« L’œuvre de Gorz, nous dit Hans-Léo Krämer, attire et fascine pour plusieurs raisons. J’en retiens cinq, sans les hiérarchiser, mais dont chacune permet d’entrer au cœur de ce qui fait l’originalité de la pensée de Gorz. En utilisant les mots même de Gorz, je dirai que la première raison est l’utopie d’une société libérée. Gorz ne refuse pas l’étiquette d’utopiste. Il l’interprète positivement dans la tradition d’Ernst Bloch ou de Paul Ricoeur. L’utopie « a pour fonction de nous donner, par rapport à l’état des choses existant, le recul qui nous permet de juger ce que nous faisons à la lumière de ce que nous devrions faire » . Son utopie est fondée sur l’idée de l’unité du travail, de la vie et de la culture. Elle projette l’image de la société libérée comme modèle à construire. Cette pensée utopique est à l’opposé de la rationalité et de la logique capitalistes. Contre cet antihumanisme, Gorz fait valoir les valeurs et les actions non économiques : l’amour, l’amitié, la compassion, le désir d’aider, d’agir en commun, la solidarité... »

Et pourquoi ne dit-on pas : Pour l'humanité de Gorz !

Michel Peyret


De la séduction gorzienne

Par Daniel PAUL le jeudi 8 octobre 2015

scenarioGorz.pngPar Hans-Leo Krämer(10)

Extrait du livre « André Gorz en personne » sous la direction de Christophe Fourel aux éditions « Le bord de l’eau ». 2013 – Pages 75 à 80.

« Pourquoi lit-on Gorz ? En posant cette question, je n’ai pas immédiatement en tête les motivations théoriques et analytiques des chercheurs, mais ce qui pousse les gens « ordinaires » à s’y intéresser. Une réponse qui semble évidente est le fait que les écrits de Gorz s’adressent en principe aux personnes engagées dans des partis politiques, des groupements, des cercles, des mouvements sociaux de gauche, ou proches de la gauche, ou en quête d’alternatives. Ils sont à la recherche de solutions pour dépasser les crises actuelles. Mais ils recherchent aussi des modèles d’émancipation pour eux-mêmes et pour la société. Et qu’est-ce qu’ils trouvent chez Gorz ? En premier lieu, je crois, des textes écrits dans un langage imagé, illustré et compréhensible, si bien qu’ils ont l’impression d’être en face d’un auteur qui dit « vrai », qui est « authentique ».

L’œuvre de Gorz attire et fascine pour plusieurs raisons. J’en retiens cinq, sans les hiérarchiser, mais dont chacune permet d’entrer au cœur de ce qui fait l’originalité de la pensée de Gorz.

En utilisant les mots même de Gorz, je dirai que la première raison est l’utopie d’une société libérée. Gorz ne refuse pas l’étiquette d’utopiste. Il l’interprète positivement dans la tradition d’Ernst Bloch ou de Paul Ricoeur. L’utopie « a pour fonction de nous donner, par rapport à l’état des choses existant, le recul qui nous permet de juger ce que nous faisons à la lumière de ce que nous devrions faire » (1). Son utopie est fondée sur l’idée de l’unité du travail, de la vie et de la culture. Elle projette l’image de la société libérée comme modèle à construire. Cette pensée utopique est à l’opposé de la rationalité et de la logique capitalistes. Contre cet antihumanisme, Gorz fait valoir les valeurs et les actions non économiques : l’amour, l’amitié, la compassion, le désir d’aider, d’agir en commun, la solidarité.

La deuxième raison de la fascination exercée par Gorz me semble tenir à son côté rêveur, qui est le reflet d’un esprit en activité permanente. Répondant aux critiques d’un groupe d’ouvriers qui lui reprochaient d’idéaliser la classe ouvrière, Gorz cite Lénine qui aurait dit : « Il faut rêver. » Mais Gorz ajoute : « A condition que le rêve libère l’imagination créatrice et fortifie la volonté d’action . »(2) Imagination, création, activités créatrices, autoproduction, projets etc. sont des mots clés qui parlent à l’homme moderne et prométhéen et aussi à tous ceux qui s’engagent dans de multiples projets alternatifs de transformation du monde. Ces notions ne reflètent pas la froideur technocratique mais une chaleur profonde envers l’homme et envers l’humanité. Même si Gorz, au contraire de Marx, « mon cher Karl », comme il l’appelle parfois, s’interdit résolument de dévoiler ses propres sentiments et affections dans ses textes théoriques, il n’en rêve pas moins d’une société socialiste nouvelle, dominée par l’aspiration à « une vie multiactive au sein de laquelle chacun puisse faire au travail sa place, au lieu que la vie ait à se contenter de la place que lui laissent les contraintes du « travail .»

Le rêve libère, il permet la Phantasiebefreiung, la libération de l’imagination. Déjà, dans ses travaux journalistiques, Michel Bosquet faisait comprendre qu’à travers le rêve l’homme touche à la vraie vie, au « non-nécessaire » dont il parlera plus tard. La vraie vie correspond donc aux rapports sociaux chauds. Il faudrait toujours, écrit-il, rechercher « de nouvelles formes de socialité chaude, dégagées des finalités économiques »(4). Il ne voulait pas qu’on désigne cette socialité chaude comme une forme de bonheur. Quand j’ai publié un essai sur le boheur social chez Claude-Henri de Saint-Simon, dans les Mélanges offerts à André Gorz à l’occasion de son soixante-cinquième anniversaire, il m’a reproché de le comparer à ce type, Saint-Simon, qui s’enthousiasmait pour le travail, tout bêtement. Le bonheur n’est pas une catégorie de sa philosophie, étant entendu qu’il l’envisageait parfois comme un moyen de subversion.Je crois par contre que Gorz voyait le bonheur comme une catégorie propre à la vie privée. Publiquement, il professait une vision humaniste faustienne.

