Avec Marx

27 août 2016

Jeffrey Tucker, de l'esclavage à l'être humain, Frederick Douglass

« Ce qui m’impressionne le plus dans le livre de F. Douglass My Bondage and My Freedom, nous dit Jeffrey Tucker, c’est l’histoire poignante du motif de son évasion. Son esclavage était légitime de part la loi, et il en ressentit le plus les effets lorsqu’il goûtât à la liberté. Son maître lui fit suffisamment confiance pour monnayer ses talents hors de son contrôle direct. Il était devenu très bon au calfeutrage. À l’âge de 20 ans, il demanda à son maître l’autorisation de travailler et de conserver une partie de ses revenus. Le maître accepta. Douglass raconte comment il commença à gagner de l’argent. Cela lui donna une notion de sa valeur en tant qu’être humain, au même titre que les autres. Et avec l’argent vint une certaine émancipation de sa volonté. Quand son maître prenait une portion considérable de ses revenus, il savait que c’était mal. C’était de l’argent qu’il avait mérité. Le sien. Aucun homme n’avait le droit de lui prendre... »

Reprenons le compte-rendu de Jeffrey Tucker...

Michel Peyret


Frederick Douglass, esclave affranchi et rebelle fiscal

Publié Par Jeffrey Tucker, le 18 août 2016 dans Histoire du libéralisme

Frederick Douglass (1818-1895) est un héros américain, un homme né esclave qui conquit sa liberté et vécu pour raconter son histoire en écrits et conférences.

 Par Jeffrey Tucker.

Ce qui m’impressionne le plus dans le livre de F. Douglass My Bondage and My Freedom, c’est l’histoire poignante du motif de ce son évasion. Son esclavage était légitime de part la loi, et il en ressentit le plus les effets lorsqu’il goûtât à la liberté.

Son maître lui fit suffisamment confiance pour monnayer ses talents hors de son contrôle direct. Il était devenu très bon au calfeutrage. À l’âge de 20 ans, il demanda à son maître l’autorisation de travailler et de conserver une partie de ses revenus. Le maître accepta.

Douglass raconte comment il commença à gagner de l’argent. Cela lui donna une notion de sa valeur en tant qu’être humain, au même titre que les autres. Et avec l’argent vint une certaine émancipation de sa volonté. Quand son maître prenait une portion considérable de ses revenus, il savait que c’était mal. C’était de l’argent qu’il avait mérité. Le sien. Aucun homme n’avait le droit de lui prendre.

Ce que signifiait l’esclavage

Soyons clairs, Douglass écrivait avant l’impôt sur le revenu. La liberté était l’idée selon laquelle personne ne pouvait prendre ce qui vous appartenait. Ce que vous fabriquiez vous appartenait. Voici un exemple de ce que l’esclavage signifiait, et Douglass le savait.

Comme Douglass l’expliqua :

« La pratique, semaine après semaine, qui consistait à me voler ouvertement mes revenus, maintenait devant moi l’image de l’esclavage. Je pouvait être volé de façon indirecte, mais cette méthode était trop ouverte et éhontée pour être endurée. Je ne voyais aucune raison pour laquelle je devais verser chaque semaine le tribu de ma besogne dans les mains d’un autre homme.

La pensée d’un tel acte me vexait, et la manière dont Maître Hugh recevait mes revenus me vexait encore plus. Comptant calmement l’argent, dollar après dollar, il me regardait dans les yeux, comme si il cherchait dans mon cœur autant que dans mes poches en me demandant avec reproche « Est-ce tout ? » en supposant que j’avait caché une partie de mes revenus ; ou peut-être pour me faire sentir comme un servant pas si rentable.

En me drainant des derniers centimes de mes revenus, il daignait de temps en temps, quand les bénéfices étaient importants, m’attribuer quelques sous avec l’idée, peut-être, de raviver ma gratitude ; mais cette pratique avait l’effet inverse car c’était l’aveu que je méritais tout. Le fait qu’il me donnait une partie des revenus signifiait qu’il supposait qu’ils me revenaient en totalité. Je me suis toujours senti mal à l’aise après ce type de versement, car j’avais peur que me donner quelques centimes pourrait lui soulager la conscience et qu’il se sente, après tout, un voleur honorable ! »

Voilà ce qui incita Douglass à fomenter son évasion. Et l’appel était plus fort à chaque fois qu’il devait abandonner une partie de ses revenus. Une fois, il ne travailla pas un week-end, et il fut puni par son maître. Il se vengea en refusant de travailler, ce qui offusqua encore davantage le maître. Puis il devint malin et il commença à donner plus que ce qu’il devait, incitant la confiance du maître.

« Maître Hugh semblait très satisfait de l’arrangement, pour un temps, et il en était ainsi car l’arrangement était en sa faveur. Ceci lui retira toute anxiété à mon égard. Son argent était sûr. Il avait armé mon amour de la liberté plus durement que jamais, pendant qu’il bénéficiait des avantages de l’esclavage sans ses inconvénients ; je souffrais des maux de l’esclavage ainsi que des ennuis de l’homme libre responsable.

Qu’importe, ai-je pensé, il s’agissait d’un privilège, un pas de plus dans ma carrière vers la liberté. C’était particulier de chanceler devant les inconvénients de la liberté, et j’étais déterminé à consolider ces nouvelles avancées, par tous les moyens. J’étais prêt à travailler jour et nuit, étant en bonne forme, ce qui me permit non seulement de subvenir à mes besoins mais aussi de mettre de coté une petite somme chaque semaine… »

C’est cette petite somme qui lui permit de s’acheter un billet de train (sur ce qu’on appelait le chemin de fer caché) et de trouver la liberté.

L’esclavage est un terrible mal, d’un niveau incomparablement plus nocif que de mauvais impôts. Néanmoins, le commerce, dans la vie de Douglass, fut une inspiration et un moyen d’obtenir sa liberté ; et la liberté de quel joug ? D’un équivalent personnel du fisc qui osa prendre de ses mains ce que ses propres mains avaient produit.

Traduction de QiLog disponible ici

Shlomo Sand, une nouvelle menace, "l'autre" musulman

« La haine de "l’autre" juif, considère Shlomo Sand, viscéralement ancrée dans la conception française, collective et anti-pluraliste, de la nationalité n’a pris fin qu’après la terrible tragédie. L’antisémitisme, devenu illégitime depuis les années 1950, n’a pas disparu complètement du discours courant mais il a connu une délégitimation au sein des centres du pouvoir politique et médiatique. Les crises économiques et sociales, à la fin du XXe siècle, tout comme le déclin de la position de la France dans le monde, ont cependant contribué à créer un malaise croissant vis-à-vis d’une nouvelle menace : la présence gênante et perturbante de "l’autre" musulman. Le fait que les immigrés aient conservé une culture différente a exaspéré les nouveaux jacobins, dont nombre d’entre eux étaient, hier encore, des maoïstes frénétiques. Une alliance s’est nouée entre ces derniers et le conservatisme traditionnel... »

Reprenons la réflexion de Shlomo Sand...

Michel Peyret


Arrêtés anti-burkini, femmes voilées verbalisées : la laïcité, ultime refuge du raciste

Publié le 24-08-2016 à 10h22 - Modifié le 26-08-2016 à 10h54

Avatar de Shlomo Sand

Par Shlomo Sand
Historien

LE PLUS. Arrêtés anti-burkini, femmes voilées verbalisées... L'été, en France, a été rythmé par d'incessantes polémiques. La France a-t-elle un problème avec l'islam et les musulmans ? "La laïcité, comme autrefois le patriotisme, s’avère, de nos jours, l’ultime refuge de l’infâme", écrit Shlomo Sand, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Tel-Aviv.

Édité par Sébastien Billard 

Une femme voilée à Sarcelles en 2016 (J. SAGET/AFP).


Pendant des années, le phénomène de la judéophobie en France m’a intrigué. Si j’ai très tôt compris que la France n’a jamais été fasciste ni nazie, il m’était néanmoins difficile d’admettre le fait qu’une culture aussi centrale dans l’ère des Lumières, et qui a donné naissance à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ait pu, en même temps nourrir une si profonde hostilité à l’égard du juif :

"Si on voulait mesurer la force de l’antisémitisme dans un pays à la quantité d’encre répandue à propos des Juifs, c’est sans doute à la France que reviendrait la place, à la fin du XIXe siècle", écrivait, dans les années 1950, l’historien Léon Poliakov.

En France, une judéophobie durable

Pourquoi, en France précisément, la judéophobie a-t-elle revêtu un aspect si profondément durable ? D’aucuns ont tenté de fournir une réponse en faisant porter la culpabilité sur l’intégrisme catholique : les catholiques ont longtemps entretenu une inimitié à l’encontre des descendants des meurtriers du fils de Dieu, immigrés d’Orient, et qui persistaient obstinément à souiller l’intégrité chrétienne de l’Europe.

Dans ce cas, pourquoi la judéophobie est-elle demeurée marginale en Italie, pays de la papauté et patrie du catholicisme ? Et comment se fait-il qu’en Espagne, pays de l’inquisition catholique, la haine des juifs ait connu une dépolitisation aux XIXe et XXe siècles ?

Fourier, l’utopiste, ne s’exprime pas comme croyant catholique quand il écrit : "La nation juive n’est pas civilisée, elle est patriarcale…et croyant toute fourberie louable, quand il s’agit de tromper ceux qui ne pratiquent pas sa religion."

Lorsque l’historien Jules Michelet rédige son fameux ouvrage "Le Peuple", il prend soin de souligner : "Les Juifs, quoi qu’on en dise, ont une patrie, la bourse de Londres ; ils agissent partout, mais leur racine est au pays de l’or". Il s’exprime alors en tant que patriote laïque par excellence. Quand, en 1847, l’anarchiste Proudhon écrit dans son journal : "Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer", il ne cesse pas, pour autant, de vomir les curés.

Et c’est en tant que démocrate convaincu que Maurice Barrès déclare, en 1902 :

"Assimilés aux Français d’origine par la Révolution française, les juifs ont conservé leurs caractères distinctifs et, de persécutés qu’ils étaient autrefois, ils sont devenus dominateurs."

La crainte de l’autre a marqué l’édification de la nation française

Lorsque Céline proclamait dans les années 1930 "Je préférerais douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent", il n’était nullement chrétien, mais bien un français laïque. Quand, se référant à l’occupant allemand, Drieu La Rochelle écrit en 1941 "Quatre millions d’étrangers en France, dont un million de juifs, m’ont donné, bien avant vous, les affres de l’occupation", il pose encore au républicain rigide.

Certes, à partir d’une certaine phase, l’incitation antijuive a été assumée et amplifiée par l’Action française, mais il serait erroné de penser que le rapport aux juifs a constitué la ligne de fracture entre monarchistes et républicains, entre conservateurs catholiques et partisans laïques des Lumières, entre droite et gauche. C’est pourquoi, notamment, se retrouveront sur les bancs du régime antisémite de Vichy, aux côtés de gens de l’Action française, aussi bien des radicaux qu’un nombre non négligeable de socialistes.

Si le christianisme est, certes, apparu comme l’aïeul historique de la judéophobie moderne, le nationalisme jacobin peut être vu comme son parent légal. Il s’agit, certes, d’un nationalisme inclusif, contrairement à ceux de l’Allemagne et de l’Europe de l’Est, mais qui était d’emblée porteur d’un tempérament problématique : ainsi l’intolérance, la crainte de l’autre "différent" et des particularismes, ont-ils marqué l’édification de la nation française.

Au tout début, les protestants et les anglais ont été perçus comme les ennemis de la grande nation ; et, par la suite, il a fallu mettre au pas les irrédentistes bretons, occitans et provençaux. La République, une et indivisible, dont la capitale constitue le centre, a soumis les provinces, les dialectes, et toutes les identités collectives pré-nationales.

Une alliance entre jacobins et le conservatisme traditionnel

La nation est aussi venue à bout de l’enfermement juif multiséculaire. Les juifs sont devenus des citoyens loyaux et disciplinés, tout en souhaitant, pour certains d’entre eux, demeurer un peu "israélites" ; une telle particularité ancestrale n’allait pas disparaître en une ou deux générations, même si les spécificités, y compris parmi les juifs laïcisés, n’ont jamais été univoques.

De plus, les vagues croissantes d’immigration du peuple yiddish, en provenance d’Europe orientale, ont nourri un nouveau particularisme, de caractère différent. Cette immigration durable a eu pour effet de différer l’intégration "normale", et "l’autre" différent a continué de se rendre visible par mille signes quotidiens, face au rouleau compresseur culturel républicain.

La haine de "l’autre" juif, viscéralement ancrée dans la conception française, collective et anti-pluraliste, de la nationalité n’a pris fin qu’après la terrible tragédie. L’antisémitisme, devenu illégitime depuis les années 1950, n’a pas disparu complètement du discours courant mais il a connu une délégitimation au sein des centres du pouvoir politique et médiatique.

Les crises économiques et sociales, à la fin du XXe siècle, tout comme le déclin de la position de la France dans le monde, ont cependant contribué à créer un malaise croissant vis-à-vis d’une nouvelle menace : la présence gênante et perturbante de "l’autre" musulman. Le fait que les immigrés aient conservé une culture différente a exaspéré les nouveaux jacobins, dont nombre d’entre eux étaient, hier encore, des maoïstes frénétiques. Une alliance s’est nouée entre ces derniers et le conservatisme traditionnel.

Maintenant, c’est le Coran qui est coupable

On préfère que des jeunes filles musulmanes, coiffées d’un foulard, ne viennent pas étudier Voltaire et Rousseau à l’école républicaine ; et tant pis si elles se retrouvent dans des écoles privées financées par l’Arabie Saoudite amie !

Pourquoi, diable, des femmes musulmanes préfèrent-elles porter un voile comme nos grands-mères, plutôt que de chausser de hauts-talons comme les femmes libérées ? Mieux vaut que des femmes françaises musulmanes ne profitent pas de la plage estivale, aux côtés de républicaines aux seins nus ! Mieux vaut qu’elles restent cloîtrées dans leur petit appartement !

