« Ce texte, dit André Gorz, présente un glissement intéressant de la justification économique du revenu garanti à sa justification non économique mais politique. Dans un premier moment, en effet, il fonde le droit à un revenu garanti sur la production, par les chômeurs, d’une « richesse sociale non rémunérée ». Faut-il donc considérer le revenu garanti comme la « rémunération » d’une activité productive ? A peine est-elle suggérée que cette idée est abandonnée : la richesse sociale est le lien social sous différentes formes, soit une richesse intrinsèque. Or, si on rémunère les gens parce qu’ils produisent du lien social, on fait de cette production de lien la condition du revenu garanti. Non seulement celui-ci cesse d’être inconditionnel, mais l’usage qu’en font ses bénéficiaires va être administrativement prescrit ou, du moins, contrôlé. On retombe alors dans le scénario des « activités citoyennes » rémunérées par un « salaire de citoyenneté ». Aussi l’idée du revenu garanti lié à « l’obligation de faire quelque chose » et rémunérant ce quelque chose est-elle explicitement rejetée : le revenu d’existence inconditionnellement garanti figure parmi « les moyens de développer des activités infiniment plus enrichissantes », des activités qui sont des créations de richesses ni mesurables ni échangeables « selon aucun étalon préétabli »... »

Poursuivons l'examen des fondements du revenu d'existence...

Michel Peyret


André Gorz : « Fondements du revenu d’existence »

Par Daniel PAUL le samedi 1 août 2015, 10:12 - revenu garanti - Lien permanent

392797730_ML.jpg.gifExtraits du livre « L’immatériel » Editions Galilée 2003 (pages 99à103)

« C’est sous cet angle tout d’abord qu’il faut apprécier l’idée d’un revenu social garanti, inconditionnel et universel. Elle cheminait depuis longtemps, mais c’est avec les grèves de 1995 et de 1997 qu’elle est devenue une revendication plausible en France et, par contagion, dans d’autres pays. Sa valeur heuristique est immense, de même que sa capacité à unir dans une perspective anticapitaliste un large éventail de forces sociales.

« L’attrait et le charme de la revendication d’un revenu d’existence, écrit Peter Hartel, résident en ce qu’elle rend possibles des alliances allant des associations quasi institutionnelles de protection de l’environnement et de la nature, des syndicats, du mouvement des femmes et des représentants des associations caritatives jusqu’aux groupes de l’opposition ouvrière dans les entreprises, aux comités de chômeurs, aux bénéficiaires de l’aide sociale et aux groupes d’immigrés. Ce genre d’alliance des forces sociales « progressistes » est précisément la condition qui permet d’imaginer une perspective politique qui transcende le capitalisme. » (1)

Mais pour ouvrir une telle perspective, la revendication doit avant tout porter sur la garantie d’un revenu suffisant. Il doit être suffisant, car toute garantie d’un revenu insuffisant fonctionne comme une subvention déguisée aux employeurs : elle fonde et les encourage à créer des emplois à salaire insuffisant et à conditions de travail indignes.

La revendication de la garantie inconditionnelle d’un revenu suffisant doit surtout, par ailleurs, signifier d’emblée que le travail dépendant n’est plus le seul mode de création de richesse ni le seul type d’activité dont la valeur sociale doive être reconnue. La garantie d’un revenu suffisant doit marquer l’importance croissante, virtuellement prépondérante, de cette autre économie créatrice de richesses intrinsèques , ni mesurables, ni échangeables. Elle doit marquer la rupture entre création de richesse et création de valeur. Elle doit mettre en évidence que « chômage » ne signifie ni inactivité sociale ni inutilité sociale mais seulement inutilité à la valorisation directe du capital.

La prise de conscience collective, propagée par les mouvements et les syndicats de chômeurs, des précaires, que « nous sommes tous des chômeurs, des précaires, des intermittents en puissance », ne signifie pas seulement que nous avons tous besoin d’être protégés contre la précarité et les interruptions du rapport salarial ; elle signifie aussi que nous avons tous droit à une existence sociale qui ne s’épuise pas dans ce rapport et ne coïncide pas avec lui ; que nous contribuons tous à la productivité de l’économie de façon indirecte et invisible, y compris par les interruptions et les discontinuités du rapport de travail.

La richesse sociale produite est un bien collectif dans la création duquel la contribution de chacun n’a jamais été et est aujourd’hui moins que jamais mesurable, et le droit à un revenu suffisant, inconditionnel et universel, équivaut, en fin de compte, à la mise en commun d’une partie de ce qui est produit en commun, sciemment ou non.

