« Enfin, Althusser explique que ce que les économistes classiques n’ont pas compris n’est pas le résultat contingent de leurs « erreurs » ou de leurs bévues, mais le produit nécessaire d’une problématique (bourgeoise) qui manque de cohérence théorique et se montre par conséquent incapable de poser les questions comme de formuler les concepts susceptibles de révéler les structures causales à l’œuvre derrière les phénomènes observables : « L’invisible est le non-voir de la problématique théorique sur ses non-objet. » Et de conclure : « La critique de l’Économie Politique par Marx est donc bien radicale : elle met en question non seulement l’objet de l’Économie Politique, mais l’Économie Politique elle-même comme objet. Pour donner à cette thèse le bénéfice de sa radicalité, disons que l’Économie Politique, telle qu’elle se définit dans sa prétention, n’a, pour Marx, aucun droit à l’existence : s’il ne peut exister d’Économie Politique ainsi conçue, c’est pour des raisons, non de fait, mais de droit. » Les formules lapidaires et catégoriques par lesquelles Althusser affirme la rupture de Marx avec l’économie politique, ainsi que les coordonnées fondamentales de son analyse – son approche de la dialectique matérialiste, la coupure épistémologique, la conception ex-centrique de la totalité sociale, le primat de la lutte de classe, l’autonomie relative et l’interpénétration des différentes pratiques – font signe vers le potentiel théorique implicite de la théorie de valeur de Marx comprise commethéorie monétaire de la valeur, dont l’enjeu central est l’insistance sur la portée du concept de forme-valeur... »

Reprenons avec John Milios...

Michel Peyret


Lire « Le Capital » après Louis Althusser : la centralité de la forme-valeur

John Milios

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Parfois, Le Capital de Marx est envisagé comme un livre d’économie classique. Il n’en est rien. Comme le rappelle John Milios dans ce texte, la rupture de Marx avec Ricardo et Smith est totale et irréversible. Marx déplace les questions posées. Loin de se contenter de présenter le travail comme source de valeur, il interroge la manière dont cette valeur nous apparaît : la monnaie, les prix, ces grandeurs abstraites qui semblent aller de soi. Milios confronte les intuitions des « nouvelles lectures de Marx » allemandes aux propositions d’Althusser et des auteurs de Lire le Capital. Il renoue en cela le fil d’un marxisme critique, résolument opposé à toute lecture économiste de Marx.

1. L’héritage d’Althusser : Le Capital comme changement « d’objet, de théorie, de méthode1»

En 1965, Louis Althusser et son groupe publient l’un de leur ouvrage le plus important : Lire « Le Capital ». D’un point de théorique, Le Capital représente l’œuvre la plus aboutie de Karl Marx : elle pose les fondements du système conceptuel de la critique de l’économie politique, système à travers lequel la structure causale de la société (capitaliste) et de l’économie peut être déchiffrée.

Dans la mesure où la théorie marxiste n’a jamais été univoque, Le Capital a cependant fait l’objet de nombreuses disputes. Chaque marxisme y puise les ressources de sa version de la théorie marxiste. En outre, c’est également sur Le Capital que se concentrent les critiques universitaires de Marx pour en rejeter les analyses.

La thèse que je voudrais défendre est que l’intervention de Louis Althusser et de ses collaborateurs permet une compréhension inédite de la théorie de la valeur de Marx comme discipline contrastant radicalement avec celle des classiques (ou de toute théorie de la valeur postérieure ou contemporaine).

Althusser formule explicitement cette thèse, sous la forme d’une question rhétorique, dans les pages introductives de Lire le Capital :

Le Capital est-il la simple continuation et comme l’achèvement de l’économie politique classique, de qui Marx aurait hérité et son objet et ses concepts ? Le Capital se distingue-t-il alors de l’économie classique non par son objet, mais par sa seule méthode, la dialectique empruntée à Hegel ? Ou bien, tout au contraire, Le Capital constitue-t-il une véritable mutation épistémologique dans son objet, sa théorie et sa méthode ? Le Capital représente-t-il la fondation en acte d’une discipline nouvelle, la fondation en acte d’une science, – et donc un véritable événement, une révolution théorique rejetant à la fois l’économie politique classique et les idéologies hégélienne et feuerbachienne dans sa préhistoire, – le commencement absolu de l’histoire d’une science2 ?

Cette thèse est d’une importance fondamentale pour le statut de la théorie marxiste elle-même. Il convient à cet égard de rappeler que les classiques, en particulier Ricardo, définissaient la valeur à partir du travail « contenu » dans une marchandise, c’est-à-dire à partir de la quantité de « travail dépensé » pour la production d’une marchandise et sa mise en vente sur le marché. Comme l’écrit Ricardo :

 La valeur d’une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s’échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire pour la produire et non de la rémunération plus ou moins forte accordée à l’ouvrier3.

Cette définition classique de la valeur permet la formulation d’une théorie de l’exploitation comme « prélèvement » par les classes oisives (capitalistes et propriétaires terriens), d’une portion de la valeur produite par les travailleurs et contenue dans les marchandises. C’est dans cette perspective qu’Adam Smith écrit :

Dès que la terre devient propriété privée, le propriétaire exige une part de presque tous les produits que le travailleur peut y cultiver ou y recueillir. Sa rente constitue la première déduction sur les produits du travail de la terre. […] Le profit constitue une seconde déduction sur le produit du travail de la terre4.

La plupart des marxistes réduisent le concept marxien de valeur au cadre théorique défini par ces deux définitions classiques. Ils semblent, en d’autres termes, comprendre la théorie marxienne de la valeur comme une « correction » ou une « évolution » si ce n’est une « maturation » dialectique de la théorie (ricardienne) de la « dépense de travail » ou du « travail contenu » dans une marchandise : ils situent la théorie marxienne en continuité plutôt qu’en rupture avec la doctrine ricardienne.

Typiquement, deux des théoriciens et des dirigeants politiques marxistes historiquement les plus importants, V. I. Lénine et A. Gramsci, ont insisté sur la soi-disant « continuité » entre la théorie marxienne de la valeur et celle de Ricardo. Lénine :

Adam Smith et David Ricardo, en étudiant le régime économique, marquèrent le début de la théorie de la valeur-travail. Marx continua leur œuvre. II donna un fondement strictement scientifique à cette théorie et la développa de façon conséquente5.

Gramsci :

Il me semble qu’en un certain sens, on peut dire que la philosophie de la praxis [le marxisme] équivaut à Hegel + David Ricardo […] Ricardo doit être uni à Hegel et Robespierre6.

