Avec Marx

07 décembre 2016

Habib Abba-Sidick, Alep est proche de sa libération

« Malgré, nous dit Habib Abba-Sidik, l’intervention de la Fédération de Russie, l’effondrement de Hillary Clinton et les infortunes militaires infligées à leurs sicaires par l’armée Arabe Syrienne et la Fédération de Russie, la France, Barack Obama et les Néocons persistent dans l’ignominie, en perpétuant cette fable à l’endroit d’Alep, où les aéronefs de la Fédération de Russie et ceux de la République Arabe Syrienne seraient à l’origine d’actes criminels commises à l’endroit des aleppins se tenant à l’est de cette cité où opèrent le Front Al-Nosra désigné par ses pourvoyeurs occidentaux comme une organisation « modérée »... »

Reprenons l'analyse de Habib Abba-Sidik...

Michel Peyret


LA SYRIE : LE GRIMOIRE DE FRANÇOIS HOLLANDE, Par Habib ABBA-SIDICK

Par Colère et Espoir60 le 4 déc. 2016, 14:20

FRANCE-SHOOTING/REMEMBRANCEAlep est proche de sa libération, après plusieurs années d’occupation par le Front Al- Nosra, la version syrienne d’Al-Qaïda un élément de synthèse propulsé par le Pentagone, la CIA et l’hexagone, que l’Armée Arabe Syrienne, le Hezbollah libanais et les pasdarans iraniens soutenus par les escadrilles de la Fédération de Russie sont en passe de réduire à néant.

Dans le dédale des vestiges d’Alep, les troupes de l’Armée Arabe Syrienne et de ses alliés sont parvenus à forcer l’entrée de l’Est d’Alep et progressent désormais en acculant les miliciens d’Al-Nosra à abandonner leurs positions ce que confirment les observateurs militaires russes et américains.

La France persiste à réclamer la tenue d’une séance des Nations Unies et tente d’entraver la reddition de ses affidés laquelle pourrait être précipitée. Les USA veulent obtenir de la Fédération de Russie la suspension des hostilités à Alep et sont prêts à accepter ses conditions qu’ils se hâteront de répudier comme les fois précédentes.

La Turquie ne se démentant pas, s’essaye à l’entourloupe avec la République Arabe de Syrie et la Fédération de Russie. Au prétexte d’un accord auquel la Fédération de Russie et la République Arabe de Syrie auraient adhéré, la Turquie souhaitait anéantir les kurdes du PKK syrien rassemblés sous le sigle YPG, mais le non-dit préparait un mouvement d’ampleur dont l’objectif était la cité d’Alep en soutien au Front Al-Nosra à partir de la ville d’Al-Bab.

L’Armée Arabe Syrienne s’est employée à perturber la planification ottomane et la Fédération de Russie a exercé sa prééminence sur Recep Erdogan en l’enjoignant de mettre un terme à ses ambitions.

L’attitude ottomane nous interroge d’autant qu’une rétrospection s’impose. En 2010, la France à l’instigation d’Alain Juppé alors ministre des relations extérieures et désormais dégagé de ses prétentions présidentielles pourrait nous gratifier de quelques explications et notamment sur les accords de Lancaster House.

Avec la Grande Bretagne, il aurait été décidé de promettre à Recep Erdogan l’intégration de la Turquie à l’UE, qu’Alain Juppé prétendait imposer à ses membres, s’il se décidait à renoncer à son entente avec la République Arabe Syrienne et décliner sa proposition de participer à l’édification du Ducstan, rassemblant l’Irak, L’Iran, la Turquie, le Liban, l’Égypte, desservant ses territoires en méthane.

À cette occasion, il aurait été procédé à la création d un Kurdistan avec l’assentiment de la Turquie laquelle provoquerait l’exode des Kurdes de nationalité turque vers ce territoire que la France en particulier et la Grande-Bretagne souhaitait établir en Syrak.

Malgré, l’intervention de la Fédération de Russie, l’effondrement de Hillary Clinton et les infortunes militaires infligées à leurs sicaires par l’armée Arabe Syrienne et la Fédération de Russie, la France, Barack Obama et les Néocons persistent dans l’ignominie, en perpétuant cette fable à l’endroit d’Alep, où les aéronefs de la Fédération de Russie et ceux de la République Arabe Syrienne seraient à l’origine d’actes criminels commises à l’endroit des aleppins se tenant à l’est de cette cité où opèrent le Front Al-Nosra désigné par ses pourvoyeurs occidentaux comme une organisation « modérée ».

Depuis quand ces responsables se préoccupent ils du sort des populations ? Leurs politiques domestiques sont révélatrices de l’inverse et on est interpellé par leur obstination. Surtout que le Front Al-Nosra, leur principal force de nuisance en Syrie, qu’ils ont soutenu et entretenu avec leurs matériels militaires est sur le point d’être anéanti par l’armée Arabe Syrienne et la Fédération de Russie.

Alep ne recèlerait elle pas les preuves accablantes de la collusion de l’hexagone et des USA avec le Front Al-Nosra que l’on s’est évertué à nous présenter comme des combattants de la liberté « modérés » ?

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Fidel Castro, pour être communiste, être courageux et révolutionnaire

« La révolution ne s’importe pas, pas plus qu’elle ne s’exporte, indique Fidel Castro. Aucun Etat socialiste ne peut se fonder par insémination artificielle ou par simple greffe d’embryon. La révolution a besoin de conditions propices dans une société donnée, de sorte que seul chaque peuple peut en être le créateur. Ces idées ne sont pas en opposition avec la solidarité que les révolutionnaires peuvent et doivent s’offrir mutuellement. La révolution est aussi quelque chose qui peut avancer ou reculer, voire même échouer. Mais un communiste doit être avant tout courageux et révolutionnaire.Le devoir des communistes est de lutter en toutes circonstances, si défavorables qu’elles soient. Les Communards surent lutter et mourir en défendant leurs idées. On n’amène pas sans combat les pavillons de la révolution et du socialisme. Il n’y a que les lâches et ceux qui ont perdu le moral qui se rendent, pas les communistes et les révolutionnaires... »

Reprenons le discours de Fidel Castro...

Michel Peyret


« Le socialisme ou la mort » : discours de Fidel Castro, le 7 décembre 1989.

décembre 5, 2016

POSITION DE RESISTANCE ESSENTIELLE  POUR LA REVOLUTION, LE MOUVEMENT ANTI-IMPERIALISTE MONDIAL, LE MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL ALORS QUE LA CONTRE-REVOLUTION ET L’IDEOLOGIE CAPITALISTE TRIOMPHENT A L’EST.

Extrait du discours prononcé le 7 décembre 1989, au Cacahual, par le commandant en chef Fidel Castro Ruz, premier secrétaire du Comité central du Parti communiste de Cuba et président du Conseil d’Etat et des ministres de la République de Cuba lors de la cérémonie funèbre pour les combattants internationalistes cubains morts dans le cadre de missions militaires et civiles. (repris et recopié des archives PCF Paris 15 et F&A).

DOCUMENT:

« … Les centaines de milliers de Cubains qui ont rempli des missions internationalistes, qu’elles aient été militaires ou civiles, pourront toujours compter sur le respect des générations actuelles et futures. Ils ont multiplié bien des fois les glorieuses traditions combatives et internationalistes de notre peuple.

La patrie dans laquelle ils reviennent s’est lancée dans une lutte titanesque pour le développement, tout en continuant de faire face avec une dignité exemplaire à l’embargo de l’impérialisme, à quoi vient maintenant s’ajouter la crise qui a surgi dans le camp socialiste et dont notre pays ne peut attendre que des conséquences négatives, économiquement parlant.

Ce n’est pas précisément de la lutte anti-impérialiste ni des principes de l’internationalisme qu’on parle aujourd’hui dans la plupart de ces pays-là. Ces mots n’apparaissent même plus dans la presse. Ces concepts ont été virtuellement bannis du vocabulaire politique. En revanche, les valeurs capitalistes sont en train de prendre un essor inouï dans ces sociétés-là.

Or, le capitalisme veut dire : échange inégal aux dépens des peuples du tiers-monde ; exacerbation de l’égoïsme individuel et du chauvinisme national ; règne de l’irrationnel et de l’anarchie en matière d’investissements et de production ; sacrifice impitoyable des peuples sur l’autel de lois économiques aveugles ; loi du plus fort ; exploitation de l’homme par l’homme ; sauve-qui-peut. Le capitalisme entraîne bien autres choses sur le plan social : la prostitution, les drogues, le jeu, la mendicité, le chômage, des clivages ahurissants entre les citoyens, l’épuisement des ressources naturelles, l’empoisonnement de l’atmosphère, des océans, des fleuves, des forêts ; sans compter, surtout, le pillage des nations sous-développées par les pays industriels. S’il a signifié par le passé le colonialisme, il veut dire dans le présent la néo-colonisation de milliards d’êtres humains par des méthodes économiques et politiques plus sophistiquées, peut-être moins coûteuses, mais tout aussi efficaces et impitoyables.

CE N’EST PAS LE CAPITALISME – AVEC SON ECONOMIE DE MARCHE, SES VALEURS, SES CATEGORIES ET SES METHODES – QUI POURRA JAMAIS TIRER LE SOCIALISME DE SES DIFFICULTES ACTUELLES  et lui permettre d’amender les erreurs éventuelles. Une bonne partie de ses difficultés ne sont pas nées seulement de ces erreurs ; elles sont aussi issues de l’embargo rigoureux et de l’isolement auxquels ont été soumis les pays socialistes par les grandes puissances capitalistes qui monopolisaient quasiment toutes les richesses et toutes les techniques de pointe dans le monde, et ce grâce à la mise à sac des colonies, à l’exploitation de la classe ouvrière nationale et au vol massif des cerveaux dans les pays qui avaient encore à se développer.

Le capitalisme a déclenché des guerres dévastatrices – qui ont coûté des millions de vies et entraîné la destruction de la quasi totalité des moyens de production accumulés – contre le premier Etat socialiste, lequel a dû, tel le phénix, renaître plusieurs fois de ses cendres et a prêté à l’humanité des services tels que celui de renverser le fascisme et de promouvoir décisivement le mouvement de libération des pays encore colonisés. On veut aujourd’hui biffer tout cela d’un trait.

On se sent pris de répugnance à voir comment beaucoup se consacrent maintenant, en URSS même, à nier et à détruire la prouesse historique et les mérites extraordinaires de ce peuple héroïque.

Ce n’est pas là une manière de rectifier et d’amender les erreurs incontestables qu’a commises une révolution née des entrailles de l’autoritarisme tsariste, dans un immense pays, pauvre et en retard. On ne saurait maintenant vouloir faire payer à Lénine l’addition de la plus grande révolution de l’histoire dans la vieille Russie des tsars.

Voilà pourquoi nous n’avons pas hésité à interdire la circulation de différentes publications soviétiques qui étaient bourrées jusqu’à la gueule de venin contre l’URSS même et contre le socialisme. On perçoit, derrière, la main de l’impérialisme, de la réaction et de la contre-révolution. Certaines de ces publications ont même déjà commencé à réclamer la cessation des relations commerciales équitables et justes qui se sont nouées entre l’URSS et Cuba depuis la révolution chez nous. Bref, elles demandent que l’URSS commence à pratiquer avec Cuba l’échange inégal, en vendant toujours plus cher et en achetant toujours meilleur marché nos produits agricoles et nos matières premières, exactement ce que font les Etats-Unis vis-à-vis des pays du tiers monde, ou alors, à la limite, que l’URSS se joigne à l’embargo yankee contre Cuba.

La destruction systématique des valeurs socialistes et le travail de sape menés par l’impérialisme ont, de pair avec les erreurs commises, hâté la déstabilisation des pays socialistes d’Europe de l’Est.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que les Etats-Unis ont mis au point et pratiqué une stratégie consistant à mener une politique différenciée pour chaque pays et à miner le socialisme de l’intérieur.

L’impérialisme et les puissances capitalistes ne se tiennent plus de joie devant les événements. Ils sont convaincus, non sans raison, que le camp socialiste a virtuellement cessé d’exister. On trouve d’ores et déjà dans certains pays d’Europe de l’Est des équipes complètes de Nord-Américains, dont des conseillers du président des Etats-Unis, en train de planifier le développement capitaliste. Une dépêche de presse informait ces jours-ci que ces gens-là étaient fascinés par cette expérience excitante. L’un d’eux, un fonctionnaire du gouvernement nord-américain pour être précis, se disait partisan d’appliquer en Pologne un plan similaire au New Deal par lequel Roosevelt s’était efforcé de tempérer la grande crise du capitalisme, et ce en vue de secourir les 600.000 travailleurs polonais qui se retrouveront au chômage en 1990 et la moitié des 17.800.000 travailleurs du pays qui devront se recycler ou changer d’emploi par suite de la mise en place d’une économie de marché.

L’impérialisme et les puissances capitalistes de l’OTAN sont aussi persuadés, et non sans raison, que le pacte de Varsovie a cessé d’exister et n’est plus qu’une fiction; que des sociétés rongées et minées de l’intérieur seraient incapables de faire front.

On a dit qu’il fallait perfectionner le socialisme. Nul n’a rien à redire à ça, car c’est là un principe inhérent à toute œuvre humaine, depuis toujours. Mais est-ce donc en renonçant aux principes les plus élémentaires du marxisme-léninisme qu’on va perfectionner le socialisme?

Pourquoi les réformes doivent-elles donc s’orienter sur la voie capitaliste? Si, comme d’aucuns le prétendent, ces idées sont révolutionnaires, pourquoi sont-elles soutenues avec une si belle unanimité et avec une telle fougue par les dirigeants de l’impérialisme?

Le président des Etats-Unis s’est lui-même qualifié – insolite déclaration! – de meilleur défenseur des doctrines qu’on applique actuellement dans maints pays du camp socialiste.

Une idée vraiment révolutionnaire n’aurait jamais reçu le soutien enthousiaste du chef de l’empire le plus puissant, le plus agressif et le plus vorace qu’ait connu l’humanité ! …

La révolution ne s’importe pas, pas plus qu’elle ne s’exporte. Aucun Etat socialiste ne peut se fonder par insémination artificielle ou par simple greffe d’embryon. La révolution a besoin de conditions propices dans une société donnée, de sorte que seul chaque peuple peut en être le créateur. Ces idées ne sont pas en opposition avec la solidarité que les révolutionnaires peuvent et doivent s’offrir mutuellement. La révolution est aussi quelque chose qui peut avancer ou reculer, voire même échouer. Mais un communiste doit être avant tout courageux et révolutionnaire.

Le devoir des communistes est de lutter en toutes circonstances, si défavorables qu’elles soient. Les Communards surent lutter et mourir en défendant leurs idées. On n’amène pas sans combat les pavillons de la révolution et du socialisme.

Il n’y a que les lâches et ceux qui ont perdu le moral qui se rendent, pas les communistes et les révolutionnaires.

L’impérialisme invite maintenant les pays socialistes européens à devenir le réceptacle de ses capitaux excédentaires, à développer le capitalisme et à participer au pillage des pays du tiers monde.

Une bonne partie des richesses du monde capitaliste développé provient, on le sait, de l’échange inégal avec ces pays-là. Des siècles durant, on les a mis à sac à titre de simples colonies, on a réduit en esclavage des centaines de millions de leurs habitants, on a bien souvent épuisé leurs réserves d’or, d’argent et autres minerais, on les a exploités impitoyablement et on leur a imposé le sous-développement. Telle a été la conséquence la plus directe et la plus patente du colonialisme. On les saigne aujourd’hui à blanc par le biais d’une dette incommensurable et impossible à honorer, on leur arrache leurs produits de base à des prix de famine, on leur vend des produits finis toujours plus chers, on ne cesse de leur extorquer des ressources financières et humaines par la fuite des capitaux et le vol des cerveaux, on bloque leur commerce par le dumping, les tarifs douaniers, les contingentements des produits synthétiques de substitution nés d’une technologie de pointe et des produits qu’on subventionne quand ils en sont pas compétitifs.

L’impérialisme souhaite donc que les pays d’Europe de l’Est se joignent à ce pillage colossal, ce qui ne semble pas du tout déplaire aux théoriciens des réformes capitalistes. Voilà pourquoi dans nombre de ces pays-là, plus personne ne dit rien de la tragédie du tiers-monde et pourquoi on détourne les foules mécontentes vers le capitalisme et l’anticommunisme, voire, dans l’un d’eux, vers le pangermanisme. Ce cours des événements risque même de conduire à des courants fascistes.

Or, ce gouvernement impérialiste, qui exige que cesse toute solidarité avec les révolutionnaires salvadoriens, ne se gêne pas de son côté pour aider le gouvernement génocidaire de ce même pays et y dépêcher des unités spéciales de combat, pour soutenir la contre-révolution au Nicaragua, pour tramer des coups d’Etat contre le Panama et l’assassinat de ses dirigeants, pour appuyer militairement l’Unita en Angola, malgré les accords de paix dans le sud-ouest de l’Afrique, et pour continuer de livrer de grandes quantités d’armes aux rebelles afghans, sans faire le moindre cas du retrait des troupes soviétiques et des accords de Genève.

Tel est bien le rôle de gendarme que s’arrogent les Etats-Unis, non plus seulement vis-à-vis de l’Amérique Latine, qu’ils ont toujours considérée comme leur arrière-cour, mais face à tous les pays du tiers-monde.

L’établissement du droit d’ingérence universelle par une grande puissance représente la fin de l’indépendance et de la souveraineté dans le monde. Dans de telles circonstances, de quelle pais et de quelle sécurité, pourront bien bénéficier nos peuples, si ce n’est de celles qu’ils seront capables de conquérir par leur héroïsme ?

Qu’il serait beau que disparaissent les armes nucléaires ! S’il ne s’agissait pas là d’une utopie et si on y parvenait un jour, ce serait incontestablement bénéfique et renforcerait la sécurité, mais d’une partie de l’humanité seulement. Cela n’offrirait pas le moindre surcroît de paix, de sécurité ni d’espérance aux pays du tiers-monde.