Quand une proportion croissante des « forces de travail » n’est plus nécessaire ni utile à la production de « valeur », l’activité humaine peut et doit pouvoir s’épanouir, hors des rapports de capital et contre eux, dans la création de valeurs intrinsèques et de richesses non monnayables. Le revenu suffisant garanti est une condition de cet épanouissement. On en trouve la confirmation dans les textes de l’AC ! qui sont comme une extension de l’ « éthique hacker » : « Pour le plus grand nombre (des chômeurs), dit Laurent Guilloteau par exemple, il ne s’agit pas de défendre un retour illusoire au plein emploi mais d’inventer, d’expérimenter un plein emploi de la vie. » (2)

Pour nous, précise un texte de la commission revenu d’AC !, le revenu garanti n’est pas une aumône, n’est pas de l’argent pour l’inactivité qui entrainerait l’obligation de « faire quelque chose » (sous-entendu : de « travailler »). Pour nous, le revenu garanti est un droit. Si nous revendiquons ce droit, c’est que nous participons, d’une façon ou d’une autre, à la production de la richesse sociale – ou pourrions y participer si nous disposions de moyens nécessaires (…). Nous produisons une richesse sociale non rémunérée (…) qui consiste en différentes formes d’auto-organisation collective, de systèmes d’aide et d’assistance mutuelle qui nous aident à maîtriser les problèmes quotidiens, à échanger des connaissances, à prendre des initiatives qui nous permettent d’échapper à la misère et à l’ennui (…). Nous voulons nous procurer les moyens de développer des activités beaucoup plus enrichissantes que ce à quoi on nous limite. (3)

Ce texte présente un glissement intéressant de la justification économique du revenu garanti à sa justification non économique mais politique. Dans un premier moment, en effet, il fonde le droit à un revenu garanti sur la production, par les chômeurs, d’une « richesse sociale non rémunérée ». Faut-il donc considérer le revenu garanti comme la « rémunération » d’une activité productive ? A peine est-elle suggérée que cette idée est abandonnée : la richesse sociale est le lien social sous différentes formes, soit une richesse intrinsèque.

Or, si on rémunère les gens parce qu’ils produisent du lien social, on fait de cette production de lien la condition du revenu garanti. Non seulement celui-ci cesse d’être inconditionnel, mais l’usage qu’en font ses bénéficiaires va être administrativement prescrit ou, du moins, contrôlé. On retombe alors dans le scénario des « activités citoyennes » rémunérées par un « salaire de citoyenneté ».

Aussi l’idée du revenu garanti lié à « l’obligation de faire quelque chose » et rémunérant ce quelque chose est-elle explicitement rejetée : le revenu d’existence inconditionnellement garanti figure parmi « les moyens de développer des activités infiniment plus enrichissantes », des activités qui sont des créations de richesses ni mesurables ni échangeables « selon aucun étalon préétabli ».

Nous retrouvons la rupture entre la richesse « dépouillée de sa forme bourgeoise » et la valeur au sens économique. Nous retrouvons aussi la même inversion du rapport entre activité et revenu que dans le mouvement des logiciels libres : le revenu n’est plus compris comme la rémunération ou la récompense d’une création de richesse ; il est ce qui doit rendre possible le déploiement d’activités qui sont une richesse et une fin pour elles-mêmes, dont la production est le produit. Il est ce qui doit permettre « aux créateurs de créer, aux inventeurs d’inventer, à la multitude d’acteurs qui, pour coopérer, n’ont besoin ni d’entreprises ni de contremaîtres ou d’employeurs, d’inventer la société et de créer du lien social sous la forme de réseaux de coopération gratuite. » (4)

Bref, le revenu garanti doit rendre possibles toutes ces activités hors marché, hors comptabilité et hors normes qui ne sont et ne reproduisent rien d’échangeable contre autre chose, rien de mesurable et de traduisible en son équivalent monétaire. L’importance du principe d’ inconditionnalité est là : il doit soustraire la valeur intrinsèque des activités hors mesure à toute prédéfinition et à toute prescription sociales. Il doit empêcher que, institutionnellement prévues comme conditions du droit au revenu d’existence, ce activités se trouvent transformées en moyens de gagner sa vie. Il doit empêcher le bénévolat de devenir obligatoire pour les chômeurs. Il doit faire de « l’épanouissement de toutes les dispositions créatrices » une « fin en lui-même, mesuré selon nul étalon préétabli », poursuivi parce qu’on le désire et non comme une production de soi sous contrainte, exigée par l’impératif d’employabilité."

André Gorz

Notes :

(1) P. Hartel, « Exit to Paradise ? Die strömende Linke und das Existenzgeld », Express, n°4, 1999

(2) Interview de Laurent Guilloteau, AC !, par Yann Moulier-Boutang, dans Futur antérieur, n° 43, 1997-98/3

(3) Commission revenu AC !, 24 octobre 1998

(4) Yann Moulier-Boutang, « Propriété, liberté et revenu dans le « capitalisme cognitif », Multitudes, n°5, mai 2001