On trouve le même argument concernant les fondements conceptuels communs des théories de la valeur de Marx et Ricardo chez presque tous les historiens néoclassiques de l’économie, qui insistent souvent sur l’absence d’originalité de l’analyse proposée par Marx. Paul Samuelson a ainsi présenté Marx comme un « post-ricardien mineur7 » et Schumpeter a soutenu qu’il était un des continuateurs majeurs de l’économie politique ricardienne :

Marx doit être considéré comme un économiste “classique”, et plus précisément comme un membre de l’école ricardienne8.

Plus nuancé, G. D. H. Cole écrit quant à lui, à propos de l’argument développé dans le premier livre du Capital :

Pas une seule des idées de la théorie de la valeur n’a été inventé par Marx […]. Marx se contenta de les emprunter aux économistes classiques. […] Il n’y a rien de spécifiquement marxien dans la théorie de la valeur de Marx ; ce qui est nouveau, c’est l’usage qu’il fit de cette théorie et non la théorie elle-même9.

Or, c’est précisément contre ce type d’interprétation continuiste qu’est dirigée la thèse althussérienne d’une rupture radicale entre la théorie classique de la valeur et la « critique de l’économie politique10. »

En effet, et même si les discussions portant sur Althusser et ses « disciples » sous-estiment souvent cette dimension de leur travail, ces derniers étaient de fait engagés dans une lecture systématique du Capital présenté comme le site d’unepercée théorique et critique décisive. Opéré dans les années 1960, ce retour à Marx et la tentative de réexamen collectif du texte du Capital et des tensions qui le travaillent appartiennent à un mouvement qui, ne serait-ce que chronologiquement, a précédé les débats actuels sur la théorie de valeur, lesquels émergèrent dans les années 1970.

Dans le cadre du programme althussérien11, la thèse d’une discontinuité radicale entre Marx et l’économie politique classique peut s’autoriser des considérations suivantes :

a) La défense de l’originalité du marxisme, qui ne peut être comparé à aucune tradition philosophique et ne saurait par là même être appréhendée au travers d’aucun prisme philosophique (l’humanisme théorique, la dialectique historique). C’est dans cette perspective qu’Althusser souligne les trois éléments suivants :

– L’anti-humanisme théorique (le rejet de tout essentialisme).

– L’anti-historicisme (la distinction entre l’histoire comme processus et comme réflexion théorique)

L’existence de contradictions dans les textes de Marx, et l’identification d’une « coupure épistémologique » après 1845.

b) La distinction entre une conception matérialiste et dialectique des contradictions sociales et les schémas dérivés de la « philosophie de l’histoire », au premier rang desquels figurent certaines interprétations marxistes de Hegel.

c) Une conception originale de la totalité, intégrant à la fois le pouvoir politique et les rapports idéologiques comme des déterminants structuraux fondamentaux du mode de production capitaliste. Avec le concept-clé de surdétermination, notamment, Althusser a cherché à développer le problème d’une théorie non-métaphysique et non-téléologique de la détermination.

d) Le tracé d’une ligne de démarcation entre d’un côté, les termes sous lesquelles se manifestent les formes sociales historiques et des pratiques sociales articulées, et, de l’autre, la dimension synchronique de la reproduction d’un mode de production en tant que totalité sociale structurée.

e) L’insistance sur le primat analytique de la lutte de classe et sur celui des rapports de production sur les forces productives.

f) Le développement d’une analyse des représentations idéologiques non pas comme des formes de fausse conscience ou de conscience mystifiée, mais comme des formes socialement nécessaires de méconnaissance sociale immanentes à la reproduction des pratiques12.

Enfin, Althusser explique que ce que les économistes classiques n’ont pas compris n’est pas le résultat contingent de leurs « erreurs » ou de leurs bévues, mais le produit nécessaire d’une problématique (bourgeoise) qui manque de cohérence théorique et se montre par conséquent incapable de poser les questions comme de formuler les concepts susceptibles de révéler les structures causales à l’œuvre derrière les phénomènes observables : « L’invisible est le non-voir de la problématique théorique sur ses non-objets13. » Et de conclure :

La critique de l’Économie Politique par Marx est donc bien radicale : elle met en question non seulement l’objet de l’Économie Politique, mais l’Économie Politique elle-même comme objet. Pour donner à cette thèse le bénéfice de sa radicalité, disons que l’Économie Politique, telle qu’elle se définit dans sa prétention, n’a, pour Marx, aucun droit à l’existence : s’il ne peut exister d’Économie Politique ainsi conçue, c’est pour des raisons, non de fait, mais de droit14.

Les formules lapidaires et catégoriques par lesquelles Althusser affirme la rupture de Marx avec l’économie politique, ainsi que les coordonnées fondamentales de son analyse – son approche de la dialectique matérialiste, la coupure épistémologique, la conception ex-centrique de la totalité sociale, le primat de la lutte de classe, l’autonomie relative et l’interpénétration des différentes pratiques – font signe vers le potentiel théorique implicite de la théorie de valeur de Marx comprise commethéorie monétaire de la valeur, dont l’enjeu central est l’insistance sur la portée du concept de forme-valeur. Sur la base de ce concept, Marx révolutionne l’idée de « dépense de travail » et, invalidant par là même la théorie classique de la valeur, ouvre la possibilité d’une approche radicalement différente15.

Par contraste, les lectures de la théorie de la valeur fondées sur une « dialectique sujet-objet » qui substituent la représentation d’un soi-disant assujettissement de « l’humanité » au « monde objectif » crée par le « travail humain »16 aux conceptions marxistes de la lutte de classe, de l’exploitation capitaliste (l’appropriation de survaleur comme rapport social) et du mode de production capitaliste, constituent une régression vers l’humanisme philosophique. C’est dans la perspective de cette approche anthropologique de la valeur qu’on peut saisir la résurgence d’analyses du fétichisme de la marchandise qui présente le capitalisme comme une forme de « déshumanisation »17.

Cependant, c’est principalement Jacques Rancière qui, dans sa contribution à Lire le Capital intitulée « Le concept de critique et la critique de l’économie politique desManuscrits de 1844 au Capital18 », emprunta le chemin d’une analyse de la forme-valeur ouvrant la voie à la compréhension de la théorie marxienne comme théorie monétaire de la valeur :

Ce qui différencie radicalement Marx de l’économie politique, écrit Rancière, c’est l’analyse de la forme valeur de la marchandise (ou forme marchandise du produit du travail)19.