L’impérialisme n’a pas besoin d’armes nucléaires pour attaquer nos peuples. Il lui suffit de ses puissantes flottes qui patrouillent dans toutes les mers, de ses bases militaires disséminées partout et de ses armes classiques, toujours plus sophistiquées et meurtrières, pour jouer son rôle de gendarme et de maître du monde.

N’oublions pas non plus que 40.000 enfants meurent chaque jour dans notre monde, alors qu’ils pourraient se sauver mais qu’ils ne le peuvent pas à cause du sous-développement et de la pauvreté. Comme je l’ai déjà dit, mais il n’est pas superflu de le répéter aujourd’hui, c’est comme si une bombe analogue à celle d’Hiroshima ou de Nagasaki éclatait tous les trois jouers parmi les enfants pauvres du monde !

Si on n’exige pas des Etats-Unis qu’ils renoncent à leurs conceptions, de quelle nouvelle pensée vient-on nous parler ? Le monde bipolaire que nous avons connu dans l’après-guerre se transformera inexorablement en un monde unipolaire sous l’hégémonie des Etats-Unis.

Ici, à Cuba, nous sommes en pleine rectification. Mais il est impossible de développer une révolution ou une rectification vraiment socialiste sans un parti fort, discipliné et respecté. Il n’est pas possible d’y parvenir en calomniant le socialisme, en détruisant les valeurs, en discréditant le parti, en démoralisant 1′avant-garde sociale, en renonçant à son rôle dirigeant, en semant partout le chaos et l’anarchie.

On peut promouvoir de la sorte une contre-révolution, mais pas des changements révolutionnaires.

L’impérialisme yankee pense que Cuba ne pourra pas résister et que la nouvelle conjoncture surgie dans le camp socialiste lui permettra inexorablement de faire plier notre révolution.

Or, Cuba n’est pas un pays où le socialisme est arrivé dans les fourgons de l’Armée rouge. Le socialisme à Cuba, ce sont les Cubains eux-mêmes qui l’ont façonné dans une lutte authentique et héroïque. Trente années de résistance au plus puissant empire de la terre qui a voulu détruire notre révolution attestent de notre force politique et morale.

Ce n’est pas une poignée de parvenus inexperts qui est à la tête du pays, ni de nouveaux venus aux postes dirigeants. Les dirigeants d’ici proviennent des rangs des vieux militants anti-impérialistes formés à l’école de Mella et de Guiteras; des rangs de La Moneada, du Granma, de la Sierra Maestra et de la lutte clandestine, de Playa Giron et de la Crise d’octobre (des fusées), au terme de trente ans de résistance héroïque à l’agression impérialiste, de grands exploits sur le plan du travail et de glorieuses missions internationalistes.

Des hommes et des femmes de trois générations de Cubains s’unissent et assument des responsabilités dans notre parti aguerri, dans l’organisation de notre merveilleuse jeunesse d’avant-garde, dans nos puissantes organisations de masse, dans nos glorieuses Forces armées révolutionnaires et dans notre ministère de l’intérieur.

A Cuba, la révolution, le socialisme et l’indépendance nationale sont indissolublement liés.

C’est à la révolution et au socialisme que nous devons d’être aujourd’hui ce que nous sommes. Si le capitalisme venait à s’implanter de nouveau à Cuba, c’en serait fini à jamais de notre indépendance et de notre souveraineté, nous ne serions plus qu’un prolongement de Miami, qu’un simple appendice de l’empire yankee, l’accomplissement de cette prophétie répugnante d’un président nord-américain du siècle passé, quand ce pays cherchait à annexer notre île, qui avait affirmé qu’elle tomberait entre ses mains comme un fruit mûr. Et bien, il y aura un peuple prêt à l’empêcher, aujourd’hui, demain et à jamais. C’est alors qu’il conviendrait de répéter devant sa propre tombe la phrase immortelle de Maceo: « Quiconque tente de s’emparer de Cuba ramassera la poussière de son sol baigné de sang, s’il ne périt dans la lutte. »

Les communistes cubains et les millions de révolutionnaires qui forment le gros de notre peuple héroïque et combattant sauront assumer le rôle que leur assigne l’histoire, non seulement comme premier Etat socialiste du continent, mais encore comme défenseurs inexpugnables, en première ligne, de la noble cause des humbles et des exploités de ce monde.

Nous n’avons jamais aspiré à ce qu’on nous confie en garde les glorieux drapeaux et les principes que le mouvement révolutionnaire a su défendre tout au long de sa belle et de son héroïque histoire, mais si le destin nous réservait de compter au nombre des derniers défenseurs du socialisme, dans un monde où l’empire yankee serait parvenu à incarner les rêves de domination du monde d’Hitler, nous saurions défendre ce bastion-ci jusqu’à la dernière goutte de notre sang.

Ces hommes et ces femmes que nous allons porter dans la terre chaleureuse qui les a vu naître sont morts au nom des valeurs les plus sacrées de notre histoire et de notre révolution.

Ils sont morts en luttant contre le colonialisme et le néo-colonialisme.

Ils sont morts en luttant contre le racisme et l’apartheid. Ils sont morts en luttant contre le pillage et l’exploitation des peuples du tiers-monde. Ils sont morts pour l’indépendance er la souveraineté des peuples. Ils sont morts en luttant pour le droit de tous les peuples de la terre au bien-être et au développement. Ils sont morts en luttant pour qu’i n’y ait plus d’affamés, de mendiants, de malades privés de médecin, d’enfants privés d’école, d’êtres humains privés de travail, de toit et de nourriture. Ils sont morts en luttant pour qu’il n’y ait plus ni d’oppresseurs ni d’opprimés, d’exploiteurs ni d’exploités. Ils sont morts en luttant pour la dignité et la liberté de tous les hommes.

Bill Van Auken, le bilan de Fidel Castro et l'avenir de Cuba

«Maintenant, indique Bill Van Auken, les puissances impérialistes en général, et les États-Unis en particulier, évaluent dans quelle mesure la mort de Castro peut être utilisée pour faire progresser leurs intérêts à Cuba et au-delà. Le président Barack Obama a publié une déclaration hypocrite déclarant : « L’histoire se souviendra et jugera l’énorme effet de cette figure singulière sur les gens et le monde autour de lui », et en assurant que « le peuple cubain doit savoir qu’ils ont un ami et un partenaire : les États-Unis d’Amérique ». Pour sa part, le président nouvellement élu Trump a publié une déclaration célébrant « le décès d’un dictateur brutal qui opprimait son propre peuple pendant près de six décennies ». Il y a une spéculation croissante à savoir si Trump poursuivra ses menaces de résilier les mesures adoptées par Obama destinées à faciliter la pénétration de Cuba par les banques et les sociétés américaines... »

Reprenons l'article et les appréciations de Bill Van Auken...

Michel Peyret


L’héritage politique de Fidel Castro

Par Bill Van Auken
29 novembre 2016

L’annonce vendredi soir de la mort de Fidel Castro, l’une des figures majeures du 20ᵉ siècle, a provoqué un large éventail de réactions du public reflétant les controverses amères sur son héritage historique contradictoire.

Sa mort à l’âge de 90 ans est survenue près d’une décennie après qu’il eut cédé les rênes du pouvoir incontesté qu’il exerçait sur la vie politique cubaine. Pendant près d’un demi-siècle, il était « président à vie », premier secrétaire du Parti communiste au pouvoir et commandant en chef de l’armée cubaine, et une grande partie de cette autorité est passée d’une façon dynastique aux mains de son frère cadet, Raul, Maintenant âgé de 85 ans.

Son règne a survécu à celui de dix présidents américains, d’Eisenhower à George W. Bush, tous engagés dans le renversement de son régime, y compris par l’invasion de la Baie des cochons organisée par la CIA en 1961, littéralement des centaines de tentatives d’assassinat, et le plus long blocus économique de l’histoire mondiale.

La longévité de sa carrière politique est à bien des égards étonnante. Sans doute, il y avait des éléments du caudillo latino-américain dans son règne et il était capable d’être impitoyable par rapport à ceux considérés comme des rivaux politiques et des opposants. En même temps, il possédait un charisme personnel indéniable et une part d’humanisme qui a attiré le soutien des masses opprimées de Cuba et des couches plus larges d’intellectuels et de jeunes radicalisés à l’échelle internationale.

La réaction des médias américains à la mort de Castro a été prévisible. Les dénonciations éditoriales du « dictateur brutal » ont été accompagnées d’une couverture révoltante donnant plus de temps d’antenne à quelques centaines d’exilés cubains de droite dansant dans les rues de la Petite Havane à Miami plutôt qu’au sombre et très réel deuil dans de larges couches de la population de Cuba elle-même.

Sur l’île, dix ans après avoir abandonné le pouvoir, Castro a conservé une base populaire importante, quoique diminuée, reflétant le soutien aux améliorations indéniables des conditions sociales pour les couches les plus appauvries du pays effectuées par la révolution qu’il a menée en 1959.

Les indices de ces changements sont évidents lorsque l’on compare les conditions à Cuba à celles qui prévalent dans la République dominicaine voisine, qui a à peu près la même taille de population et de produit intérieur brut. Le taux de meurtres à Cuba est de moins du quart de celui de la République dominicaine ; L’espérance de vie est de six ans plus élevée (79 contre 73), et le taux de mortalité infantile cubain est d’environ un sixième du taux dominicain. Les niveaux d’analphabétisme et de mortalité infantile de Cuba, il faut l’ajouter, sont également meilleurs que ceux des États-Unis.

Les commentaires des médias américains qui se concentrent sur des dénonciations de Castro pour la répression politique méritent d’être placés dans un contexte historique. Après tout, les États-Unis ont soutenu au cours du dernier siècle d’innombrables dictatures responsables de la mort de centaines de milliers de personnes ne serait-ce qu’en Amérique latine. Castro et le castrisme furent finalement le produit de cette histoire amère et sanglante.

L’évolution politique de Castro a été façonnée par le pillage et l’oppression de l’impérialisme américain qui a duré des décennies suite à la transformation de l’île après la guerre hispano-américaine de 1898, d’une colonie de l’Espagne à une semi-colonie de Washington. En vertu de l’amendement Platt, les États-Unis se sont arrogés le « droit » d’intervenir dans les affaires cubaines comme ils l’entendaient, et se sont emparés de la Baie de Guantánamo pour servir de base militaire.

La dictature de Batista soutenue par les États-Unis

Avant la révolution, l’homme de Washington à La Havane était Fulgencio Batista, qui dirigeait une féroce dictature qui exerçait le pouvoir dans l’intérêt des sociétés étrangères, de l’oligarchie indigène du pays et de la mafia. Il avait transformé le pays en un centre de jeu et de prostitution. La torture était une routine et John F. Kennedy lui-même a commenté que le régime était responsable des meurtres politiques d’au moins 20 000 Cubains.

Aussi vicieux que fût ce régime, il n’était nullement unique dans la région. Pendant la même période, Washington a soutenu des crimes de masse similaires commis par Trujillo en République dominicaine, Duvalier en Haïti et Somoza au Nicaragua.

Ceux qui ont tenté de modifier l’ordre existant par des moyens démocratiques ont été éliminés avec violence, comme en témoigne le renversement organisé par la CIA du gouvernement Arbenz au Guatemala en 1954. Il en est résulté une haine populaire virulente contre les États-Unis dans l’hémisphère américain.

Né dans une famille espagnole de propriétaires terriens, Castro s’est développé politiquement dans l’ambiance surchauffée de la politique nationaliste étudiante à Université de La Havane. Il aurait été un adepte du fasciste espagnol José Antonio Primo de Rivera et du Duce italien Benito Mussolini.

Parmi ses expériences politiquement formatrices, il y a eu un voyage lorsqu’il était étudiant à Bogotá, en Colombie, en 1948, où les États-Unis avaient organisé un congrès inter-américain qui devait fonder l’Organisation des États américains pour affirmer leur hégémonie sur la région. Durant la visite, l’assassinat du candidat du Parti libéral Jorge Gaitan a mené à l’insurrection populaire connue sous le nom de Bogatazo, dans laquelle une grande partie de la capitale colombienne a été détruite et jusqu’à 3000 personnes tuées.

Castro lui-même a reconnu qu’il était également fortement influencé par la politique de Juan Perón, l’officier militaire qui est arrivé au pouvoir en Argentine, l’admirant pour son populisme, son antiaméricanisme et pour ses programmes d’assistance sociale pour les pauvres.

N’ayant qu’une vingtaine d’années, Castro a commencé sa lutte contre la dictature soutenue par les États-Unis de Batista en tant que membre du Partido Ortodoxo, une tendance politique nationaliste et anticommuniste enracinée dans la petite bourgeoisie cubaine. Après avoir été candidat à la législature cubaine en 1952, Castro s’est tourné vers l’action armée un an plus tard, menant un assaut malheureux contre la caserne de Moncada, où les 200 insurgés ont tous été tués ou capturés.

Après une courte sentence de prison et d’exil, il est retourné à Cuba à la fin de 1956 avec une poignée de partisans armés qui ont subi des pertes énormes dans les engagements initiaux avec les troupes gouvernementales. Pourtant, en à peine deux ans, le pouvoir est tombé entre les mains de son mouvement de guérilla, le Mouvement du 26 juillet, dans des conditions où tant la bourgeoisie cubaine que Washington avaient perdu confiance dans la capacité de Batista à gouverner le pays.

Il existait une large sympathie internationale pour Castro, dont le soulèvement était perçu comme une lutte pour la démocratie. L’auteur américain Ernest Hemingway, qui a déclaré être « ravi » par le renversement de Batista, était l’un des partisans du nouveau régime.

Initialement, Castro a nié avoir aucune sympathie pour le communisme, a insisté sur le fait que son gouvernement protégerait le capital étranger et accueillerait de nouveaux investissements privés, et a cherché à trouver une entente avec l’impérialisme américain.

Cependant, alors que les masses d’ouvriers et de paysans cubains réclamaient des résultats de la révolution de Castro, Washington a clairement indiqué qu’il ne tolérerait ni les réformes sociales les plus modestes de ce territoire situé à 140 kilomètres des côtes américaines. Les attentes des milieux dirigeants américains étaient que, après de brèves célébrations de la chute de Batista, le nouveau gouvernement reprendrait les affaires comme d’habitude. Ils ont été horrifiés du fait que Castro fût réellement sérieux à propos du changement des conditions sociales sur l’île et de l’élévation du niveau de vie de ses masses appauvries. Ils se sont opposés avec intransigeance à toute tentative de modifier l’ordre existant.

En réponse à une réforme agraire limitée, Washington a cherché à étouffer l’économie cubaine, en réduisant le quota d’exportation de sucre de Cuba, puis en refusant le pétrole à cette nation insulaire.

Castro a répondu par des nationalisations, d’abord des propriétés américaines, puis des entreprises cubaines, et s’est tourné vers la bureaucratie soviétique pour obtenir de l’aide. Il se tourna en même temps vers le Parti socialiste populaire cubain, stalinien, discrédité, qui avait soutenu Batista et s’était opposé au mouvement de guérilla de Castro. Les staliniens lui ont fourni l’appareil politique dont il manquait.

Castro était représentatif d’un mouvement nationaliste et anti-impérialiste bourgeois plus large qui s’est répandu dans les pays colonisés et opprimés dans la période suivant la Seconde Guerre mondiale, avec des figures comme Ben Bella en Algérie, Nasser en Égypte, Nkrumah au Ghana et Lumumba au Congo, entre autres. Comme Castro, beaucoup d’entre eux ont tenté d’exploiter le conflit de la guerre froide entre Washington et Moscou pour assurer leurs propres intérêts.

Sans doute, il y avait un élément opportuniste dans l’auto-proclamation de Castro comme « marxiste-léniniste » et son tournant vers l’Union soviétique. Cependant, il est également vrai qu’en 1960 la Révolution d’Octobre qui avait transformé la Russie 43 ans auparavant exerçait une influence massive sur le plan international, même si la bureaucratie soviétique avait depuis longtemps exterminé les dirigeants de la révolution et rompu tous les liens avec le véritable marxisme.

Alors que les attentes croissantes des masses cubaines et la réaction obstinée de l’impérialisme américain ont poussé Castro à gauche, il n’était en aucun cas un marxiste. Tout en étant sincère dans ses intentions initiales de mettre en œuvre des réformes importantes de la société cubaine, son orientation politique a toujours été pragmatique.

Finalement, Castro est celui qui est allé le plus loin dans la conclusion d’un accord faustien avec le stalinisme soviétique, qui lui a fourni une aide massive et a subventionné le commerce cubain en échange d’exploiter Cuba comme une monnaie d’échange dans sa quête de coexistence pacifique avec l’impérialisme américain.

Avec la trahison finale de la bureaucratie stalinienne, la dissolution de l’URSS en 1991, Cuba a été jetée dans une crise économique et sociale désespérée que le gouvernement de Castro n’a pu compenser que par une ouverture toujours plus large aux investissements capitalistes étrangers, ainsi que des subventions majeures de la part du Venezuela, dont la crise économique actuelle est en train de fermer cette source d’aide aussi.

Le rapprochement avec Washington

Ce sont là les conditions qui ont jeté les bases d’un rapprochement entre Washington et Cuba, avec la réouverture de l’ambassade américaine à La Havane et la visite d’Obama au pays en mars dernier. Pour sa part, le capitalisme américain est déterminé à exploiter la main-d’œuvre bon marché cubaine et les marchés potentiellement lucratifs et à conjurer l’influence croissante dans le pays de ses rivaux chinois et européens.

Les couches dirigeantes à Cuba considèrent l’afflux de capitaux américains comme un moyen de sauver leur pouvoir tout en poursuivant un cours semblable à celui de la Chine. L’élite cubaine espère sauvegarder ses propres privilèges et pouvoirs aux dépens de la classe ouvrière cubaine dans des conditions où l’inégalité sociale dans l’île s’accroît rapidement.