En s’employant, autant que possible, à aliéner la communauté musulmane, on n’a de cesse de faire apparaître ses marginaux comme des fous  meurtriers. Le fait qu’il y ait un large fossé entre ces croyants "zombies" et l’islam, tout comme celui qui existait hier entre les phalangistes libanais et le christianisme, ou encore, aujourd’hui, dans les territoires palestiniens occupés, entre les colons meurtriers et la religion juive, n’y change rien. Jadis, le Talmud était un livre impur, maintenant, c’est le Coran qui est coupable.

En fin de compte, nombre de républicains laïques français d’aujourd’hui se révèlent porteurs d’une mentalité religieuse. La laïcité, comme autrefois le patriotisme, s’avère, de nos jours, l’ultime refuge de l’infâme.

(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis)

Sur le web : France - arrêtés anti-burkini : une dérive politique ?

Robert Bibeau, la crise du capitalisme et le djihadisme

« Curieusement, nous dit Robert Bibeau, dès que l’on gratte le vernis des Hollande, Cameron, Merkel, Obama et Harper,  on découvre que ce sont leurs gouvernements, ou les précédents, qui depuis longtemps ont enrégimenté ces djihadistes fous qui, aujourd’hui, sont offerts à la vindicte populaire. Il est entendu que s’il est possible de mettre sur pied de tels escadrons de mercenaires suicidaires, à partir de la Bosnie, de la Tchétchénie ou des multiples pays arabes et des pays musulmans de l’orient, et même – par contagion – s’il est possible de recruter parmi les excentriques de quelques pays impérialistes, c’est qu’il doit y avoir une raison impérative et prédominante. L’intégrisme islamiste n’est qu’un alibi dans tout ceci, pour «justifier» les amalgames racistes, composites, multiethniques et pluri-politiques, tous issus d’une même crise économique obligeant les pauvres à migrer vers les pays de «prospérité» utopiques!... »

Reprenons le texte de Robert Bibeau...

Michel Peyret


 

INTÉGRISME ISLAMISTE VIS-À-VIS CHAUVINISME NATIONALISTE

19 juin 201318 septembre 2013 robertbibeau

 

ROBERT BIBEAU:

Deux boîtes de Pandore qui n’en font qu’une

Il est étrange d’observer à quel point un courant de pensée, une mouvance politique ou une idéologie archaïque s’agite frénétiquement au moment où sa base sociale s’étiole et disparaît, à mesure que s’installent de nouvelles conditions économiques, sociales, politiques et finalement idéologiques. J’en veux pour preuve les deux boîtes de Pandore manichéennes enfantées par deux évolutions sociales contemporaines.

De la première boîte du sorcier impérialiste a surgi la réaction intégriste-islamiste dans les pays musulmans. D’aucuns la pensent surgie de la mouvance religieuse-radicale. Or, il n’en est rien, ce n’est là que la forme et non le fond de l’opposition que ce courant représente et enrégimente. La réaction intégriste islamiste est la forme qu’a prise la résistance nationaliste chauvine dans ces pays économiquement et industriellement arriérés et en crise économique profonde.

La seconde boîte de Pandore ouverte par la crise économique systémique de l’impérialisme est la résurgence du nationalisme chauvin patriotique dans les pays occidentaux avancés du point de vue des forces productives et des moyens de production.

On observe deux idéologies qui superficiellement semblent contradictoires (l’intégrisme religieux versus l’intégrisme laïc-athée), mais qui en réalité mènent un même combat d’arrière-garde dans les conditions de la crise économique structurelle de l’impérialisme. Ces deux tendances idéologiques voudraient laisser croire que le monde peut tourner à l’envers et revenir en arrière, les uns pour les ramener dans un monde paysan, agraire et localement autosuffisant, les autres pour retourner dans un monde capitaliste originel, empreint d’une mythique «libre concurrence nationale patriotique». Les riches milliardaires, qui savent qu’il ne s’agit là que de chimères (sauf dans un autobus – personne n’avance en arrière), sont heureux que les deux courants de pensée et d’opposition préparent les conditions de la prochaine guerre mondiale dont les peuples, encore une fois, feront leur «karma».

Un auteur fasciste nommé Samuel Huntington a systématisé cette pseudo dichotomie dans son œuvre intitulée «Le choc des civilisations». Bienvenue dans le monde de l’illusion réactionnaire: fr.wikipedia.org/wiki/Samuel_Huntington

L’intégrisme-islamiste-nationaliste

Mon premier modèle réfère au tsunami de propagande des médias du mainstream,  au service des grands capitalistes monopolistes, dont ils sont d’ailleurs généralement les propriétaires exclusifs. Pas un jour ne passe sans qu’un politicien véreux n’étale publiquement ses spéculations à propos des intégristes-islamistes agresseurs sans motif de populations que les riches et leurs affidés s’emploieraient à protéger (sic).

Curieusement, dès que l’on gratte le vernis des Hollande, Cameron, Merkel, Obama et Harper,  on découvre que ce sont leurs gouvernements, ou les précédents, qui depuis longtemps ont enrégimenté ces djihadistes fous qui, aujourd’hui, sont offerts à la vindicte populaire. Il est entendu que s’il est possible de mettre sur pied de tels escadrons de mercenaires suicidaires, à partir de la Bosnie, de la Tchétchénie ou des multiples pays arabes et des pays musulmans de l’orient, et même – par contagion – s’il est possible de recruter parmi les excentriques de quelques pays impérialistes, c’est qu’il doit y avoir une raison impérative et prédominante. L’intégrisme islamiste n’est qu’un alibi dans tout ceci, pour «justifier» les amalgames racistes, composites, multiethniques et pluri-politiques, tous issus d’une même crise économique obligeant les pauvres à migrer vers les pays de «prospérité» utopiques!

L’intégrisme-islamiste est la réponse des rapports sociaux de production aux transformations des forces productives dans chacun de ces pays en cours de développement capitaliste. L’intégrisme-islamiste est une réaction de survie et d’ajustement d’un système social en cours de transformation radicale.

Nous l’avons déjà écrit à propos de la guerre de reconquête du Mali. La guerre fut déclenchée afin de ramener ce pays dans le giron des néo-colonies de la Françafrique, de laquelle il s’était échappé par un concours fortuit de circonstances impliquant trois groupes de malappris :

1) Le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA)  qui trouva approprié de profiter de la déliquescence de l’État fédéral malien pour s’emparer du contrôle du nord du pays sous-développé, affamé et oublié par Bamako l’éloignée;

2) les milices armées chassées de Libye, où elles avaient servi l’économie terroriste de l’empire Françafrique;

3) l’armée malienne, trop occupée à administrer ses trafics illicites (armes, drogues, médicaments contrefaits et esclaves) pour avoir le temps et l’envie de gouverner le Nord Mali. Al Qaida au Maghreb islamique est la dernière partition composée par les services secrets occidentaux et  reprise en fanfare par des médias à la solde pour rameuter l’opinion publique occidentale en faveur d’une expédition néocoloniale (1).

La procédure de création de ces groupuscules «intégristes-islamistes-djihadistes» est bien rodée et éprouvée : un barbu méchant, en turban de circonstance, et qui annonce en conférence de presse bien diffusée la création d’une filiale d’Al Qaida, la nébuleuse tant galvaudée. Quelques meurtres d’innocents avec du sang plein les mains et quelques exécutions de brigands de l’autre camp. Si le public occidental en redemande, quelques mains de malfrats coupées ras – qu’on repassera en boucle pendant des mois – et quelques femmes chassées d’une université qui trop souvent n’a jamais existé (exemple : l’«université» de Kaboul, un genre de collège privé pour adolescents attardés de diplomates exilés), de quoi soulever la commisération des féministes qui redemanderont du sang, des dents et des turbans de talibans… Pas de talibans au Maghreb islamique? Qu’à cela ne tienne, les Salafistes feront l’affaire, au Mali aussi bien qu’en Syrie. Tout ce dont ont besoin BHL et Hollande, c’est de l’exotisme, du chauvinisme et du racisme.

Les médias à la solde prennent le relais et ébruitent tous les tourments que ces gens font subir aux mécontents. Ils fabriquent une «vedette» qui devient un «impératif islamiste» incontournable, vers lequel tous les désœuvrés affamés de la contrée paupérisée, et ils sont des milliers, convergent pour se trouver un petit boulot bien payé, exactions incluses (viols, vols, trafics en tout genre); sans oublier quelques fils de «bobos» occidentaux fanatisés qui croient fermement à ce scénario de père fouettard et qui s’enrôlent frivolement – ils y laisseront leur peau ces manants assurément; mais tout cela ajoute à la crédibilité de l’équipée. La solde défrayé par le Qatar ou l’Arabie est bonne et assurée.

La suite est déjà connue puisque remâchée depuis des années. Le groupuscule est financé, armée, entrainé, sponsorisé et parfois dirigé en sous-main par les services secrets français, britanniques ou étatsuniens. Mais pas toujours cependant, l’« émir » sait ce qu’il peut et ce qu’il ne doit pas faire. En Syrie, par exemple, ils ont compris et bien terrorisé la population, mais que voulez-vous l’aviation de l’OTAN n’a pas su refaire le coup de la Libye… vous connaissez : «Kadhafi qui tue son peuple et Sarkozy qui le punit et le tue extrajudiciairement pour le libérer». En conséquence, en Syrie, les djihadistes seront tous sacrifiés par leurs amis du Qatar et d’Arabie, ce sont les risques du métier de flibustiers ; à moins que les pourparlers qui vont s’engager en juillet à Genève et que Fabius prépare, excité et agité, ne visent justement à négocier leur sortie de ce guêpier enclavé (2).

Au Mali, les nervis islamistes ont «merdé» et ils ont oublié qui dirige la partie. L’armée coloniale française s’est chargée de le leur rappeler – vite fait – et les a dispersés dans la région, au Niger, en Mauritanie, au Tchad, au Nigéria et jusqu’en Libye, où ils sont repartis comme nous l’avions prédit [www.agoravox.fr/tribune-libre/article/oui-la-guerre-c-est-la-france-129030].

Les intégristes islamistes pourront revenir au Mali quand ils auront compris qu’ils doivent partager les profits des trafics avec l’armée du pays et ne jamais se lier d’amitié avec les mouvements d’opposants locaux, à moins d’y avoir été invités.

Seule la conjoncture économique de crise approfondie qui sévit depuis une décennie explique que, dans tous ces pays musulmans, le recrutement de tueurs à gages et de mercenaires soit si populaire. La crise économique pousse des millions de jeunes, parfois diplômés, cantonnés en périphérie du marché du travail et sans aucun espoir de le réintégrer,  à s’enrôler. Plusieurs prennent le chemin de l’exil vers le Nord, où ils espèrent améliorer leur sort; d’autres prennent le chemin du maquis djihadiste, ils seront sacrifiés à Alep ou à Homs, comme ils l’ont été à Gao. Dans quelques mois, ce sera un autre pays, un autre terrain de guerre, peut-être jusqu’à Téhéran. Je me permets un conseil aux fils de «bobos» occidentaux. Ne songez même pas à l’Iran, ce que vous verrez là-bas vous ne l’avez encore jamais vu. Il faudra être déterminé à mourir pour s’aventurer sur la terre des Gardiens de la Révolution. L’armée de Sadam Hussein l’a appris à ses dépens et la cavalerie américaine, qui débarque en sifflant, vaudrait mieux l’oublier. Les assassins américains n’occuperont jamais la terre mère du peuple iranien.

C’est l’effondrement des économies néocoloniales qui explique – dans tous ces pays meurtris ou les ressources naturelles sont spoliées, la plus-value confisquée, les profits rapatriés en métropoles impérialistes – que les rapports de production se réajustent et prennent notamment la forme momentanée de flambées d’intégrismes-islamistes-djihadistes nationalistes. Cherchez le marchand d’armes et vous trouverez la chair à canon.

Le national chauvinisme patriotique en occident

Le national chauvinisme patriotique est aux sociétés occidentales «riches» ce qu’est l’islamisme-intégriste-djihadiste-nationaliste aux sociétés musulmanes «pauvres». Le national chauvinisme patriotique est la réponse des rapports sociaux de production aux transformations des forces productives dans chacun des pays sous crise économique sévère. Le national-chauvinisme est une réaction de survie et d’ajustement d’un système social en cours de désagrégation et de paupérisation.

Selon les nationalistes chauvins français, piémontais, serbes, croates, bosniaques, hollandais, catalans, basques, bretons, lithuaniens, polonais, magyars, flamands, wallons, écossais et québécois, l’histoire de l’humanité serait l’histoire de la citoyenneté conquise ou acquise par chaque communauté humaine et par chaque citoyen en particulier. Et au Québec singulièrement, ce serait l’histoire des souverainistes québécois opposés aux fédéralistes canadiens. Un individu peut migrer d’un compartiment à l’autre; un souverainiste se transformer en fédéraliste et inversement, mais un individu ne peut pas échapper à cette division manichéenne. S’il n’est pas séparatiste, c’est qu’il est un fédéraliste qui s’ignore. Il en va de même pour tout autre national chauvinisme dans chacune de ces contrées soi-disant «opprimées».

Après avoir perdu deux référendums consécutifs, portant pourtant simplement sur un engagement à amorcer des pourparlers civilisés en vue de rapatrier certaines responsabilités fédérales au niveau provincial québécois, l’option nationaliste est aujourd’hui en chute libre. Les conditions «gagnantes» se font de plus en plus absentes, si bien que la propagande souverainiste commence à exaspérer la «société civile québécoise», pour utiliser leur dénomination préférée. Chacun soumet ses spéculations à propos de ces échecs répétés, où un peuple soi-disant opprimé et colonisé «refuse de reprendre pacifiquement-électoralement sa liberté», alors que le gouvernement fédéral s’était engagé à respecter la décision de la population et à amorcer les négociations de repartage des pouvoirs. Imaginez, les citoyens soi-disant opprimés, bafoués, outrés, vexés du Québec-colonisé qui ont refusé, par deux fois au moins, de donner un simple mandat de débat aux politiciens péquistes,  même s’ils étaient assurés que les résultats des pourparlers leur seraient présentés lors d’un référendum ultérieur pour être entérinés ou rejetés. Autrement dit,  il n’y avait aucun risque de se retrouver avec une «patrie chauvine» que le peuple n’aurait pas souhaitée. Que nenni, non c’est non, et par deux fois. Rien à faire, les chauvins n’ont rien appris de ces multiples rebuffades populaires.