À l’inverse, et comme nous le montrerons plus loin dans cet article, l’approche althussérienne de la théorie de la valeur reste ambiguë dans Lire « Le Capital ». Pour rendre cet argument plus clair, commençons par rappeler la théorie monétaire de la valeur et celle du capital développées par Marx.

2. Marx: une théorie monétaire de la valeur20

2.1. La définition préliminaire de la valeur dans l’analyse de Marx

Marx consacre la section I de ce qui reste sa seule grande œuvre publiée, le premier livre du Capital, à l’analyse de la valeur, laquelle occupe une centaine de pages.

Utilisant sa méthode d’analyse bien connue, la dialectique, Marx commence par une définition simple et largement acceptable de la valeur (i.e la définition ricardienne) comme « concept mal dégrossi » ou comme point de départ « idéologique », à partir duquel il va développer son propre concept de valeur21. Il écrit :

Si l’on fait maintenant abstraction de la valeur d’usage du corps des marchandises, il ne leur reste plus qu’une seule propriété : celle d’être des produits du travail. […] Ce qu’il y a donc de commun, qui s’expose dans le rapport d’échange ou dans la valeur d’échange de la marchandise, c’est sa valeur. […] Comment alors mesurer la grandeur de sa valeur ? Par le quantum de “substance constitutive de la valeur” qu’elle contient, par le quantum de travail22.

Marx consacre les sept premières pages de son analyse de la valeur23 à la formulation et à la clarification de cette définition préliminaire. Les six pages suivantes24 sont quant à elles consacrées à l’introduction et à la formulation du concept de travail abstrait.

2.2. Travail abstrait

Marx approche le problème de la valeur à travers la question de l’échangeabilité des produits du travail (ou de la commensurabilité de valeurs d’usage qualitativement distinctes) : si, sous des modes de production non-capitalistes, « l’économie de marché » est absente et les produits du travail ne sont pas exposés à des rapports d’équivalence-pour-l’échange, alors il n’y a aucun sens à argumenter que sous le capitalisme, ils deviennent économiquement commensurables (échangeables) parce qu’ils sont des produits du travail.

Dit autrement, là où l’économie politique classique pensait donner une réponse définitive (des objets qualitativement différents – des valeurs d’usage – sont rendues économiquement commensurables – échangeables – parce qu’ils sont tous des produits du travail), Marx voit simplement une question à laquelle il faut répondre : comment et pourquoi des types de travaux qualitativement distinctspeuvent-ils être égalisés ?

Soient une once d’or, 1 tonne de fer, 1 quarter de blé et 20 aunes de soie des valeurs d’échange de grandeur égale. […] Extraire de l’or, tirer du fer de la mine, cultiver du blé et tisser de la soie sont des types de travaux qualitativement différents les uns des autres. En effet, ce qui apparaît dans les choses comme différence des valeurs d’usage apparaît dans les processus comme différence dans l’activité qui engendre les valeurs d’usage25.

Pour résoudre l’énigme de l’équivalence de différents types de travaux, c’est lecaractère social du travail sous le capitalisme qui doit être compris: l’organisation capitaliste de la production   et la division sociale du travail qui en résulte sont soutenues par l’indépendance directe (institutionnelle) de chaque producteur individuel (capitaliste) relativement à tous les autres. Cependant, toutes les procédures productives individuelles sont indirectement reliées entre elles par le mécanisme du marché, puisque chaque producteur produit, non pas pour lui-même ou pour la « communauté » mais pour l’échange sur le marché, en cherchant à atteindre un niveau « satisfaisant » de profit (comme Marx l’expliquera plus tard dans son œuvre). Cette procédure impose une uniformité sociale (capitaliste) à toutes les activités productives individuelles (la production pour l’échange et pour le profit), et ce, précisément par la concurrence entre les producteurs individuels de marchandises (les capitalistes).

Marx définit cette procédure d’homogénéisation sociale des travaux individuels et des procès de production à travers le terme de travail abstrait. Dans le mode de production capitaliste, le travail a une double nature – d’un côté, il est du travail concret (du travail qui produit une valeur d’usage concrète, comme dans tout mode de production), de l’autre, et en même temps, il est du travail abstrait (du travail en général), du travail qui, d’un point de vue social est qualitativement identique. De là émerge l’universelle commensurabilité et échangeabilité des produits du travail, qui constituent dès lors des marchandises :

Le travail contenu dans la valeur d’échange [est] du travail abstraitement universel, travail social qui naît de l’aliénation généralisée des travaux individuels26.

Marx soutient donc que la valeur est déterminée par le travail abstrait; cependant, le travail abstrait ne constitue pas une grandeur empirique, qui pourrait être mesurée par le chronomètre. Il s’agit d’une abstraction, qui est socialement constituée (qui acquière une existence tangible) dans le procès d’échange :

Le temps de travail social n’existe pour ainsi dire qu’à l’état latent dans ces marchandises et ne se révèle que dans leur processus d’échange. […] Le travail social universellement social n’est donc pas une présupposition toute prête, mais un résultat en devenir27.

Le concept de travail abstrait ruine l’identification classique entre la valeur et la quantité de travail tangible et mesurable – présentant un taux de productivité et d’intensité socialement moyenne – dépensé pour la production d’une marchandise. Le travail abstrait ne se manifeste que dans le rapport d’échange entre marchandises. C’est sur cette base que Marx procède à l’analyse de la forme de la valeur, qui occupe les deux tiers des pages consacrées à la formulation du concept de valeur28.

2.3. L’argent comme forme d’apparition universelle de la valeur

Pour décrypter la forme d’apparition (forme phénoménale) de la valeur, Marx introduit le schéma de la « forme-valeur simple », dans laquelle tout se passe comme si une quantité de marchandise était échangée pour une quantité (différente) d’une autre marchandise :

marchandise A = y marchandise B.

Pour les économistes classiques, ce schéma représentait le troc; ils considéraient par suite que toutes les transactions marchandes étaient réductibles à de simples actions de trocs (simplement facilitées par l’argent, puisque par sa médiation, la coïncidence mutuelle des besoins devient inutile).

Marx montre cependant que dans ce schéma, nous n’avons pas affaire à deux marchandises de valeur préexistante (c’est-à-dire mesurée indépendamment l’une de l’autre, par exemple, par la quantité de travail dépensée pour leur production) qu’on échangerait l’une contre l’autre. Nous n’avons au contraire affaire qu’à une marchandise (la forme-valeur relative), dont la valeur est mesurée en unités d’une valeur d’usage différente d’elle (la « marchandise » qui acquière la position d’équivalent et servant par là même de « mesure de la valeur » pour la marchandise dans la forme relative). La deuxième « marchandise » (dans la position d’équivalent B) n’est pas une marchandise ordinaire (unité de valeur d’échange et de valeur d’usage), mais joue le simple rôle de « mesure de la valeur », c’est-à-dire « d’argent » pour la première marchandise.