Sans doute tout cela a-t-il perturbé Castro dans la dernière décennie de sa vie. Au cours de cette période, il a continué à commenter régulièrement la politique dans les médias cubains à travers une chronique connue sous le nom de « Réflexions ». Ces écrits fournissaient peu d’idées théoriques et reflétaient la pensée d’un radical petit-bourgeois sincère.

À son honneur, jusqu’à sa mort, il a continué à mépriser tout ce que l’impérialisme américain représentait. Il a attaqué vigoureusement l’hypocrisie de Barack Obama et sa combinaison entre la rhétorique « des droits de l’Homme » et ses programmes d’assassinat par drones et de guerres impérialistes.

À la suite de la visite d’Obama à Cuba, Castro a écrit une de ses dernières chroniques, dénonçant âprement le discours du président américain à La Havane. Il a déclaré : « […] nous sommes capables de produire les richesses alimentaires et matérielles dont nous avons besoin avec les efforts et l’intelligence de notre peuple. Nous n’avons pas besoin de l’empire pour nous donner quoi que ce soit ».

La réalité, cependant, est que la visite d’Obama et le mouvement pour « normaliser » les relations avec l’impérialisme américain indiquaient que la révolution de Castro, comme tous les autres mouvements nationalistes bourgeois et de libération nationale dirigés par les forces de la classe moyenne, avait atteint son impasse finale, n’ayant pas réussi à résoudre les problèmes historiques découlant de l’oppression impérialiste de Cuba et se dirigeait vers la restauration des relations néocoloniales auxquelles elle s’était précédemment opposée.

Seul un cynique pourrait nier les éléments d’héroïsme et de tragédie dans la vie de Castro et surtout dans la lutte prolongée du peuple cubain.

Cependant, l’héritage de Castro ne peut pas être évalué uniquement à travers le prisme de Cuba, mais doit prendre en compte l’impact de ses politiques à l’échelle internationale et surtout en Amérique latine.

Dans ce domaine, le rôle le plus catastrophique a été joué par les nationalistes de gauche en Amérique latine ainsi que par les radicaux petits-bourgeois en Europe et en Amérique du Nord en promouvant l’arrivée au pouvoir de Castro à la tête d’une petite armée de guérilla comme l’ouverture d’un nouveau chemin vers le socialisme, qui ne nécessitait ni l’intervention politique consciente et indépendante de la classe ouvrière, ni la construction de partis marxistes révolutionnaires. Les mythes entourant la révolution de Castro, et en particulier les théories rétrogrades sur la guérilla propagées par son ancien allié politique Che Guevara, ont été promues comme le modèle des révolutions à travers tout l’hémisphère américain.

Le rôle du révisionnisme pabliste

Parmi les partisans les plus en vue de cette perspective fausse, il y avait la tendance révisionniste pabliste qui a émergé au sein de la Quatrième Internationale, sous la direction d’Ernest Mandel en Europe et de Joseph Hansen aux États-Unis, à laquelle se rallia plus tard Nahuel Moreno en Argentine. Ils ont insisté sur l’idée que l’arrivée de Castro au pouvoir avait prouvé que les guérillas armées menées par la petite bourgeoisie et s’appuyant sur la paysannerie pouvaient devenir des « marxistes naturels », contraints par des événements objectifs à réaliser la révolution socialiste, réduisant ainsi le rôle de la classe ouvrière à celui d’un spectateur passif.

En outre, ils ont conclu que les nationalisations de Castro créaient un « État ouvrier » à Cuba, malgré l’absence d’organes de pouvoir ouvrier.

Bien avant la Révolution cubaine, Léon Trotsky avait explicitement rejeté l’identification superficielle des nationalisations menées par les forces petit-bourgeoises comme étant celle de la révolution socialiste. Le Programme de transition, le document fondateur de la Quatrième Internationale, écrit en 1938, a déclaré que : « Il est, cependant, impossible de nier catégoriquement par avance la possibilité théorique de ce que, sous l’influence d’une combinaison tout à fait exceptionnelle de circonstances (guerre, défaite, krach financier, offensive révolutionnaire des masses, etc.), des partis petit-bourgeois, y compris les staliniens, puissent aller plus loin qu’ils ne le veulent eux-mêmes dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie ». Il distingue cependant un tel épisode d’une véritable dictature du prolétariat.

En réponse aux expropriations effectuées par le régime du Kremlin au cours de son invasion de la Pologne (en alliance avec Hitler) en 1939, Trotsky écrivait : « Le critère politique essentiel pour nous n’est pas la transformation des rapports de propriété dans cette région ou une autre, si importants qu’ils puissent être par eux-mêmes, mais le changement à opérer dans la conscience et l’organisation du prolétariat mondial, l’accroissement de sa capacité à défendre les conquêtes antérieures et à en réaliser de nouvelles ».

Le Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI) a lutté sans relâche contre la perspective pabliste, insistant sur le fait que le castrisme ne représentait pas une nouvelle voie vers le socialisme, mais plutôt une des variantes les plus radicales des mouvements nationalistes bourgeois, qui avaient accédé au pouvoir partout dans les anciennes colonies. Il a averti que la glorification pabliste du castrisme représentait une répudiation de toute la conception historique et théorique de la révolution socialiste remontant jusqu’ à Marx, et jetait les bases pour la liquidation des cadres révolutionnaires assemblés par le mouvement trotskyste internationale dans le camp du nationalisme bourgeois et du stalinisme.

Tout en menant une défense de principe de Cuba contre l’agression impérialiste, le CIQI ancrait son analyse du castrisme dans le cadre d’une évaluation plus large du rôle du nationalisme bourgeois à l’époque de l’impérialisme.

Défendant la théorie de Trotsky de la révolution permanente, il écrivait en 1961 « Ce n’est pas la tâche des trotskistes d’applaudir de tels leaders nationalistes […] S’ils sont en mesure de disposer du soutien des masses c’est uniquement du fait de la trahison de la social-démocratie et particulièrement du stalinisme, et ils deviennent ainsi des tampons entre l’impérialisme et les masses de travailleurs et de paysans. La possibilité de l’aide économique de l’URSS leur permet souvent d’obtenir de meilleures conditions dans leurs négociations avec l’impérialisme et permet parfois même aux éléments plus radicaux parmi les leaders bourgeois et petit-bourgeois d’attaquer les biens des impérialistes et ainsi de renforcer leur soutien parmi les masses. Mais, pour nous, dans chaque cas la question essentielle dans ces pays est que la classe ouvrière puisse conquérir son indépendance politique en construisant un parti marxiste, menant les paysans pauvres vers la création de soviets, et reconnaissant les rapports nécessaires avec la révolution socialiste internationale. À notre avis, les trotskystes ne devraient en aucun cas substituer à cela l’espoir que les nationalistes puissent devenir des socialistes. L’émancipation de la classe ouvrière est la tâche des travailleurs eux-mêmes ».

Ces avertissements ont été tragiquement confirmés en Amérique latine où les théories promues par les pablistes ont permis de détourner toute une couche de jeunes et de jeunes travailleurs radicalisés de la lutte pour mobiliser la classe ouvrière contre le capitalisme et les fourvoyer dans des luttes armées suicidaires qui ont coûté des milliers de vies, servant à désorienter le mouvement ouvrier, et ont aidé à ouvrir la voie aux dictatures fascistes-militaires.

Dans un premier temps, ces théories ont coûté la vie à Guevara lui-même en Bolivie. Tournant le dos aux luttes militantes des mineurs et du reste de la classe ouvrière bolivienne, il chercha vainement à recruter une armée de guérilla parmi les sections les plus reculées et les plus opprimées de la paysannerie, se retrouvant isolé et affamé avant d’être traqué et exécuté par la CIA et l’armée bolivienne en octobre 1967.

Le sort de Guevara était une anticipation tragique des conséquences désastreuses que le castrisme et le révisionnisme pabliste ont eu à travers l’hémisphère. De même, en Argentine, le culte de la guérilla a servi à émousser et désorienter le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière qui avait éclaté avec les grèves de masse du Cordobazo de 1969.

Castro lui-même, agissant à la fois comme client du bloc soviétique et praticien de la realpolitik tentant d’assurer la stabilité de son propre régime, chercha à établir des liens avec les mêmes gouvernements bourgeois latino-américains que ceux qui l’imitaient tentaient de renverser. Ainsi, en 1971, il visita le Chili, exaltant le « chemin parlementaire vers le socialisme » d’Allende dans ce pays, alors même que les fascistes et les militaires s’apprêtaient à écraser la classe ouvrière. Il salua les régimes militaires au Pérou et en Équateur comme anti-impérialistes et salua même l’appareil corrompu du PRI au pouvoir au Mexique après le massacre des étudiants en 1968 organisé par ce parti.

L’effet global de la politique de Castro ainsi que des tendances politiques qui l’ont glorifié était de retenir la révolution socialiste à travers l’hémisphère.

Maintenant, les puissances impérialistes en général, et les États-Unis en particulier, évaluent dans quelle mesure la mort de Castro peut être utilisée pour faire progresser leurs intérêts à Cuba et au-delà.

Le président Barack Obama a publié une déclaration hypocrite déclarant : « L’histoire se souviendra et jugera l’énorme effet de cette figure singulière sur les gens et le monde autour de lui », et en assurant que « le peuple cubain doit savoir qu’ils ont un ami et un partenaire : les États-Unis d’Amérique ».

Pour sa part, le président nouvellement élu Trump a publié une déclaration célébrant « le décès d’un dictateur brutal qui opprimait son propre peuple pendant près de six décennies ». Il y a une spéculation croissante à savoir si Trump poursuivra ses menaces de résilier les mesures adoptées par Obama destinées à faciliter la pénétration de Cuba par les banques et les sociétés américaines.

Alors que les représentants de l’impérialisme cherchent à exploiter la mort de Castro pour faire avancer la cause de la réaction, pour une nouvelle génération de travailleurs et de jeunes, l’étude de l’expérience historique du castrisme et de la critique qui s’est avérée juste développée par le Comité international de la Quatrième Internationale demeure un tâche vitale dans la préparation de la classe ouvrière pour les luttes révolutionnaires de masse à venir et la construction des partis qui les mèneront.

(article paru en anglais le 28 novembre 2016)

Lire aussi:

Le castrisme et la politique nationaliste petite-bourgeoise

Isabelle Mandraud, Moscou, un ministre accusé de corruption

«L’interpellation, nous dit l'article, le 14 novembre, du ministre du développement économique, Alexeï Oulioukaiev, accusé d’avoir reçu 2 millions de dollars (1,87 million d’euros) de pots-de-vin, constitue néanmoins une première."Bien sûr, le président était informé" Jamais, jusqu’ici, un ministre en fonction n’avait été interpellé de la sorte. À ce niveau, il faudrait, selon les experts, remonter à Lavrenti Beria, le sinistre chef du NKVD (ancêtre du KGB), arrêté en 1953 après la mort de Staline. "L’arrestation d’Oulioukaiev est un événement sans précédent, affirme Alexeï Makarkine, directeur adjoint du centre des technologies politiques à Moscou, et cette décision n’a pu être prise qu’au plus haut niveau."

Reprenons l'article...

Michel Peyret


Alexeï OulioukaievRussie : l'étrange affaire Oulioukaiev

En ligne le 5 décembre 2016

Correspondante du Monde à Moscou, Isabelle Mandraud revenait le 3 octobre sur l'étrange affaire Oulioukaiev. En effet, l’interpellation à la mi-novembre du ministre russe du développement économique, Alexeï Oulioukaiev, accusé de corruption, est inédite. Et le contenu de cette affaire apparaît pour le moins intriguant.

Sans égaler le niveau, ni la gravité, des purges chinoises, le nombre d’enquêtes pénales ouvertes pour délits de corruption en Russie atteint des niveaux record. En trois ans, le nombre de fonctionnaires concernés, plus de 7 400 au 1er novembre, aurait été multiplié par vingt-cinq, selon la revue économique Expert.

"En ce moment, la majorité de l’élite exécutive est entourée d’affaires pénales comme par des tours de contrôle", relèvent les politologues Nikolaï ­Petrov et Kirill Rogov dans un récent rapport consacré au "développement économique de la Russie 2014-2016".

L’interpellation, le 14 novembre, du ministre du développement économique, Alexeï Oulioukaiev, accusé d’avoir reçu 2 millions de dollars (1,87 million d’euros) de pots-de-vin, constitue néanmoins une première.

"Bien sûr, le président était informé" Jamais, jusqu’ici, un ministre en fonction n’avait été interpellé de la sorte. À ce niveau, il faudrait, selon les experts, remonter à Lavrenti Beria, le sinistre chef du NKVD (ancêtre du KGB), arrêté en 1953 après la mort de Staline. "L’arrestation d’Oulioukaiev est un événement sans précédent, affirme Alexeï Makarkine, directeur adjoint du centre des technologies politiques à Moscou, et cette décision n’a pu être prise qu’au plus haut niveau."

Révélée le 15 novembre à 2 h 30, l’affaire Oulioukaiev a surpris, au point qu’au matin le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, bredouillait, embarrassé, qu’il ne savait pas si Vladimir Poutine était au courant, avant de se reprendre quelques heures plus tard : "Bien sûr, le président était informé depuis le début."

Pour le ministre âgé de 60 ans, en poste depuis juin 2013, l’humiliation est totale. En fin d’après-midi, ce 14 novembre, il a été interpellé par le FSB, les services de sécurité successeurs du KGB, alors qu’il s’apprêtait à quitter le siège de Rosneft, un géant du secteur pétrolier dirigé par le puissant Igor Setchine, proche du chef du Kremlin, avec deux valises contenant 1 million de dollars chacune.

Le lendemain, sans même passer par une requête formelle du premier ­ministre, Dmitri Medvedev, un décret signé par M. Poutine le ­congédiait du gouvernement pour "perte de confiance".

Faiblesse de la somme Placé depuis en résidence surveillée, avec un bracelet électronique et l’interdiction de sortir, de téléphoner et de parler aux médias, le ministre déchu, mis en examen pour corruption, encourt jusqu’à quinze ans de prison et/ou une amende astronomique. Son téléphone avait été placé sur écoute depuis l’été, ont révélé des médias russes, jetant l’effroi au sein du gouvernement.

Filmé au tribunal lors de sa présentation devant les juges, M. Oulioukaiev, le visage fermé, a nié toute malversation et s’est dit "prêt à coopérer avec les enquêteurs pour laver [sa] réputation". Toutes ses demandes de s’exprimer dans une radio ont été rejetées. "On n’entend qu’un seul son de cloche", déplore son avocat, Timofeï Gridnev, qui répugne cependant à s’exprimer. Il doit négocier, en coulisse, l’issue de cette affaire.

La faiblesse de la somme en jeu, dans le cas d’Oulioukaiev, intrigue. Deux millions de dollars, ­observent avec cynisme les spécialistes, ce n’est pas grand-chose pour un tel niveau de responsabilités. Il est vrai que le pécule en question apparaît sans commune mesure avec celui découvert en septembre dans l’appartement et la voiture d’un officier du ministère de l’intérieur, le colonel Dmitri Zakharchenko, chargé de… la lutte contre la corruption : 9 milliards de roubles, 140 millions d’euros, en espèces. L’économie souterraine, en Russie, n’est pas un domaine mineur.

Le moineau et le lion Autre élément troublant. Selon le Comité d’enquête, M. Oulioukaiev aurait tenté de faire chanter Rosneft, dans le cadre des négociations sur sa privatisation. Or, compte tenu de l’influence et du poids sur l’échiquier politique russe de son dirigeant, Igor Setchine, tout ministre qu’Oulioukaiev était, c’est un peu comme si "un moineau avait voulu extorquer quelque chose à un lion", ainsi que l’a joliment écrit la journaliste Ioulia Latinina, dans le journal indépendant Novaïa Gazeta.

"Derrière tout ça s’est joué un conflit entre Rosneft et un groupe de fonctionnaires", assure le politologue Alexeï Makarkine.

"Oulioukaiev, poursuit-il, était sûr d’agir dans le cadre de règles existantes mais si tu perds ta protection, pour une raison ou une autre, et que quelqu’un est mécontent de toi, en haut, alors ces règles ne te concernent plus."

Selon une hypothèse persistante, M. Oulioukaiev aurait été chercher des "primes" pour son équipe chargée de mener à bien des privatisations que lui-même n’approuvait pas. Cette pratique, qui consiste à "solliciter" des entreprises pour boucler un budget, achever un projet ou récompenser des salariés, est monnaie courante en Russie. Dans le cas présent, aucun élément ne permet d’étayer avec certitude cette piste, mais l’opposition du ministre au rachat de l’entreprise Bachneft par Rosneft, en revanche, ne fait aucun doute.

Le souvenir du sort réservé à Khodorkovski Propriété de l’oligarque Vladimir Evtouchenkov, riche patron du groupe AFK Sistema, Bachneft était considérée comme la sixième compagnie pétrolière russe, jusqu’à ce que, en septembre 2014, l’État, aux abois face à la crise, réclame son retour dans son giron. La compagnie, acquise en 2009 par M. Evtouchenkov, l’a été "illégalement", avaient fait valoir les autorités.

Les actionnaires d’AFK Sistema ont tenté de résister, un peu, mais pas trop : leur patron a été sur-le-champ placé en résidence surveillée et chacun garde bien en mémoire le sort réservé à l’ex-oligarque Mikhaïl Khodor­kovski, emprisonné pendant dix ans tandis que son groupe, Ioukos, était dépecé. En échange de la libération de son dirigeant, trois mois plus tard, Bachneft avait donc changé de mains.

En mai, Vladimir Poutine a exclu par décret l’entreprise des "biens stratégiques" de Russie, ouvrant ainsi la voie à sa privatisation. Deuxième groupe pétrolier russe, Loukoïl, le seul acteur privé dans ce domaine, s’était mis sans tarder sur les rangs. Il devra renoncer.

