« Dans sa préface, Escobar rappelle les propos de Castoriadis, « une activité révolutionnaire ne redeviendra possible que lorsqu’une reconstruction idéologique radicale pourra rencontrer un mouvement social réel ». Et de rajouter : « force est de reconnaître qu’un tel mouvement n’est toujours pas là » (p. 53, tome 1). Force est surtout de constater qu’une telle rencontre ne se produira jamais, parce qu’aucun « mouvement social réel » n’est jamais apparu dans l’histoire sous cette forme-là. Même (et surtout) les références sur lesquelles Castoriadis a construit sa réflexion – la Commune de Paris, les Conseils en Hongrie en 1956… – ne correspondent pas à cette vision comme épurée d’une auto-institution. Cette conception d’un « mouvement social réel » dégagé d’emblée de toutes formes organisationnelles « traditionnelles » et de revendications ponctuelles, limitées et partielles, est an-historique et revient à dévaloriser les luttes réelles au profit non pas d’un idéal utopique, mais d’une vision mystifiée et mystifiante de la révolution. »

Avec Frédéric Thomas, pénétrons plus avant dans ces contradictions...

Michel Peyret

 


 

Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ? Tomes 1 et 2. Écrits politiques 1945-1997, III et IV, Paris, Sandre, 2013.

20 mars 2014

Par dissidences

Un billet de Frédéric Thomas

Les éditions Sandre poursuivent leur précieux travail de publication des textes politiques de Cornelius Castoriadis en sortant ces deux nouveaux tomes. Les textes rassemblés ici couvrent une période de plus de trente ans : des dernières années de Socialisme ou Barbarie (S ou B) – 1962 – à 1997. Le premier tome est ainsi composé en deux parties, réunissant des articles pour la plupart écrits au sein de S ou B – dont le texte programmatique central « Recommencer la révolution », diffusé au sein de S ou B en mars 1963 – ou s’y rapportant, tandis que le deuxième tome rassemble des analyses et entretiens de 1978 jusqu’à sa mort. Non seulement, cette publication offre l’avantage de donner une vue d’ensemble de la réflexion de l’auteur, mais elle présente également plusieurs inédits dont certains d’un grand intérêt.

Au fil des pages, Castoriadis revient, développe, complexifie les concepts au cœur de sa vision de la révolution : l’égalité des salaires, l’autogestion, l’anti-hiérarchie, la nécessité que le bouleversement embrasse tous les aspects de la vie… Il précise également sa critique et son rejet du marxisme, tout en prenant soin de la distinguer de son détournement, au cours des années 1970 par les Nouveaux philosophes, opposant ainsi la critique de « ce qui chez Marx restait en deçà d’une visée révolutionnaire » à la conclusion absurde de ces derniers selon laquelle « c’est précisément en tant que révolutionnaire que Marx aurait engendré le Goulag » (p. 622-623, tome 1).

Cependant, si l’auteur a mis en avant l’une des critiques les plus globales et percutantes du marxisme – synthétisée dans la première partie de L’institution imaginaire de la société (Seuil, 1975) –, il passe à côté du concept central de fétichisme de la marchandise et émet ci et là des appréciations sans nuance, comme lorsqu’il affirme par exemple que « l’idée d’orthodoxie, idée monstrueuse qui n’avait jamais existé dans le mouvement ouvrier (…) a été introduite par Marx et le marxisme » (p. 456, tome 2). Castoriadis semble avoir oublié les débats et polémiques qui jalonnent la Première internationale…

Même si, comme s’en explique Enrique Escobar, dans la longue préface, « la très grande importance qu’accordait Castoriadis aux problèmes de l’environnement et aux mouvements qui y sont liés n’apparaît peut-être pas assez nettement dans ces volumes » (p. 45), plusieurs textes participent d’une conception de l’écologie radicale. Ainsi, l’auteur définit le capitalisme comme « l’institution d’une signification imaginaire sociale centrale : l’expansion illimitée de la maîtrise « rationnelle », et d’une série d’institutions secondes qui incarnent et réalisent cette signification. (…) le capitalisme institue et réalise les moyens réels d’une maîtrise réelle : cela a lieu pour commencer et centralement au plan de la production et de l’économie – qui deviennent, du même coup, et simultanément, des acteurs séparés et dominants de la vie sociale » (p. 114, tome 2).