La valeur de la forme relative (A) s’exprime exclusivement dans des unités de forme équivalent (B). La valeur de cette dernière (de B), ne peut être exprimée; elle n’existe pas dans le monde de la réalité tangible :

Mais dès que la marchandise habit occupe dans l’expression de la valeur la place de l’équivalent, sa grandeur de valeur n’obtient plus d’expression en tant que grandeur de valeur. Elle ne figure au contraire dans l’équation de valeur que comme un quantum déterminé d’une chose quelconque29.

Il apparaît ainsi que la « forme-valeur simple » ne relève pas de l’égalité au sens mathématique ou d’une équivalence conventionnelle du type : x marchandise A = y marchandise B (qui impliquerait que y marchandise B = x marchandise A). Elle est au contraire caractérisée par une « polarisation », c’est-à-dire par le fait que chaque « pôle » occupe une position qualitativement différente et remplit corrélativement une fonction différente. Cette polarisation et cette différence résultent du fait que la valeur ne se manifeste (i.e n’apparaît empiriquement) que dans la valeur d’échange.

En d’autres termes, la forme-valeur simple nous apprend que x unités de marchandise A vaut y unités de l’équivalent B, ou que la valeur d’une unité de marchandise A, c’est y/x unités de B. Dans sa version marxienne, la « forme-valeur simple » ne fait que mesurer la valeur d’une marchandise A dans des unités d’équivalent B.

À partir de l’analyse de la forme-valeur simple, Marx n’éprouve guère de difficulté à décrypter la forme-monnaie. Il utilise dans ce but deux formules intellectuelles intermédiaires, la forme totale ou développée et la forme générale de l’expression de valeur. Cette seconde forme, dans sa séquence de développement (la forme générale de la valeur) est caractérisée par un, et seulement un, équivalent, dans lequel toutes les autres marchandises expriment leur valeur. Ces marchandises se trouvent donc toujours dans la forme-valeur relative. Il n’y a qu’une « chose » (une « marchandise ») qui en vient à constituer la forme-équivalent universelle30.

La première caractéristique de la monnaie est sa « propriété » d’être l’équivalent général. Partant, le rapport d’équivalence généralisé des marchandises ne s’exprime (ou ne se réalise) que de manière indirecte ou médiatiséei.e, à travers la monnaie, qui fonctionne comme équivalent général dans le procès d’échange, par lequel la valeur de toutes les marchandises (acquérant ainsi la position relative) se trouve exprimée.

Ainsi l’analyse marxienne n’implique-t-elle en aucun cas la reproduction du modèle du troc (comme échange d’une marchandise contre une autre), puisqu’elle montre que l’échange est nécessairement médiatisé par l’argent. L’argent est donc interprété comme un élément intrinsèque et nécessaire des rapports économiques du capitalisme.

Les marchandise ne prennent pas la forme de l’échangeabilité mutuelle immédiate. La forme de leur validité sociale est une forme médiatisée31.

Dans le système théorique de Marx, il ne saurait y avoir aucune autre mesure (ou forme d’apparence) de la valeur que l’argent. La caractéristique essentielle de « l’économie de marché » (du capitalisme) n’est donc pas simplement l’échange marchand (comme le soutiennent les théories mainstream) mais la circulation monétaire et l’argent :

Le caractère social du travail apparaît en tant qu’existence monétaire de la marchandise et donc en tant que chose extérieure à la production32).

 2.4. Marx: une théorie monétaire du capital

Le fait que même l’acte le plus immédiat consistant à échanger deux marchandises doive être compris comme un processus comprenant deux transactions monétaires successives, une vente suivie d’un achat, selon la formule M-A-M (où M symbolise la marchandise et A l’argent), permet de saisir l’une des tendances essentielles de « l’économie de marché » : la propension de l’argent à s’autonomiser de son rôle demoyen d’échange ou de mesure de la valeur, sa tendance à devenir une « fin en soi » : non seulement dans le cas de la thésaurisation (e.g comme résultat d’une vente qui n’est pas suivie d’un achat : M-A) mais aussi dans celui où l’argent fonctionne comme « moyen de paiement », i.e lorsque l’acheteur apparaît dans l’acte A-M comme un « débiteur », « en tant que simple représentant d’argent ou que représentant d’argent à venir33. »

La circulation des marchandises diffère non seulement formellement de l’échange immédiat des produits, mais encore essentiellement. […] Le procès de circulation ne s’éteint pas, contrairement aussi à l’échange immédiat des produits avec le changement de mains ou de lieu des valeurs d’usage. […] La circulation sue en permanence de l’argent34.

À la lumière des analyses précédentes, on comprend que dans la théorie marxienne de la monnaie, le concept « d’équivalent général » ne saurait avoir le dernier mot: il s’agit bien plutôt d’une notion intermédiaire, provisoire et, pour ainsi dire, « immature ». Il en va de même pour la sphère de la circulation marchande, qui constitue selon Marx, l’enveloppe extérieure, ou la surface de l’ensemble de l’économie capitaliste35.

Dès l’instant où Marx introduit la notion d’argent comme équivalent général, il soutient que la monnaie ne fonctionne pas seulement comme un « moyen » ou une « mesure », mais tend à devenir une « fin en soi » (thésaurisation, moyen de paiement, monnaie mondiale). Ici, c’est à une définition introductive du capital,défini de manière provisoire et « immature » (précipitée) comme argent fonctionnant comme fin en soi, que nous avons affaire.

Pour fonctionner comme fin en soi, la monnaie doit se mouvoir dans la sphère de la circulation en accord avec la formule A-M-A. Étant donnée l’homogénéité de la monnaie, cette formule est néanmoins vide de sens36, sauf dans le cas où elle décrit un changement quantitatif, i.e une augmentation de valeur. Le but de ce mouvement ne peut être rien d’autre que la « création » continue d’un incrément d’argent. La formule devient alors A-M-A’, où A’ représente A+ ΔA.