Car Rosneft entend bien absorber Bachneft. Or, la holding de Rosneft étant détenue par l’État, les "libéraux" du gouvernement, dont fait partie M. Oulioukaiev, ne voyaient pas d’un bon œil cette opération. "De mon point de vue, ce n’est pas un bon acheteur pour un tel actif", dit-il le 29 juillet, ajoutant, quelques jours plus tard : "Les sociétés d’État ne devraient pas participer aux privatisations."

Au sein de l’équipe dirigeante, les débats sont vifs sur cette question et même le conseiller de M. Poutine, Andreï Belooussov, estime que ce serait "une sottise si une compagnie publique participait à la privatisation d’une autre".

Le président russe a fini par siffler la fin des discussions le 1er septembre. "Ce n’est pas la meilleure option, a déclaré M. Poutine, mais en fin de compte, ce qui importe, c’est qui donnera le plus d’argent aux enchères. En ce sens, nous ne pouvons discriminer aucun participant."

"Les 'intouchables' n’ont jamais existé" Message compris. Dès le lendemain, M. Oulioukaiev assure : "Du point de vue juridique, Rosneft peut participer à la privatisation." En octobre, tout est réglé. Le ministère de l’économie annonce sur son site que 50,7 % du capital ont été cédés : "L’acheteur est Rosneft. Toute la somme, 329 milliards de roubles, sera versée au budget fédéral." Prochaine étape : la mise sur le marché d’une petite partie (19,5 %) des actions de Rosneft elle-même.

Faut-il alors voir dans la chute du ministre de l’économie une nouvelle défaite des "libéraux" comme on appelle, en Russie, ceux qui ont participé, de près ou de loin, à la conversion au libéralisme du pays sur les décombres de l’Union soviétique (URSS) dans les années 1990 ? Rien n’est moins sûr, car cette étiquette ne recouvre plus guère de réalité aujourd’hui. Les "siloviki" eux-mêmes, représentant les services de sécurité, le FSB ou l’armée, ne forment plus un groupe homogène.

"Beaucoup de clans, plus ou moins proches du centre, se comportaient de façon indépendante. L’État n’y faisait pas trop attention jusqu’à la crise mais aujourd’hui, avec la pauvreté de la population, il cherche à réduire les dépenses et à montrer qu’il agit contre la corruption", analyse Nikolaï Mironov, le directeur du Centre des réformes politiques et économiques.

"Les “intouchables” n’ont jamais existé, tout le monde peut tomber, sauf un [le président]", ajoute-t-il. Sans doute M. Oulioukaiev paie-t-il aussi ses analyses, peu goûtées, sur les risques de "stagnation" de l’économie russe pour les vingt prochaines années…

"Sur le plan économique, il n’y a aucun changement, donc on change le personnel", avance Alexeï Kalatchev, à la tête d’un groupe d’experts politiques. La lutte contre la corruption fait partie des thèmes avancés par M. Poutine pour sa réélection en 2018. Les fonctionnaires, eux, restent plus que jamais sous pression.

→ En savoir plus sur le site du Monde

06 décembre 2016

Rachel Knaebel, pour une politique migratoire accueillante

« De simples réformes, indique Rachel Knabel, pourraient faciliter grandement la vie des migrants, dont beaucoup sont aujourd’hui à la rue dans Paris. Encore faudrait-il une volonté politique allant dans cette direction. « Je trouve la gauche trop silencieuse sur ces questions, estime la députée européenne Marie-Christine Vergiat. La politique migratoire doit avoir autant d’importance que les questions économiques pour enrayer la montée de l’extrême-droite. Il faut s’attaquer à ce sujet. »

Reprenons la contribution de Rachel Knabel...

Michel Peyret


 

Sans les barbelés, le racisme, les expulsions : à quoi pourrait ressembler une autre politique migratoire

par Rachel Knaebel 21 novembre 2016

Alors que l’extrême-droite, les conservateurs et l’égoïsme ont le vent en poupe, il n’est pas facile d’imaginer une politique migratoire accueillante, débarrassée des fantasmes d’invasion et de l’obsession du repli. Pourtant, de la France à la Grèce, de l’Allemagne à l’Italie, des communes, des élus, des associations, ou même de simples citoyens n’ont pas renoncé et esquissent des solutions pour mettre en œuvre une autre politique migratoire, fondée sur la solidarité et le respect. Utilisation des fonds européens, nouvelle répartition des demandeurs d’asile, visas humanitaires ou droit à la migration économique, Basta ! fait le tour des idées qui envisagent l’Europe autrement qu’entourée d’un mur de fils barbelés.

En France, en 2016, des maires d’extrême-droite font adopter des motions ou mènent des campagnes de communication pour refuser l’accueil de demandeurs d’asile dans leur commune. Un futur centre d’accueil de réfugiés a fait l’objet d’un incendie volontaire fin octobre en Auvergne, au moment-même où les autorités démantelaient le bidonville de Calais. Les pays de l’Est de l’Europe se ferment de plus en plus, ne serait-ce que pour accueillir quelques centaines d’exilés. L’opération de « relocalisation » des réfugiés coincés en Italie et en Grèce vers les autres pays de l’Union européenne est un échec flagrant, avec seulement quelques milliers de personnes relocalisées sur les 160 000 prévues [1].

Pendant ce temps, la Commission européenne conclut des accords avec des pays autoritaires comme la Turquie, en mars dernier, des pays en guerre comme l’Afghanistan ou des régimes dictatoriaux comme l’Éthiopie ou le Soudan pour qu’ils retiennent les réfugiés à l’intérieur de leurs frontières [2].

Pourtant, face à cette tendance massive à la fermeture et au rejet, d’autres politiques migratoires sont bel et bien possibles. Dans les communes italiennes, grecques, françaises, élus, associations et habitants s’organisent pour accueillir les réfugiés de passage ou qui souhaitent s’installer. L’Allemagne et la Suède ont pris l’an dernier le parti de l’ouverture, même relative. De la mer Méditerranée, où de simples citoyens et des ONG comme SOS-Méditerranée ou Sea-Watch sauvent des vies là où certains gardes-côtes européens en font peu de cas [3], jusqu’à l’hémicycle du Parlement européen, nombreux sont ceux qui souhaitent une autre politique.

Mettre en réseau les villes d’accueil

« Une politique migratoire alternative, ce serait déjà une politique plus pragmatique, plus rationnelle, avance François Gemenne, chercheur en science politique à l’université de Liège et à Sciences-Po. Il faut commencer par accepter que les migrations sont une donnée permanente du monde actuel, et pas seulement le résultat d’une crise. L’enjeu n’est pas de lutter contre les migrations, mais de les organiser. » Sur le terrain, dans les villes de passage et d’arrivée, l’accueil s’organise, de fait. « Il y a de très nombreux endroits en France où l’arrivée de migrants se passe très bien, où les maires et la populations sont très accueillants », souligne Marie-Élisabeth Ingres, chef de mission à Médecins sans frontières (MSF). Une solidarité qui ne défraie pas autant la chronique que les actes et les discours anti-migrants.

Aux côtés de citoyens engagés, de Calais aux Alpes-maritimes (Voir notre article), de Paris aux îles de Lesbos (Grèce), et Lampedusa (Italie), de plus en plus de communes européennes font le choix de l’hospitalité, comme à Grande-Synthe dans le Nord. « C’est aussi la position qu’a prise Ada Colau, la maire de Barcelone », rappelle Filipo Furri, du réseau Migreurop. Cette dernière a lancé un plan d’accueil des migrants, où municipalité et associations collaborent étroitement [4]. « Il y a une volonté politique de la municipalité, mais il lui faut passer outre l’État espagnol. »

En Italie, un réseau de villes solidaires, Rete dei Comuni Solidali, réunit plus de 250 municipalités. « Ce qui est important, c’est de voir comment les villes européennes peuvent se mettre en réseau pour organiser l’accueil, poursuit Filipo Furri. Elles doivent contrecarrer la dimension étatique, axée sur la gestion des personnes. Que l’État italien la soutienne ou pas, Venise avait décidé d’être une ville d’accueil, une ville refuge. Mais le maire avait bien dit, “si on le fait seul, cela ne peut pas marcher”. Il faut des réseaux de communes. »

Un accès direct aux fonds européens

Or, le cadre de l’Union européenne serait tout à fait adapté à ce type de démarche émanant des municipalités. « Une idée à laquelle nous travaillons, c’est d’autoriser aux collectivités, voire aux ONG, un accès direct aux fonds européens consacrés aux migrations pour financer leurs projets d’accueil, comme le Fond asile, migrations et intégration, et le Fond pour la sécurité intérieure, soulève la députée française de gauche radicale au Parlement européen Marie-Christine Vergiat [5]. Ces financements sont à la discrétion des États, alors que le Fond social européen peut aller directement aux collectivités, qui s’en sont servi, par exemple, à travers des programmes d’accompagnement des populations roms. »

Mais pour la députée de la Gauche unie européenne, il est tout aussi important « d’appliquer le droit international tel qu’il est, c’est à dire de faire du sauvetage en mer une priorité, de respecter le droit au regroupement familial, notamment pour les mineurs de Calais, et de respecter le droit d’asile, selon lequel toute personne qui subit la persécution ou la guerre a le droit de demander l’asile dans le pays de son choix, insiste l’élue. Cela voudrait dire modifier le règlement européen de Dublin qui oblige les demandeurs à rester dans le premier pays d’entrée sur le territoire de l’UE. »

Un nouveau système de répartition des demandeurs d’asile

Réformer Dublin. Le sujet est sur la table des institutions européennes depuis déjà plusieurs années. Une réforme qui semble de plus en plus urgente dans le contexte actuel, notamment en Grèce où, dans les hotspots comme celui de Samos, « de plus en plus de personnes arrivent, alors que certaines attendent déjà là depuis des mois, sans perspectives, sans que personne ne leur donne la moindre information », témoigne Marie-Élisabeth Ingres, de Médecins sans frontières. 

Pire, « sur la réforme de l’asile au sein de l’UE, les propositions de la Commission vont dans un sens restrictif, et même dans celui d’un renforcement du système de Dublin », regrette la députée européenne Ska Keller, membre du groupe des Verts. « Nous avons déposé une proposition alternative. À la place du système de Dublin, nous proposons une répartition des demandeurs d’asile en fonction de la puissance économique des États, de leur population, mais aussi des préférences des demandeurs, en particulier le lieu de résidence en Europe de membres de leur famille [6]. »

Au lieu des naufrages en mer, des visas humanitaires

La députée allemande est aussi une fervente défenseure de l’attribution de visas humanitaires, pour éviter la mise en danger de centaines de milliers de vies en mer. 3 740 personnes ont déjà disparu en 2016 en traversant la Méditerranée pour rejoindre l’Europe, soit presque autant que sur l’ensemble de l’année 2015 [7]. Le Parlement européen a récemment voté une résolution en faveur d’une politique d’attribution de ce type de visa, mais sans succès [8]. « Les États membres n’en veulent pas », regrette Ska Keller.

La mesure n’a pourtant rien de révolutionnaire, et est même pratiquée par de grands pays. « Le Canada a accordé environ 40 000 visas humanitaires à des Syriens fuyant la guerre, ce qui leur permet de prendre un avion pour demander l’asile en Amérique du Nord », rappelle ainsi le chercheur François Gemenne. « En comparaison, sur l’année 2015, la France en a accordé environ 200. L’Italie, le pays d’Europe qui en attribue le plus, 1 000 ! » L’Europe a encore du chemin à faire.

Réhabiliter la migration économique

Pour François Gemenne, « il faut aussi rétablir des voies d’accès légales vers l’UE, pour l’asile comme pour les migrations économiques. On peut ensuite discuter des quotas, d’un système de loterie, c’est un débat politique. Mais aujourd’hui, ceux qui veulent demander l’asile doivent risquer leur vie pour arriver jusqu’ici, et ceux qui viennent pour des motifs économiques demandent aussi l’asile, puisqu’il n’y a pas d’autre voie d’accès ! En réalité, la différence entre migrants dit “économiques” et demandeurs d’asile n’est pas facile à établir. Les migrations se font souvent en plusieurs étapes, avec des motivations différentes. Par exemple, des migrants qui sont en Libye pour travailler se trouvent ensuite victimes de tortures et de violence, et deviennent alors des demandeurs d’asile. »

Pour les travailleurs qualifiés souhaitant migrer vers l’Europe, l’UE a mis en place en 2012 un système de “carte bleue”, sur le modèle de la green card états-unienne. « Mais le dispositif concerne une population beaucoup trop ciblée », déplore Marie-Christine Vergiat [9]. Il faut plutôt favoriser une libéralisation des visas. Par exemple, les jeunes du Maghreb ont de plus en plus de mal à venir faire des études en Europe, et notamment en France. Au contraire, si l’on veut aider la Tunisie dans sa transition démocratique, il faut faciliter les mobilités. »

À Berlin, 44 000 places d’hébergement

Selon les derniers chiffres (revus à la baisse), l’Allemagne aurait enregistré en 2015 l’arrivée d’environ 890 000 demandeurs d’asile sur son sol, suite à une politique de relative ouverture portée par la chancelière Angela Merkel. Comment la République fédérale a-t-elle géré l’accueil de ces centaines de milliers d’exilés ? À Berlin, plus de 79 000 réfugiés sont arrivés en 2015, via la route des Balkans [10]. Pour les loger, la municipalité a mis en place, en quelques semaines, des hébergements d’urgence au sein d’anciennes casernes, d’écoles, de hangars, de gymnases, et si besoin sous de larges tentes.

Malgré ces efforts, les conditions de vie des migrants ont parfois été difficiles. Les associations dénoncent encore aujourd’hui la situation extrêmement précaire des réfugiés, qui se trouvent encore dans ces hébergements collectifs, parfois à des centaines sur des lits superposés alignés les uns à côtés des autres. En 2016, la ville comptait cependant plus de 44 000 places d’hébergement pour les réfugiés [11]. La municipalité a également lancé un programme de construction de logements en dur, pour 24 000 places.

Mais depuis plusieurs mois, cette politique d’accueil subit des reculs importants. « L’Allemagne se range à une politique restrictive, en durcissant le regroupement familial et en facilitant les expulsions, notamment vers l’Afghanistan », regrette l’élue allemande Ska Keller. La Suède, l’un des pays les plus ouverts, qui affiche le taux de demandeurs d’asile accueillis le plus élevé de l’UE, se referme aussi lentement. « Je ne suis pas du tout en accord avec le gouvernement suédois, qui au bout du compte a fermé ses frontières, réagit Malin Björk, députée suédoise de gauche radicale au Parlement européen. Le problème, c’est que la Suède ne peut pas agir seule, il faut que le reste de l’Europe prenne aussi ses responsabilités. »

En France, le silence de la gauche

En France, la politique d’accueil avance aussi, doucement. Paris a annoncé en septembre la création de deux centres d’accueil d’urgence, pour 750 personnes dans un premier temps. L’État a aussi créé ces derniers mois quelque 7 500 places en centre « d’accueil et d’orientation » (CAO), à travers la France, où ont été envoyés les réfugiés de Calais. Un premier effort qui demeure insuffisant. « Le système d’hébergement des demandeurs d’asile est saturé, il faudrait beaucoup plus de place », souligne Marie-Élisabeth Ingres, de MSF.

Il y a d’autres aspects très concrets sur lesquels l’État et les acteurs de l’asile pourraient agir. « Aujourd’hui, pour déposer une demande d’asile, il faut commencer par obtenir une domiciliation dans une association. Or, à Paris, cela prend deux mois, pointe ainsi Renaud Mandel, de l’Association pour la défense des mineurs isolés étrangers (ADMIE). Pendant ce temps, les exilés courent le risquent de se voir expulser. Sur le camp de Jaurès, dans le nord-est de Paris, la police fait des razzias tous les trois jours, et contrôle 30 ou 40 personnes. Beaucoup ressortent du commissariat avec une obligation de quitter le territoire, alors qu’ils n’ont même pas eu le temps de déposer une demande d’asile. »

De simples réformes pourraient faciliter grandement la vie des migrants, dont beaucoup sont aujourd’hui à la rue dans Paris. Encore faudrait-il une volonté politique allant dans cette direction. « Je trouve la gauche trop silencieuse sur ces questions, estime la députée européenne Marie-Christine Vergiat. La politique migratoire doit avoir autant d’importance que les questions économiques pour enrayer la montée de l’extrême-droite. Il faut s’attaquer à ce sujet. »

Rachel Knaebel

Photo de une : CC EU/ECHO/Caroline Gluck
Photo : réfugiés syriens / CC Mustafa Khayat

Notes

[1] Selon l’agence officielle European asylum support office, à peine plus de 6 000 personnes avaient été relocalisées au mois d’octobre, un an après le lancement de l’opération.

[2] Voir nos articles Les envoyer en détention ou les livrer à une dictature : voilà comment l’Europe « délocalise » ses réfugiés et L’Union européenne envisage d’expulser des dizaines de milliers de réfugiés afghans.

[3] Voir Comment l’Europe autorise ses garde-côtes à ouvrir le feu sur des bateaux de réfugiés.

[4] Voir ici.

[5] Pour plus d’informations sur ces financements : Fond Asile, migrations et intégration, et Fond pour la sécurité intérieure.

[6] Voir ce document ici.

[7Source : UNHCR.

[8] Voir ici.

[9] Selon le premier bilan du dispositif, établi par la Commission européenne en 2014, seulement quelques milliers de cartes bleues ont été attribuées chaque année à travers l’Europe.

[10] Voir les chiffres de mai 2016 ici.

[11] Voir ici.

