« D’abord, nous dit Bertrand Badie, la France a elle-même une double mémoire impériale : en Europe, à travers son histoire bonapartiste, et dans le monde, à travers son ancien « empire colonial »… Rares sont nos dirigeants qui ne s’y réfèrent pas, ne serait-ce qu’implicitement, tant en rêvant de jouer le rôle de « puissance régionale européenne » qu’en se prêtant de façon fréquente à la pratique des interventions extérieures, notamment au sein des anciennes possessions coloniales… Du coup, cette logique de compétition vient vite s’affirmer, sous des formes diverses : le général de Gaulle savait en particulier mêler finement la réaffirmation souverainiste face aux Etats-Unis tout en mobilisant à cet effet le soutien des nouveaux Etats issus de l’ancien Empire français… Ses successeurs le font avec une moindre maestria, dans un contexte il est vrai plus difficile : mais la grammaire reste la même… Notons aussi cette peur funeste mais structurelle que les gouvernements français ressentent face à la montée des émergents les plus enclins à cette restauration impériale : la Chine, la Turquie, le Brésil, sans parler de la Russie… Remarquons enfin cette susceptibilité française face à toute entreprise semblant menacer son « influence » sur les anciennes possessions coloniales... »

France, dis-nous donc qui tu es ?

Michel Peyret


La France face au retour des empires

Samedi 10 Octobre 2015 à 17:00

Propos recueillis par Alexis Lacroix

La tentation d'une restauration impériale saisit de nombreuses puissances. Comment la France se positionne-t-elle face à cette nouvelle donne ? Entretien avec le politologue Bertrand Badie.

Le poutinisme est-il un impérialisme ? Burhan Ozbilici/AP/SIPA

Article paru dans Marianne daté du 2 octobre

Marianne : Assistons-nous à un « retour des empires » ?
Bertrand Badie : Les empires n’ont jamais disparu : la force du système interétatique westphalien – qui s’est mis en place en Europe dès 1648 pour s’imposer progressivement à l’ensemble du monde – avait créé l’illusion d’une conversion universelle au modèle de l’Etat-nation, territorialisé et souverain… Ce modèle perd aujourd’hui de sa capacité d’antan, sous l’effet de la mondialisation, de la fin de la bipolarité et de l’autonomisation croissante des pays extraoccidentaux. De ce fait même, alors que l’Etat classique donne des signes de faiblesse, les anciens modèles impériaux paraissent se reconstituer, voire se reconstituent vraiment…

La tentation impériale a-t-elle un soubassement économique ou concerne-t-elle, en fait, tous les Etats-nations ?
B.B. : Tous les Etats succombent à la tentation : encore faut-il qu’ils en aient la capacité et la volonté. Dans ce registre, le facteur économique est important (on le voit avec les « émergents »), mais il n’est pas déterminant ; je dirais simplement que l’histoire fait son travail et que ceux de ces pays qui ont eu un passé impérial sont plus prompts à s’y prêter : la Chine plus que l’Inde (dont l’ancienne configuration impériale était plus subie que produite)…

Peut-on dire que la France se retrouve en confrontation, voire en compétition avec ces nouveaux/anciens empires émergents (Chine, Etats-Unis, peut-être Brésil et Inde, Russie, etc.) ?
B.B. : D’abord, la France a elle-même une double mémoire impériale : en Europe, à travers son histoire bonapartiste, et dans le monde, à travers son ancien « empire colonial »… Rares sont nos dirigeants qui ne s’y réfèrent pas, ne serait-ce qu’implicitement, tant en rêvant de jouer le rôle de « puissance régionale européenne » qu’en se prêtant de façon fréquente à la pratique des interventions extérieures, notamment au sein des anciennes possessions coloniales… Du coup, cette logique de compétition vient vite s’affirmer, sous des formes diverses : le général de Gaulle savait en particulier mêler finement la réaffirmation souverainiste face aux Etats-Unis tout en mobilisant à cet effet le soutien des nouveaux Etats issus de l’ancien Empire français… Ses successeurs le font avec une moindre maestria, dans un contexte il est vrai plus difficile : mais la grammaire reste la même… Notons aussi cette peur funeste mais structurelle que les gouvernements français ressentent face à la montée des émergents les plus enclins à cette restauration impériale : la Chine, la Turquie, le Brésil, sans parler de la Russie… Remarquons enfin cette susceptibilité française face à toute entreprise semblant menacer son « influence » sur les anciennes possessions coloniales.