Que la bourgeoisie québécoise, ses capitalistes monopolistes francophones ne soient plus opprimés par les colonialistes canadiens, mais qu’ils participent eux-mêmes à la colonisation des peuples autochtones et des peuples canadiens et québécois (des anglophones du Québec notamment) n’est jamais venu à l’idée de tous ces nationalistes chauvins patriotiques ni à leurs alliés gauchistes, trotskystes et maoïstes.

En termes clairs, il n’y a plus de question nationale québécoise, ni flamande, ni bretonne, ni basque, ni catalane, ni écossaise, il ne demeure qu’une question d’oppression et d’exploitation de la classe ouvrière wallonne, flamande, basque, catalane, écossaise, québécoise et canadienne, dans toutes ses composantes ethniques et communautaires vis-à-vis les différentes classes capitalistes monopolistes, dont la canadienne dans toutes ses composantes ethniques et communautaires qui pour ces milliardaires ne comptent pour rien – seul le fric compte et se compte et le fric comme chacun sait n’a pas de nationalité et il est désodorisé.

Comment expliquer cette cécité des nationalistes chauvins patriotiques? C’est que leur clientèle politique de prédilection, la petite bourgeoisie bureaucratique et du secteur des services est en cours de paupérisation accélérée – adieu la grosse cylindrée, le loft dans la cité,  le chalet en forêt et bonjour la décroissance involontaire, la simplicité «volontaire» et les fins de mois de misère. Elle n’espère qu’une chose cette petite bourgeoisie, ne pas être sacrifiée dans la galère de la récession qui s’en vient, là droit devant, tout au bout de l’artère ex-prospère.

Les étudiants, leur deuxième clientèle préférée, n’en finissent plus de se battre pour conserver leur dignité et leur droit d’accès à l’université, attaqués par les nouveaux gouvernements comme il en fut des précédents. Les frais afférents s’envolent et les droits de scolarité augmentent. Les étudiants ont d’autres chats à fouetter que la souveraineté de poulailler et l’oriflamme fleurdelisée dont se sont entichés les chevaliers de l’indépendance du mont-de-piété.

Les ouvriers luttent pour conserver leurs emplois et boucler leur fin de mois, tout en se demandant comment mettre fin aux collusions généralisées entre politiciens de toutes couleurs, les constructeurs, les ingénieurs, les mafieux de la construction et des services publics privatisés.

Les chômeurs combattent pour maintenir leur droit aux prestations d’assurance, alors que les assistés sociaux luttent contre les coupures de prestations du Parti Québécois souverainiste, qui lui s’affiche comme un bon gouvernement des riches, préparant en cela sa réélection problématique. Rien de nouveau au pays des souverainistes comme vous pouvez le constater.

Enfin, la portion de la grande bourgeoisie impérialiste québécoise qui soutenait la perspective de négocier une nouvelle entente souverainiste-fédéraliste n’a que faire de ces rêvasseries du «pays d’oripeaux» à bâtir sur les ruines de la crise imminente et immanente. Elle sait pertinemment, cette grande bourgeoisie, que les deux paliers de gouvernement des riches feront ce qu’il faut pour les tirer d’affaire (comme le démontre d’ailleurs la loi péquiste de réforme de l’exploitation minière et le droit accordé aux pétrolières de forer pour siphonner le pétrole d’Anticosti, et ce n’est pas fini…).

Plus le soutien populaire à l’option nationaliste-chauvine-patriotique s’enfonce dans la fosse abyssale circonscrite par les sondages, et plus le nombre de groupuscules et de cellules radicales en soutien à l’exorcisme nationaliste chauvin patriotique foisonnent, se chicanent et s’agitent, comme si ces militants n’avaient pas observé qu’il est fini le temps de la «patrie de la colonisation des terres amérindiennes», du pays à défricher du chanoine Groulx et d’Adrien Arcand les fascistes, de Bourgeault et d’Amir Khadir qui lui subodore le précipice en avant et suggère que l’indépendance est par devant !

Pendant ce temps – au milieu de ce salmigondis – les anarcho-syndicalistes, les révisionnistes aux longues litanies, les sociaux-démocrates prestidigitateurs, les réformistes socialistes, les trotskystes et les maoïstes pseudo «révolutionnaires» n’osent se lever contre le chauvinisme-nationaliste-patriotique et se tiennent coi de peur de subir les foudres des féministes souverainistes hystériques; de subir le déni de la Convergence des divergences et autres pugilats nationaux-socialistes qui voient le sol s’ouvrir sous leurs pas et ne trouvent rien de mieux à rétorquer que ce ridicule slogan : «Tolérons l’oppression nationale afin de conserver l’unité de la classe ouvrière canadienne». Que voilà un panier de crabes dans une boîte de Pandore nationaliste chauvine patriotique manichéenne (4)!

Les ouvriers quant à eux ont déjà répliqué – «Votre souveraineté de polichinelle pour les riches, on la rejette et on vous rossera encore au prochain référendum perdant». Le temps est venu pour l’indépendance de la classe ouvrière qui doit demeurer aussi loin que possible de ces petits bourgeois pâmés-non sevrés. C’est dans cette direction que pointent les rapports de production impérialistes en décrépitude avancée. Le national chauvinisme patriotique est aux sociétés occidentales «riches» ce qu’est l’islamisme-intégriste-djihadiste aux sociétés musulmanes «pauvres». Les deux, également prostrés, sont à contrer (5).

Robert Bibeau

_____________________________________

(1) http://www.lnr-dz.com/index.php?page=details&id=21955

(2) http://les7duquebec.org/7-au-front/comment-commemorer-dix-ans-de-massacre-en-irak/

(3) En effet, les différents référendums, même celui sur l’accord de Charlottetown, ne portaient que sur l’amorce de pourparlers qui devaient être suivi d’un référendum de rejet ou d’acceptation.

(4) http://les7duquebec.org/7-au-front/les-separatistes-separes/

(5) La question nationale canadienne et québécoise http://www.robertbibeau.ca/imperialisme.pdf

26 août 2016

Philippe Marlière, burkini, pourquoi cette obsession dans une certaine gauche ?

« Partant, interroge Philippe Marlière, pourquoi cette obsession, dans une certaine gauche, à vouloir réguler les choix “aberrants” de femmes musulmanes ? J’y vois une raison historique et une autre conjoncturelle : d’une part, la gauche française porte en héritage un profond anticléricalisme, voire un sentiment antireligieux, hérité de la période de la querelle entre la jeune république laïque et une Église catholique socialement influente. Une vulgate marxiste permet de justifier ce combat contre “l’opium du peuple” : le croyant est celui qui a une fausse conscience et qui pense mal. Il faut donc lui faire voir la lumière, y compris aux femmes voilées qui pourtant ne demandent aucunement qu’on les rééduque... »

Reprenons le texte de Philippe Marlière...

Michel Peyret


 

Beatrice Turpin :Un excellentissime article de Philippe Marlière !!!!!!! Brillant !!! Toute personne de gauche devrait le mémoriser !!!!

La gauche de l'entre-soi et le burkini

Cet article revient sur les récentes controverses sur le port du burkini en France, montre la ligne de fracture qu'elles ont créé au sein de la gauche française, et réfute les arguments qui sont déployés pour justifier des attaques racistes et sexistes contre les femmes musulmanes.


Ce sont les photos de la honte et de l’ignominie. Elles sont apparues dans un premier temps dans la presse anglo-saxonne et ont ensuite fait le tour du monde1. Quatre policiers municipaux armés s’approchent d’une femme allongée sur une plage de galets à Nice. Ils lui ordonnent de retirer un débardeur qui recouvre le haut de son corps. Sous les regards impassibles de vacanciers dénudés, la femme s’exécute. Ces policiers appliquent un arrêté municipal interdisant le port du burkini sur les plages, ce vêtement qui recouvre l’intégralité du corps.

La controverse déclenchée par ces interdictions dans diverses stations balnéaires n’est pas insignifiante, car elle a connu des développements juridiques avec la prise d’arrêtés municipaux confirmés par les tribunaux2. Elle a également aggravé les tensions communautaires déjà vives. Il est d’autant moins aisé d’ignorer ce tumulte qu’il crée une ligne de fracture importante au sein de la gauche française.

Un point de vue dominant incohérent

À gauche, l’opinion dominante veut que le burkini doit être combattu au nom du féminisme car ce vêtement serait, dans tous les cas de figure, un signe d’asservissement de la femme. Cet argument me semble incohérent. Je voudrais montrer qu’un point de vue progressiste ne peut contester le libre choix du port du burkini (comme de tout vêtement ou signe religieux), quelle que soit l’opinion personnelle que l’on puisse avoir de ce vêtement par ailleurs.

À l’exception de Manuel Valls, aucun-e dirigeant-e se réclamant de la gauche n’a catégoriquement pris position en faveur de l’interdiction du burkini. La lettre, l’esprit et la jurisprudence relatifs à la loi de 1905 sont en effet clairs : celle-ci n’impose pas la neutralité religieuse aux individus dans les lieux publics. Par conséquent, interdire le port du burkini constitue un acte contraire à la laïcité.

Il faut noter que les positions prohibitionnistes sont moins tranchées qu’antérieurement : en 2004, lors du vote de la loi interdisant les signes religieux à l’école (cette loi ciblait avant tout le hijab), pratiquement toutes les composantes de la gauche avaient approuvé une autre mesure discriminatoire et anti-laïque. Cette loi contrevenait à la laïcité puisque les élèves ne sont pas non plus tenus à la neutralité religieuse.

Les “émancipateurs” de gauche ont soutenu une loi qui, de fait, prive d’enseignement des jeunes filles. Il s’agit d’une incohérence majeure entre les objectifs libéraux affichés par les prohibitionnistes et les conséquences pratiques néfastes de cette loi pour les personnes concernées.

Le burkini serait, d’une part, l’expression de l’emprise salafiste ou wahhabite sur la communauté musulmane (française). Cette affirmation péremptoire est réfutée par les spécialistes de la question3. Ni le soi-disant État islamique, ni les Talibans ne tolèreraient le port du burkini car celui-ci permet l’accès à un espace public où la semi-nudité et la mixité sont la règle. En réalité, le burkini est une adaptation moderne de la tradition islamique, dans le sens où il concilie des préceptes religieux et l’autonomie individuelle. Ce vêtement permet aux musulmanes de s’exposer sur une plage et de se baigner. On constate d’ailleurs que les femmes qui portent le burkini sont plutôt jeunes et intégrées dans la société française. Le burkini, comme le hijab, juxtapose une double affirmation identitaire dans l’espace public : musulmane et française.

Les contempteurs du burkini (ou du hijab) n’ont de cesse de renvoyer aux pratiques dans les théocraties islamiques : dans ces pays, nous disent-ils, les femmes se battent pour avoir le droit de se dévêtir en public. Les progressistes doivent bien entendu soutenir les femmes qui souhaitent se dévoiler quand le hijab ou le burkini leur sont imposés. Mais, nous ne traitons pas ici du cas de l’Iran ou de l’Arabie saoudite. Nous débattons de pratiques françaises, dans un contexte où une large majorité de femmes fait ce choix de manière autonome et libre.

La menace d’un État autoritaire

Dans une démocratie pluraliste, est-ce le rôle des pouvoirs publics d’imposer aux individus la manière selon laquelle ils doivent se vêtir ou se dévêtir ? Le législateur avait senti le danger lors du vote de la loi interdisant le port de la burka en 2010 : celle-ci est bannie, non sur la base d’une atteinte à la laïcité, mais en vertu de considérations relatives à la sécurité publique et à la nécessité de décliner son identité.

Des individus de gauche ambitionnent d’émanciper des femmes voilées, contre la volonté de ces dernières. Ce comportement paternaliste me met très mal à l’aise. Comment, dans une société française multiculturelle, multiconfessionnelle et multiethnique, peut-on s’arroger un tel droit sur d’autres personnes ? Il est évident que l’ensemble de nos choix de vie est loin d’être éclairé ou progressiste ; qu’il répond souvent au déterminisme de la structure sociale et autres préjugés. Mais s’il fallait que la gauche se donne pour objectif de remettre dans le droit chemin toutes les personnes qui s’habillent mal, pensent mal ou font de mauvais choix de vie, il faudrait rééduquer la majorité de la population !

Partant, pourquoi cette obsession, dans une certaine gauche, à vouloir réguler les choix “aberrants” de femmes musulmanes ? J’y vois une raison historique et une autre conjoncturelle : d’une part, la gauche française porte en héritage un profond anticléricalisme, voire un sentiment antireligieux, hérité de la période de la querelle entre la jeune république laïque et une Église catholique socialement influente. Une vulgate marxiste permet de justifier ce combat contre “l’opium du peuple” : le croyant est celui qui a une fausse conscience et qui pense mal. Il faut donc lui faire voir la lumière, y compris aux femmes voilées qui pourtant ne demandent aucunement qu’on les rééduque.

Que l’athéisme militant puisse de nos jours continuer de passer pour le nec plus ultra de la pensée progressiste en France est étonnant. C’est assurément un cas unique dans le monde occidental. En Europe nordique et méditérranéenne, les accommodements entre la religion et les valeurs de gauche sont courants et ne soulèvent aucun débat. Lorsque je séjournais dans la Toscane rouge, ma logeuse, une vieille communiste adoratrice de Togliatti, avait pour habitude de dire des personnes honnêtes et généreuses : “È un buon cristiano” (c’est un bon chrétien).

Un facteur conjoncturel doit aussi être pris en compte : la gauche dans son ensemble n’en finit pas de regretter que les deuxième et troisième générations originaires du Maghreb, qui sont prolétarisées dans l’ensemble, ne se soient pas laïcisés comme les Polonais ou les Italiens. Notons en passant que le “modèle” français d’intégration a toujours fonctionné de manière autoritaire et coercitive. Gérard Noiriel a souligné cet aspect dans une étude pionnière sur l’immigration en France4. Au début du 20e siècle, le “catholicisme baroque” des Polonais déplaisait aux autochtones, des Italiens réputés “voleurs” étaient victimes de rixes et l’antisémitisme s’est manifesté de manière virulente aux 19e et 20e siècles. Ces immigrés européens se sont intégrés au prix d’une adaptation aux normes dominantes de la communauté nationale, ce qui a nécessité l’abandon de leur propre identité d’origine (langue et culture).

La gauche anticléricale et l’islam

En réalité, cette gauche anticléricale ne pardonne toujours pas aux jeunes musulmanes de sortir voilées. C’est, à ses yeux, une trahison insupportable. Entre cette gauche-là et les jeunes musulmanes, l’incompréhension est totale. On le sait, les partis de gauche, quels qu’ils soient, n’aiment “afficher” en public que des musulmanes parfaitement laïcisées, c’est-à-dire non voilées ou encore conformes aux canons de la femme occidentale.

Dans la plupart des autres pays européens, des élues de gauche portent le hijab et cela ne pose aucun problème. Et s’il y en a un, le parti fait corps pour défendre l’élue auprès du public au nom de l’égalité et du pluralisme. En France, de LO au PS, on fait en sorte que les femmes voilées n’aient aucune fonction partisane ou élective. Discriminées, ces musulmanes se tiennent évidemment à l’écart des partis de gauche.

Il existe une autre aporie idéologique qui explique le raidissement pathologique d’une partie de la gauche vis-à-vis des femmes musulmanes : celle-ci interprète le monde à partir d’une grille de lecture républicaine. Il faut préciser que nous parlons ici du républicanisme français, car l’idée républicaine a précédé la révolution française, et connait dans le monde diverses interprétations5. Je qualifie l’interprétation française de “communautarisme national” ou “communautarisme majoritaire”6. En effet, depuis 1789, la conception de la citoyenneté française repose sur l’idée d’une appartenance à une communauté nationale, dont chaque individu doit épouser les normes dominantes à peine d’être accusé de menacer l’ensemble de l’édifice.

Le républicanisme français, un communautarisme national

Cet ethos est consigné dans les mots d’ordre de “nation une et indivisible” ou encore la suspicion à l’égard de tout corps intermédiaire entre le-la citoyen-ne et l’État. La culture jacobine méprise et réprime les langues régionales, les corps intermédiaires et ce qui sort d’un cadre culturel “français bourgeois”. En conséquence, l’étranger ne peut s’intégrer au cadre républicain communautariste que s’il adopte les us et coutumes indigènes. N’est-ce pas le sens de l’appel à la discrétion réclamé par Jean-Pierre Chevènement à l’égard des musulmans7 ? N’est-ce pas l’idée véhiculée par Jean-Luc Mélenchon qui, interrogé sur la “mode islamique”, compare le port du hijab à des “mœurs bizarres” comme celle de se “mettre une plume sur la tête”8 ? N’est-ce pas la sentence rendue par Manuel Valls qui décrète que le port du burkini est incompatible avec “nos valeurs” (c’est-à-dire les valeurs dominantes de la communauté nationale)9 ?

Ce républicanisme communautariste, un faux universalisme dans la pratique, n’est donc pas l’apanage d’une droite nationaliste ou xénophobe10. Interrogé sur l’interdiction du Burkini, Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle de 2012, pense qu’il s’agit d’“une provocation politique” et une “instrumentalisation communautariste du corps des femmes”. Il ne trouve rien à redire des propos de Valls si ce n’est qu’il a “eu tort d’en rajouter”11. Bref, dans l’esprit du leader de la “France insoumise”, les femmes musulmanes n’ont aucune autonomie, aucune liberté, ou quand elles sont exercent cette liberté, elles font de mauvais choix. Critiquer les femmes pour leur apparence physique, les vêtements qu’elles portent, leur poids, a de tout temps été l’une des expressions les plus brutales du machisme patriarcal. Un arc républicain communautariste s’est donc formé : il englobe une partie de la gauche radicale et de la gauche modérée, la droite et l’extrême droite. Le ressort de ce communautarisme est le dédain affiché pour les libertés individuelles et le rejet de la différence culturelle.

À l’étranger, ce mode de raisonnement holiste est jugé liberticide et inadapté à des sociétés culturellement plurielles. Les élites franco-françaises se bercent d’illusions quand elles affirment que ce “modèle républicain” suscite l’admiration de nos voisins. Il n’en est rien : l’intégration à la française fait l’objet d’un rejet croissant à l’étranger. Que des militants de gauche, pétris de culture internationaliste et se réclamant du libéralisme culturel, ne perçoivent pas la nature réactionnaire de ce républicanisme autoritaire, ne laisse pas de me surprendre. L’intégration selon le procédé communautariste républicain ne résout donc aucun problème de cohabitation entre les différentes cultures et confessions. Au contraire, il ne fait qu’aviver les tensions car il est source continuelle de décisions arbitraires qui sont créatrices d’inégalités entre individus.

Pourquoi ces femmes musulmanes soustrairaient-elles leur corps à la vue de tous alors que les femmes laïcisées se dévêtissent, semblent nous dire ceux qui défendent le communautarisme national ? Je suis favorable à la nudité sur les plages, mais pourquoi faudrait-il que cette préférence personnelle soit imposée à tout le monde ? Selon Aheda Zanetti, la créatrice du burkini, entre 35 et 45% des femmes qui achètent ses burkinis ne sont pas musulmanes12 Pourquoi ne pas concevoir que des femmes veuillent se protéger (des effets cancérigènes) du soleil ou souhaitent se soustraire aux regards pesants de certains hommes ?

Le républicanisme communautariste intègre mal ses populations étrangères, non parce qu’il prêche un “vivre-ensemble” abstrait, mais parce qu’il est exclusif et inégalitaire dans la pratique. Ce républicanisme-là tourne le dos à l’ambition universaliste de la révolution de 1789 : il essentialise la population musulmane, toujours suspectée de ne pas adhérer aux règles de bienséance et de vie “françaises”. Ce faisant, cette idéologie n’est qu’un discours creux qui se mord la queue ; une promesse d’égalité jamais tenue et de plus en plus discréditée aux yeux des populations issues de l’immigration.

Une attaque raciste et sexiste

Comment ne pas comprendre que l’interdit du burkini dans l’espace public (demain du hijab ?) est une attaque délibérée à caractère raciste/islamophobe et sexiste ? Les arrêtés municipaux ne sont d’ailleurs qu’une infime partie du problème. Éric Fassin observe qu’il existe en France une politique de l’État qui discrimine certaines catégories de citoyens qui sont “ethnicisées” par des pratiques administratives (profile ethno-racial des “Noirs” et des “Arabes”), et à travers des déclarations publiques du personnel politique de droite, mais aussi de gauche13. Aujourd’hui, avec les interdits municipaux anti-burkinis, nous sommes passés au stade de la discrimination directe et explicite d’une population.

Cette dérive, grave et inquiétante, devrait faire réagir fortement toutes les composantes de la gauche. Las, à quelques exceptions près, celle-ci se tait. Les dirigeants ont peur de s’embourber dans un sujet “sociétal”, ou encore sont effrayés à l’idée d’être associés à la cause des musulmanes voilées. À cela s’ajoute un dédain pour les libertés individuelles, considérées comme un combat secondaire par rapport aux questions sociaux-économiques. Comme s’il était possible de dissocier les rapports de domination économique des politiques racistes et sexistes ! Edwy Plenel rappelait récemment une évidence : “la liberté est indivisible”. Quel-le dirigeant-e de gauche fait sienne cette maxime dans le débat actuel sur le burkini ?14 Où est l’égalité entre citoyen-nes si celle-ci consiste à octroyer à certains plus de liberté qu’à d’autres ?

Une partie de la gauche devrait donc repenser le républicanisme et le laïcisme, afin d’orienter ces valeurs dans un sens inclusif ; celui qui conçoit l’égalité entre citoyens, non dans un cadre holiste, mais comme un espace pluriel et ouvert. Il conviendrait de sortir du communautarisme républicain pour poser le principe d’une république dans laquelle règne la “liberté comme non-domination” : un État républicain juste et égalitaire est celui qui limite son imperium sur les individus dans ce qu’il a d’arbitraire et d’intrusif15. Des jalons ont été posés par des chercheur-es français-es16. Il existe également des réflexions et des expériences fructueuses dans ce domaine à l’étranger dont on ferait bien de s’inspirer en France17.

L’argument féministe pour justifier ou à tout le moins “comprendre” la pertinence de mesures racistes ne convainc pas non plus18. Il est vain, voire dangereux de concevoir la question de l’émancipation des femmes par le biais de la coercition ou en leur donnant des leçons vestimentaires. La gauche devrait plutôt s’attacher à combattre les inégalités réelles entre hommes et femmes : dans les rapports de travail, mais aussi dans la sphère privée. Les partis et gouvernements de gauche, qui sont dirigés en général par des hommes blancs d’âge mûr, se désintéressent des aspects les plus brutaux de la domination patriarcale : qu’ont-ils à dire, par exemple, à propos des inégalités sur le plan de la répartition des tâches domestiques ou l’éducation des enfants au sein d’un couple ? Il y aurait pourtant urgence à émanciper les femmes qui sont archi-exploitées dans ce domaine !

La gauche qui combat le burkini et le hijab doit s’ouvrir au monde tel qu’il est ; elle doit cesser de cultiver un entre-soi idéologique qui l’isole. Cette gauche de l’entre-soi ferait bien de remettre en cause quelques totems idéologiques. C’est bien parce qu’elle ne se donne pas les moyens d’interpréter les pratiques sociales et populaires avec pertinence, que cette gauche n’a pratiquement aucune crédibilité auprès des victimes d’actes racistes et sexistes.

 

Notes

1. Ben Quinn, “French police make woman remove clothing on Nice beach following ban on burkini”, The Guardian, 24 August 2016, https://www.theguardian.com/world/2016/aug/24/french-police-make-woman-remove-burkini-on-nice-beach]

2. Hélène Constanty, “La justice valide les arrêtés anti-burkini”, Mediapart, 22 août 2016, https://www.mediapart.fr/journal/france/220816/la-justice-valide-les-arretes-anti-burkini

3. Olivier Roy (entretien avec), “Pour les femmes qui le portent, le burkini est un compromis entre la modernité et la foi”, FranceTV info, 21 août 2016, http://www.francetvinfo.fr/societe/religion/laicite/polemique-sur-le-burkini/pour-les-femmes-qui-le-portent-leburkiniest-un-compromis-entre-la-modernite-et-la-foi_1593515.html

4. Gérard Noiriel, Le Creuset français. Une histoire de l’immigration. XIX-XXe siècles, Paris, Le Seuil, 1988.

5. Philippe Marlière, “La république est un consensus mou”, Ballast, 3 juin 2015, http://www.revue-ballast.fr/philippe-marliere-la-republique/

6. Philippe Marlière, “France : un communautarisme majoritaire”, Politique, revue de débats, février 2004, http://politique.eu.org/spip.php?article391

7. Non-signé, “Chevènement conseille la discrétion aux musulmans”, Le Figaro, 15 août 2016, http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/08/15/01016-20160815ARTFIG00078-chevenement-conseille-la-discretion-aux-musulmans.php

8. James Abott, “Les leçons de Jean-Luc Mélenchon sur la mode islamique et le voile en Iran”, RTL.fr, 3 avril 2016, http://www.rtl.fr/actu/politique/les-lecons-de-jean-luc-melenchon-sur-la-mode-islamique-et-le-voile-en-iran-7782664231

9. Non-signé, “Manuel Valls : le burkini n’est pas compatible avec les valeurs de la France”, Le Point, 17 août 2016, http://www.lepoint.fr/politique/valls-le-burkini-n-est-pas-compatible-avec-les-valeurs-de-la-france-17-08-2016-2061783_20.php

10. Philippe Marlière, “Néo-républicanisme vs. Extrême droite : un clivage mortel pour la gauche”, Regards, 16 décembre 2015. Voir : http://www.regards.fr/des-verites-desagreables-par-philippe-marliere/article/neo-republicanisme-vs-extreme.

11. Jean-Luc Mélenchon (entretien avec), “Je suis le bulletin de vote stable et sûr”, Le Monde, 24 août 2016. Voir : http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2016/08/24/jean-luc-melenchon-je-suis-le-bulletin-de-vote-stable-et-sur_4987052_823448.html.

12. Nora Caplan-Bricker, “The French burkini bans are irresponsible, Islamophobic, and terrible for women”, Slate, 18 août 2016. Voir : http://www.slate.com/blogs/xx_factor/2016/08/18/burkini_bans_target_muslim_women_after_terrorism_in_france.html.

13. Éric Fassin, “La mort d’Adama Traoré, une affaire d’État”, Mediapart, 5 août 2016, https://blogs.mediapart.fr/eric-fassin/blog/050816/la-mort-d-adama-traore-une-affaire-d-etat

14. Edwy Plenel, “Un vêtement comme un autre”, Mediapart, 14 août 2016, https://blogs.mediapart.fr/edwy-plenel/blog/140816/un-vetement-comme-les-autres

15. Philip Pettit, Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement, Paris, Gallimard, 2004 (Republicanism: a theory of freedom and government, Oxford, Oxford University Press, 1999).

16. Cécile Laborde, Français, encore un effort pour être républicains !, Paris, Éditions du Seuil, 2010.

17. Philippe Marlière, “La laïcité comme principe de non-domination”, Mediapart, 30 octobre 2013, https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/301013/la-laicite-un-principe-de-non-domination

18. Christine Delphy, “Quand des féministes soutiennent des lois racistes”, Les Mots sont importants, 17 août 2016. Voir : http://lmsi.net/Quand-des-feministes-soutiennent.

 

Version légèrement remaniée d'un article publié dans Contretemps le 26 août 2016.

Claude Morin, Fidel, construire et maintenir l'unité du peuple

« Le nationalisme cubain, nous dit Claude Morin, a été l’arme principale qu’a utilisée Fidel pour créer une cohésion sociale autour de la Révolution. Avec Fidel, Nation et Révolution ne formaient qu’un. Trahir la Révolution, c’était trahir la patrie. Fidel a proposé une lecture téléologique des grands moments qui ont scandé l’histoire de Cuba. Cette lecture consiste à considérer chaque moment révolutionnaire (1868, 1898, 1933, 1959) à lumière des autres, non seulement comme dépositaire d’expériences, mais comme destin national et humanitaire. La leçon majeure que tirera Fidel de sa lecture de l’histoire cubaine est qu’il faut construire et maintenir l’unité du peuple cubain. Les divisions ont toujours fait le jeu du colonialisme espagnol comme de l’impérialisme états-unien. Diviser pour régner a été de tout temps l’arme des empires... »

Revenons au récit de Claude Morin...

Michel Peyret


Fidel : le leader et son peuple

Par Claude Morin

Mondialisation.ca, 24 août 2016

 

Fidel Castro

Ce 13 août 2016, Fidel célébrait 90 ans d’une vie qu’il a assumée comme peu d’hommes sur cette planète. Sa stature de champion du développement humain et de la solidarité internationale a fait de Cuba un acteur significatif sur la scène mondiale. Sa longévité en a fait le dirigeant le plus expérimenté de la planète, un combattant infatigable pour toutes ces causes qui ont valeur universelle (pour l’éducation, la santé, la paix, la solidarité, la justice, l’environnement; contre l’hégémonisme, le pillage, le néolibéralisme). Fidel compte assurément parmi les hommes d’exception. Cet anniversaire nous invite à explorer certains aspects de son œuvre et de sa personnalité.

D’entrée de jeu j’avoue ma très grande admiration pour Fidel. Je le considère comme un être d’exception. Pour vous éviter de déconsidérer d’emblée mon propos comme s’il émanait d’un porteur de valise, je vous dirai que mon jugement se fonde sur une longue pratique et observation de l’histoire cubaine ainsi que de l’histoire des autres pays d’Amérique latine. Mon exposé devrait vous permettre de comprendre pourquoi je porte ce jugement riche en superlatifs.

Je n’ignore pas que Fidel Castro comme tous les grands hommes a ses détracteurs. Cela est encore plus vrai pour les révolutionnaires. Une révolution fait toujours des perdants, à commencer par ceux qui sont déplacés par le nouveau pouvoir, puis ceux qui, pour diverses raisons, parmi les vainqueurs du moment, retournent leur veste et passent dans l’opposition. Fidel a aussi contre lui d’avoir occupé l’avant-scène pendant plus d’un demi-siècle, le temps d’accumuler nombre de réussites, mais aussi de commettre quelques erreurs. Mais il a surtout contre lui d’avoir dirigé une révolution en dépit de l’hostilité des États-Unis, à la barbe de la superpuissance, dans le Bassin des Caraïbes, dans ce qu’elle considère sa quatrième frontière, son glacis en somme. Cuba, sous la direction de Fidel, a tenu tête à neuf ou dix administrations. Fidel a été une obsession pour les États-Unis et les anticastristes, un symbole flagrant et humiliant de leur échec, un douloureux rappel de leur impuissance à imposer leur loi et leurs valeurs à 150 km de leurs côtes. Aussi ont-ils diabolisé Fidel Castro. La Maison Blanche et la CIA ont longtemps cru qu’il suffirait d’éliminer Fidel pour que le « régime » s’écroule. Sans doute aucun dirigeant dans le monde n’aura été la cible d’autant de projets d’assassinats, plus de 600, dont plusieurs furent des tentatives déjouées par les appareils de sécurité cubains alors que la majorité furent des projets avortés. L’influence colossale des États-Unis, de ses médias, de ses chercheurs a pesé évidement sur l’image que l’on s’est faite à l’étranger de Cuba et de Fidel.

Mais l’influence ne fut jamais que négative. La résistance héroïque de ce petit pays face au géant voisin a aussi coloré la représentation que l’on s’en faisait, surtout en Amérique latine, mais également dans les autres pays en butte à l’impérialisme états-unien. Fidel et Cuba sont apparus comme David affrontant Goliath.

Mon introduction a dessiné un contexte. Venons-en au vrai Fidel et non à la caricature que l’on a voulu nous servir.  J’ai construit mon exposé autour de trois idées-forces.

1. La première idée-force est que la puissance effective de Fidel résulte de la relation dialectique qui s’est créée entre Cuba et Fidel. En termes simples, cela revient à dire que Cuba a fait Fidel et que Fidel a fait Cuba.

2.  La seconde idée-force est qu’une autre relation dialectique s’est établie très tôt dans la Révolution entre Fidel et le peuple cubain. Fidel a pensé un programme, a soulevé des espoirs, a fixé des buts. Le peuple a projeté ses aspirations de changement en Fidel parce qu’il reconnaissait en lui le leader capable de les réaliser.

3.  La troisième idée-force est que ce statut de leader suprême, Fidel le doit à des qualités exceptionnelles qui fondent son charisme, soit sa capacité à susciter la foi en lui et à entraîner les autres à le suivre.

1. Cuba a fait Fidel et Fidel a fait Cuba

Fidel est le produit d’une société pétrie par une histoire combative. En moins de trois quarts de siècle, Cuba a connu trois statuts. Dernière colonie d’Espagne en Amérique (avec Porto Rico), elle devint à partir de 1898, au terme d’une guerre d’indépendance et d’une intervention des États-Unis, le principal satellite de Washington, avant d’ériger le seul État socialiste dans l’hémisphère. Peu de pays ont connu une histoire aussi comprimée.

La Révolution cubaine couronne une histoire de luttes unifiées par deux thèmes: justice sociale et dignité nationale. Au nom de la justice sociale, des générations de Cubains et Cubaines ont combattu l’esclavage, la discrimination raciale, l’exclusion et la pauvreté. Elles y ont participé à titre de travailleurs, de paysans, d’étudiants, de femmes, de gens de couleur. Elles ont formé des syndicats, des partis, organisé des manifestations, des grèves, occupé les lieux de travail, pris les armes, affronté la police et l’armée, et plusieurs milliers ont payé de leur vie. Au nom de la dignité nationale, ces générations ont combattu le colonialisme espagnol, à coup de séditions et à l’occasion de deux guerres. L’influence des États-Unis devint ensuite la cible de leurs protestations, de leurs inquiétudes. À plusieurs reprises, l’intervention du grand voisin fut décisive pour bloquer des réformes, comme en 1933. Les révolutionnaires, Fidel en tête, se voyaient comme les héritiers d’une tradition de luttes, poursuivant l’œuvre des héros tombés au panthéon: Martí, Maceo, Mella, Guiteras. Cuba a une histoire héroïque.

Fidel a une passion pour l’histoire, laquelle transparaît dans presque toutes les entrevues qu’il a données. Elle existait avant 1959, elle s’est consolidée après 1959. À Frei Betto, il confie: «j’ai été un grand admirateur de l’histoire de notre pays ». Si l’histoire est d’abord répertoire d’exemples et source de leçons morales, Fidel s’intéresse aussi au processus. Car, pour lui, lecteur des classiques marxistes, formé comme autodidacte au marxisme-léninisme, l’histoire est gouvernée par des lois. De tous les chefs d’État dont je connais la pensée, Fidel Castro est celui qui me paraît posséder le plus grand sens de l’histoire en tant que savoir stratégique, un savoir mis au service de l’action politique.

Fidel s’est nourri de cette histoire qui, si elle est le patrimoine commun des Cubains, a trouvé en lui la personne qui pouvait le mieux en apprécier la prégnance et en tirer les leçons pour l’action. Elle lui a servi de référence constante pour sa propre gouverne et comme vivier où puiser des exemples de conduites pour ses concitoyens. La référence au passé est omniprésente dans les discours de Fidel. Les symboles et les slogans sont cubains et historiques. Ils ne sont pas que des accessoires. Ils ont une charge affective. Ils sont mobilisateurs. Le maître mot sera la «lutte». La légitimité repose sur un rappel constant des luttes passées. La Révolution couronne un «siècle de luttes». Une continuité existe entre les différentes générations de combattants — celles de 1868, de 1895, de 1933 — et la génération de 1959, qui a pour mission de compléter le travail commencé par ses devancières. L’histoire est source de modèles à imiter. Elle inculque le sens du combat, de l’abnégation, du sacrifice. Les discours du 26 juillet sont remarquables à cet égard. Prenons par exemple celui de 1978 qui illustre à merveille cette identification des vivants avec les héros du passé, par delà les générations et l’espace. Fidel déclare: «Le sang des héros de 68, de 95, de 53, de Céspedes, Martí, Maceo, Abel Santamaría, Frank País, Camilo, et du Che, des héros de Yara, de Baire, de la Moncada, du Granma, de la Sierra, de Girón, de la Crise d’octobre et des héros internationalistes de l’Espagne antifasciste, d’Angola, d’Éthiopie coule dans nos veines.». En 1991, quand Cuba affronte la « période spéciale » avec la chute de l’URSS et l’instauration d’un « double blocus », Fidel invite les Cubains à imiter Maceo et à refuser de se rendre: Cuba doit être un «éternel Baraguá» en référence au refus de Maceo de déposer les armes en 1878.

Fidel s’est inspiré de ses devanciers cubains. Chacun a contribué à forger sa personnalité : Antonio Maceo, le meneur d’hommes au combat; Máximo Gomez, le stratège militaire; Julio Antonio Mella, le leader étudiant; Antonio Guiteras, l’audace dans l’action; Eduardo Chibás, l’orateur et l’éthique de l’homme public. Mais c’est José Martí qui fut le plus grand. En 1953, lors du procès que lui fit la dictature de Batista, après l’échec de l’attaque contre la Moncada, Fidel Castro déclarait dans son plaidoyer que José Martí était l’« auteur intellectuel » de cette attaque. Fidel appartenait à cette génération dit du « centenaire », celui de la naissance de l’«Apôtre» en 1853. Fidel et ses amis se réunissaient pour étudier les écrits et la pensée de José Martí. De ces réunions et de ces études Fidel allait tirer l’inspiration pour lancer le programme insurrectionnel dont le premier acte était l’attaque contre la caserne Moncada. Dans son discours à ses camarades, avant l’attaque, il les interpelle : « Jeunes du Centenaire de l’Apôtre! » Comme en 68 et en 95, ici en Orient nous lançons le premier cri de LIBERTÉ OU MORT! ».

Raul Castro rappellera en 1998 comment Fidel a su reprendre pour la Cuba révolutionnaire les rôles qu’avaient tenus les devanciers : «Fidel est comme le Martí d’aujourd’hui, le Maceo d’aujourd’hui, le Mella d’aujourd’hui. Je ne me réfère pas aux personnalités qui sont toujours uniques et irreproductibles, si bien que les comparaisons n’ont pas de sens; je parle du rôle qu’il lui a été donné de remplir dans les 50 dernières années. Il a su apprendre de notre histoire et agir avec autant de talent politique et de capacité organisationnelle que l’artisan du Parti Révolutionnaire Cubain et de la Guerre Nécessaire; récupérer pour ces temps, également difficiles, dangereux et complexes, l’intransigeance de Baraguá et le génie militaire du Titan de Bronze; appliquer aux circonstances actuelles les idées avancées et le dynamisme du fondateur de la FEU et du premier parti marxiste-léniniste. »

Le nationalisme cubain a été l’arme principale qu’a utilisée Fidel pour créer une cohésion sociale autour de la Révolution. Avec Fidel, Nation et Révolution ne formaient qu’un. Trahir la Révolution, c’était trahir la patrie. Fidel a proposé une lecture téléologique des grands moments qui ont scandé l’histoire de Cuba. Cette lecture consiste à considérer chaque moment révolutionnaire (1868, 1898, 1933, 1959) à lumière des autres, non seulement comme dépositaire d’expériences, mais comme destin national et humanitaire. La leçon majeure que tirera Fidel de sa lecture de l’histoire cubaine est qu’il faut construire et maintenir l’unité du peuple cubain. Les divisions ont toujours fait le jeu du colonialisme espagnol comme de l’impérialisme états-unien. Diviser pour régner a été de tout temps l’arme des empires.

2. Des qualités exceptionnelles qui fondent le charisme de Fidel

Le charisme est « la qualité d’une personne qui séduit, influence, voire fascine, les autres par ses discours, ses attitudes, son tempérament, ses actions ». Pour le sociologue Max Weber, le charisme est « la croyance en la qualité extraordinaire […] d’un personnage, qui est, pour ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains ou tout au moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessible au commun des mortels ; ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en conséquence considéré comme un ‘chef’. » En quelques mots, le charisme désigne « l’autorité, l’ascendant naturel, le magnétisme qu’exerce une personnalité sur autrui ».

Quelque soient les définitions qu’on adopte, il ne fait aucun doute que Fidel possède un charisme extraordinaire qui fonde son statut de leader suprême. Ce charisme découle d’un ensemble de qualités qu’on lui reconnaît. Je vais en énumérer quelques-unes.

La première qualité de Fidel est la confiance inébranlable qui l’anime. Il ne doute pas de ses capacités à vaincre les obstacles. Cette confiance qu’il a en lui, il réussit à la faire partager. Il faut se rappeler comment il sut communiquer sa détermination aux 135 camarades qui l’accompagnèrent dans l’attaque contre la Moncada, une opération dont il n’avait pas caché le caractère risqué. Il en fut de même pour les 82 combattants qui partirent sur le Granma, un bateau inadapté pour ce transport, mais le seul qui était disponible. Aux 8 survivants qui se regroupent après un débarquement désastreux suivi d’affrontements avec l’armée de Batista, Fidel s’exclame : « Maintenant oui nous allons gagner la guerre ! ». Il a une volonté capable de déplacer les montagnes. Motivateur hors pair, il donne l’impulsion initiale pour que l’on se mette en mouvement derrière lui et qu’on le suive.

La formation du Mouvement 26 juillet devait être le noyau de la lutte révolutionnaire. Fidel sut assurer une prééminence du M-26-7, tout en collaborant avec les autres formations qui ne partageaient pas les mêmes tactiques, tel le Directoire Révolutionnaire. La lutte contre Batista profita de son talent à rassembler des organisations qui voulaient en finir avec la dictature, mais qu’opposaient des idéologies diverses. Ainsi réussit-il à conclure le pacte de Caracas avec la bourgeoisie en 1958. Ce front allait se disloquer avec le triomphe de la Révolution. Fidel n’a jamais renoncé à convaincre ses adversaires de la justesse de son point de vue. Au plan international, il a su construire des amitiés et des alliances avec des partenaires qui ne partageaient pas toutes ses vues. Je pense ici à Pierre Eliott Trudeau ou à Michael Manley.

Fidel est un communicateur doué et efficace devant la caméra, devant une foule, devant des interlocuteurs. Comme le constatait Gabriel García Márquez, il possède les ressorts de l’art oratoire par le geste, le regard, l’intonation. Il peut parler des heures durant sans notes en captivant son auditoire. Comme un excellent pédagogue, il sait décomposer les problèmes complexes pour en tirer des vérités simples, à la portée de son public, dans des exposés lumineux, quelque soient les domaines qu’il aborde.

Lecteur vorace doté d’une curiosité universelle, pratiquant à la fois les sciences, les biographies et la littérature, il a cette facilité à assimiler les informations en vue de répondre à des problèmes précis, à des questions qu’il veut traduire en actions, en projets. Sa mémoire fabuleuse lui fait retenir les faits, les noms et les statistiques. Ses discours et ses entrevues révèlent avec quel art et spontanéité il peut organiser cette matière brute pour soutenir une argumentation convaincante.

Fidel a toujours eu une vision prospective, tournée vers l’avenir. En 1960, il déclarait: « L’avenir de notre patrie doit nécessairement être un avenir d’hommes de science, d’hommes de pensée ». Dès le début de la Révolution, il a voulu développé le potentiel scientifique, d’abord pour répondre aux défis de Cuba dans le domaine agricole (sucre, élevage), mais bientôt il a pensé la science pour l’humanité. En 30 ans, Cuba a formé près de 10 000 docteurs en sciences. Le développement des biotechnologies est son principal héritage. Non seulement a-t-il formé des médecins pour Cuba, il a ouvert une École latino-américaine de médecine (ELAM) pour y accueillir des candidats étrangers qui s’engagent à œuvrer auprès des secteurs les plus pauvres de leur pays d’origine. Cuba a ainsi formé à ses frais plus de 25 000 médecins étrangers. Plus de 50 000 médecins et techniciens de la santé travaillent dans une centaine de pays. La brigade Henry Reeve répond aux urgences à la suite de désastres naturels. L’Opération Miracle a redonné la vue à des millions de gens souffrant de cataractes. Puissance sportive, Cuba a ouvert une faculté pour la formation d’éducateurs et entraîneurs sportifs venant du Tiers Monde. Cuba a mis au point une méthode d’alphabétisation – Yo sí puedo – qui a appris à lire à plus de 2 millions d’analphabètes de par le monde. L’éducation a été au cœur de la pensée de Fidel. Cuba n’a cessé d’être une école pour tous, jeunes et adultes. Tous les citoyens sont invités à apprendre et à se perfectionner.

Les circonstances ont fait de Fidel un stratège militaire à la fois audacieux et calculateur. Il a conçu les opérations entre 1956 et 1959, depuis la Sierra Maestra, afin de défaire l’armée de Batista, malgré un énorme déséquilibre au niveau des ressources et des effectifs. Il a cherché à user, à disperser, à démoraliser l’adversaire, se montrant généreux avec les captifs. Pour ménager des vies, il a engagé le dialogue avec des officiers pour les convaincre de se joindre à l’armée rebelle. Lors de l’agression de Playa Girón en avril 1961, il s’est déplacé pour diriger sur le terrain la résistance face aux envahisseurs, négociant par la suite l’échange des prisonniers contre des tracteurs et des médicaments. Pendant la guerre en Angola, il devint le commandant à distance, depuis La Havane, coordonnant les opérations à partir d’une carte d’état-major. Tous les aspects d’une bataille et d’une campagne l’intéressaient, depuis la stratégie jusqu’à la tactique.

Mais c’est en politique que ses qualités de stratège ont trouvé son théâtre de prédilection. Ayant compris que la Révolution se ferait contre la volonté des États-Unis, il a évité de se compromettre trop tôt sur la nature « socialiste » de la Révolution, s’assurant au préalable que le peuple reconnaîtrait que cette Révolution était la sienne et qu’il serait ainsi disposé à la défendre, ce qu’il fit en 1961, à l’encontre des prévisions de la CIA. Chaque fois qu’il s’est retrouvé dans une position embarrassante, il a su retourner la situation. Accusé après l’échec de la Moncada, il devient accusateur lors de son procès. En 1980, face à une crise provoquée par la gestion des visas par les États-Unis, il ouvre les vannes de l’émigration et se débarrasse de 125 000 mécontents et asociaux. En 1994, il met fin à une manifestation massive sur le Malecón, non pas en envoyant la police, mais en se présentant devant les manifestants. En avril 2002, il manœuvre habilement pour faire libérer Chávez, grâce à des appels téléphoniques ciblés et décisifs auprès de militaires vénézuéliens. C’est sa capacité d’anticipation qui lui a permis de déjouer les pièges sur sa route. Capable de s’arrêter aux moindres détails, il ne perd jamais de vue l’ensemble.

Les observateurs se sont souvent opposés : certains ont voulu voir en Fidel l’idéologue, d’autres en ont fait un pragmatique. Au fond, Fidel a transcendé cette dichotomie bipolaire. Homme de principes, il a su se montrer pragmatique sans sacrifier ses principes. Il a démontré une flexibilité qui a assuré sa survie et celle de la Révolution. On lui a reproché son aventurisme quand il soutenait des mouvements de libération dans les années 60 : Cuba n’avait alors rien à perdre puisqu’elle avait été exclue de l’OÉA et n’avait des relations en Amérique qu’avec le Mexique et le Canada. Le débat sur les stimulants moraux était également sensé dans la mesure où l’embargo privait Cuba de biens qui auraient pu servir à offrir des stimulants matériels. Antidogmatique, Fidel a accepté les innovations quand il le fallait : ainsi en 1993, quand on autorisa la possession de dollars, puis quand on autorisa les marchés de denrées agricoles et le travail autonome. Mais ces ouvertures à l’économie de marché s’accompagnaient de garde-fous afin de limiter la croissance des inégalités.

Avec Fidel, l’éthique fait partie de la raison d’État. Il n’a jamais accepté des compromissions qui auraient entaché la réputation de Cuba, d’où le procès du général Ochoa, un héros de la guerre d’Angola, accusé d’avoir trempé dans des trafics et des collaborations avec les cartels de drogue. Il pratique la vérité, la franchise, informant le peuple, disant ce qu’il pense, préférant se taire au lieu de mentir, s’il faut préserver des secrets d’État. De même a-t-il refusé la haine au profit de la rééducation des prisonniers. Il a toujours proclamé que l’ennemi de Cuba n’était pas le peuple états-unien, mais l’impérialisme. Des adversaires jugés pour trahison (Huber Matos) ont été condamnés à de lourdes peines, mais d’autres, coupables d’écarts ont été limogés ou autorisés à partir en exil. On ne lui connaît pas de fortune et de biens, contrairement à ce que la revue Forbes a affirmé, en en faisant, contre tout bon sens, un des hommes les plus riches de la planète. Il se signale au contraire par sa frugalité. Depuis qu’il a quitté ses fonctions, on ne le voit plus que vêtu d’une chemise à carreaux ou d’un survêtement Adidas. Prêchant par l’exemple, il a même cessé de fumer il y a plus de 30 ans.

On connaît d’autres qualités de Fidel. Cette capacité de travail extraordinaire qui épuise ses assistants; ses rendez-vous nocturnes pour accorder des entrevues, quelques heures de sommeil lui suffisant pour récupérer des longues journées passées à multiplier les activités et les déplacements. Ce dévouement intégral à la chose publique aux dépens de sa vie personnelle et familiale.

3. La relation dialectique entre Fidel et le peuple cubain

Une des sources précoces du charisme de Fidel résulte d’un incident survenu durant son premier discours au camp Columbia le 8 janvier 1959, au terme de son périple triomphal qui l’avait mené de Santiago à La Havane. On libère des colombes : l’une vient se poser sur l’épaule de Fidel. Les Cubains familiers de la santería, un culte afrocubain, y voient un signe : Fidel est l’homme d’une mission. Il reçoit l’onction d’Obbatalá, créateur de la terre et des hommes, dieu de la pureté et de la justice.

Dès 1959, une relation dialectique s’est créée entre Fidel et le peuple. Fidel a soulevé les espoirs par ses discours. Le peuple mobilisé veut des réformes rapidement. Il attendait un leader : il le trouve en Fidel. Il projette ses aspirations de changement dans la personne qu’il croit dotée de grands pouvoirs. Au début, Fidel n’est que le commandant de l’armée rebelle. Bientôt, devant l’inertie et l’obstruction des dirigeants bourgeois, Fidel devient, grâce à l’appui du peuple, le premier ministre, l’homme par qui le changement arrive. Il propose des buts; le peuple réclame des actes. Ainsi le gouvernement révolutionnaire promulgue 1500 décrets-lois en neuf mois : ceux-ci concernent le gel des loyers, la réduction du coût des services publics, la réforme agraire, etc.

Fidel ne perdra jamais ce contact avec le peuple cubain. Il a pratiqué l’art de la rencontre, se présentant sur les lieux de travail, prenant la parole lors de grands rassemblements, se présentant à la télévision. Ses longs discours étaient sa façon d’informer le peuple, de lui expliquer les problèmes, de le mettre dans le coup, en toute franchise. Il fallait qu’il se sente en sécurité pour aller devant le peuple et faire l’analyse de ce qu’avait été l’échec de la zafra des 10 millions, un enjeu majeur en 1970. Dans les grands moments, quand l’exaltation était à son comble, il n’a pas cherché à cacher les difficultés à venir. Dans son discours à Santiago le 1er janvier 1959, il déclare : « La Révolution commence maintenant, la Révolution ne sera pas une tâche facile, la Révolution sera une entreprise dure et pleine de périls, surtout à cette étape initiale… ». Fidel n’a jamais oublié que si les sociétés forgent les leaders, il est une obligation pour les leaders de guider les sociétés en étant en interaction constante avec le peuple.

Fidel a été un rebelle toute sa vie (enfant, étudiant, militant, chef d’État) : contre son père, contre l’autorité injuste, contre l’oppression sous toutes ses formes, contre l’injustice, contre le racisme, contre l’impérialisme. Résister a toujours été son mot d’ordre. Patria o Muerte! Venceremos! Résister est devenue une valeur collective chez le peuple cubain. L’hostilité des États-Unis n’a fait qu’amplifier ce sentiment de résistance. Les dirigeants disposent d’une légitimité parce qu’ils ont su interpréter, canaliser, accentuer cette volonté populaire de défendre la souveraineté nationale. Les sanctions imposées par Washington, loin d’affaiblir cette détermination, l’ont fouettée. C’est David contre Goliath. Que de fois où l’on a pronostiqué la fin prochaine de Fidel Castro et de la Révolution cubaine.

Dans une entrevue en 1986, parlant des qualités des grands leaders, Fidel disait: «Chaque époque, chaque société, chaque moment historique réclame certaines qualités. [...] Pour qu’un leader apparaisse, la seule chose dont on a besoin c’est le besoin d’un leader. » Et de citer nombre d’exemples à travers l’histoire et l’espace (en France, en Inde, en Amérique latine), ce qui atteste qu’il a réfléchi à la question. À une autre occasion, il expliquait qu’il faut du temps pour former un leader et défendait l’idée qu’on doit lui laisser du temps. Il s’est toujours opposé au culte de la personnalité. À Cuba, seuls les héros morts ont droit à des honneurs.

Aujourd’hui, depuis 2006 en fait, Fidel n’est plus aux commandes. Tout indique que la majorité des Cubains ont une affection particulière et spontanée pour Fidel à qui ils s’identifient collectivement sinon individuellement. Il jouit d’une adhésion populaire qu’on voue à un leader historique. On en comprend mieux les raisons en lisant l’ouvrage qui rassemble les entretiens de Fidel avec Ignacio Ramonet (2007).

Conclusion

On a fait de la Révolution cubaine la révolution de Fidel. C’est excessif. La priorité de Fidel a toujours été la réalisation de la Révolution, son approfondissement, son perfectionnement et sa défense. La Révolution est l’œuvre de millions de Cubains et de Cubaines de plusieurs générations qui ont construit une société originale par leurs efforts, leurs sacrifices, en solidarité entre eux et avec le monde. Fidel aura été leur Commandant en chef.

En tant qu’historien travaillant sur l’Amérique latine, j’ai croisé dans mes lectures plusieurs grands personnages. Je pense à Simón Bolívar, à José Martí. Des hommes tout dévoués à une cause. De grands esprits, de formidables patriotes, des hommes d’action. Plus près de nous, Hugo Chávez est immensément grand, d’autant plus grand quand on considère ses modestes origines. Hors de l’Amérique latine, mes voyages m’ont incité à lire sur Mustapha Kemal Atatürk, Ho Chi Minh, Mahatma Gandhi, Nelson Mandela.

Mais je persiste à croire que Fidel Castro est le plus grand de tous. Ses qualités personnelles qui en font un homme exceptionnel, il les a mises au service de Cuba, du peuple cubain. Mais aussi au service des peuples de la terre, tant les combats qu’il a menés, les causes qu’il a défendues à l’échelle de la planète s’inscrivent dans les enjeux qui concernent le développement de l’humanité. Je pense à sa promotion de l’éducation et de l’accès aux soins pour tous, à sa défense de la paix et pour le désarmement nucléaire, à sa pratique de la solidarité internationale, à son plaidoyer pour le respect de l’environnement, à sa dénonciation du pillage, à son combat contre le capitalisme et l’hégémonisme.

J’espère que le portrait que j’ai tracé ici de Fidel vous aura convaincus qu’il est un homme  exceptionnel, une figure titanesque. Il est à mes yeux, comme historien, eu égard à tous les défis qu’il a su affronter, à l’influence qu’il a exercée à Cuba et sur la scène internationale, le plus grand chef d’État du XXe siècle. Pour résumer mon exposé, je reprendrais les propos du journaliste mexicain Luis Suárez en 1985: « Le président cubain Fidel Castro est un conducteur de l’histoire, et surtout un homme d’État qui a géré la politique et la diplomatie sans jamais s’isoler de la sagesse populaire. Mon appréciation de Fidel Castro a grandi au fur et à mesure qu’avançait son leadership. Fidel est un des grands conducteurs de l’histoire depuis les temps classiques. »

Claude Morin

Montréal, 12 août 2016

Claude Morin. L’auteur a enseigné l’histoire de l’Amérique latine à l’Université de Montréal de 1973 à 2006. Tout en continuant à commenter l’actualité régionale, il est guide-accompagnateur pour des voyages en Amérique latine.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Claude Morin, Mondialisation.ca, 2016

Chris Marsden, Léon Trotsky demeure une figure importante de la politique

« Même après des décennies, indique Chris Marsden, les écrits de Trotsky ont une importance immédiate. Il a non seulement prêté une attention particulière à la lutte de classe en Grande-Bretagne, mais il a aussi présenté l'évaluation la plus incisive et la plus cinglante du Parti travailliste et de son rôle en tant que défenseur de la domination capitaliste. Son œuvre classique, Où va la Grande-Bretagne? fut publié en 1925, juste un an avant que le Parti travailliste et le Congrès des syndicats (TUC) ne trahisse la Grève générale. Ses écrits sur la gauche fabienne, son impuissance, sa mauvaise foi et son hypocrisie, montrent de façon salutaire qu’il faut se garder de toute confiance en Corbyn et ses partisans de la bureaucratie syndicale: « Ils forment l'appui principal de l'impérialisme britannique et européen, sinon de la bourgeoisie mondiale. Il faut, à tout prix, montrer aux ouvriers le vrai visage de ces pédants satisfaits, de ces éclectiques bavards, de ces arrivistes sentimentaux, de ces valets de pied à grande livrée de la bourgeoisie. Les montrer tels qu'ils sont, c'est les discréditer à jamais. Les discréditer, c'est rendre le plus grand service au progrès historique. »

Reprenons l'évocation de Chris Marsden...

Michel Peyret


La classe dirigeante et le spectre de Léon Trotsky

Par Chris Marsden
22 août 2016

Il y a soixante-six ans aujourd'hui, l'assassin Ramon Mercader plongeait un piolet dans la tête de Léon Trotsky à son domicile de Coyoacan, Mexico. Grièvement blessé, Trotsky s’est vaillamment battu contre son assassin. Il est mort de ses blessures le lendemain.

L'objectif du commanditaire de l'assassinat, le dirigeant soviétique Joseph Staline, était de faire taire la voix de son principal ennemi et de priver ainsi la classe ouvrière russe et internationale de son plus grand dirigeant révolutionnaire.

Staline a échoué. Aujourd'hui, le nom du dictateur et de ses disciples est honni. Il était, comme avait prévenu Trotsky, « Le fossoyeur de la révolution », alors que Trotsky est toujours associé à la lutte incorruptible contre le stalinisme et pour le socialisme international.

Trotsky reste non seulement un grand personnage historique, mais aussi une figure d’une importance politique capitale aujourd’hui pour les travailleurs du monde entier. On en trouve la confirmation dans la manière dont son nom a été invoqué à maintes reprises dans la crise de plus en plus sérieuse du Parti travailliste britannique.

L'aile droite du Parti travailliste commença à le faire le 9 août dans un article du vice-président du parti Tom Watson, paru dans le Guardian etdénonçant amèrement les « trotskystes faisant de l’entrisme » ; il qualifiait tous les partisans de l'actuel leader du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, de dupes involontaires de ces forces de l’ombre.

Le camp de Corbyn a répondu en manifestant son indignation et son incrédulité qu'une telle accusation puisse être faite et Corbyn a rassuré dans l'Observer, disant: « Il n'existe pas, dans l’imagination la plus vive de qui que ce soit, 300.000 extrémistes sectaires dans le pays qui se seraient soudainement abattus sur le parti travailliste [italiques ajoutés]. »

Rien de tout cela n'a empêché les principaux journaux britanniques d'être inondés d'articles sur Trotsky, cherchant à le dénigrer et à mettre en garde contre toute association avec ses idées. Des références répétées ont été faites au « spectre de Trotsky » qui hante le Parti travailliste et la lutte politique au sein du parti a été présentée comme une lutte entre réforme et révolution.

Quelles que soient les intentions factionnelles de la droite travailliste, l'apparition du nom de Trotsky au centre de la scène politique a une énorme signification objective. En effet, chaque fois que le capitalisme est saisi par une crise et une éruption de conflits sociaux et politiques impliquant la classe ouvrière, la présence de Trotsky se fait toujours sentir.

Pourquoi?

Malgré les déclarations de l'élite dirigeante et de ses médias quant à sa supposée « insignifiance », ceux-ci sont parfaitement conscients de la menace posée par Trotsky et le trotskysme dans des conditions de divisions sociales acerbes, de l’agitation politique produite par le vote en faveur du Brexit et surtout de l'éclatement qui menace un Parti travailliste agissant depuis plus d'un siècle comme police des luttes de la classe ouvrière.

Des millions de travailleurs et de jeunes cherchent le moyen de riposter à l'austérité et au militarisme. La prétention de Corbyn d'être une alternative tout en s'opposant à toute rupture d’avec le Parti travailliste, ne peut pas se maintenir. La question de la construction d'une nouveau parti authentiquement socialiste se posera inévitablement.

La situation en Grande-Bretagne n’est qu’une manifestation de ce qui se développe dans le monde. La classe ouvrière va à gauche, mais il lui faut encore développer la direction socialiste dont elle a besoin.

2017 marquera le 100e anniversaire de la révolution d'Octobre de 1917 en Russie. Le nom de Trotsky est avec celui de Lénine synonyme de cet événement historique qui a établi le premier État ouvrier dans le monde. Aujourd'hui, le capitalisme mondial est une fois de plus en proie à une crise économique, politique et sociale croissante qui soulève à nouveau la question de savoir si l'humanité sera entraînée dans une ère de dictatures, de barbarie et de guerres, ou si la classe ouvrière réussira à instaurer le socialisme mondial, mettant fin à l'exploitation de classe et aux divisions entre nations.

Trotsky a mené la lutte politique contre la dégénérescence de l'Union soviétique sous Staline. Son combat et celui de l'Opposition de gauche, qui ont conduit à la fondation de la Quatrième Internationale en 1938, réfute l'affirmation centrale des propagandistes anti-communistes, que Lénine a conduit à Staline et que le socialisme a produit une tyrannie bureaucratique.

Trotsky est l'auteur de la Théorie de la révolution permanente et de formulations qui définissent l'époque telles que « L'agonie du capitalisme». Il est la personnification de la perspective de la révolution socialiste mondiale. Et quant à la classe dirigeante britannique et à ses homologues à l'échelle internationale, ceci fait de Trotsky le personnage le plus toxique et le plus dangereux de l'histoire.

Même après des décennies, les écrits de Trotsky ont une importance immédiate. Il a non seulement prêté une attention particulière à la lutte de classe en Grande-Bretagne, mais il a aussi présenté l'évaluation la plus incisive et la plus cinglante du Parti travailliste et de son rôle en tant que défenseur de la domination capitaliste. Son œuvre classique, Où va la Grande-Bretagne? fut publié en 1925, juste un an avant que le Parti travailliste et le Congrès des syndicats (TUC) ne trahisse la Grève générale. Ses écrits sur la gauche fabienne, son impuissance, sa mauvaise foi et son hypocrisie, montrent de façon salutaire qu’il faut se garder de toute confiance en Corbyn et ses partisans de la bureaucratie syndicale:

« Ils forment l'appui principal de l'impérialisme britannique et européen, sinon de la bourgeoisie mondiale. Il faut, à tout prix, montrer aux ouvriers le vrai visage de ces pédants satisfaits, de ces éclectiques bavards, de ces arrivistes sentimentaux, de ces valets de pied à grande livrée de la bourgeoisie. Les montrer tels qu'ils sont, c'est les discréditer à jamais. Les discréditer, c'est rendre le plus grand service au progrès historique. »

Dans la période à venir, la question brûlante qui doit être clarifiée chez les travailleurs avancés et les jeunes au plan international est celle de Trotsky et de son héritage politique. Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), le mouvement trotskyste mondial, représenté en Grande-Bretagne par le Parti de l'égalité socialiste (SEP, Socialist Equality Party), s’est consacré à la réfutation de ce qu’il a appelé « l'école post-stalinienne de falsification historique » de Trotsky, de sa vie et de son œuvre.

Dans la première décennie de ce siècle et à la veille de la crise financière de 2008, les historiens britanniques Ian Thatcher, Geoffrey Swain et Robert Service ont tous publié des biographies de Trotsky. Le président du World Socialist Web Site David North a mené un travail systématique pour exposer les mensonges et les falsifications qu'elles contenaient. Publié en 2010 sous le titre Défense de Léon Trotsky, North qualifie leurs œuvres tendancieuses de « biographies préventives » qui cherchent à « discréditer complètement Trotsky comme personnage historique » à la veille de nouvelles luttes révolutionnaires.

Dans son introduction, North fait l'observation suivante sur les motivations de tous les efforts entrepris actuellement pour dénigrer Trotsky:

« Léon Trotsky fut avant tout le grande tribun et le théoricien de la révolution socialiste mondiale. Les passions suscitées par son nom témoignent de l'importance persistante des idées de Trotsky. Les arguments autour de Trotsky ne se limitent jamais au passé. Ils concernent tout autant ce qui se passe dans le monde actuel, et ce qui pourrait se passer à l'avenir. »

Depuis que ces mots furent écrits, beaucoup d'encre et de papier ont a été gaspillés à essayer de diminuer et de calomnier Trotsky. Pourtant, malgré ces calomnies et celles à venir, il n'a jamais été possible d'effacer sa présence durable. En effet, le trotskysme n’est pas seulement un spectre, c'est un mouvement politique. L'organisation qu'il a fondée, la Quatrième Internationale, est l'expression consciente de tendances objectives profondes qui font une fois encore que la classe ouvrière du monde entier entre en lutte révolutionnaire contre le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 20 août 2016)

Algérie, l'Esprit de la Soummam, la Révolution, la Nation algérienne

« Quoi qu’il en soit, rappelle Boukhalfa Amazit, la rébellion de 1954 s’est métamorphosée en une lame de fond qui allait foudroyer l’ordre colonial établi, bousculer sérieusement l’Etat colonialiste dans ses fondements. Un putsch militaire va installer de Gaulle, présenté comme le fils prodige, sur le trône de France. Il fera adopter une Constitution qui instaurera la Ve République. L’armée, colonne vertébrale de la République depuis Napoléon Bonaparte, est déstabilisée au point qu’une partie va désespérément tenter un coup de force pour garder l’Algérie française. Les prisons militaires se peupleront de généraux présentés jusque-là comme des «héros».  D’un autre côté, c’est l’Esprit de la Soummam qui gardera serrés et unis les rangs de la Révolution et cimentera à jamais la Nation algérienne... »

Reprenons le texte de Boukhalfa Amazit...

Michel Peyret


60e anniversaire du Congrès de la Soummam

De l'insurrection à la Révolution

le 20.08.16 |

zoom

On lit souvent que les Assises de la Soummam, les premières de l’histoire du Front de libération nationale, sont venues pour obvier au débriefing manqué de janvier 1955, prévu le 24 octobre 1954, par la réunion décisive des «Six». Ultime rendez-vous de ces pères fondateurs, qui s’est déroulé dans la demeure de Mourad Boukechoura, ancien chef scout de Bologhine et membre de l’OS, située au 24, rue Comte Guillot (aujourd’hui Bachir Bedidi), à Raïs Hamidou (Alger).

Mais, l’Histoire nous apprend qu’il en va de certains événements, comme des phénomènes physiques ou chimiques.Ainsi, par exemple, les chimistes nous expliquent les déflagrations par ce qu’ils appellent savamment : les limites d’explosivité. Un gaz ou une vapeur parvient à ce niveau quand leur concentration dans l’air atteint le stade critique de l’inflammation ou de l’éclatement. Le phénomène est borné par la Limite inférieure d’explosivité (LIE) et la Limite supérieure d’explosivité (LSE).Sous la LIE, le mélange est trop pauvre en combustible pour amorcer une réaction. Au-dessus de la LSE, c’est le comburant qui manque. «L’heure, c’est l’heure ; avant l’heure, ce n’est pas l’heure ; après l’heure, ce n’est plus l’heure», aurait dit Jules Jouy auteur de cette célèbre maxime.

Le Congrès de la Soummam est un événement capital dans l’histoire du pays. Il constitue la fin de la période de maturation politique animée par le mouvement national dans toutes ses composantes depuis, pratiquement, le début du XXe siècle. Le départ de la lutte armée était le point d’orgue de ce mouvement. Ses initiateurs avaient le courage et l’audace de lancer à l’Etat français - et au colonialisme qu’il défendait - un défi qui le marquera à jamais, puisque c’est en Algérie que s’effondrera son empire.

Toutefois, le vaste mouvement indépendantiste né avec l’Etoile nord-africaine (ENA) en 1926, avait certes un objectif qui était l’Istiqlal, mais pas de programme quant à l’après-colonialisme et la construction de l’Etat, pas plus que de stratégie militaire à mettre en branle le moment de la lutte venu. L’histoire s’étant brutalement accélérée à la fin du premier trimestre de l’année 1954 avec la création du CRUA, il a fallu faire et réagir au cas par cas, selon les situations qui allaient naître de la décision de déclencher.

A la différence de ses rivaux, particulièrement les libéraux de l’UDMA et les communistes du PCA, qui eux avaient des programmes. Peu rassembleurs, il est vrai, avec des perspectives de songe-creux, pour ne pas dire utopistes, mais qui entretenaient néanmoins l’illusion d’une solution aux problèmes sociaux de la majorité algérienne, mais assurément pas de terminaison à la domination colonialiste. Cela ne suffisait pas pour allumer des espérances parmi les colonisés qui, dès leur naissance, comptaient les jours qui leur restaient pour mourir de faim, de froid, de maladie ou de violence, du fait du bon vouloir du colon qui avait sur le colonisé le droit de vie ou de mort.