Nolwen Weiler, produire ou servir plus, avec moins, c'est l'injonction aux travailleurs

« Des métiers que l’on croyait disparus,indique Nolwenn Weiler, parce que réservés à une époque de semi-esclavagisme, refont leur apparition, comme les cireurs de chaussures, parfois avec l’étiquette « économie sociale et solidaire ». Suite à un appel à projets lancé en 2012 dans le département des Hauts-de-Seine, sous l’égide de Jean Sarkozy, le réseau « les Cireurs » a ainsi obtenu 50 000 euros de subvention au titre de « l’aide à l’économie sociale et solidaire ». Fondé par une diplômée d’école de commerce, ce réseau réunit des individus qui, en contrepartie du droit d’usage de l’enseigne (censée appâter le chaland), acceptent d’être auto-entrepreneurs. Pas d’indemnités en cas d’arrêt maladie, aucun droit aux allocations chômage... »

Reprenons les constatations et les analyses de Nolwen Weiler...

Michel Peyret


Boulots de merde : « On revient à une économie de type féodale, une économie de la domesticité »

par Nolwenn Weiler 30 novembre 2016

Produire ou servir plus, avec moins : c’est l’injonction faite à tous les travailleurs, des chaînes de montage automobiles aux couloirs des hôpitaux, en passant par les salles de classe ou les bureaux de poste. A la souffrance de ces boulots dégradés, s’ajoute la précarité grandissante de travailleurs qui quittent le salariat pour la « liberté » de l’auto-entrepreunariat. Une violence sociale féroce dans laquelle les journalistes Julien Brygo et Olivier Cyran ont plongé pour écrire leur ouvrage Boulots de merde. Ils y décrivent l’âpre quotidien de celles et ceux qui exercent des métiers difficiles et souvent utiles, à comparer avec certains boulots très bien payés et plutôt confortables, mais qu’ils jugent socialement nuisibles. Entretien.

Basta ! : Le titre de votre livre, Boulots de merde, se réfère au texte de l’anthropologue David Graeber sur les « bullshit jobs » [1]. Il y décrit les métiers absurdes qu’induit le capitalisme financier, tels que ceux exercés par les avocats d’affaire, lesquels s’ennuient prodigieusement au travail. Mais pour vous, les bullshit jobs ne concernent pas que les cols blancs, loin s’en faut. Pourquoi ?

Julien Brygo et Olivier Cyran [2] : Nous avons été séduits par cette idée de David Graeber selon laquelle, dans le capitalisme financier, des millions d’individus sont employés à ne rien faire d’utile, comme effectivement les avocats d’affaire : ils sont bien payés et très reconnus socialement, mais ils s’ennuient tellement au travail qu’ils passent leur temps à télécharger des séries ou à réactualiser leur page Facebook. Ceci dit, il nous semble que les « vrais » boulots de merde, ce sont quand même plutôt ceux qui sont exercés en bas de l’échelle sociale dans les secteurs du nettoyage, de la restauration, de la livraison à domicile, de la distribution de prospectus publicitaires, etc. Bref : des métiers pénibles où l’on paie de sa personne, qui participent à la croissance du PIB et à la baisse des chiffres du chômage.

Nous pouvons y ajouter les boulots « utiles » comme les infirmières, les professeurs ou les facteurs, dont les conditions se sont tellement dégradées qu’ils deviennent vraiment « merdiques » eux aussi. Nous avons voulu incarner ces vies et tracer un lien avec les gestionnaires de patrimoine et autres héros financiers tels que les journalistes boursiers, qui exercent des métiers nuisibles socialement : les gestionnaires de patrimoine font partie des organisateurs de ce qui est appelé béatement « l’optimisation fiscale » et qui prive la collectivité des recettes de l’impôt.

« À la faveur de l’entassement des richesses dans les mains d’une élite de plus en plus dodue et capricieuse, le secteur des tâches domestiques où l’on s’abaisse devant son maître se répand », dites-vous. Pouvez-vous détailler ?

Entre 1995 et 2010, dans le monde, le nombre de travailleuses domestiques a grimpé de plus de 60 %. 52 millions de femmes exercent ces « métiers ». Cette hausse correspond à la montée des inégalités. On revient à une économie de type féodale, une économie de la domesticité dans laquelle les plus riches sous-traitent leur confort en employant une nounou, ou bien une, deux ou trois bonnes. Le tout avec le soutien de l’État puisque, par exemple, la gauche plurielle de Lionel Jospin a instauré en France le subventionnement de tous ces métiers via les crédits d’impôts.

Des métiers que l’on croyait disparus, parce que réservés à une époque de semi-esclavagisme, refont leur apparition, comme les cireurs de chaussures, parfois avec l’étiquette « économie sociale et solidaire ». Suite à un appel à projets lancé en 2012 dans le département des Hauts-de-Seine, sous l’égide de Jean Sarkozy, le réseau « les Cireurs » a ainsi obtenu 50 000 euros de subvention au titre de « l’aide à l’économie sociale et solidaire ». Fondé par une diplômée d’école de commerce, ce réseau réunit des individus qui, en contrepartie du droit d’usage de l’enseigne (censée appâter le chaland), acceptent d’être auto-entrepreneurs. Pas d’indemnités en cas d’arrêt maladie, aucun droit aux allocations chômage.

Au lieu d’un salaire, le cireur touche un cachet horaire sur lequel il doit payer lui même une taxe de 23 %. De son côté, la structure démarche des centres commerciaux pour leur vendre l’implantation de ses « artisans cireurs ». Les cireurs paient de leur poche le matériel et l’habillement. S’ils n’ont pas les moyens d’investir, ils peuvent obtenir un prêt accordé par l’association pour le droit à l’initiative économique à un taux d’intérêt compris entre 6 et 8 % ! Au final, la rémunération du cireur est maigre, sa précarité totale. Mais on nous vend un métier « renouvelé », avec des gens qui travaillent « pour eux », sous prétexte qu’ils ne sont pas salariés.

« Je ne gagne pas un Smic, ça c’est clair », dit un cireur de chaussures que vous citez. Mais les auto-entrepreneurs ne sont pas les seuls à travailler à bas coût. Vous expliquez que des millions de salariés travaillent bien en-deçà du Smic.

On entend partout que le Smic c’est « l’ennemi de l’emploi ». Mais le Smic n’existe plus depuis longtemps. Il existe de nombreuses manières de passer outre le salaire minimum. Par exemple, le CDI à temps partiel, avec la pré-quantification du temps de travail. C’est ce qui a été négocié par les géants de la distribution de prospectus publicitaires, Adrexo et Médiapost. Les salariés que nous avons rencontrés travaillent 30% de plus en moyenne que ce qui est indiqué sur leur contrat, et que ce qui leur est payé. Un couple de retraités touchait à peine trois euros de l’heure, soit deux fois et demi moins que le Smic ! La convention collective de la restauration est un autre moyen de faire travailler les gens gratuitement : les heures supplémentaires ne sont pas payées. Résultat ? Les salariés sont payés 24 heures, et en font 60. Le reste étant – parfois – payé au black. Dans les secteurs où la France est championne – le tourisme, la grande distribution, l’hôtellerie-restauration… –, il y a au moins deux millions d’emplois payés entre 25 et 80 % du Smic !

Il y a en fait une vraie fascination du patronat pour le travail gratuit, et les dirigeants politiques s’empressent de leur donner des outils juridiques qui légalisent cette gratuité : prenons le service civique payé deux fois moins qu’un Smic – et même seulement 1/10ème du Smic pour l’employeur – ; ou encore le contrat de professionnalisation auquel recourt beaucoup la grande distribution : pour 150 heures de formation théorique – qui consiste en fait à remplir des rayons ou à faire du nettoyage – l’entreprise touche 2 250 euros par contrat. Le dispositif coûte des millions d’euros aux contribuables chaque année.

Y a-t-il là une spécificité française ?

La grande distribution, c’est une spécialité française. Et le secteur est friand de boulots dégradés. Le projet Europacity (immense centre commercial à proximité de Paris, ndlr), du groupe Mulliez et de sa filiale Immochan, c’est la promesse de 10 000 boulots de merde. Autre secteur passionné par cette économie du « larbinat » : le tourisme. Dans les Alpes, des vallées entières sont de véritables réservoirs à larbinat : tout le monde travaille pour les quelques privilégiés qui peuvent se payer des sports d’hiver. Il y a des contrats prévus pour les CDI à temps partiels, les intermittents, les apprentis, les stagiaires, etc. Précisons que la France est aussi championne du monde des anti-dépresseurs et des médicaments, notamment pour supporter tous ces travaux infernaux.

Le secteur privé n’est pas le seul à malmener les travailleurs. Les fonctionnaires sont eux aussi essorés par les « restructurations » de services et les suppressions de postes en pagaille. Que vous-ont raconté les fonctionnaires que vous avez rencontrés ?

L’obsession pour la réduction des effectifs est un drame. Tout le monde semble s’accorder pour dire qu’il est important de réduire le chômage. C’est constamment dans la bouche des responsables politiques. Mais la phrase d’après, c’est : « Je m’engage à virer 500 000 fonctionnaires ». Parce qu’ils n’arrivent pas à se figurer que des métiers qui ne dégagent pas de marge financière puissent néanmoins être utiles. Tout doit être « rentable ». Nous payons des années de convergence idéologique entre les élites politiques et les détenteurs du capital. Les gens chargés de « réorganiser » drastiquement le CHU de Toulouse, où nous avons fait un reportage, sortent d’écoles de commerce. Ils ont officié chez Carrefour, Pimkie et Danone. Ils se retrouvent à gérer sur ordinateur de l’humain, alors qu’ils ne connaissent que les chiffres.

Les aides soignantes et les infirmières sont censées remplir des chiffres bêtement sans se poser de questions. Elles doivent soigner tant de malades en une journée, peu importent les spécificités des personnes malades ou les imprévus. Elles ont tant à faire en si peu de temps que leur travail est devenu impossible (Ndlr : lire notre article sur le sujet : Sauver des vies en temps de crise : le difficile quotidien des infirmiers). En fin de journée, elles sont épuisées et complètement stressées parce qu’elles ne savent plus si elles ont posé correctement telle perfusion, donné tel médicament à la bonne personne au bon moment...

Tous les services publics sont touchés par cette recherche de rentabilité. Les facteurs se sont ainsi transformés en vendeurs de systèmes de télésurveillance, ou en promeneurs de chiens. L’objectif est de soutirer de l’argent à cette importante manne financière que sont les vieux en France. Cela porte évidemment atteinte à la dignité des facteurs, qui ont toujours aidé les plus anciens au cours de leurs tournées, mais gratuitement ! Les policiers de leur côté sont devenus des machines à gazer des manifestants ou des réfugiés. Certains en ressentent un certain malaise. Être obligé de reconduire tant de migrants à la frontière chaque année, cela n’est pas sans conséquences mentales sur les personnes.

Vous expliquez que tous ces « remaniements » de services publics sont inspirés du « lean management », une méthode élaborée dans les années 1950 au Japon par les ingénieurs de Toyota, et revue par le très libéral Massachusetts Institute of Technology (MIT) aux États-Unis au début des années 1990. Comment cela se traduit-il dans le monde du travail ?

Le « lean management » est devenu la marotte des directions de ressources humaines, et s’immisce et se propage dans tous les secteurs du monde du travail : dans les multinationales ou les services publics, chez les gros industriels et les sous-traitants. Il consiste à imposer aux salariés de faire plus avec moins, en s’attaquant notamment à tous les temps morts : les pauses jugées superflues, les respirations qualifiées d’improductives, toutes les minutes qui ne sont pas « rentables ». Dans nos reportages, tout montre que les travailleurs n’arrivent pas à faire face à cette intensification du travail. Ce qu’on leur impose en terme de rythme et d’objectifs n’a plus de sens. Nous nous dirigeons vers un état de souffrance au travail généralisée. Il y a des vagues de suicides partout. Et on parle là des secteurs de la santé ou de l’éducation : ce sont des secteurs fondamentaux de notre vie sociale.

Tout cela ne se fait-il pas avec le prétendu assentiment des salariés, que l’on somme de participer au changement organisationnel ?

Si. C’est toute la perfidie du « lean management ». On donne aux salariés l’illusion qu’ils peuvent changer le système ; en fait on les oblige à accepter de se faire humilier. C’est le principe de la bonne idée rémunérée chez PSA : 300 euros pour l’idée simple, 500 euros pour la super idée, 1 000 euros pour l’excellente idée. On fait croire aux salariés qu’ils sont d’accord et qu’ils valident le système. Alors que c’est faux, bien entendu. Neuf salariés sur dix pensent qu’ils ont besoin de plus de collègues, et de plus de temps pour pouvoir bien faire les choses. Un infirmer de Toulouse nous a expliqué qu’il a besoin de moins de produits anesthésiants lorsqu’il prend le temps de parler avec ses patients avant de les endormir. Mais ce n’est pas du tout intégré par la nouvelle organisation. Il doit faire vite, endormir tant de patients en une journée, peu importe si pour cela il doit consommer plus de produits. Toute cette organisation du travail a des effets criminels : il y a eu quatre suicides cet été à l’hôpital de Toulouse.

En France, la « loi travail », qui a fait l’objet d’une intense mobilisation durant l’année 2016, a-t-elle pour conséquence d’entériner ces méthodes ?

Avec cette loi, qui vise à faire passer le code du travail au second plan, on s’éloigne encore davantage du principe « une heure travaillée = une heure payée ». Elle est taillée sur mesure pour les entreprises qui veulent en finir avec le salariat. L’article 27 bis précise par exemple qu’il n’y a pas de lien de subordination entre les plate-formes de mise en relation par voie électronique comme Uber et les auto-entrepreneurs qui travaillent pour elles. C’est ce lien qui définit le salariat et permet entre autres aux travailleurs d’aller aux Prud’hommes faire valoir leurs droits. On désarme complètement les travailleurs, alors qu’ils subissent un vrai lien de subordination – ce sont les plate-formes qui leur donnent du travail, évaluent les travailleurs et les sanctionnent – sans les compensations garanties par le statut salarié.

Un livreur à vélo pour une « appli » de repas à domicile le souligne dans notre livre : « Pour arriver à un salaire intéressant, il faut travailler une soixantaine d’heures par semaine. Sur ce revenu, il faut payer environ 23% d’impôts au titre de l’auto-entrepreneuriat. L’arnaque totale. T’es taxé alors que eux, tes patrons, ils ne paient aucune cotisation sociale. » Les livreurs sont incités à aller très vite, quitte à frôler les accidents, étant donné qu’ils sont payés à la course. Et celui qui tombe de son vélo, il se fait non pas virer, mais « éliminer ». Il « quitte le jeu », en quelque sorte. Il ne touche plus aucun salaire, ni aucune indemnité. C’est un système d’une violence incroyable, qui se fait passer pour cool, jeune et dynamique. Les livreurs n’ont pas le droit au scooter, ils ne doivent rouler qu’à vélo – qu’ils doivent se procurer eux-mêmes – parce que cela donne une image écolo à l’entreprise...

Vous reprochez aux médias leur complicité avec ces conceptions très libérales du travail...

Les médias jouent un rôle central dans la diffusion de cette idée sous-jacente que la précarisation est nécessaire. Il faut travailler pour avoir une existence sociale quels que soient l’emploi et les conditions de travail. Le fait de donner chaque mois les chiffres du chômage nous plonge dans une vision statisticienne du monde, avec cet objectif de faire baisser le chômage quoi qu’il en coûte. Les journalistes relaient avec beaucoup de zèle cette idée selon laquelle « mieux vaut un mauvais travail que pas de travail du tout ». Cela devient légitime d’accepter un boulot de merde simplement parce qu’il est proposé. Évidemment, pour rien au monde les journalistes ne feraient ces boulots de merde. Nous avons là une vision de classe.

Les médias jouent aussi beaucoup avec la culpabilisation du chômage, en répétant sans cesse à quel point c’est honteux de ne pas travailler, et en enchaînant les « Une » sur les avantages de l’auto-entreprenariat. Nous sommes étonnés de constater, même autour de nous, à quel point les gens ont honte de dire qu’ils touchent des prestations sociales. Alors que cet argent, les gens l’ont cotisé, via leurs boulots antérieurs. Ce sont des garde-fous qui ont été mis en place pour éviter que des gens ne tombent dans la misère totale.

Les médias sont par ailleurs très sévères quand ils décrivent les luttes sociales, comparant volontiers les grévistes avec des preneurs d’otages, ou les manifestants avec des casseurs. Entre ces jugements très négatifs et la répression qui va grandissante, les luttes collectives peuvent-elles se faire une place, et redonner du sens au travail ? 

Il nous semble que le patronat va tout faire pour imposer l’idée selon laquelle il faut qu’on accepte cette société de mini-jobs, sans salaire minimum, avec des contrats « modernes », c’est-à-dire au rabais, davantage proche de l’auto-entrepreunariat que du salariat avec ses « acquis » sociaux qu’ils jugent « insupportables ». Au niveau juridique et législatif, tout est bouché. L’inspection du travail est attaquée de front. Les procédures prud’hommales engendrent parfois plus de cinq ans d’attente – et de paperasse – pour obtenir réparation et se faire rembourser l’argent volé. C’est un combat très inégal.

La criminalisation des mouvement sociaux et la répression des luttes collectives répondent à l’obsession politique clairement formulée qui vise à désarmer la CGT : ils veulent empêcher les travailleurs de reprendre le contrôle de leur travail et d’exercer leur capacité de nuisance sociale afin d’inverser un rapport de force. Cela indique que le patronat et ses relais politiques sont prêts à un affrontement, qu’ils exigent même la violence de cet affrontement.

Ils veulent faire sauter les derniers verrous, ils veulent une société sans filets, où quelques privilégiés auront accès à des métiers survalorisés socialement et correspondant même à des compétences, tandis qu’en bas, ils poseront les jalons d’une société de logisticiens du dernier mètre payés à la tâche, esclaves des machines et de l’auto-exploitation auquel le capitalisme les auront assignés presque naturellement. Et lorsque le logisticien sera remplacé, il pourra toujours louer sa maison, sa guitare, sa voiture, pourquoi pas vendre père et mère, pour ne pas sombrer dans la misère ni « vivre avec la honte » d’être un « assisté ». On va sans doute aller vers une radicalisation des mouvements sociaux. Avec une grande répression derrière. C’est la seule possibilité pour le libéralisme économique de continuer à structurer nos vies : par la force.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

Photo de Une : CC Conako 2015

http://www.bastamag.net/IMG/jpg/9782707185457.jpgJulien Brygo et Olivier Cyran, Boulots de merde, du cireur au trader. Enquête sur l’utilité et la nuisance sociale des métiers, éditions La Découverte, septembre 2016, 240 pages, 18,50 euros.

Pour le commander chez une librairie proche de chez vous, vous pouvez vous rendre sur La librairie.com.

Notes

[1] Voir l’article « On the phenomenon of Bullshit Jobs ».

[2Julien Brygo et Olivier Cyran sont journalistes indépendants. Julien Brygo est par ailleurs réalisateur de films photographiques. Olivier Cyran est également traducteur.

Allan Popelard, les partis et leurs structures de formation

« Tout se passe, indique Allan Popelard, comme si les nouvelles techniques d’information et de communication frappaient d’obsolescence les structures de formation partisane. S’il leur arrive d’en transformer le périmètre (media training, utilisation des réseaux sociaux), elles ont contribué à valoriser la forme aux dépens du fond. « Aussi bien au PS qu’à l’UMP, on a assisté à l’augmentation de la part des dépenses de communication,observe le sociologue Philippe Riutort. L’obsession des sondages et la course à la popularité ont produit un type de discours spécifique valorisant le consensus. Des citations de Jean Jaurès dans les discours de Sarkozy , à l’“ordre juste” chez Ségolène Royal, la médiatisation a contribué à abolir les clivages idéologiques. »...

Reprenons l'étude de Allan Popelard...

Michel Peyret


Le Monde Diplomatique
Janvier 2015, pages 20 et 21

À quoi servent les formations politiques ?

A l’école des militants

Formation ? Formatage ! La méfiance suscitée par les organisations politiques semble avoir déteint sur leur prétention à éduquer les militants. De Lutte ouvrière au Front national, comment les partis conçoivent-ils désormais leur fonction pédagogique ?

par Allan Popelard   

Ce 11 avril dernier, une foule compacte s’assemble devant le palais de la Mutualité. Une banderole jaune à lettres rouges — « Cercle Léon Trotski » — ondule sur la façade. Des militants de Lutte ouvrière (LO) distribuent le journal Lutte de classe ; d’autres écornent les tickets d’entrée. Quand retentissent les chants révolutionnaires russes, chacun comprend que le moment est venu d’écouter la conférence du soir, consacrée à l’Europe.

Dans la salle, cinq cents personnes environ sont présentes. MM. Pierre Royan et Jean-Claude Garault, des militants, expliquent : « A LO, la formation est essentielle. C’est un principe d’organisation. Le rôle de notre parti est de transmettre la culture du mouvement ouvrier et de lutter contre les idées frelatées. »

« Dans les années 1960 et 1970, les trotskistes de LO, de la LCR [Ligue communiste révolutionnaire] et de l’OCI [Organisation communiste internationaliste] possédaient des systèmes de formation qui se ressemblaient beaucoup, explique Jean-Jacques Marie, historien de l’Union soviétique et membre du Parti ouvrier indépendant (POI). Celui qui voulait adhérer devait préalablement être formé. A la LCR, il existait des “cercles rouges” et, à l’OCI, des “groupes d’études révolutionnaires”. Il s’agissait de réunions de formation dont la fréquence et la durée, entre six mois et un an, variaient selon la disponibilité des formateurs. Le plus souvent, elles se concluaient par un camp d’été d’une semaine au cours duquel on intégrait les militants qui avaient été sélectionnés. Dans les camps d’été, on mêlait les questions générales — les forces productives ont-elles cessé de croître ? — aux problèmes plus immédiats de stratégie d’intervention politique. »

Sans aucun doute, le fractionnement des groupes trotskistes et leur combat idéologique contre le Parti communiste français (PCF) permettent d’expliquer la vigueur intellectuelle que connurent de telles écoles. De ces années 1960 et 1970, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) et l’OCI gardent des traces. Les revues, brochures, journaux restent nombreux, et le NPA comme le POI possèdent une librairie militante permanente (comme la Fédération anarchiste, d’ailleurs, qui dispose aussi d’une radio). LO, elle, n’en a pas, mais la culture écrite reste déterminante. Au palais de la Mutualité, la littérature occupe une place de choix parmi les livres en vente, caractérisés par leur diversité. « Les romans comptent beaucoup dans l’apprentissage des militants, poursuivent MM. Royan et Garault. John Steinbeck, Erich Maria Remarque, Jack London ou Panaït Istrati permettent tout aussi bien que les œuvres marxistes de comprendre l’exploitation salariale. »

Cependant, à LO comme dans les autres partis de gauche, la chute du nombre de militants et leur vieillissement ont entraîné le déclin de la formation — une tendance qui s’inscrit, plus largement, dans l’histoire des défaites du mouvement ouvrier. Depuis sa naissance au XIXe siècle, celui-ci s’est toujours doté de systèmes de formation. Ecoles d’orateurs, universités et causeries populaires, camps d’été sont quelques-unes des déclinaisons qu’ils ont prises. Destinée à forger une conscience de classe, la formation s’apparentait à cette « science du malheur » qu’évoquait l’anarchiste Fernand Pelloutier, sans laquelle aucune souveraineté populaire ne paraissait possible. En France, le PCF lui a donné sa tournure la plus aboutie. S’inspirant de l’école du Parti social-démocrate allemand, « le PCF a mis en place, dès les années 1920, en pleine période de bolchevisation, un cursus scolaire hiérarchisé et centralisé », explique la sociologue Nathalie Ethuin. Comprenant des écoles élémentaires à l’échelle locale, des écoles fédérales à l’échelle départementale et des écoles centrales à l’échelle nationale, il proposait également à certains cadres nationaux et fédéraux un séjour d’un an à l’Ecole léniniste internationale (ELI) de Moscou.

« Contrairement aux autres partis, la sélection des cadres du PCF reposait sur une représentation en miroir de la société », poursuit Ethuin. De Maurice Thorez à Georges Marchais, la « démocratie sociologique (1» du PCF a contribué, entre les années 1930 et 1990, à faire émerger des cadres issus de la classe ouvrière. « Les dirigeants avaient conscience que, si on laissait faire les choses, un “cens caché” opérerait inévitablement le tri social entre les militants. Il fallait donc offrir aux ouvriers un capital scolaire de substitution et les faire monter coûte que coûte dans l’appareil en assurant leur promotion sociale. »

La mise en place du système de formation du PCF a toutefois créé certaines difficultés. La production de la doctrine est entrée en conflit avec l’autonomie des intellectuels. La pensée pédagogique, que certains de ses militants, comme le pédagogue Célestin Freinet, avaient pourtant théorisée, n’a pas eu droit de cité. Cours magistraux, répétitions, évaluations, notes rythmaient la vie scolaire du parti. Mais les militants s’en accommodaient, car « la soumission à l’autorité partisane [valait] mieux que la domination patronale (2».

De ce système, peu d’éléments subsistent. Des week-ends de formation, comprenant notamment des cours de philosophie et d’économie marxistes, sont proposés aux fédérations qui le souhaitent. Quant à l’école des cadres, elle a été restaurée après avoir disparu à l’époque où M. Robert Hue dirigea le PCF, de 2001 à 2003. Elle n’a cependant que peu de chose en commun avec les structures passées. « La dernière école des cadres de quatre mois s’est tenue en 1994. Trois ans après, la durée des stages était limitée à cinq jours seulement. Enfin, l’école centrale de Draveil a fermé en 2002 », nous explique Ethuin. Les raisons de ce délitement sont d’abord matérielles : « L’effondrement des scores électoraux et l’hémorragie militante posent des problèmes de financement et d’encadrement majeurs. » Si le PCF demeure le parti le plus socialement diversifié, la disparition progressive de son école a accentué les mécanismes censitaires de la délégation : « Les ouvriers disparaissent peu à peu des instances représentatives », conclut Ethuin.

Même escamotée, l’école du Parti communiste reste un modèle pour les autres organisations politiques. Le Parti de gauche (PG) dispose maintenant d’une « école des militants » centralisée. Durant deux sessions de quatre jours, ces derniers, venus de toute la France, reçoivent un enseignement comprenant trente-cinq cours magistraux d’une heure trente chacun. Au programme, des éléments théoriques (économie marxiste, histoire des révolutions, histoire de l’extrême droite), programmatiques (la VIe République, la planification écologique) et pratiques (organiser un meeting, « militer dans le droit et la sécurité »). Ce système de formation s’adosse à une collection d’ouvrages publiés chez Bruno Leprince et à un dispositif médiatique (le journal A gauche, la Télé de gauche, la Radio de gauche), que complètent les meetings et le blog de M. Jean-Luc Mélenchon en réactualisant la forme didactique et politique de l’université populaire.

Composé de militants souvent jeunes et dénués d’expériences partisanes antérieures, le PG n’a d’autre choix que de les former. Il arrive cependant que certains comités manquent cruellement de savoir-faire : « Dans le Morbihan, observe le secrétaire départemental du parti, pour ce qui est des tâches logistiques, nous dépendons du Parti communiste. Quand il faut aller en préfecture déposer des listes, par exemple. Heureusement, nous entretenons d’excellents rapports avec ses membres. »

Devant les militants réunis au siège du PG dans le 18e arrondissement de Paris, M. Benoît Schneckenburger, secrétaire national à la formation, résume la situation en ces termes : « Il faut que nous soyons un parti en ordre de bataille et pas seulement des individus qui se regroupent sur une base sentimentale. Nous devons être des militants capables de transmettre la culture du mouvement ouvrier. Car il ne suffit pas d’avoir une bonne idée pour qu’elle se déploie. »

Quarante-cinq minutes pour présenter 
deux siècles de pensée économique…

Exception faite de fédérations ouvrières puissantes comme la Seine ou le Nord, le système de formation de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) puis du Parti socialiste (PS) n’a, quant à lui, jamais été aussi construit que celui du PCF. « Bien que le socialisme d’éducation ait toujours existé, avec ses brochures, ses camps d’été, ses universités populaires, observe l’historien Alain Bergounioux, par ailleurs membre de la direction du PS, nous n’avons pas éprouvé le besoin d’édifier une “contre-société”, avec son école du parti, ses enseignants et ses manuels prolétariens. »

Convaincus que le socialisme serait le couronnement de la République, les socialistes français ont considéré que l’école publique suffirait à former des citoyens éclairés. La hausse significative du niveau éducatif des Français au cours des années 1980 a entraîné l’abandon progressif de la formation partisane. Dans le même temps, le divorce entre le PS et le monde ouvrier a renforcé la croyance méritocratique à l’intérieur du parti. Dans une organisation de plus en plus homogène socialement, les diplômes ont peu à peu supplanté l’expérience militante : Sciences Po, Ecole nationale d’administration (ENA), Ecole normale supérieure (ENS) ou Hautes Etudes commerciales (HEC) fonctionnent comme des passe-droits (3).

« Le Parti socialiste n’est plus un lieu où on accède à un capital culturel, nous explique le sociologue et membre du PS Rémi Lefebvre. Aujourd’hui, on l’obtient par le diplôme ou bien on se forme soi-même. Le parti comme intellectuel collectif n’existe plus. Même dans les courants situés à la gauche du PS, où ont toujours existé une subculture et la volonté de faire vivre un entre-soi, on observe une désorientation intellectuelle. » Après le congrès d’Epinay en 1971, la formation constituait pourtant une priorité : « On pensait que la SFIO était morte en quelque sorte de n’avoir pas accordé suffisamment de place à la formation de ses militants », écrivait alors M. Pierre Joxe (4). Chargé du secrétariat national à la formation, il a multiplié par trois le budget qui lui était alloué (5), ce qui a notamment permis de consolider les structures d’encadrement au niveau fédéral et de lancer la Nouvelle Revue socialiste.

Dans les faits, cependant, les « courants » ont assuré l’essentiel du travail. Ces derniers encadraient des séminaires de formation, organisaient des universités d’été et éditaient brochures et revues : Les Cahiers du CERES et Repères pour les proches de M. Jean-Pierre Chevènement ; Les Cahiers de l’ERIS et Synthèse flash pour les militants proches de Jean Poperen ; ou encore Faire pour les soutiens de M. Michel Rocard. Les oppositions idéologiques et stratégiques, alors très marquées, ont fait des courants les creusets intellectuels du parti. Depuis le congrès de Rennes du PS en 1990, leurs alliances sans queue ni tête ont signé la fin de cette période.

Emportés dans la danse hédoniste des décennies 1980 et 1990, les socialistes ont mis leurs pas dans ceux des néolibéraux. Les lois de la domination sociale ont cessé d’être l’objet d’un travail d’élucidation intellectuelle. « Il n’y a qu’à voir La Revue socialiste, que je dirige,nous confie Bergounioux. Le malheur y est décrit abstraitement. Ce n’est pas parce que nous l’ignorons. Mais c’est parce que nous ne le ressentons pas dans notre vie quotidienne. » En témoigne la dernière université permanente des cadres fédéraux du PS. Lors du troisième et dernier week-end de formation organisé en avril dernier, le parti a chargé l’économiste Gilles Raveaud d’exposer aux militants de la « promotion Stéphane Hessel », réunis dans la salle du bureau national, les grandes écoles de la pensée économique. En quarante-cinq minutes, il a présenté l’école néoclassique, le keynésianisme, le marxisme et l’écosocialisme de Karl Polanyi. Une gageure qui relève presque de l’exercice de style.

Depuis la chute du modèle soviétique et la fin des grands récits d’émancipation collective, le PS, qui s’est adapté idéologiquement à l’air du temps, ne représente plus le lieu de production d’une théorie autonome capable d’éclairer l’action populaire. La formation a cessé d’y être considérée comme l’une des modalités — concrètes — de la transformation sociale.

Lessivée dans l’idéologie antitotalitaire et la « culture du narcissisme (6) », la figure du militant ouvrier a été dévalorisée par les couches moyennes intellectuelles. Des soupçons se sont portés sur l’engagement partisan, ramené à une forme d’embrigadement, et sur la formation, conçue comme un formatage. En découle une « démagogie d’organisation où l’on promeut chaque militant au statut de théoricien (7». Et une sensibilité particulière à l’opinion et aux sondages, comme le montre la conversion des socialistes aux primaires (8). Dès lors que celles-ci placent sur le même plan militants et sympathisants, à quoi sert-il de former les premiers ?

Nul parti mieux que les Verts ne symbolise cet état d’esprit réfractaire à la pensée appareillée. « Il y a une forme de liberté chez les Verts,observe Vanessa Jérome, sociologue et militante écologiste à Clamart, laquelle conduit souvent à une inorganisation interne dont le taux de rotation des militants, de l’ordre de 30 à 50 % par an, est le révélateur (9). » Depuis 2004, des formations régionales ont tenté de le contenir. « Mais on ne peut pas dire que cela fonctionne vraiment. » Si les Verts diffusent leurs idées grâce à des maisons d’édition indépendantes comme Les Petits Matins et Le Passager clandestin et des revues comme Ecorev’ ou Multitudes, leur librairie, Ecodiff, elle, n’existe plus depuis 2010. « De toute façon, les militants lisent très peu. Rares sont ceux qui connaissent Jacques Ellul ou André Gorz. Il n’y a qu’à comparer les textes fondateurs des Verts avec ceux d’EELV [Europe Ecologie - Les Verts] pour voir que le parti se désintellectualise. »

Pour les écologistes, fortement diplômés, l’école de parti semble au mieux inutile, au pis dangereuse. L’aversion des Verts pour la culture ouvriériste transparaît derrière ce choix. « Je n’ai jamais vu autant d’anticommunistes que chez les Verts, poursuit Jérome. Le PCF, c’est le vrai modèle repoussoir. Pas seulement en raison du corpus idéologique productiviste, mais aussi de leur pratique militante. » Et de préciser : « Chez les Verts, on ne tiendra jamais les militants par la main, parce que l’autonomie et la responsabilité sont au fondement de nos valeurs. »

Empreint de la croyance en la liberté de conscience et de la volonté de maintenir la dimension artisanale des partis pour la garantir, EELV partage avec le Mouvement démocrate (MoDem) une même méfiance envers les structures trop hiérarchiques (10). Carré dans le fauteuil de son bureau, le représentant des Jeunes Démocrates, M. Antoine Carette, écarte d’un sourire nos questions, jugées saugrenues. Des formations sur l’histoire du centre ? « Non, cela n’existe pas, mais c’est dans le livret d’accueil. » Un journal ? « Cela demanderait d’avoir des salariés. » Un service d’ordre composé de militants ? « Pour quoi faire ? Nous ne manifestons jamais ! » Et une école du MoDem ? « Vous savez, nous sommes des pragmatiques, pas des idéologues. C’est pour cela que nous pouvons discuter aussi bien avec la gauche qu’avec la droite. »

A la différence des catholiques de gauche, les militants centristes ne sont pas les dépositaires d’une tradition de formation intellectuelle. « Nous avons connu plusieurs tentatives de formation centralisée. François Bayrou avait la volonté de mettre en place des conférences toutes les deux à trois semaines sur des sujets précis. Mais c’est extrêmement lourd… » Dans un parti plus soucieux de maintenir l’ordre social que de le subvertir, la formation des militants importerait peu : « La meilleure façon d’être formé, c’est d’être au contact d’un élu »,résume M.Carette. « Mieux, c’est d’être élu… Quand on est élu, on a accès à notre institut de formation, l’IFDI [Institut de formation des démocrates et des indépendants]. »

Avec l’Institut de formation des élus locaux et cadres politiques (Iforel, Front national), l’Association nationale pour la démocratie locale (ANDL, Union pour un mouvement populaire), Condorcet Formation (PS), le Cédis (EELV), le Centre d’information, de documentation, d’étude et de formation des élus (Cidefe, PCF), l’IFDI est l’un des multiples organismes agréés par le ministère de l’intérieur et le Conseil national de la formation des élus locaux. Alors que rien de tel n’existe pour les militants des partis (contrairement à ceux des syndicats, par exemple), la formation des élus est devenue, à la faveur des lois sur la décentralisation, un droit individuel garanti par la loi.

Signe de la professionnalisation de la politique, le terme de « formation » s’est substitué à celui d’« éducation » dans le vocabulaire des partis. Alors que le premier évoque l’acquisition d’une compétence professionnelle, le second désignait un processus global d’appropriation de la culture. Dans le même temps, l’externalisation de plus en plus fréquente accentue la dilapidation du savoir-faire militant : aux clubs et aux think tanks, la production théorique ; aux prestataires extérieurs, la maîtrise des tâches techniques (organisation des meetings, production et analyse de sondages, collage d’affiches...) (lire l’encadré « Des « communicants » à la rescousse »). Enfin, la présidentialisation et la baronisation des institutions sous la Ve République ont cimenté la division des rôles à l’intérieur des partis en délégitimant la production collective des idées et la nécessité de les transmettre à tous les militants grâce à la formation.

« Xavier ! Xavier ! Xavier ! » A l’hippodrome de Marcq-en-Barœul — une commune cossue de la métropole lilloise —, les militants des Jeunes Populaires trépignent d’impatience. Imperméable et parapluie, M. Xavier Bertrand s’approche à grands pas. Moment important de la formation à l’Union pour un mouvement populaire (UMP), l’édition 2014 du Printemps des Jeunes Populaires propose des ateliers thématiques sur l’Europe, entrecoupés de sessions plénières et couronnés par un meeting. L’ambiance n’est guère studieuse. Dans les travées, rares sont ceux qui prennent des notes. A la tribune, les élus semblent plus soucieux de leurs bons mots que de former et structurer des idées.

Bien que les partis de droite aient connu ces dernières décennies un mouvement d’institutionnalisation, leurs fonctions d’encadrement, de mobilisation et de socialisation ont historiquement toujours été moins développées qu’à gauche. Disposant de points d’appui et de relais solides dans la société (école, presse, cercles élitaires…), « la droite n’a pas inventé le parti [parce] qu’elle n’en avait pas besoin »,résumait l’historien René Rémond. Nonobstant les références répétées de MM. Nicolas Sarkozy, François Fillon et Patrick Buisson à la théorie de l’hégémonie culturelle de l’intellectuel marxiste Antonio Gramsci, la place marginale de la formation à l’UMP l’atteste.

Sweat à capuche bleu sur le dos, un groupe de jeunes militants nous déclare : « Nous, on est des libéraux. On défend le fait que les gens puissent penser ce qu’ils veulent. Quand vous regardez les militants de gauche, ils ont un discours stéréotypé », avance l’un. « Ça fait robotique, on a l’impression qu’ils ne réfléchissent plus par eux-mêmes », complète l’autre. « La droite, elle, est moins dogmatique. Nous aussi on a des idées, mais c’est aux militants de les découvrir par eux-mêmes. Ça doit se faire naturellement et non par le biais du parti »,conclut le dernier. Amateurisme ? Pianotant sur son téléphone, un œil rivé sur l’écran de télévision, le délégué national des jeunes, M. Stéphane Tiki, se défend : « Nous faisons beaucoup pour la formation à l’UMP. Après, c’est vrai que la priorité d’un parti est d’abord de gagner les élections et que notre force, à l’UMP, c’est que chacun conserve son bagage culturel. Si les gens veulent se former, ils peuvent le faire. Il suffit d’aller sur Google ou sur les chaînes d’information en continu… »

Quand les médias abolissent les clivages idéologiques

Tout se passe comme si les nouvelles techniques d’information et de communication frappaient d’obsolescence les structures de formation partisane. S’il leur arrive d’en transformer le périmètre (media training, utilisation des réseaux sociaux), elles ont contribué à valoriser la forme aux dépens du fond. « Aussi bien au PS qu’à l’UMP, on a assisté à l’augmentation de la part des dépenses de communication,observe le sociologue Philippe Riutort. L’obsession des sondages et la course à la popularité ont produit un type de discours spécifique valorisant le consensus. Des citations de Jean Jaurès dans les discours de Sarkozy , à l’“ordre juste” chez Ségolène Royal, la médiatisation a contribué à abolir les clivages idéologiques. »

Adepte de la « triangulation » (l’art de puiser chez l’ennemi politique des arguments susceptibles de lui dérober des électeurs), l’extrême droite tire elle aussi parti des nouveaux médias pour diffuser en les polissant les idées des « anti-Lumières ». Artisan de la mise en place de la formation au Front national à la fin des années 1980, M. Bruno Mégret se souvient : « Quand je suis arrivé au FN, il sortait à peine de la gangue de l’extrême droite. Selon l’endroit où vous vous trouviez, le FN n’était pas le même. S’y côtoyaient des catholiques traditionalistes, des petits patrons et des partisans de l’Algérie française. Mon travail a consisté à homogénéiser la doctrine, le discours et le programme. » Au cours de séminaires de quarante-huit heures fonctionnant en circuit fermé, les cadres recevaient une formation sur le fond et sur la forme. « Nous prêtions une attention toute particulière aux éléments de langage. Il fallait absolument veiller à ne pas utiliser les mots de l’adversaire — dire “préférence” plutôt qu’“exclusion”, “catégories socio-professionnelles” plutôt que “classes sociales” — et à introduire notre propre vocabulaire dans le débat politique — le concept d’“identité”, par exemple. »

Un document interne au FN détaillait cette stratégie il y a déjà plus de vingt ans (11). Il prescrivait positions et dispositions corporelles — « Il vaudra mieux paraître posé, calme, pondéré plutôt qu’agité, excité et, pire, véhément » — et interdisait certains codes vestimentaires comme « le style boule à zéro, skinhead » ou « le style béret avec brochettes d’insignes et tenues militaires ». « En somme, nous devions dédiaboliser le parti », conclut M. Mégret. Si son départ du FN en 1998 a privé un temps celui-ci de ses ressources militantes et financières, la stratégie qu’il recommandait a depuis réussi.

S’il existe aussi des formations dans les fédérations, la transmission d’une idéologie commune aux quelque soixante-dix mille militants revendiqués par le FN ne semble pas faire partie des priorités. Dans son bureau au siège du FN, le secrétaire national à la formation, M. Louis Aliot, précise : « Dès que nous en avons eu les moyens, nous avons créé le Campus Bleu Marine. Il s’agit d’un portail numérique ouvert aux cadres, où il est possible de trouver des fiches sur des éléments techniques, des notes de lecture sur les grands classiques comme Aristote ou Machiavel, ou des éléments d’histoire politique. Moi, par exemple, je dois me charger d’une note sur l’histoire du FN. » En construction, le portail numérique, « utile pour repérer [grâce aux connexions] les militants investis », devrait être complété prochainement par la création du club de réflexion Idée-Nation et d’une maison d’édition.

Reste que le FN n’a rien d’un parti ouvrier. Le rattrapage scolaire ne compte pas au nombre des missions qu’il s’est assignées. Tout juste offre-t-il à ses militants des plans de carrière. « Nous sommes un parti neuf, qui donne à ceux qui le veulent l’opportunité de faire de la politique, comme Fabien Engelmann à Hayange, par exemple », observe M. Aliot. On peut imaginer que le FN a délégué la formation théorique aux groupes de la nébuleuse d’extrême droite. De Civitas aux Jeunesses identitaires (12), les organisations contre-révolutionnaires, qui entretiennent une relation de concurrence et de complémentarité avec le FN, lui accordent en effet une place importante. A moins que l’air du temps ne soit à ce point rembruni que l’extrême droite abandonne désormais l’ensemble de sa formation aux journaux télévisés...

Allan Popelard

Géographe.

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(1Cf. Bernard Pudal, Un monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2009.

(2) Nathalie Ethuin, « De l’idéologisation de l’engagement communiste. Fragments d’une enquête sur les écoles du PCF (1970-1990) », Politix, no 63, Paris, 2003.

(3) Lire Rémi Lefebvre, « Faire de la politique ou vivre de la politique ? », Le Monde diplomatique, octobre 2009.

(4) Cité par Frédéric Cépède dans « Les socialistes sur les bancs : des écoles aux universités d’été (1958-1999) », Cahiers d’histoire,no 79, Paris, 2000.

(5) Entre 1973 et 1979. Cf. Pierre Simon, « Le parti politique peut-il être une école de formation ? L’exemple du Parti socialiste », dans François Dubasque (sous la dir. de), Les Ecoles de formation, quels enjeux ? (XVIIe-XXIe siècles), L’Harmattan, Paris, 2013.

(6) Titre d’un ouvrage de l’historien américain Christopher Lasch, publié en 1979.

(7) Bernard Pudal, cité par Nathalie Ethuin dans sa conférence « Les évolutions du militantisme », université d’été du PCF, août 2010.

(8) Lire Alexander Zevin, « Terra Nova, la “boîte à idées” qui se prend pour un think tank », Le Monde diplomatique, février 2010.

(9) Vanessa Jérome, « Militants de l’autrement. Sociologie politique de l’engagement et des carrières militantes chez les Verts et EELV », thèse soutenue à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, Paris, 2014.

(10Cf. Julien Fretel, « Quand les catholiques vont au parti. De la constitution d’une illusion paradoxale et du passage à l’acte chez les “militants” de l’UDF », Actes de la recherche en sciences sociales, no 155, Paris, 2004.

(11) Frédérique Matonti, « Le Front national forme ses cadres », Genèses, no 10, Paris, 1993.

(12Cf. Samuel Bouron, « Un militantisme à deux faces : stratégie de communication et politique de formation des Jeunesses identitaires », Agone, no 54, Marseille, 2014.

(1Cf. Bernard Pudal, Un monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2009.

(2) Nathalie Ethuin, « De l’idéologisation de l’engagement communiste. Fragments d’une enquête sur les écoles du PCF (1970-1990) », Politix, no 63, Paris, 2003.

(3) Lire Rémi Lefebvre, « Faire de la politique ou vivre de la politique ? », Le Monde diplomatique, octobre 2009.

(4) Cité par Frédéric Cépède dans « Les socialistes sur les bancs : des écoles aux universités d’été (1958-1999) », Cahiers d’histoire,no 79, Paris, 2000.

(5) Entre 1973 et 1979. Cf. Pierre Simon, « Le parti politique peut-il être une école de formation ? L’exemple du Parti socialiste », dans François Dubasque (sous la dir. de), Les Ecoles de formation, quels enjeux ? (XVIIe-XXIe siècles), L’Harmattan, Paris, 2013.

(6) Titre d’un ouvrage de l’historien américain Christopher Lasch, publié en 1979.

(7) Bernard Pudal, cité par Nathalie Ethuin dans sa conférence « Les évolutions du militantisme », université d’été du PCF, août 2010.

(8) Lire Alexander Zevin, « Terra Nova, la “boîte à idées” qui se prend pour un think tank », Le Monde diplomatique, février 2010.

(9) Vanessa Jérome, « Militants de l’autrement. Sociologie politique de l’engagement et des carrières militantes chez les Verts et EELV », thèse soutenue à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, Paris, 2014.

(10Cf. Julien Fretel, « Quand les catholiques vont au parti. De la constitution d’une illusion paradoxale et du passage à l’acte chez les “militants” de l’UDF », Actes de la recherche en sciences sociales, no 155, Paris, 2004.

(11) Frédérique Matonti, « Le Front national forme ses cadres », Genèses, no 10, Paris, 1993.

(12Cf. Samuel Bouron, « Un militantisme à deux faces : stratégie de communication et politique de formation des Jeunesses identitaires », Agone, no 54, Marseille, 2014.

05 décembre 2016

Michel Etiévent, Ambroise Croizat et la Sécurité Sociale

« Et pourtant c’est lui, lui le bâtisseur de ce beau conquis social de janvier 1946 à juillet 1946 alors qu’il est ministre du travail et de la Sécurité Sociale ( de novembre 1945 à mai 1947) , On vous parlera encore d’une création de De Gaulle… oui mais, voilà,  De Gaulle avait déjà démissionné ( 15 janvier 1946) lorsque Croizat, après avoir conçu les lois ( de création de la sécu ( mai, juin 1946) ) , mit en place les 138 caisses avec la CGT et le peuple de France. (Malgré l’opposition violente de la droite, des assurances privées, des médecins, des patrons, des notables mutualistes, de la CFTC.). De plus De Gaulle sera le premier à la casser en octobre 1967 avec les ordonnances Jeanneney qui suppriment les élections démocratiques des caisses, divisent la sécu en trois branches et établissent le paritarisme qui donne la gestion aux patrons... »

Reprenons le texte de Michel Etiévent...

Michel Peyret


HONNEUR AU VRAI CREATEUR DE LA SECU, le métallo communiste devenu ministre, AMBROISE CROIZAT !

Nous publions l’utile mise au point de Michel Etiévent, auteur du livre « Ambroise Croizat ou l’invention sociale ». Halte au révisionnisme anticommuniste, honneur aux grands ministres communistes de la Libération, les Thorez (statut du mineur, statut du fonctionnaire), Croizat (Sécurité sociale, retraites par répartition, Code du travail, comités d’entreprise, conventions collectives nationales…), Marcel Paul (nationalisations industrielles, notamment, EDF), Henri Wallon (relance de l’école publique), sans oublier Laurent Casanova ou Frédéric Joliot-Curie, le reconstructeur de la Recherche publique.

70 eme anniversaire de la sécurité sociale : RETABLISSONS LA VERITE HISTORIQUE

sécurité-sociale sécu                  Prenons les devants…. Lors de l’hommage national du 70ème anniversaire de la sécu ( si jamais il est rendu!!!!!…), attendez vous encore et ceci malgré l’énorme travail fait pour rétablir l’histoire, à ce qu’ils disent que la sécu a été fondée par Pierre Laroque. ( Ainsi qu’il est  dit souvent…). Ce qui est curieux c’est que lorsque l’on évoque une loi, on lui donne toujours généralement le nom du ministre qui l’a promulguée et non du fonctionnaire qui a participé à sa mise en place: Ainsi dit-on :Loi Macron, Loi Juppé ou Loi Weil par exemple. Et bien non, là on vous dira loi Laroque qui n’était que le fonctionnaire de Croizat ( directeur de la sécu). Ben, tiens, on ne va pas donner à une institution enviée dans le monde entier et que socialistes, patrons et droite s’évertuent à casser, le nom d’un ministre communiste.
croizat invention_sociale                   Et pourtant c’est lui, lui le bâtisseur de ce beau conquis social de janvier 1946 à juillet 1946 alors qu’il est ministre du travail et de la Sécurité Sociale ( de novembre 1945 à mai 1947) , On vous parlera encore d’une création de De Gaulle… oui mais, voilà,  De Gaulle avait déjà démissionné ( 15 janvier 1946) lorsque Croizat, après avoir conçu les lois ( de création de la sécu ( mai, juin 1946) ) , mit en place les 138 caisses avec la CGT et le peuple de France. (Malgré l’opposition violente de la droite, des assurances privées, des médecins, des patrons, des notables mutualistes, de la CFTC.)
De plus De Gaulle sera le premier à la casser en octobre 1967 avec les ordonnances Jeanneney qui suppriment les élections démocratiques des caisses, divisent la sécu en trois branches et établissent le paritarisme qui donne la gestion aux patrons.
Juste une petite vérité a rétablir: Pierre Laroque n’est que le commis d’écriture qui mit en forme l’ordonnance portant création de la sécu du 4 octobre 1945. Cette ordonnance est une émanation directe du CNR et de la réflexion et conception collective menée sous la maîtrise d’oeuvre de Croizat dès sa nomination comme président de la Commission du Travail à l’assemblée consultative ( juin 1943) du Gouvernement provisoire à Alger. Et ceci en lien très actif avec les services du ministère de la Santé dirigé par François Billoux, autre ministre communiste, jamais évoqué lorsque l’on parle de la sécurité sociale.
Pierre Laroque ne prendra d’ailleurs ses fonctions qu’en septembre 1944. C’est sûr qu’il est difficile d’admettre la réalité de l’Histoire et surtout l’actualité brûlante et la modernité d’un homme comme Ambroise Croizat à l’heure où droite, patronat  et socialistes veulent privatiser ce bien national qu’est notre belle sécurité sociale.
Le meilleur hommage que nous pouvons rendre à Ambroise Croizat et pour ce 70eme anniversaire est de nous battre sans cesse partout pour que la securité sociale ne soit pas une coquille vide livrée au privé mais qu’elle reste ce que Croizat et le peuple de France qui l’ont bâtie ont voulu qu’elle soit : un vrai lieu de solidarités, un rempart au rejet, à la  souffrance et à l’exclusion
Amities à tous
MICHEL ETIEVENT
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Pierre Volovitch, Assurance maladie, la force du dispositif

« Au moment où cet article est écrit, indique Pierre Volovitch, je ne connais pas la forme précise que prendra la politique de ce gouvernement, et mon hypothèse est qu'eux non plus ne la connaissent pas. L'Assurance maladie, dans le cadre de la Sécurité sociale, c'est, en principe, un financement basé sur le revenu des personnes protégées et des droits ouverts en fonction des besoins. La force de ce dispositif, c'est la séparation qu'il instaure entre le coût de « l'assurance » et les besoins de soins de l'individu. La mise en place de « franchises », comme l'éventuelle mise en place d'un « bouclier sanitaire » dénaturent profondément ce principe de financement... »

Reprenons la démonstration de Pierre Volovitch...

Michel Peyret


« Franchises » et « bouclier » : des mesures injustes et inefficaces.