Comment penser la singularité de la France présente dans cinq continents, en vertu de ses départements et collectivités d’outre-mer ? Est-ce un atout dans une époque qui sera marquée par le « choc des empires » ?
B.B. : C’est apparemment un atout, en cela que cette « singularité » a permis à la France d’instaurer cette politique de « grandeur » voulue par le général de Gaulle pour pallier la chute de puissance qu’a connue la France après le désastre de 1940… Mais il faut garder raison : d’abord, je ne crois pas à ce « choc des empires » en réalité peu compatible avec ce qu’est devenue la mondialisation, elle-même plus économique que militaire ; ensuite, comme le soulignait de façon très pertinente l’économiste anglaise Susan Strange dès les années 80, la charge impériale risque d’être aujourd’hui davantage une source d’ankylose que de succès, surtout lorsque l’on n’a pas toutes les capacités d’une superpuissance ! La France prend des risques en jouant la carte impériale, comme pour contrer l’Allemagne, qui mise sur la mondialisation et sa gestion néolibérale… Elle gagnerait à chercher une troisième voie, au-delà des errements impériaux et des illusions néolibérales ! La science politique a souvent montré qu’on se ruinait dans des interventions trop nombreuses et qu’on n’en tirait pas les avantages escomptés… Même les Etats-Unis sont arrivés à cette conclusion : la plupart des puissances aujourd’hui, peut-être toutes, ressemblent à la grenouille de la fable, tandis que la tentation impériale a des allures de bœuf !

Y a-t-il un « grand jeu » de la Turquie qui, avec l’idéologie néo-ottomane, cherche à prendre la tête d’un monde sunnite en pleine effervescence ?
B.B. : On est trop obsédé par cette dichotomie « sunnite-chiite » : le choix turc ne se pose pas en ces termes. Ce pays a été rejeté de tous les sous-ensembles au sein desquels il pouvait s’inscrire, et notamment de l’Europe dont il voulait tant ; avec la fin de la bipolarité, sa participation à la communauté atlantique ne faisait plus grand sens. Isolé, plongé dans un univers hostile, son rêve impérial lui est apparu comme la seule échappatoire… Voilà concrètement comment renaît la référence impériale chez ceux qui en ont la mémoire ! Le néo-ottomanisme devenait une option, mâtiné d’un nationalisme qui, en Turquie, est très parlant : on ferait bien de méditer ce processus pour qu’il ne renaisse pas trop puissamment en Chine, dont vous observerez qu’elle partage bien de ces caractéristiques…

Le poutinisme est-il un impérialisme ? Quelles peuvent être ses conséquences sur le voisinage avec l’Union européenne ?
B.B. : La politique étrangère de Poutine consiste évidemment à renouer avec le passé impérial de la Russie. Celle-ci a été traitée à partir de 1989 non seulement comme une puissance vaincue, mais aussi comme une puissance dont il convenait de rabaisser le statut international, en la marginalisant, voire en l’excluant de toute gouvernance mondiale et en intégrant plusieurs parties de son empire dans une coalition atlantiste qui lui restait hostile… Rien de tel que l’humiliation pour relancer les rêves impériaux : on a su ce qu’il en était de l’Allemagne au lendemain de cette absurde paix de Versailles…

Dans un monde où les grands blocs régionaux comptent de plus en plus, une remontée impériale se manifeste-t-elle aux Etats-Unis ? Et quelles seraient, si c’est le cas, son expression politique (Otan…) ?
B.B. : En fait, les Etats-Unis ont toujours été plus « impérialistes » qu’impériaux. La doctrine américaine était sévère à l’encontre des réalisations coloniales européennes, et Washington a constamment cherché à contrôler le gouvernement des Etats qui l’intéressaient plutôt qu’à occuper et surtout administrer leur territoire. Cet impérialisme privilégiait en fait l’instrument économique, utilisait à cette fin ses propres entreprises, se servait de son soft power ou clientélisait les dirigeants locaux, au lieu de se substituer à eux… Les missions religieuses, les ONG ou les réseaux de renseignements faisaient le travail… Quand l’instrument militaire était utilisé, il s’agissait d’expéditions courtes ou de coups d’Etat fomentés (Iran, 1953). Ce profil impérial assez original – et en fait plus moderne – a cependant atteint son niveau d’inefficacité dès les années 60, alors que le Sud montait en capacité : les Etats-Unis ont dû faire alors un usage de plus en plus massif de la force militaire, avec la fortune qu’on sait, notamment à Cuba (expédition de la baie des Cochons), à Saint-Domingue, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… Il restait cependant ce discours messianique faisant des Etats-Unis un « empire du bien » dont la vocation était de « libérer les peuples »… Affirmation au demeurant typique d’un modèle impérial courant, dont le néoconservatisme était le point d’orgue… Face aux échecs, on revient maintenant à une formule à nouveau plus centrée sur le soft power et la domination de l’économique.

La Chine et le Japon se vivent-ils, sur un planisphère désormais hyperconcurrenciel, comme des empires ?
B.B. : Le Japon a été un empire et une bonne part de sa classe politique rêve qu’il le redevienne. Mais en a-t-il encore la capacité, devant sa régression démographique, sa stagnation économique et son exiguïté territoriale, face surtout au géant chinois dont il dépend de plus en plus ? La Chine, elle, en a les moyens et la mémoire. Cela dit, elle est elle-même face à un dilemme : se reconstruire en empire ou jouir à plein de la mondialisation, qui la sert énormément et qui atténue ou amende sensiblement les projets impériaux ? Pour le moment, elle a un jeu double : impérial comme puissance régionale, souple et pragmatique comme puissance mondiale.

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CHINE, RUSSIE, POUTINE, GUERRE FROIDE