Loin d’être un combat annexe ou additionnel, Castoriadis lie son projet d’autonomie à l’écologie : « la responsabilité de tous à l’égard de l’environnement est inséparable de la responsabilité de tous face aux affaires publiques. Écologie et radicalisation de la démocratie sont, dans les conditions contemporaines, indissociables » (p. 384-385, tome 2). De plus, l’écologie radicale a des affinités avec sa vision d’une « crise radicale de la signification de la vie » (p. 264, tome 1), qui affecte nos sociétés et, en conséquence, avec le bouleversement généralisé qu’il appelle de ses vœux.

La conception aussi originale qu’exigeante que l’auteur avait de la démocratie ressort de ces pages, à travers principalement sa disjonction du capitalisme – « le capitalisme comme tel n’a rien avoir avec la démocratie. Le capitalisme s’est plus ou moins humanisé parce qu’on s’est battu contre lui » (p. 447, tome 2) – et la distinction qu’il opère entre la sphère privée, la sphère privée/publique et la sphère (formellement et fortement) publique. La démocratie serait dès lors « le régime où la sphère publique devient vraiment et effectivement publique – appartient à tous, est effectivement ouverte à la participation de tous » (p. 496, tome 2). Et Castoriadis d’insister sur sa non correspondance avec la situation actuelle, et le régime tragique, d’autolimitation « autrement dit le régime de l’autonomie, ou de l’auto-institution » (p. 401, tome 2) qui caractérise la démocratie selon lui.

Parmi les textes réunis, quelques pages inédites, datées par l’auteur de janvier 1974, opèrent une critique particulièrement intéressante du militantisme : « le militant idéal, et l’idéal du militant, c’est le militant impersonnel » (p. 460, tome 1). Tout en rejetant la réduction rationaliste et en impliquant la dimension psychanalytique, Castoriadis refuse l’explication de type psychologisante (« la révolte contre le père »), qui renvoie selon lui à « une pratique de l’insinuation » (p. 470). On notera également un texte de discussion avec des militants du PSU. Dans l’ensemble, Castoriadis fait référence une seule fois à Ivan Illich (apprécié, mais dont les conclusions sont jugées exagérées), ainsi que, séparément, à Franz Fanon et Guy Debord ; le premier traité de « confusionniste » (p. 361, tome 1) et le second de « tout petit imposteur et falsificateur, qui a pillé S ou B » (p. 611). Ces appréciations mettent en évidence les limites de la réflexion et l’imperméabilité de Castoriadis à certains courants critiques, qui méritent mieux que ces jugements à l’emporte-pièce.

Certaines analyses de l’auteur sont datées, empreintes de l’imaginaire des Trente glorieuses. Ainsi, Castoriadis surestimait le réformisme perpétuel du capitalisme, affirmant dans « Recommencer la révolution », en 1963, que l’augmentation régulière des salaires et la réduction de la durée du temps de travail participaient des conditions « de l’expansion du système capitaliste et finalement de sa « santé » » (p. 139, tome 1). De même, des années plus tard, en 1978-1979, il écrivait encore que l’abaissement de l’âge de la retraite était « en fait inscrit dans la logique de l’évolution du capitalisme moderne et presque indispensable pour sa survie », et qu’en conséquence, il serait certainement généralisé (p. 25, tome 2). Dans un inédit publié ici, Castoriadis est d’ailleurs revenu de façon autocritique sur certaines de ces affirmations, affirmant qu’il s’était trompé en écrivant par exemple en 1960 qu’un chômage de masse, comme dans les années 1930, était devenu impensable et impossible (p. 574, tome 2). Cependant, cela ne semble pas l’avoir amené à réviser, de manière plus générale, son appréciation des capacités d’intégration du capitalisme et l’importance des luttes sociales de défense de ce qu’il est convenu d’appeler les « acquis sociaux ».

Un autre facteur conjoncturel pèse sur la réflexion de Castoriadis dans les années 1977-1990, qui contribue à marquer la distance par rapport à la situation actuelle. Dans un contexte de nouvelle Guerre froide, l’Union de la gauche s’était formé en France, suscitant parmi une partie des intellectuels français, la crainte, à terme, d’une domination totalitaire du PCF1Il semble que Castoriadis ait partagé, en partie au moins, cette peur, qui apparaît aujourd’hui sans fondement. En retour, cette analyse « antitotalitaire » paraît pousser l’auteur à une appréciation faussée et a-critique des États-Unis, au point d’écrire en 1978-1979, « qu’il n’y a aucune différence sociale essentielle, qualitative, du point de vue du « bien être » social-économique de la population, entre les États-Unis, où il n’y a jamais eu d’administration « socialiste », « social-démocrate », « réformiste » ou ce que l’on voudra, et les pays européens où il y en a eu une » (p. 49, tome 2). Affirmation d’autant plus étonnante pour quelqu’un qui avait développé une réflexion centrée sur le principe d’égalité dans la perspective révolutionnaire, et qui, au tournant des années 1950-1960, suivait de près l’actualité des mouvements politiques nord-américains. 

De manière parallèle, durant ces années, une inflexion certaine se manifeste dans les écrits de Castoriadis et plus précisément dans son usage du concept de « totalitarisme ». Celui-ci était auparavant utilisé pour rendre compte de la réalité du bloc soviétique et du bloc capitaliste : « la société moderne, qu’elle vive sous un régime « démocratique » ou « dictatorial », est en fait toujours totalitaire » (« Le Mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne », 1959-1961, p. 465, La question du mouvement ouvrier, tome 2. C’est l’auteur qui souligne). Or, il semble qu’à partir de la seconde moitié des années 1970, il soit surtout et presque uniquement mis en avant pour décrire les pays communistes. C’est aussi en ce sens qu’il faut comprendre l’abandon par Castoriadis, depuis 1979, du terme « socialisme » (p. 454, tome 2), auquel il lui préférera désormais le qualificatif de société autonome.

Castoriadis n’en a pas pour autant abandonné la perspective révolutionnaire et, dans un entretien publié dans Esprit en 1977, il refusait l’escamotage de la révolution en « révoltisme » (p. 559, tome 1). Une vingtaine d’années plus tard, dans un autre entretien, il parle à propos de son parcours de « constance révolutionnaire, c’est-à-dire la conviction très profonde que cette société ne peut pas continuer à fonctionner comme elle fonctionne, qu’en tous cas, elle est très profondément injuste et contraire à la liberté des personnes, et que ce changement nécessaire ne peut pas se faire par de petites mesures, des réformettes à droite et à gauche, que cela exige un bouleversement important, ce qu’on appelait autrefois une révolution » (p. 609, tome 2).

À la question d’un journaliste lui demandant s’il se sentait isolé dans la communauté intellectuelle, Castoriadis répondit : « Pas vraiment. Mais ce qui me frappe, c’est qu’on ne me critique presque jamais » (p. 377). Nous nous proposons de répondre en partie au vœu de Castoriadis, en centrant notre critique, à partir des textes publiés ici, sur les effets paradoxaux de sa production théorique. Nous aborderons cette critique en deux temps : entre la fin de S ou B et Mai 68, de manière générale ensuite, à partir de la fin des années 1960 jusqu’à sa mort.