Pierre Volovitch, Economiste

Pendant sa campagne électorale, Nicolas Sarkozy avait annoncé la mise en place de « franchises ». Après les élections, Martin Hirsch, nouveau secrétaire d'Etat aux solidarités, a critiqué cette idée et a produit une note prônant la mise en place d'un « bouclier sanitaire ». Le même Nicolas Sarkozy a annoncé au cours de l'été la mise en place de « franchises » destinées à financer des plans de lutte contre la maladie d'Alzheimer, et contre le cancer. Au moment où cet article est écrit, je ne connais pas la forme précise que prendra la politique de ce gouvernement, et mon hypothèse est qu'eux non plus ne la connaissent pas. L'Assurance maladie, dans le cadre de la Sécurité sociale, c'est, en principe, un financement basé sur le revenu des personnes protégées et des droits ouverts en fonction des besoins. La force de ce dispositif, c'est la séparation qu'il instaure entre le coût de « l'assurance » et les besoins de soins de l'individu1. La mise en place de « franchises », comme l'éventuelle mise en place d'un « bouclier sanitaire »2 dénaturent profondément ce principe de financement.

Pourquoi les franchises seront inefficaces

Les « franchises » viendront s'ajouter aux « tickets modérateurs », « forfaits hospitaliers » et autres « restes à charge ». Dans tous les cas, c'est le malade qui paye, et qui paye d'autant plus qu'il est plus malade. On a réintroduit le lien entre besoins de soins et charge financière. Il s'agit donc d'une mesure injuste socialement.

Pour défendre cette mesure, ses promoteurs prétendent qu'il s'agit d'un moyen d'agir sur l'évolution des dépenses de santé.

Cette idée est fausse pour au moins trois raisons.

Les pays qui maîtrisent le mieux leurs dépenses de santé sont les pays qui les « socialisent » le plus. Plus la part des dépenses publiques dans les dépenses de santé est forte et plus la dépense totale est faible. Au Danemark, en Suède, en Grande-Bretagne, là où la part des dépenses publiques dans les dépenses de santé est supérieure à 80 %, la part des dépenses totales de santé dans le PIB est proche de 8 %. Aux Etats-Unis où la part des dépenses publiques dans les dépenses de santé est à peine supérieure à 40 %, la part des dépenses totales de santé dans le PIB est proche de 15 %. Dis autrement, quand la part des dépenses qui reste à la charge des ménages est importante, les dépenses totales de santé peuvent être importantes. En matière de dépenses de santé, la meilleure façon de maîtriser les dépenses c'est d'être solidaires. La réalité, c'est que les procédures de ticket modérateur, de forfait hospitalier, de franchise... ne visent pas à maîtriser les dépenses de santé dans leur ensemble, mais de maîtriser les seules dépenses d'assurance maladie.

Les dépenses de santé sont très fortement concentrées sur un très petit nombre de patients. Une année donnée, la moitié de la population est à l'origine de 5 % des dépenses tandis que les 5 % des personnes qui consomment les plus sont à l'origine de la moitié des dépenses. Si l'on élargit aux 10 % des personnes qu consomment le plus, on arrive à plus des deux-tiers de la consommation de soins. Qu'est-ce que cela veut dire par rapport à la « franchise » ? La « franchise » limite la consommation des petits consommateurs de soins (c'est à quoi elle sert dans le domaine de l'assurance automobile où elle fonctionne actuellement). Elle ne peut en aucun cas agir sur la consommation des personnes gravement malades. Résultat, elle s'attaque donc aux dépenses de santé là où elles sont peu importantes. On vise totalement à coté de la cible. La question des dépenses de santé est une question d'organisation du système de soins, pas une question de « responsabilisation du patient ».

En limitant l'accès aux soins primaires la franchise va renforcer les inégalités (ce qui nous importe au premier chef) et augmenter la dépense (ce qui est paraît-il l'inquiétude de ceux qui parlent de mettre en place une franchise). Si les personnes hésitent, ou renoncent, du fait de la franchise, à avoir recours aux soins primaires, il y a un risque que la pathologie dont elles souffrent s'aggrave. Elles auront recours aux soins plus tard. Il faudra avoir recours à des soins plus onéreux (la pathologie s'étant aggravée) et pour un résultat sanitaire moins bon. On connaît déjà ce phénomène. Les catégories modestes utilisent moins la médecine de ville (les dépenses de médecine ambulatoire des cadres sont supérieures de 16 % à celle des ouvriers). Ce moindre recours à la médecine ambulatoire conduit à un recours plus important à la médecine hospitalière (les dépenses de médecine hospitalière des ouvriers sont supérieures de 13 % à celle des cadres). Le résultat final étant (pathologies plus graves prises en charge plus tard) une dépense totale plus importante. Pour une consommation moyenne de 100, la consommation moyenne des cadres est de 91, celle des ouvriers non qualifiés de 118. En retardant l'accès aux soins on ne fait aucune économie, au contraire on augmente les dépenses, tout en dégradant encore les inégalités sociales face à la santé.

Un « bouclier » pour aller vers une Assurance maladie sous conditions de ressources ?

A peine nommé, le nouveau Secrétaire d'Etat aux solidarités actives s'est ému de la mise ne place de « franchises » qui allait rendre l'accès aux soins plus difficile pour les plus pauvres. Il a remis une note proposant que la franchise soit plafonnée en fonction du revenu des personnes. Dans la foulée, il a proposé que le système de prise en charge à 100 % des maladies de longue durée (ALD) soit supprimé. Si ce type de mesure était mis en place, on irait clairement vers une mise sous conditions de ressources de l'Assurance maladie.

D'un système sous conditions de ressources à un système dual.

Le bouclier sanitaire remet en cause le principe de l'Assurance maladie solidaire où les assurés à état de santé égal sont pris en charge de la même manière, la solidarité s'exprimant en amont au niveau des cotisations.

Avec le système de « bouclier sanitaire », à revenu égal, les plus malades paieront plus de leur poche, puisque chaque année, la totalité du montant du « bouclier » restera à leur charge. Et comme les plus malades sont les plus vieux, on rentre dans un système où à revenu égal, les plus jeunes ne payent plus ou payent moins (car très peu malades) pour les plus vieux.

Malheur aux vieux !3

Avec le système de « bouclier sanitaire » ont met l'Assurance maladie sous condition de ressource. A état de santé égal, plus les assurés auront des revenus élevés, plus ils mettront de temps à atteindre le plafond du «bouclier » et donc à être pris en charge. Ceci pourrait sembler sur le papier plus juste, car permettant une couverture plus favorable aux plus pauvres (en notant toutefois que 2 ou 5 % d'un revenu faible est en réalité une charge plus lourde que 2 ou 5 % d'un revenu élevé).

Mais dans les faits, les plus riches, pour continuer à être pris en charge tout de suite, se tourneront encore plus vers les systèmes d'assurances complémentaires et à terme, ils remettront en question leur participation au système public d'Assurance maladie. Bien sûr, l'importance des changements qu'introduiront ces mesures dépend du montant de la franchise.

La question du niveau des franchises est donc centrale. Si elles sont faibles, les impacts négatifs seront limités, mais elles seront alors incapables de répondre à la question posée, celle du financement. Aux dernières nouvelles, le déficit de l'Assurance maladie est de 6 milliards. Compte tenu que les non-consommateurs et les très faibles consommateurs ne financeront rien (ils n'auront pas de franchise à supporter, ou des très faibles franchises), il faudrait des franchises - qui s'ajouteraient au ticket modérateur, au forfait hospitalier... -autour de 250 € par personnes. Si vous exonérez les plus pauvres, ça fait monter à 300 ou 350 € pour les autres (tout dépend du niveau où vous faites passer la pauvreté...). Les systèmes sous conditions de ressources produisent de la dualité.

Quid des complémentaires ? Dans sa note sur le « bouclier », Martin Hirsch explique sans rire qu'une franchise proportionnelle au revenu, cela veut dire qu'elles devront moduler leur tarif en fonction des revenus - faire payer plus les plus riches. On peut lui signaler que les complémentaires ne sont pas idiotes et qu'elles vont faire payer plus ceux qui auront les plus grosses franchises non pas potentiellement (les plus riches), mais réellement (les plus malades) et que donc la prise en charge des franchises par les complémentaires seront un puissant incitatif à augmenter les tarifs pour ceux qui risquent le plus d'être malades, à savoir les vieux. Ça se fait déjà, ça devrait se faire encore plus.

Ça commence où la pauvreté ?

Le raisonnement sur le « bouclier » parle de plafonnement des franchises en fonction du revenu des personnes. C'est joli en théorie, mais en pratique ?

Pour le moment les caisses françaises n’ont pas les moyens de réaliser ce plafonnement en fonction du revenu. Tant qu'on ne me dira pas comment on réalise cette opération, avec quelle modification de la chaîne informatique des caisses, et à quel coût il manquera un élément au raisonnement.

Si, comme je le pense, on ne peut mettre en place un système qui prenne en compte les revenus de toute la population, on a toujours la solution, sur le modèle CMU, de définir un revenu en dessous duquel il y aura plafonnement, et au-dessus duquel on n'aura pas ce plafonnement. C'est plus facile à gérer par les caisses qu'une proportionnalité en continue sur l'ensemble des revenus. Mais si on met en place ce plafonnement au-dessous d'un seuil qui n'existe plus, au-dessus du seuil on recrée les mêmes problèmes qu'avec la CMU. Injustice pour ceux qui sont juste au-dessus du seuil, création d'une « population » stigmatisable pour ceux qui sont en dessous du seuil Petit détail qui n'en est pas un. Dans cette nouvelle société dans laquelle les heures sup sont exonérées d'impôts et de cotisations sociales, le revenu sur lequel est calculé le « bouclier social », c'est le revenu réellement perçu par le ménage ou le revenu sans heures sup ? Et bonjour la gestion de ce genre d'usine à gaz.... - on calcule le « bouclier » sur le revenu de l'année dernière ? Et si la situation a changé depuis l'année dernière, chômage par exemple...

Faire payer les malades pour financer la maladie

Nos gouvernants savent-il où ils vont ? Devant l'émotion soulevée par le projet de « franchises », Nicolas Sarkozy a annoncé qu'elles serviraient à financer le plan contre la lutte de la maladie d'Alzheimer et à financer le plan cancer. Et là, ça devient formidable. Ce sont les plus malades, et donc en gros les plus vieux, qui sont appelés, en voyant diminuer la prise en charge sociale de leurs soins, à financer d'autres soins. Avec un peu de chance, un malade d'Alzheimer peut avoir une autre maladie. C'est la diminution de la prise en charge de ses problèmes respiratoires ou urinaires qui va financer la prise en charge de son Alzheimer !

Tout le monde connaît l'histoire. Un type recherche sa montre sous un réverbère. Un autre type lui pose la question : « C'est là que vous l'avez perdue ? ». Et le premier répond : « Non, mais ici il y a de la lumière ». Si elle est bien racontée cette histoire peut faire rire. Nous avons un problème de progression des dépenses de soin. Tous les diagnostics sérieux expliquent que l'enjeu est celui d'une autre organisation du système de soins. Peut-être même d'une vraie prise en charge de la santé, et non d'une prise en charge des seuls soins. Ce qui suppose de s'intéresser aux conditions de la santé : travail, logement, alimentation... Mais penser une autre organisation du système de soins, c'est un peu obscur pour ceux qui nous dirigent. Alors que faire payer plus, ils savent le faire (ou croient le savoir). Alors ils vont sous le réverbère (mise en place de franchises), là où ils croient avoir de la lumière, plutôt que d'aller vers ce qu'ils connaissent moins.

1 L'Assurance maladie dans le cadre de la Sécurité sociale n'est donc PAS un système d'assurance, mais un système de solidarité. Mais ce n'est pas ici qu'on pourra modifier un usage des mots fortement ancré dans l'usage social.

2 Ici aussi les mots sont trompeurs. Le « bouclier » que propose Martin Hirsch n'a évidemment rien de« sanitaire ». Au mieux, il limitera des dépenses. C'est donc un « bouclier financier », « économique », « social » au mieux si on veut insister sur le fait qu'il est censé protégé les personnes à bas revenus, mais il n'est en aucun cas « sanitaire ».

3Quand on sait que ce sont plutôt les vieux qui ont voté pour Sarkozy, on se dit qu'il y a une justice !

Jean-Marie Harribey, la Sécurité sociale, une sphère non marchande

« Peut-on imaginer pire pour ceux qui souffrent de névrose obsessionnelle de la rentabilité ?, interroge Jean-Marie Harribey. Oui, il y a pire encore. Les retraites par répartition présentent une grande similitude avec le principe du don : « donner, recevoir, rendre ». Celui qui donne n’attend pas de retour équivalent. Ainsi, les cotisations sociales servent à payer les  retraites dans l’instant et ne sont pas égales à ce que percevront plus tard les cotisants actuels qui dépendront de la production future. Celui qui reçoit accepte le bienfait sans comparer avec ce qu’il a donné ou bien il rendra sans compter, c’est-à-dire sans comparer avec ce qu’il a reçu. En inventant la Sécurité sociale et les retraites par répartition, on a donné une place à une sphère non marchande assumée collectivement et on a réintroduit le paradigme du don exclu par le capitalisme tout en se démarquant radicalement d’une conception charitable de l’aumône faite entre des individus... »

Revenons à l'analyse de Jean-Marie Harribey...

Michel Peyret


Sous les retraites, la dette sociale et le don

Jean-Marie Harribey

13 mai 1968–13 mai 2003. « Sous les pavés, la plage », disait-on il y a juste 35 ans.

Et sous les retraites, qu’y a-t-il ? On reste un peu abasourdi devant l’indigence des arguments ressassés par la propagande libérale. Les augures du vieillissement démographique ignorent-ils que les gains de productivité compenseront la diminution de la proportion d’actifs par rapport aux retraités ? Oublient-ils que depuis 20 ans la part de la masse salariale dans le PIB français a perdu 10 points et qu’on pourrait envisager d’inverser la tendance pour prendre en charge des retraités plus nombreux et leur assurer une progression du niveau de vie identique à celle des salariés ? Les adeptes de l’allongement de la durée de cotisations n’ont-ils pas compris que celui-ci n’augmentera pas le taux d’activité tant que l’emploi ne progressera pas ? Les thuriféraires des fonds de pension ne savent-ils pas que ceux-ci ne produisent rien?

N’en doutons pas : aucune de ces réalités n’échappe à la sagacité de nos dirigeants et de leurs experts ès démolition sociale. Il doit donc exister des raisons plus profondes qui expliquent l’acharnement à remettre en cause le système de retraites par répartition, à organiser une baisse considérable du niveau des pensions collectives de façon à inciter les salariés les mieux rémunérés à effectuer des placements financiers individuels. La protection sociale assurée par la collectivité à l’ensemble de la population est impensable pour les gourous de la « mondialisation heureuse ». On pourrait y voir la main des assureurs pour qui le risque est la matière première source de profits et qui piaffent en faisant le siège de la Sécurité sociale. C’est certain et le FMI en a fait le cynique aveu : « Un système de retraites par répartition peut déprimer l’épargne nationale parce qu’il crée de la sécurité dans le corps social. » Mais cela ne suffit pas pour comprendre la violence du patronat et du gouvernement contre les retraites.

Il y a plus grave qui leur rend la chose insupportable. Le système de retraites par répartition instaure une dette sociale et pérennise sa transmission intergénérationnelle. Une dette qui s’éteint et renaît à chaque instant. La génération qui travaille éteint sa dette vis-à-vis de la génération précédente qui lui a donné la vie et l’a élevée et elle enclenche une dette que contracte à son tour la génération suivante à son égard.

Quelle abomination ! Une dette collective sans fin au royaume des rapports marchands individuels ! Le capitalisme ne (re)connaît que des dettes privées et des échanges commensurables qui, une fois conclus, laissent les partenaires quittes les uns envers les autres. J’ai acheté une marchandise, j’ai payé le vendeur et jamais plus nous n’aurons à faire ensemble car la dette s’est éteinte définitivement. L’exact opposé de la dette sociale qui se transmet indéfiniment.

Peut-on imaginer pire pour ceux qui souffrent de névrose obsessionnelle de la rentabilité ? Oui, il y a pire encore. Les retraites par répartition présentent une grande similitude avec le principe du don : « donner, recevoir, rendre ». Celui qui donne n’attend pas de retour équivalent. Ainsi, les cotisations sociales servent à payer les  retraites dans l’instant et ne sont pas égales à ce que percevront plus tard les cotisants actuels qui dépendront de la production future. Celui qui reçoit accepte le bienfait sans comparer avec ce qu’il a donné ou bien il rendra sans compter, c’est-à-dire sans comparer avec ce qu’il a reçu. En inventant la Sécurité sociale et les retraites par répartition, on a donné une place à une sphère non marchande assumée collectivement et on a réintroduit le paradigme du don exclu par le capitalisme tout en se démarquant radicalement d’une conception charitable de l’aumône faite entre des individus.

Pourquoi les retraites ne se laissent-elles pas voir ainsi ? Parce qu’elles sont victimes d’un paradoxe. La dette transmise de génération en génération par une chaîne ininterrompue de dons prend la forme monétaire puisque les cotisations sociales sont prélevées sur la valeur monétaire ajoutée par le travail et que les pensions sont ensuite, très logiquement, des revenus monétaires. L’outil privilégié de la relation marchande, la monnaie, sert aussi à assurer des rapports non marchands. Il y a de quoi s’y perdre et sans doute faudrait-il réviser les conceptions habituelles de la monnaie en même temps que l’on transformerait les rapports sociaux. Le don – inadmissible au sein du capitalisme – qui transparaît dans les retraites doit être considéré comme essentiel à la vie. Il n’est pas sûr en revanche que le capitalisme soit aussi vital.

Economiste, Université Bordeaux IV, ATTAC, Fondation Copernic,

http://harribey.montesquieu.u-bordeaux.fr.