

En observant le cas des révolutions qui se corrompent et finissent par reproduire d’autres formes d’injustices et de privilèges inacceptables, pourtant facilement évitables dans l’administration au sein des nouvelles structures du pouvoir social établi par des révolutionnaires parfois authentiques, l’on peut se demander si, dans cette espèce humaine, les leaders des majorités qui souffrent tellement des privilèges particuliers et sans limites de quelques-uns, générateurs d’innombrables injustices sociales, peuvent se libérer de la mentalité de privilégiés excessifs, une fois le changement établi.

La révolte contre l’injustice est un point commun voire révélateur de l’humanité sauf en cas d’extrêmes aliénations. Alors, pourquoi la plupart des grandes révolutions ont dégénéré, au point de tomber en crise, d’engendrer des monstruosités d’injustices jusqu’à devoir s’effondrer de leurs propres pesanteurs de déliquescence morale en s’écroulant sous la désertion de leur propre principe de libération du peuple par la justice?

La liberté serait-elle un idéal inatteignable en politique à l’échelle des peuples? Je suis tenté de répondre que non, que malgré les dérives des deux révolutions les plus marquantes de l’histoire du millénaire écoulé: 1789 et 1917, l’idéal révolutionnaire authentique est porteur de grandes améliorations, ne serait-ce que dans les idées qui inspirent la gouvernance des États, les luttes des peuples…

Une question m'interpelle l’entendement, la noblesse et la faiblesse des révolutions ne se situeraient-elles pas au niveau même de leurs leaders et de leurs tares d’égocentrisme de vouloir de pouvoir qui sont parmi les plus répandues parmi l’espèce humaine?

Si de grands hommes d’exception font de sublimes révolutions au profit de leurs peuples et de l’humanité, il me semble qu’il reste fatal – vu l’extrême rareté des vertus de désintéressement, de dépouillement de soi des leaders révolutionnaires au service de la cause de la justice, qui sont les conditions fondamentales de la réussite et de la durabilité d’une révolution – que l’ordre révolutionnaire achoppe sur les manques et défauts de ses dirigeants.

La seule révolution pérenne ne se peut ou ne se pourra que lorsque mature pour se gouverner eux-mêmes en toute souveraineté et en tout anarchisme assumé dans l’ordre et la justice, les peuples n’auront plus besoin d’État et de gouvernements.

Une utopie, je le sais, mais elle est la seule puissance qui pourrait exorciser les distorsions politiques qui affectent les révolutions et rendent impossible la justice sociale plénière où des avantages reconnus à quelques grands méritants de la société, le seraient par la société en toute démocratie sans être une dérive des fatuités de gouvernants faisant le chef dans la duplicité et la manipulation du peuple par l’effet sordide de l’idéologie d’État.     

En attendant, chaque révolution, même si elle améliore le sort des peuples, restera passablement lacunaire et à la merci des guetteurs de privilèges que sont les probables actuels ou potentiels dirigeants.

La plupart des hommes, hélas, tels des esclaves révoltés contre leur sort, contre l’injustice subie par eux ou leur pairs - mais pas contre l’esclavagisme ou l’esclavage, pas pour la liberté malgré la « libération » - ne veulent consciemment ou inconsciemment, rationnellement ou pulsionnellement que chasser les maîtres pour devenir maîtres, trop identifiés qu’ils sont au visage « sacral » des anciens dominateurs incarnant l’autorité en leur mental, malgré leur dénonciation de l’infamie de l’ordre décrié à renverser.

L’introjection de la face du maître, du prédateur ou du bourreau chez les aspirants au changement, est sans doute le plus terrible monstre liberticide à sévir dans l’histoire et à détourner les ordres nouveaux aux réflexes de leurs dirigeants pas tout à fait libres en leur cœur et leur être.

La non émancipation mentale et les pulsions engrammatiques des servitudes non curées incarnent une sinistre part d'hétérocratie asservissante, c'est-à-dire un deus ex machina inscrit dans le passé-présent du révolutionnaire non affranchi des vieilles sujétions mentales et donc fatalement programmé pour les reproduire sous d'autres formes. 

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE