« A ce récit et panorama de l’échiquier arménien, indique Louise Plun, Anahide Ter Minassian incorpore une interprétation historique déterminée par son propre parcours. En effet, l’historienne française est issue d’une famille de rescapés arméniens, ayant fuit les massacres de la petite ville de Mouch en Anatolie, pour sa mère, et de Constantinople, pour son père. Installés à Paris, dans le quartier populaire de la Place des Fêtes, Anahide Ter Minassian grandît dans une famille où l’histoire de cet événement tragique est perpétuée. Petite fille, elle entend les témoignages des Arméniens survivants, elle est témoin des silences de « dikin Marie » (madame Marie), une femme arménienne qui a perdu lors du massacre son mari et ses huit enfants, mais qui ne s’était jamais résolu à témoigner. Ainsi, dès son plus jeune âge, elle prend conscience du « grand massacre » et réinvestit plus tard, en tant qu’historienne, le récit de ce peuple. L’historienne, bercée par des valeurs républicaines, revendique aujourd’hui l’azadoutioun, c’est-à-dire la liberté, la liberté de défendre et de conserver un territoire... »

Qui donc, mieux qu'elle, aurait pu apporter un tel témoignage ?

Michel Peyret


 

Anahide Ter Minassian, L’échiquier arménien entre guerres et révolutions
Article publié le 16/09/2015

Compte rendu de Louise Plun

L’année 2015 commémore l’année du génocide arménien, survenu pendant la Première Guerre mondiale, en 1915. Celui-ci débute dès avril 1915, dans le contexte de l’échec militaire de l’armée ottomane, membre de la Triple Alliance, contre les forces de la Triple Entente (France, Grande-Bretagne et Russie). Cet échec militaire sert de prétexte au massacre des Arméniens. En tant qu’héritière de l’histoire d’un peuple auquel elle appartient, mais également en tant qu’héritière des témoins de ce génocide, l’auteur de cet ouvrage, Anahide Ter Minassian, maître de conférence à l’Université Paris I-Sorbonne, revient sur cet événement centenaire mais qui continue à « hanter » les Arméniens jusqu’à devenir un élément intrinsèque de leur identité. En ce sens, Anahide Ter Minassian est une historienne pionnière de la « question arménienne ».

Son ouvrage, d’une précision historique saisissante par l’analyse des archives diplomatiques et de diverses sources (sources arméniennes insoupçonnées, documents diplomatiques, travaux universitaires antérieurs), revient sur ces événements à travers leurs différents aspects : le massacre d’une population arménienne et de sa religion ; la perte « irréversible » d’un territoire arménien ; l’anéantissement d’un patrimoine « millénaire » qui constituait un pan entier de l’identité de la région, puisqu’il participait à sa multi nationalité. Son ouvrage débute en 1878, date du traité de Berlin, qui redéfinit les frontières des Balkans, représentant un litige irrésolu entre les Empires russe et ottoman. L’historienne choisit 1920 pour date de fin, date à laquelle tout espoir d’une République arménienne s’effondre et auquel le dernier chapitre du livre est consacré.

Dans un premier temps, le contexte historique dans lequel se situent les événements est rappelé, notamment l’histoire « fragmentée » d’un peuple arménien bousculé entre trois entités territoriales, empiriques et militaires : la Russie, l’Empire ottoman et l’Empire perse ; les intempéries historiques : déclin de l’Empire ottoman, Première Guerre mondiale, jeu des puissances européennes…

Anahide Ter Minassian relate par la suite le génocide en tant que tel. Dans le contexte de la Première Guerre mondiale et de l’affrontement entre l’Empire ottoman et l’armée russe, les soldats arméniens sont dans un premier temps désarmés par les dirigeants ottomans. Ainsi, la constitution éventuelle de milices et de déserteurs armés est évitée. Puis commencent les déportations qui touchent la zone du front contre les Russes, la Cilicie et l’Anatolie orientale. A partir d’avril 1915, la communauté arménienne d’Istanbul est touchée et dans un deuxième temps, en été 1915, la population d’Anatolie occidentale est déportée. Les hommes sont séparés des femmes et exécutés. Ainsi, les déportés d’Anatolie orientale qui convergent vers Alep sont essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards. Le nombre de survivants arrivant à Alep est limité par des semaines de marche dans le froid et dans la violence (viols..). En Anatolie occidentale, la déportation commence plus tard et cette fois-ci, les familles entières sont déportées. Au-delà des massacres et des exécutions de sang froid, c’est le désert qui engloutira « plus discrètement » des milliers d’Arméniens. L’historienne s’attarde plus particulièrement sur le sort des habitants de deux villages d’Anatolie : Van et Mouch, dont sa mère est originaire.

Au-delà de ce pan tragique de l’histoire arménienne, l’historienne insiste avec justesse sur le rôle joué par différents acteurs arméniens dans des événements majeurs, ayant constitué l’histoire du XXème siècle : la rébellion des Jeunes Turcs en 1908 contre le sultan Abdul Hamid II, les révolutions russes de 1905 et 1917 et la révolution constitutionnaliste en Perse qui débute en 1906.

L’ouvrage s’intéresse également à l’histoire de la « Question arménienne », à l’influence de l’Eglise catholique arménienne sur les idées destinées à promouvoir l’indépendance, la liberté et l’auto détermination du peuple arménien. Dans ces chapitres, l’historienne relate les événements à travers les personnalités de Kévork V catholicos d’Etchmiadzine, résistant de la soviétisation de l’Arménie au sortant de la guerre, ou d’Antoine Poidebard, archéologue mais également « sauveur » de centaines d’Arméniens réfugiés au Liban.

A ce récit et panorama de l’échiquier arménien, Anahide Ter Minassian incorpore une interprétation historique déterminée par son propre parcours. En effet, l’historienne française est issue d’une famille de rescapés arméniens, ayant fuit les massacres de la petite ville de Mouch en Anatolie, pour sa mère, et de Constantinople, pour son père. Installés à Paris, dans le quartier populaire de la Place des Fêtes, Anahide Ter Minassian grandît dans une famille où l’histoire de cet événement tragique est perpétuée. Petite fille, elle entend les témoignages des Arméniens survivants, elle est témoin des silences de « dikin Marie » (madame Marie), une femme arménienne qui a perdu lors du massacre son mari et ses huit enfants, mais qui ne s’était jamais résolu à témoigner. Ainsi, dès son plus jeune âge, elle prend conscience du « grand massacre » et réinvestit plus tard, en tant qu’historienne, le récit de ce peuple. L’historienne, bercée par des valeurs républicaines, revendique aujourd’hui l’azadoutioun, c’est-à-dire la liberté, la liberté de défendre et de conserver un territoire.

Pour conclure, cet ouvrage historique dont la rigueur est à souligner, est également un immense hommage engagé aux Arméniens victimes du génocide, à « ce » qui « reste de l’épée » (c’est-à-dire aux survivants qui selon l’image de l’auteur ne sont pas passés au fil de l’épée), ainsi qu’un hommage d’historienne aux silences de « dikin Marie », qui comme le mentionne Anahide Ter Minassian, lui ont donné l’envie d’être historienne afin de les comprendre.

Anahide Ter Minassian, L’échiquier arménien entre guerres et révolutions, 1878-1920, Paris, Karthala, 2015.