Il convient de revenir à la fin paradoxale du groupe S ou B dont une circulaire de juin 1967 annonce la suspension de la revue alors que le dernier numéro date de juin 1965. Moins d’un an avant les grèves et manifestations massives de mai-juin 1968, la circulaire affirme ainsi que « dans les sociétés du capitalisme moderne, l’activité politique proprement dite tend à disparaître », et que « le conflit politique radical est de plus en plus masqué, étouffé, dévié et, à la limite, inexistant ». Et d’insister sur « la dépolitisation et la privatisation profondes de la société moderne », en concluant « qu’une activité politique, même embryonnaire, est impossible aujourd’hui » (p. 270-272, tome 1). Certes, S ou B s’est trompé, ce qui ne vaut pas condamnation de l’ensemble de ses analyses. Cependant, cette erreur est à mon sens trop rapidement mise sur le compte de l’ironie de l’histoire ou d’un accident de parcours. En effet, il convient plutôt de se demander si la logique même de certains présupposés théoriques – dont celui de « privatisation » – par le groupe ne l’inclinait pas à délaisser la possibilité même d’une politisation intensive et massive.

L’attitude de Castoriadis au cours des « événements » en témoigne. Que fait-il au cours de ces semaines passionnantes, chargées et intenses ? Il écrit, seul, un texte d’une vingtaine de pages, signé sous un pseudonyme inconnu, Jean-Marc Coudray, sans faire référence à S ou B, et en demandant à d’anciens camarades du groupe de le distribuer… C’était non seulement complètement inapproprié – dans ces journées et ces nuits marquées par une prise de parole chaotique, collective et généralisée, qui allait s’arrêter pour lire un texte aussi long d’un inconnu, et dont l’originalité qui plus est, n’était pas évidente ? –, mais aussi et surtout en contradiction avec la pratique collective mise en œuvre pendant des années au sein de S ou B. Le fait que Castoriadis était encore étranger à l’époque, et risquait donc toujours d’être expulsé, n’explique pas entièrement cette attitude. Il s’y manifeste également une naïveté théorique, qui est naïveté de la prétention théorique. Celle-ci était déjà manifeste quand la circulaire de 1967, en toute modestie, affirmait que « nous n’avons jamais eu, de la part du public de la revue, le type de réponse que nous espérions et qui aurait pu nous aider dans notre travail ; son attitude est restée, sauf rarissimes exceptions, celle de consommateurs passifs d’idées » (p. 271, tome 1)2. Outre le fait que l’argument peut être retourné par les milliers de manifestants et de grévistes de mai-juin 1968 contre Castoriadis, l’étonnant est que celui-ci ne se remette pas en question. Il conviendrait ainsi de s’interroger sur les liens organiques éventuels entre cette passivité et le cours que pris la théorisation au sein du groupe : l’usage de certains concepts, l’accentuation du travail théorique (alors que le texte diffusé à l’intérieur du groupe en octobre 1962, « Sur l’orientation de la propagande », censé orienter le travail futur de S ou B stipulait pourtant explicitement que « le poids relatif des articles strictement théoriques (quel que soit leur sujet) doit diminuer au profit des textes « documentaires », reportages, etc. » (p. 99, tome 1)), et le recours à une réflexion intellectuelle de haut niveau et de plus en plus philosophique, ardue et développée. Et cela déjà au sein même de S ou B où plusieurs témoignages d’anciens membres sont convergents pour dire la difficulté de participer à un groupe où la théorisation prenait une telle place. Une fois que l’accent a été mis (et inlassablement remis) sur la privatisation des gens, d’une part, sur l’importance quasi exclusive d’une longue, complexe et laborieuse théorisation, d’autre part, les possibilités mêmes d’action politique semblaient affectées ; d’autant plus affectées que, dans le même temps, les formes, les institutions et le sens « traditionnels » de la politique étaient déclarés ruinés. Jusqu’à quel point cette insistance croissante sur la théorisation de l’apathie généralisée n’éloignait-elle pas toute perspective d’action, relégué à un vain activisme ?