Cependant, c’est seulement dans la mesure où la monnaie fonctionne comme capital (argent), c’est-à-dire domine la sphère de la production et l’intègre dans sa circulation, A-M-A’, qu’elle peut devenir une fin en soi. L’exploitation de la force de travail dans le procès de production constitue la présupposition réelle de cette intégration et de ce mouvement. Ainsi : « La circulation monétaire […] conduit au capital37. »

Marx a formulé puis développé la théorie du capital sur la base de son concept de valeur. Le capital, c’est de la valeur qui a été approprié par les capitalistes. C’est précisément parce qu’il consiste en valeur que le capital se présente sous la forme d’argent et de marchandises. Mais les marchandises qui fonctionnent comme capital sont d’un genre bien particulier: moyens de production (capital constant) d’un côté, force de travail (capital variable), de l’autre.

Le capitaliste apparaît sur le marché comme possesseur d’argent (A), acheteur de marchandises (M) consistant en moyens de production (Mp) et en force de travail (T). Au cours du procès de production (P), ces marchandises M sont utilisés productivement de manière à créer un flux de marchandises, un produit (M’) dont la valeur excède celle de M. Il vend finalement ce produit pour récupérer une somme d’argent (A’) plus grande que la valeur de M.

Dans la théorie marxiste du mode de production capitaliste, la valeur et l’argent sont des concepts qui ne peuvent être définis indépendamment de la notion de capital. Ils contiennent (et sont contenus) dans le concept de capital. En tant que théorie monétaire de la valeur, la théorie de Marx est une théorie monétaire du capital38.

Le mouvement de l’argent comme capital relie le procès de production au procès de circulation, de sorte que la production marchande devient une phase ou un moment (le moment décisif pour l’ensemble du procès de valorisation), du circuit total du capital social : M – C (= Mp+T) [→ P → M’] – A’ :

« La valeur devient donc valeur en procès, argent en procès et comme tel, capital39. »

Le circuit du capital social tire sa dynamique de l’exploitation de la force de travail dans la sphère de la production. Ce circuit est cependant plus large que le procès de production et de circulation des marchandises, puisqu’il comprend également la sphère du crédit et de la finance ainsi que la spéculation qui leur est associée.

Pour conclure sur ce point, on peut dire de Marx qu’il a formulé une théorie monétaire originale de la valeur et du capital, en rupture totale, comme l’avait suggéré Althusser, avec l’approche classique. Chez Marx, la valeur représente un concept complexe, un « point de suture » théorique qui permet le déchiffrage du rapport capitaliste par la combinaison des caractéristiques du procès de production spécifiquement capitaliste et des formes correspondantes d’apparition des produits du travail.

Partant, l’analyse marxienne de la forme-valeur représente un nouveau discours théorique et un nouveau « paradigme » d’argumentation. Elle montre que les produits du travail deviennent des valeurs parce qu’ils sont produits à l’intérieur du rapport capitaliste. En outre, cette valeur se manifeste nécessairement sous la forme d’argent40. Corrélativement, l’argent est la manifestation par excellence de la valeuret donc du capital. Dit autrement : l’argent est l’incarnation matérielle du rapport capitaliste. Comme l’écrit Marx :

Le concept de valeur ressortir intégralement à l’économie la plus moderne, parce qu’il est l’expression la plus abstraite du capital lui-même et de la production basée sur le capital. Dans le concept de valeur, son secret est déjà trahi41.

2. 5. Les ambiguïtés théoriques de Marx

Avec sa théorie monétaire de la valeur, Marx a démontré que la valeur et les prix n’appartiennent pas au même niveau d’analyse. L’argent est la forme d’apparition nécessaire de la valeur (et du capital) en ce sens que les prix constituent la seule manifestation phénoménale de la valeur des marchandises. La différence entre la valeur et les prix de production (i.e les prix qui garantissent un taux de profit général moyen pour toute l’économie capitaliste) n’est donc pas quantitative, comme le voudraient ceux pour qui ces prix émergent simplement de la valeur par une « redistribution de valeur parmi les capitalistes ». Il s’agit bien plutôt d’une différence entre quantités incommensurables et incomparables quoique reliées par un lien conceptuel qui connecte les déterminations causales (les valeurs) et leur forme d’apparition (les prix)42.

Cependant, en certains endroits du livre III du Capital (« La transformation des valeurs en prix de production », « La rente foncière absolue ») Marx prend ses distances avec les implications de sa propre théorie (incommensurabilité entre la valeur et les prix) et dresse une comparaison quantitative entre les valeurs et les prix de production ; à l’aide d’opérations mathématiques il « transforme » les premières en seconds. Il adopte (régresse vers) ainsi, quoique tacitement, le point de vue des classiques pour lequel les valeurs et les prix sont qualitativement identiques et donc quantitativement comparables. Il accepte la problématique selon laquelle deux capitalistes individuels utilisant le même volume de travail vivant mais différents volumes de capital constant génèrent un produit de valeur égale mais (étant donné le taux de profit général) de prix (de production) inégaux. Il soutient ensuite que pour justifier la théorie de la valeur, il faut prouver qu’au niveau de l’économie prise comme un tout, la somme des valeurs équivaut à la somme des prix des marchandises, de même que la survaleur globale équivaudrait au profit global. La « transformation des valeurs en prix de production » est censée apporter cette preuve43.

Émerge ainsi un second discours dans les textes de Marx, où celui-ci adhère à la tradition de l’économie politique classique. Entre ces deux discours incompatibles, il y a un gouffre insurmontable.

La question à poser est donc celle de savoir ce qui peut expliquer les ambiguïtés de Marx à l’égard de l’économie politique classique. De manière générale, on pourrait dire que ce problème reflète les contradictions de la rupture de Marx avec la théorie ricardienne, contradictions propres à toute rupture de ce type, i.e propres à toute tentative de constituer une nouvelle science à partir de la critique d’un système établi d’idéologie théorique (bourgeoise). En d’autres termes, il faudrait s’attendre à rencontrer ce genre de contradictions non seulement chez Marx, mais dans toute théorie scientifique (par exemple, en psychanalyse44) émergeant d’une critique radicale de disciplines idéologiques.

Cette coupure épistémologique, dont l’importance théorique a été brillamment mise en lumière par Althusser, ne signifie pas que la lutte menée de l’intérieur de la théorie marxiste contre les idéologies théoriques bourgeoises a été (ou peut être) menée à son terme :

La science marxiste nous offre l’exemple d’une science nécessairement conflictuelle et scissionnelle. […] le chercheur marxiste [doit] se prendre position dans le conflit dont la théorie marxiste est l’objet […]45.

3. Lire « Le Capital » : les contradictions d’Althusser

La théorie monétaire de la valeur et du capital élaborée par Marx constitue une rupture radicale avec l’économie politique classique (ainsi qu’avec d’autres formes d’économie bourgeoise idéologique : néoclassiques ou keynésiennes). Cette conclusion assume intégralement la thèse d’Althusser selon laquelle la critique marxienne de l’économie politique met en cause l’existence même de l’économie politique en refusant ses principes fondamentaux.