Une troisième raison de la fascination exercée par Gorz est sa conception du refus. Il l’a d’abord expliquée philosophiquement avant d’en faire un concept voué à l’action politique. Dans Fondements pour une morale, il explique son principe méthodique : il faut instrumentaliser l’aliénation, dit-il. Il ne suffit pas de nier le Mal, à la différence, par exemple de l’intellectuel. « L’intellectuel se définit par une négation qui ne retourne jamais au positif. Il dit non au monde de l’aliénation des nécessités humaines » (Lettres Nouvelles, mai 1959). Dans la célèbre discussion avec des syndiqués et avec des personnes de divers horizons gauchistes en Allemagne (1983), Gorz déclarait que tout changement de société ou toute rupture avec l’état actuel commençait nécessairement par une négation subjective ou par un refus subjectif. Et il continuait :

« Sur les cendres du sujet historique – Parti, Etat, Classe – s’élève le sujet individuel qui s’écrie d’abord : Non à toute la vieille merde. » (5)

Il est évident que Gorz n’était pas partisan d’une intervention dans la praxis politique à l’aide d’une méthode scientifique. Il ne suffit pas non plus d’être indigné. Pour commencer à sortir du capitalisme, il faut penser une rupture radicale. Selon lui, elle naît de l’autonomie culturelle, morale et politique, « de l’activité militante et de la culture de l’insoumission, de la rébellion, de la fraternité, du libre débat, de la mise en question radicale (celle qui va à la racine des choses) et de la dissidence qu’elle produit » (6) A travers les écrits de Gorz souffle un vent insurrectionnel. Mais son pessimisme critique, dû à son héritage hégélien et juif est plus fort. Dans les lettres laissées à un ami viennois (2006-2007), il fait comprendre que les rapports politiques et le pouvoir global de l’argent sont tels qu’ils ne permettent plus de tabler sur un renversement du capitalisme. Malgré tout, il nous reste à penser son effondrement et à chercher le soutien apporté par tous les petits pas en direction du changement.

« Mais nous ne devrions pas en même temps choquer et décourager tous ces hommes qui s’opposent à la diminution des protections sociales et à la capitalisation privée de la communauté publique. »

Une quatrième composante de la séduction gorzienne pourrait être le message prophétique qui invoque l’exode hors du capitalisme. Son langage est souvent prophétique, visionnaire et parfois furieux. Quand il attaque, justement dans les derniers articles parus avant sa mort, les privilèges « obscènes » de l’argent, on peut l’imaginer sous les traits d’un prophète fouettant les Crésus pour les chasser hors du temple. Le prophétisme social est, selon Michael Walzer, que GORZ connaissait, une véritable forme de critique sociale. Le centre de la prophétie gorzienne est l’exode du capitalisme et surtout la réflexion sur les conséquences de cette sortie. Car sur ses décombres va naître une autre société, la véritable Société. D’ailleurs, cet « autre » - l’autre société, autrement penser, un autre style de vie, d’autres rapports sociaux, etc. – a presque la qualité d’une formule incantatoire. S’appuyant sur des thèses d’Alain Touraine, Gorz ne s’interdit pas non plus d’esquisser l’idée d’un nouveau mythe de création. Dans l’agonie du système capitaliste , l’individu se découvrirait tout à coup « nu », livré à lui-même. Ainsi l’homme nu doit « se construire et (…) construire une société autre à la place de celle qu’il abandonne. »(7)

Ma dernière remarque sur les raisons de la fascination des écrits de Gorz concerne ses appels aux expériences individuelles et collectives à vivre soi-même. Après avoir fait ses adieux au prolétariat, le centre d’attention de Gorz s’est déplacé pour répondre de plus en plus aux attentes d’autres publics composés surtout des membres des nouvelles couches sociales moyennes. Elles rempliraient mieux que le prolétariat ou d’autres (non-) classes issues du travail salarial les conditions indispensables à la construction du socialisme futur :

« L’expérimentation sociale de nouvelles manières de vivre en communauté, de consommer, de produire et de coopérer. »(8)

Et vers sa fin, il s’enthousiasme pour la figure emblématique du Hacker, pour les dissidents numérique. Il est persuadé que « la négation du système se répand à l’intérieur du système par les pratiques alternatives qu’il suscite et dont les plus dangereusement virulentes pour lui sont celles dont il ne peut se passer ».(9)

Derrière toutes ses expériences se cache l’idée ou la question d’Adorno sur la vie juste dans la vie fausse . Gorz mentionne rarement « la bonne vie » en relation avec « la bonne société », mais quand il parle de la bonne vie, cette notion est tout à fait comprise comme un concept permettant de critiquer l’état actuel de la vie sociétale qui empêcherait les individus de vivre par eux-mêmes.

(1) Misères du présent. Richesse du possible. Galilée, 1997, p. 180
(2) Critique du capitalisme au quotidien. Galilée, 1973, p. 218
(3) Misères du présent. Richesse du possible.
(4) Les chemins du paradis. Galilée, 1983, p. 144
(5) Abschied vom Proletariat ? Eine Diskussion mit und über André Gorz, 2.Aufl., Düsseldorf,1984,S.123
(6) Misères du présent. Richesse du possible. p. 72
(7) Misères du présent. Richesse du possible, p.110
(8) Adieux au prolétariat, Galilée, 1980, p. 183
(9) L'Immatériel. Connaissance, valeur et capital; Galilée, 2003, p. 97
(10) Professeur de sociologie émérite de l'université de la Sarre (Allemagne)