Toutes proportions gardées, la question se pose également pour la période qui s’étend de Mai 68 à la mort de Castoriadis. À lire l’ensemble des textes, le lecteur ne peut être que frappé par l’absence de références explicites aux luttes de ces décennies. Rien ou quasi rien sur la Révolution des œillets, la transition démocratique espagnole, le mai rampant italien, Lip, le Larzac, les grèves sauvages et le développement du mouvement autonome. Seuls cas abordés : le mouvement étudiant et lycéen de 1986 et la grève de l’hiver 1995 (j’y reviendrai). Et le soulèvement néo-zapatiste du 1er janvier 1994, qui annonçait la reprise de l’offensive théorique et pratique des luttes sur le continent latino-américain, et où l’autonomie revêtait une importance centrale, est méconnu et lu en fonction d’une position d’intellectuel parisien (p. 600, tome 2). En réalité, la posture de Castoriadis est liée, d’une part, à une surestimation de la « tranquillité » (p. 629, tome 2) de cette période, à sa double insistance sur « l’évanescence du conflit social et politique » (p. 373 et 524 du tome 2) et sur « l’apathie de la population » (p. 465 et 596 du tome 2), et, d’autre part, à une sous-estimation des luttes, en général, et des luttes ouvrières, en particulier3. Castoriadis est complètement passé à côté de la longue décennie des grèves de salariés et de ce que Xavier Vigna a appelé « l’insubordination ouvrière »4. En fait, ces luttes n’en étaient pas vraiment pour lui. En fonction de sa théorie, elles étaient disqualifiées automatiquement comme autant de combats partiels, d’arrière-garde, destinés de toutes façons à être intégrés à plus ou moins brève échéance par le capitalisme moderne.

Une telle analyse pose une série de problèmes, notamment méthodologique et chronologique. Ainsi, Castoriadis annonce à plusieurs reprises que cette apathie, cette privatisation va croissant (p. 465 et 596, tome 2) depuis 1959 ; mathématiquement, ce phénomène devrait donc bientôt couvrir le champ complet de la vie en société. Mais, heureusement, à cette apathie généralisée, échapperait la réflexion du Penseur. De plus, cette date de 1959 est étonnante car elle ne correspond ni à un affaiblissement marqué des luttes en France (au contraire même, la contestation contre la Guerre d’Algérie commence à se développer) ou en Europe ni encore à un affaissement de S ou B, qui connut alors pour la première fois de son existence une croissance numérique relative. Dans une conférence de 1996, Castoriadis est d’ailleurs revenu sur cette périodisation. Il évoque 1975 plutôt que 1959 comme point initial de cette transformation, soit une différence de 16 années, démontrant par-là l’élasticité de son analyse historique.

De manière plus fondamentale, de telles conclusions circonscrivent étroitement ce qu’il est possible de faire et les tâches actuelles. Castoriadis écrivait ainsi : « nous ne pouvons rien faire d’autre que de travailler pour qu’ils [les hommes et les femmes] se réveillent – qu’ils se réveillent de l’apathie et de l’abrutissement des supermarchés et de la télévision » (p. 468, tome 2). Phénomène circulaire donc où se retrouve la figure traditionnelle de l’intellectuel conscient, chargé d’éveiller et de conscientiser les masses. Parce qu’elle est partielle et partiale, une telle assertion est fausse, séparant abstraitement la théorie de la pratique, passant à côté de la nécessité concomitante de réveiller l’intellectuel de « l’apathie et l’abrutissement » théoriques.

Dans sa préface, Escobar rappelle les propos de Castoriadis, « une activité révolutionnaire ne redeviendra possible que lorsqu’une reconstruction idéologique radicale pourra rencontrer un mouvement social réel ». Et de rajouter : « force est de reconnaître qu’un tel mouvement n’est toujours pas là » (p. 53, tome 1). Force est surtout de constater qu’une telle rencontre ne se produira jamais, parce qu’aucun « mouvement social réel » n’est jamais apparu dans l’histoire sous cette forme-là. Même (et surtout) les références sur lesquelles Castoriadis a construit sa réflexion – la Commune de Paris, les Conseils en Hongrie en 1956… – ne correspondent pas à cette vision comme épurée d’une auto-institution. Cette conception d’un « mouvement social réel » dégagé d’emblée de toutes formes organisationnelles « traditionnelles » et de revendications ponctuelles, limitées et partielles, est an-historique et revient à dévaloriser les luttes réelles au profit non pas d’un idéal utopique, mais d’une vision mystifiée et mystifiante de la révolution.