C’est cependant en interrogeant les présupposés philosophiques et épistémologiques de l’économie politique classique ainsi que son incapacité à reconnaître les rapports de classe derrière les catégories économiques (attribuée à son inscription dans l’idéologie bourgeoise) plutôt que le concept même de valeur qu’elle mobilise (comme « travail dépensé ») qu’Althusser est arrivé à cette conclusion. Hormis quelques commentaires isolés, on ne trouve en effet chez ce dernier aucune étude critique systématique du concept classique de valeur.

À cet égard, l’admonestation d’Althusser de ne pas commencer la lecture du Capitalpar la première section (« Marchandise et monnaie », où Marx introduit son analyse de la forme-valeur et sa théorie monétaire de la valeur), mais par la seconde (où l’accent est mis sur l’exploitation comme appropriation de surtravail plutôt que sur la valeur et l’argent comme formes d’expression du rapport capitaliste)46 est tout à fait symptomatique.

Pour Althusser, la rupture marxienne avec Ricardo ne consiste pas tant dans l’analyse de la forme-valeur mais dans la substitution du concept de force de travailà celui de travail. Certes, contrairement aux marxistes soviétiques, il reconnaît que Ricardo distingue également entre travail et force de travail, même s’il utilise le même mot pour les deux concepts47. La limite de Ricardo serait de n’avoir pas été capable d’analyses les rapports de classe déterminant la marchandisation de la force de travail :

Dans le cours des questions que l’économie classique s’est posées au sujet de la “valeur du travail” il est s’est passé quelque chose de très particulier. L’économie politique a produit” […] une réponse juste: la valeur du “travail” est égale à la valeur des subsistances nécessaires à la reproduction du “travail”. Une réponse juste est une réponse juste. Le premier venu des lecteurs “première manière” donne un bon point à Smith et Ricardo et passé outré, à d’autres constats. Pas Marx. C’est qu’il a ce que nous appellerons l’œil titillé par une singulière propriété de cette réponse : elle est à la réponse juste à une question qui présente cet unique défaut, de ne pas avoir été posée48.

Au cours de son travail, Althusser se montre de plus en plus sceptique à l’égard de la problématique de la forme-valeur, par laquelle Marx aurait cherché, à la manière hégélienne, un point de départ dans le concept le plus simple. Ce scepticisme l’a d’ailleurs mené à des erreurs d’interprétation flagrantes, telles que celle consistant à interpréter de manière quasi-anthropologique le fétichisme comme réification de l’homme49. Le caractère intensément polémique de la plupart des interventions d’Althusser (« tordre le bâton dans l’autre sens ») explique sans doute ces limites. C’est ainsi qu’il se présente à l’envi comme un critique féroce de la philosophie Hegel, et soutient que celle-ci n’a rien à voir avec les thèses de Marx.

Or, cet anti-hégélianisme a ceci de surprenant que la plupart des versions contemporaines du marxisme qui insistent avec Althusser sur l’importance de distinguer le concept marxien de valeur de ses homologues classiques appartiennent à ce que l’on pourrait appeler le « marxisme hégélien »50 ! Il s’agit le plus souvent de théoriciens de la forme-valeur, dont les réflexions assument une problématique philosophique hégélienne.

Ce paradoxe (apparent) trouve une amorce de résolution dès lors qu’on remarque qu’il y a sans doute « autant de Hegel » que de marxismes. L’anti-hégélianisme d’Althusser doit alors être appréhendé comme le résultat d’une conjoncture théorique particulière. Il lui fallait se situer à l’égard de la définition du marxisme comme variante historiciste de la philosophie de Hegel, particulièrement forte dans la scène philosophique française d’après-guerre, qui attribuait souvent plus d’importance à la Phénoménologie de l’Esprit, interprétée comme « philosophie de l’histoire » qu’à la Logique et aux efforts entrepris par Hegel pour développer un outil sémantique de plus grande complexité.

Il lui fallait alors traiter l’humanisme théorique comme la déviation idéaliste par excellence à l’intérieur du marxisme, ce qui impliquait une confrontation directe avec toutes les théories de la réification (VerdinglichungVersachlichung,Vergegenständlichung). Il tâcha de s’opposer à l’économicisme du mouvement communiste officiel tel qu’il s’exprimait notamment dans le soutien au développement des forces productives, censé être naturellement positif. Ceci impliquait de faire passer au premier plan la lutte de classe et le caractère conflictuel de la production capitaliste plutôt que les effets du marché comme mécanisme de socialisation des activités individuelles privées, ou encore la valeur comme forme sociale spécifique.

Les réserves d’Althusser à l’égard de la forme-valeur expliquent également sa tendance à passer sous silence la dimension contradictoire des textes du Marx de la maturité, ce qui fragilise le concept important de lecture « symptomale », censé permettre d’extraire un noyau théorique relativement unifié.

Or, comme nous avons tâché de le montrer dans les sections précédentes de cet article, les contradictions affectent le « noyau » lui-même : le développement de la théorie marxiste implique ainsi l’application de la lecture symptomale aux écrits de maturité de manière à distinguer et à clarifier le statut des deux discours théoriques différents qui y sont à l’œuvre.

Le fait que nous puissions attribuer les limites du travail d’Althusser à son appréciation de la forme-valeur n’implique cependant aucun rejet de son programme de lecture de Marx. Même si nous insistons sur les faiblesses de ce dernier en ce qui concerne la section I du Capital, et plus précisément la forme-valeur, nous ne sommes pas prêts à abandonner les principaux apports d’Althusser : l’insistance sur une approche relationnelle du pouvoir de classe, la critique de l’humanisme philosophique, l’essentialisme, l’historicisme, l’économicisme, et, par dessus tout, la thèse d’une rupture entre la critique marxienne de l’économie politique et l’économie politique classique.

4. Conclusion

La déclaration catégorique d’Althusser selon laquelle la critique marxienne de l’économie politique introduit un discours scientifique qui réfute entièrement les prémisses et tout l’édifice théorique de l’économie politique classique (et contemporaine) représente un point de départ épistémologique crucial pour comprendre la théorie monétaire de la valeur.

Avec cette théorie, solidaire de l’analyse de la forme-valeur menée à la section I duCapital, Marx opère une critique radicale (une rupture avec) de la théorie ricardienne de la valeur comme « travail dépensé ».

Cependant, Althusser est toujours resté réticent à l’égard de l’analyse de la forme-valeur, qu’il interprétait comme une influence hégélienne. Cette thèse l’a non seulement empêché de saisir l’importance de cette analyse pour la critique de la théorie ricardienne de la valeur, mais aussi d’identifier les ambivalences et les culs-de-sac théoriques du Capital et des autres œuvres économiques de la maturité.

Malgré ces contradictions, et dans la mesure où il insiste sur la nécessité pour les marxistes d’identifier la problématique de Marx et de développer ses analyses contre les idéologies bourgeoises dominantes, le programme de lecture initié par Althusser reste de la plus haute importance.

 

Texte paru dans Maria Turchetto (dir.), Rileggere Il Capitale: La lezione di Louis Althusser, Altusseriana Quaderni 2, Milan, Mimesis, 2007.

Traduit de l’anglais par Frédéric Monferrand

 

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  1. Louis Althusser « Du Capital à la philosophie de Marx » in Louis Althusser et aliiLire « Le Capital », Paris, PUF, 1996, p. 5. []

  2. Ibid., p. 5-6. []

  3. David Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, trad. P. Constancio et A. Fonteyraud, Paris, Flammarion, 1975, p. 25. Adam Smith avait introduit la problématique de la valeur travail par les formulations suivantes : « Le travail [est] la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises », et plus loin : « Le travail […] est l’unique étalon fondamental et réel avec lequel on peut en tout temps et en tout lieu estimer et comparer la valeur de toutes les marchandises. C’est leur prix réel ; la monnaie n’est que leur prix nominal. » Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, trad. coordonnée par Ph. Jaudel, Paris, Economica, 2000, p. 38 et 40. []

  4. Ibid., p. 74. Je souligne. []

  5. Vladimir I. Lénine, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxismedisponible en ligne []

  6. Antonio Quaderni del carcere, Turin, Einaudi, 1977, p. 1247-8. Althusser semble viser Gramsci lorsqu’il demande : « Le Capital est-il une simple production idéologique parmi d’autre, une mise en forme hégélienne de l’économie politique classique ? » Louis Althusser, « Du Capital à la philosophie de Marx » in Louis Althusser et aliiLire « Le Capital »op. cit., p. 5. []

  7. Paul Samuelson, cité dans Scott Meikle, Aristotle’s Economic Thought, Oxford, Clarendon Press, 1995, p. 185. []

  8. Joseph A. Schumpeter, History of Economic Analysis, Londres, Routledge, 1994, p. 390. []

  9. G. D. H. Cole, cité dans Scott Meikle, Aristotle’s Economic Thoughtop. Cit., p. 185. []

  10. Entre 1857 et 1867 (des Grundrisse au livre I du Capital) tous les textes économiques du Marx de la maturité portent comme titre ou comme sous-titre l’expression « Critique de l’économie politique ». []

  11. Outre Lire « Le Capital », voir Louis Althusser, Pour Marx, Paris, La Découverte, 2005, Sur la reproduction, Paris, PUF, 2011 et Réponse à John Lewis, Paris, Maspero, 1973. []

  12. Sur ce point, et sur les ambigüités d’Althusser en ce qui concerne le « fétichisme de la marchandise », voir Dimitri Dimoulis et John Milios J., « Commodity Fetishism vs. Capital Fetishism. Marxist Interpretations vis-à-vis Marx’s Analyses in Capital », Historical Materialism 12/3, 2004, p. 3-42. []

  13. Louis Althusser, « Du Capital à la philosophie de Marx » in Louis Althusser et aliiLire « Le Capital »op. cit., p. 20. []

  14. Louis Althusser, « L’objet du Capital », in Ibid., p. 363. []

  15. Althusser semble se diriger dans la direction théorique de l’analyse de la forme-valeur, c’est-à-dire de la théorie monétaire de la valeur, lorsqu’il souligne qu’en elle-même, la valeur est « non-mesurable, non-quantifiable », une thèse opposée à toutes les définitions (ricardiennes) de la valeur à partir du « travail contenu ». Il écrit : « Les concepts auxquels Marx rapporte expressément sa découverte, et qui soutiennent toutes ses analyses économiques, les concepts de valeur et de plus-value, sont précisément les concepts sur lesquels s’est acharnée toute la critique adressée à Marx par les économistes modernes. […] On les a reprochés à Marx comme autant de concepts qui […] restaient en leur fond des concepts non-économiques, “philosophiques” et “métaphysiques” […] comme des concepts “non-opératoires”, désignant des réalités non-économiques, parce que non-mesurables, non-quantifiables. […] Ce point du malentendu que les Économistes déclarent le point de la faiblesse et de la défaillance théorique de Marx, est au contraire le point de sa plus grande force ! ce qui le distingue radicalement de ses critiques, et aussi, à l’occasion, de certains de ses partisans les plus proches. » Ibid., p. 257-258. []

  16. Mike Wayne représente un exemple typique de cette approche anthropologique lorsqu’il écrit : « Dans l’histoire de l’humanité, jamais le travail n’a autant été la source de telles puissances productives (médiatisées par la technologie et la connaissance), et pourtant, jamais le monde objectif produit par la force de travail humaine n’a exercé une telle puissance sur la force de travail humaine qu’à l’ère du capitalisme. » Mike Wayne, « Fetishism and Ideology: A Reply to Dimoulis and Milios », Historical Materialism, 13/3, 2005, p. 204. Je souligne. []

  17. Voir John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, trad.S. Bosserelle, Paris, Québec, Syllepse, Lux, 2008 et Sean Homer, « Cinema and Fetishism: the Disavowal of a Concept », Historical Materialism, 13/1, 2004, p. 85-116. []

  18. Voir Jacques Rancière, « Le concept de critique et la critique de l’économie politique, desManuscrits de 1844 au Capital » in Louis Althusser et aliiLire « Le Capital », op. cit., p. 81-200. []

  19. Ibid., p. 128. []

  20. Sur ce qui suit, voir également John Milios et aliiKarl Marx and the Classics, Aldershot, Ashgate, 2002 ainsi que Michael Heinrich, Die Wissenschaft vom Wert, Münster, Westfälisches Dampfboot, 1999 et Kritik der Politischen Ökonomie. Eine Einführung, Stuttgart, Schmetterling, 2004. []

  21. Marx commente sa méthode dialectique de la façon suivante: « l’avantage de ma dialectique est que je dis les choses peu à peu – et comme ils croient que je suis au bout, se hâtant de me réfuter, ils ne font rien qu’étaler leur ânerie ! » (Lettre à Engels du 27/06/1867, citée dans Louis Althusser, « du Capital à la philosophie de Marx » in Louis Althusser et aliiop. cit., p. 24. []