Le point culminant des contradictions de Castoriadis est apparu à l’occasion de la grève de novembre-décembre 1995 en France. Si l’auteur a marqué sa sympathie pour ce mouvement, il est demeuré « au-dessus de la mêlée », refusant de signer et le manifeste de la revue Esprit en défense du gouvernement et du plan Juppé et celui des « traditionalistes mal reconstruits, comme Bourdieu et ses amis » (p. 542, tome 2). Ainsi, la critique légitime des thèses bourdieusiennes se double d’une incompréhension, qui tend au mépris, face aux « luttes « rétrogrades », c’est-à-dire de conservation des avantages acquis » (p. 560, tome 2), aux « revendications de surface, qui étaient effectivement corporatistes, qui n’avaient pas beaucoup de sens social » (p. 604, tome 2) pour déboucher, en fin de compte, sur l’inaction. On se permettra au contraire de juger que, dans toute leur insuffisance, ces grèves avaient beaucoup plus de « sens social » que l’attitude de l’auteur.

Cependant et de manière plus positive, Castoriadis estimait que ce mouvement « met également en question des analyses plus récentes, y compris en partie celles que j’ai pu moi-même avancer depuis les années 1960, concernant les possibilités d’une évolution sans heurts de la société capitaliste » (p. 543-544, tome 2). Il avait même, avec quelques autres personnes actives dans ce mouvement de grève, envisagé la création d’un bulletin ou d’un journal, qui malheureusement ne vit pas le jour (p. 580 et 585, tome 2). Celui-ci devait s’articuler autour d’une « interrogation angoissante » portant sur les « objectifsintermédiaires de lutte des travailleurs au plan économique et social » (p. 560, tome 2 – c’est l’auteur qui souligne) et du problème « d’essayer de réduire l’écart entre toutes les idées que nous avons élaborées ces dernières quarante années et ce que les gens peuvent ressentir : à savoir qu’elles sont bien lointaines et sans rapport avec leurs problèmes » (p. 585, tome 2).

Ce début de remise en cause offre à notre sens des perspectives bien plus intéressantes que la fétichisation des écrits de Castoriadis. Il appelle à une réévaluation critique du concept d’apathie de la population, qui se lit largement au miroir d’une conception partielle des luttes sociales, et va donc de pair avec une revalorisation tout aussi critique de ces luttes, dans ce qu’elles ont d’étroitement limitées, mais aussi de potentialités, plus ou moins implicites. Il suppose enfin de se dégager des effets d’un mode de théorisation circulaire, à l’œuvre chez Castoriadis, où l’apathie et l’évanescence des conflits, d’un côté, la « puissance » théorique, de l’autre, tournent en vase clos, se confirmant et se renforçant mutuellement, jusqu’à ne pouvoir plus rien faire d’autre que de justifier le désengagement et la supériorité de l’intellectuel face à des luttes, évidées théoriquement d’abord, effacées pratiquement ensuite.

1Lire à ce sujet Michael Scott Christofferson, Les intellectuels contre la Gauche. L’idéolohie antitotalitaire en France (1968-1981), Agone, 2009, qui est chroniqué sur notre revue électronique :http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1893

2En 1973, dans l’introduction générale à la réédition en « 10/18 », Castoriadis réitérera ce reproche (p. 372, tome 1). Sur la question du positionnement de Castoriadis au cours de Mai 68, lire le témoignage de Daniel Ferrand, « Militer », Dophie Klimis, Philippe Caumières et Laurent Van Eynde (sous la direction de), Socialisme ou Barbarie aujourd’hui. Analyses et témoignages, Bruxelles, Facultés Saint Louis, 2012.

3En 1968 déjà, Castoriadis affirmait « qu’en Mai 68 la couche la plus conservatrice, la plus mystifiée, la plus prise dans les rets et les leurres du capitalisme bureaucratique moderne a été la classe ouvrière » (page 297, tome 1).

4Xavier Vigna, L’insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, PUR, 2007.