  22. Karl Marx, Le Capital, Livre I, trad. J.-P. Lefebvre et alii, Paris, PUF, 1996, p. 42-43. []

  23. Ibid., p. 39-46. []

  24. Ibid., p. 47-53. []

  25. Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, trad. G. fondu et J. Quétier, Paris, Éditions sociales, 2014, p. 73. []

  26. Ibid., p. 98. []

  27. Ibid., p. 87. Je souligne. []

  28. Voir Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 53-81. []

  29. Ibid., p. 63-64. []

  30. Ibid., p. 79. []

  31. Karl Marx, Das KapitalErster Band, Hamburg 1867 in Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA) II, 5, Das Kapital” und Vorarbeiten, Berlin, Dietz Verlag,1983, p. 42. []

  32. Karl Marx, Le Capital, Livre III, trad. M. Cohen-Solal et G. Badia, Paris, Éditions sociales, 1977, p. 476 (trad. mod. []

  33. Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 153. []

  34. Ibid., p. 127-128. []

  35. « L’analyse montrerait que, pour que la valeur d’échange puisse apparaître à la surface comme un point de départ simple, et le procès d’échange […] comme le métabolisme social simple qui circonscrit l’ensemble de la production et la consommation, la totalité du système de production bourgeois est présupposé. » Karl Marx, Version primitive (Urtext) de la Contribution à la critique de l’économie politique in Marx-Engels Gesamtausgabe, II, 2 Das Kapital” und Vorarbeiten. Manuskripte und Schriften 1858/1861, Berlin, Dietz Verlag, 1980, p. 52. []

  36. Mieux : elle est inutile, puisqu’elle ne peut causer aucun changement quantitatif ni qualitatif de l’entité en mouvement. []

  37. Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858dits « Grundrisse », trad. J.-P. Lefebvre et alii, Paris, Éditions sociales, 2011, p. 732. []

  38. « La valeur a besoin avant tout d’une forme autonome grâce à laquelle on constate son identité avec elle-même. Et cette forme elle ne la possède que dans l’argent. C’est donc lui qui constitue le point de départ et le point final de tout procès de valorisation. » Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 174. []

  39. Ibid., p. 175. []

  40. Le produit du travail « n’acquiert sa forme d’équivalent universel socialement reconnu que dans l’argent ». Ibid., p. 120. []

  41. Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858dits « Grundrisse »op. cit., p. 733. Je souligne. []

  42. « La forme fétichisée de la valeur repose sur la croyance selon laquelle elle posséderait un contenu positif derrière son expression en prix. Les marxistes reconnaissent largement que les choses ou leur valeur d’usage n’ont pas de propriété intrinsèque qui expliquerait la forme quantitative que prend la valeur. On s’appuie généralement sur cette idée pour fonder la théorie sur la valeur d’échange, en rejetant la valeur d’usage. Mais la valeur d’échange ne saurait refléter une propriété quantitative inscrite dans la marchandise. À chercher un contenu positif derrière les prix, on est nécessairement amené à essentialiser la valeur et à l’identifier à un produit situé au-delà du pouvoir d’agir des individus et précédant la validation sociale. Le procès d’évaluation n’est cependant pas la réalisation ou la validation d’une valeur qui lui préexisterait. Il façonne lui-même le contenu auquel il attribue une valeur. » Samuel Knafo, « The fetischizing subject in Marx’s Capital », Capital & Class, n° 76, p. 161. Sur ce point, voir également Isaak I. Roubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx, trad. J.-J. Bonhomme, Paris, Éditions syllepses, 2009. []

  43. Le problème de l’identité qualitative et donc de la comparaison quantitative entre les valeurs et les prix de production apparaît également dans la sixième partie, chap. 45 du livre III duCapital, lorsque Marx analyse « la rente foncière absolue » ; « Si, dans une sphère de production, cette composition [organique du capital] est inférieure à celle du capital social moyen, alors la valeur de son produit doit être supérieure à son prix de production. » Karl Marx,Le Capital, Livre III, op. cit., p. 691. []

  44. Voir Louis Althusser, Écrits sur la psychanalyse. Freud et Lacan, Paris, Stock/IMEC, 1993. []

  45. Louis Althusser « Sur Marx et Freud », in Ibid., p. 227-228. []

  46. Voir Louis Althusser, « Avertissement aux lecteurs du Livre I du Capital » in Karl Marx, Le Capital, livre I, trad. J. Roy, Paris, Flammarion, 2004. []

  47. C’est bien à Marx que l’on doit l’introduction du concept de « force de travail », lequel représente évidemment un apport majeur qui le distingue de Ricardo. Comme nous avons cherché à le montrer dans cet article, il ne s’agit cependant pas là de l’apport majeur de Marx. Lorsque les économistes classiques soutiennent que « la valeur du travail » (le salaire) équivaut à la valeur des moyens de subsistance du travailleur, il est clair qu’ils parlent de quelque chose de différent que la quantité de travail dépensée par ce dernier. En d’autres termes, le concept de force de travail est implicite dans les analyses de Ricardo (comme de Smith). []

  48. Louis Althusser, « Du Capital à la philosophie de Marx » in Louis Althusser et aliiLire « Le Capital »op. cit., p. 14-15. []

  49. Voir sur ce point Dimitri Dimoulis et John Milios, « Louis Althusser and the Forms of Concealment of Capitalist Exploitation. A Rejoinder to Mike Wayne », Historical Materialism, 14/2, 2006, p. 135-48. []

  50. Comme l’écrit Christ Arthur : «  On assiste ces dernières années […] à l’émergence d’une nouvelle tendance, diversement appelée “la Nouvelle Dialectique”, le “Nouveau Marxisme Hégélien” ou la “Dialectique Systématique”. » Chris Arthur, The New Dialectic and Marx’sCapital, Leiden, Brill, 2002, p. 1. Outre les travaux d’Arthur, voir Patrick Murray, « Marx’s ‘Truly Social’ Labour Theory of Value: Abstract Labour in Marxian Value Theory », Historical Materialism, No. 6, 2000, p. 27-65; Geert Reuten, « The Interconnection of Systematic Dialectics and Historical Materialism », Historical Materialism, No. 7, 2000, p. 193-218; Michael Williams, « Why Marx Neither Has Nor Needs a Commodity Theory of Money », Review of Political Economy, 12/4, 2000, p. 435-51. []

John Milios

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