C’est la radicalisation des positions des membres de l’OS, anciens ou qui ont échappé au coup de filet de 1950, qui est à la base du formidable soulèvement. Ils ont invité le fusil de chasse au balthazar, pour déboucher l’ouïe de l’occupant. Celui-ci a répondu par la guerre totale. Tout le monde se souvient  quand, le 12 novembre 1954, à la tribune de l’Assemblée nationale, François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur avertissait d’un ton comminatoire : «La rébellion algérienne ne peut trouver qu’une forme terminale : la guerre.» Le ministre de l’Intérieur, qui deviendra président de la République française de 1981 à 1995, a été le premier homme politique à prononcer le mot «guerre», lequel, pourtant, sera banni du langage et presque de la langue français, pour lui substituer une foultitude d’euphémismes les uns plus grotesques que les autres. Il ajoutait dans la foulée, brandissant un titre de propriété : «L’Algérie, c’est la France. Et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne.»  

Il aura donc fallu que cette longue et impitoyable guerre, voulue par l’Etat colonialiste français et exigée par le colonat en Algérie, s’installe à demeure et provoque un véritable cataclysme dans la population autochtone, éreintée par 126 ans d’assujettissement et d’oppression impérialiste, avec son terrible décompte morbide, pour que les occupants entendent les plaintes des occupés.  

A Ifri, ce fut la toute première fois que des Algériens se réunissaient afin de délibérer sur le devenir de leur entreprise émancipatrice historique et ouvrir de grandes voies qui les canaliseront, de même que les principes qui les guideront vers la restauration de l’Etat national. Un Etat qu’ils ont voulu, ainsi que le proclame l’Appel du 1er Novembre, «démocratique et social».

Tout cela s’est passé dans une masure où étaient rassemblés six politiques et militaires, assis sur des tabourets de fortune. Pourtant, ces décisions majeures, considérables d’importance, qui feront la transmutation de l’insurrection en une Révolution véritable et qui constitueront le levain, auraient aisément pu se dérouler dans un pays voisin frère qui aurait offert son hospitalité à des Révolutionnaires qui faisaient, depuis 22 mois, la fierté des peuples du Tiers-Monde.

Mais «c’est ici qu’est la rose, c’est ici qu’il faut danser», aurait dit Karl Marx. C’est au cœur de l’Algérie, elle-même, au cœur de la guerre, que s’est forgé le destin de son peuple. Ce Congrès d’abord prévu comme une simple réunion de coordination et, dans certains cas, l’occasion pour les uns et les autres de se découvrir et de faire connaissance, a trouvé dans l’expérience et la pratique sur le terrain ce dont il allait se nourrir. En d’autres termes, il s’est agi de théoriser une pratique, de tirer de l’acquis, des règles et de créer des normes et des formes d’organisation pour en assurer la pérennité, ou à tout le moins la durée, en tous les cas le succès.

Nous ne disposons pas, ou pas encore, de documents en quantité ou en qualité suffisantes qui permettraient au chercheur ou à l’historien d’analyser les débats qui se sont déroulés dans la maison forestière d’Ighbal, et encore moins de données qui rendraient fidèlement compte sur «qui a dit quoi» ou encore «qui a proposé quoi».

Aussi, attribuer aux seuls Larbi Ben M’hidi et Abane Ramdane l’exploit, car c’en fut un et un grand, serait une gageure, mais aussi cela équivaudrait à minimiser l’importance de personnages comme Krim Belkacem, Zighoud Youssef, Amar Ouamrane, Lakhdar Bentobbal. Ces personnalités de légende ayant été les seules admises aux débats. La règle en était que chaque zone, dont l’appellation deviendra «Wilaya», serait représentée par son responsable, son responsable seul, à l’exception de la zone 2, pour laquelle Bentobbal, l’adjoint de Zighoud, participera.

Chaque chef conférait après chaque séance avec ses adjoints pour les informer de l’évolution des travaux et prendre leurs avis. L’axiomatique révolutionnaire dégagée par les travaux du Congrès nécessitait la mise à plat de la praxis de chacun des responsables et la discussion pour élaborer une stratégie commune. Pour un certain nombre de chapitres, le texte qui a été rédigé au préalable et présenté aux congressistes (voir le document ci-après), ne pouvait pas préfigurer des travaux de l’assemblée. Il est de notoriété publique que deux points ont fait l’objet d’empoignades électriques et d’explications querelleuses.

Des propos drus ont opposé Krim et Abane à propos de l’opération «Oiseau Bleu», laquelle aurait «traîné en longueur», de l’avis du second, mais qui s’est soldée par un «un franc succès», selon le premier. Il y eut aussi l’insurrection généralisée du Nord Constantinois décidée par Zighout Youssef après avis de ses adjoints et collaborateurs, de l’année précédente, qui aurait soulevé des critiques d’Abane qui allait imposer son leadership à l’issue de ce rendez-vous avec l’Histoire. Certaines sources citent aussi les soldes consenties par les états-majors locaux à leurs djounoud. La très forte personnalité du tandem Abane-Ben M’Hidi va peser sur le Congrès au point peut-être pas d’atrophier, mais assurément d’étrécir le rôle tout aussi important des autres dans la tradition populaire et les exégèses des spécialistes.

D’aucuns parmi les analystes et les commentateurs ont estimé aussi que l’on a assisté à Ifri à un compromis historique qui a donné naissance à la Plate-forme de la Soummam. Qu’un certain nombre de concessions aient été accordées par l’une ou l’autre des personnes présentes, quoi de plus naturel lors d’une réunion d’une telle importance et d’une telle portée historique ?  On peut arguer que les participants, tous issus de la même matrice politique, pour le coup, le PPA-MTLD, tous patriotes nationalistes et tous indépendantistes, quels auraient pu être les points d’achoppement sévères susceptibles de raidir les pentes au point de nécessiter des compromis ? Tout plaide pour le contraire si on considère le sort qui fut celui de l’équation que l’on attribue à Abane, qui préconise «la primauté du politique sur le militaire et la primauté de l’intérieur sur l’extérieur». Une formule qui traduit on ne peut mieux sa pensée de politique méfiant à l’égard des militaires, qui sera balayée d’une chiquenaude, une année après jour pour jour, lors de la rencontre du Caire.

Certaines sources affirment que Krim Belkacem aurait proposé au Congrès une direction militaire intérieure unifiée et pourquoi pas sous le commandement synoptique d’un général en chef. Abane lui aurait opposé sur un ton amusé : «Et bien entendu tu serais ce général.»
Ce qu’il redoutait était en fait le bicéphalisme de l’exécutif qui entraînerait la déchirure au sein du commandement de la Révolution et donc de la Révolution elle-même. Le Congrès s’en est tenu au CNRA et au CCE. Un Parlement qui siège et qui décide et un exécutif qui applique
L’histoire lui donnera raison, connaissant le conflit de compétence entre l’Etat-major général (EMG) et le GPRA, cinq ans après, au vu des lésions profondes que ces divergences ont laissé, et dont la gouvernance du pays n’est pas encore guérie.

Quoi qu’il en soit, la rébellion de 1954 s’est métamorphosée en une lame de fond qui allait foudroyer l’ordre colonial établi, bousculer sérieusement l’Etat colonialiste dans ses fondements. Un putsch militaire va installer de Gaulle, présenté comme le fils prodige, sur le trône de France. Il fera adopter une Constitution qui instaurera la Ve République. L’armée, colonne vertébrale de la République depuis Napoléon Bonaparte, est déstabilisée au point qu’une partie va désespérément tenter un coup de force pour garder l’Algérie française. Les prisons militaires se peupleront de généraux présentés jusque-là comme des «héros».  

D’un autre côté, c’est l’Esprit de la Soummam qui gardera serrés et unis les rangs de la Révolution et cimentera à jamais la Nation algérienne. 

Boukhalfa Amazit

25 août 2016

Michelle Guerci, JLM et les "militantes provocatrices en burkini".

« JLM, nous dit Michelle Guerci, voudrait ne pas parler de ces questions de religion et de discrimination qui "éloignent des vrais problèmes". Sauf que cette vieille réthorique (utilisée sur les combats féministes, les luttes antiracistes) ne fonctionne plus du tout. Parce que tout un pan de la population de ce pays est mise à l'index. Impossible pour un homme politique responsable de reléguer cette réalité au second plan. Impossible aussi de ne pas faire le lien entre ces « trous noirs » du candidat de la France insoumise et son rapport à l’histoire de la colonisation algérienne. Lors d’une conférence  Alger, en février 2013, il sidère son auditoire, en qualifiant la guerre d’indépendance du peuple algérien, de« guerre civile ». Et la condamnation par la France de ses crimes en Algérie, de « perte de temps ». Ce qui a hérissé, là encore, jusque dans les rangs de son propre parti... »

Revenons au texte de Michelle Guerci...

Michel Peyret


Excellent billet, juge Beatrice Turpin qui transmet le texte de Michelle Guerci

Burkini : Jean Luc Mélenchon partage l'affront fait aux musulmanes

Dans Le Monde d'aujourd'hui, JLM condamne les "militantes provocatrices en burkini". En quelque sorte, il choisit son camp. Les citoyens de gauche, musulmans ou non, étaient en droit d'attendre autre chose du candidat dit de la France insoumise. La gravité du climat qui s'installe dans ce pays nécessite de revenir sur l'immense responsabilité de la gauche "républicaniste" dans la situation.


Dans une interview au Monde de ce jour (1),  à une question sur le burkini, Jean-Luc Mélenchon répond : «C’est une provocation.» On aurait pu croire que ladite provocation concernait l’arrêté pris par le maire de Nice et ceux qui l’ont suivi (2). Ou encore Manuel Valls qui a clairement affiché son soutien à ces maires. Ou encore ces policiers municipaux qui se baladent sur les plages de Nice et demandent aux femmes voilées de se dévêtir. Non. La provocation qu’évoque Jean-Luc Mélenchon concerne les femmes musulmanes qui se baignent en burkini. Et le candidat de la France Insoumise de poursuivre : «L'instrumentalisation communautariste du corps des femmes est odieuse. C'est un affichage militant. mais quand on est l'objet d'une provocation, mieux vaut ne pas se précipiter dedans [...] La masse des musulmans est excédée par une histoire qui les ridiculise. Valls a eu tort d'en rajouter. »

Il ressort de cette interview que JLM, ne condamne ni les maires qui ont pris ces arrêtés, ni Manuel Valls qui les a soutenus,  ni la droite sarkoziste qui a orchestré cette campagne, ni le gouvernement qui laisse faire (3), mais des femmes accusées d’instrumentaliser leur propre corps ou de l’être par leurs maris, pères, cousins... Bref la fameuse COMMUNAUTE. JLM n’aurait-il pas été informé des derniers événements de Nice ? N’a-t-il pas vu ces photos d’une femme en legging et tunique turquoise, foulard sur la tête, se reposant paisiblement sur la plage pendant que ses enfants se baignent, sommée par ces policiers municipaux en tenue de se déshabiller, puis verbalisée, et contrainte de payer une amende pour pouvoir rester sur la plage ? (4)

Tout à sa tactique de campagne, il utilise la même réthorique qu’un Valls : dénoncer l’extrême droite en en se faisant son propagandiste. Car sur cette question, il y a une feuille de cigarette entre le candidat de la France insoumise, la droite et MLP. Marine Le Pen demande l’interdiction du burkini salafiste, et JLM dénonce des provocatrices militantes (salafistes), sauf qu’il appelle à ne pas tomber dans la provocation, cad l'interdiction. Divergence de fond, on le voit. Et les arguments sont les mêmes : rengaine sur la libération des femmes et le communautarisme…. Le communiqué officiel du PG rédigé par son secrétaire à la lutte contre les discriminations et la laïcité (incroyable intitulé, quel rapport entrée les deux ?) est précis : « Le burkini est le fruit d'une offensive religieuse salafiste qui ne concene qu'une partie de l'islam [...] La question politique à résoudre reste celel du combat des femmes pour accéder librement à l'espace public.» Sic. On est tenté de rire pour ne pas pleurer.

Une tenue militante salafiste : contrevérités grotesques

Pour ne pas proférer des contre-vérités aussi grotesques, on ne saurait trop conseiller aux responsables du PG  de lire les chercheurs spécialistes de l’islam, qui comme Olivier Roy (4), expliquent que ce vêtement est interdit sur les plages wahhabites où les femmes sont interdites de baignades de fait, qu’il il est né en Australie très récemment (2003), conçu par une femme qui voulait faciliter les bains de mer de femmes ne souhaitant pas se déshabiller à la plage. JLM et le PG ont le droit de ne être en accord avec ce type de tenue mais c’est une liberté individuelle imprescriptible. En tout cas, les femmes pourchassées pour burkini ou, depuis hier pour legging avec tunique, doivent savoir qu’elles ne seront pas défendues par le candidat de la France insoumise.

Alors il faut que les choses soient claires. Car ce climat nauséabond de chasse à la femme en burkini ou au voile est une ignominie. La masse des musulmans est excédée par cette affaire, mais pas «parce qu'elle les ridiculise», contrairement aux propos de JLM. La masse des musulmans n’en peut plus d’être stigmatisée tantôt au nom d’une laïcité totalement détournée de ses fondements (jupes longues, tenue ostentatoire, viande hallal, menus de substitution...), au nom des droits des femmes dont toute la classe politique de contrefout, sauf quand il s’agit des musulmans, au nom de la lutte contre le terrorisme où elle sommée de se prononcer tout en se faisant discrète, au nom des troubles à l’ordre public (cf ces arrêtés municipaux) alors qu’ils n’ont qu’une fonction : créer du désordre public contre les musulmans. (4)  Mélenchon, le vieux briscard, quarante ans de politique professionnelle au compteur, n'aurait pas compris que cette campagne sur le burkini et ces arrêtés orchestrés par le Parti des républicains étaient des ballons d'essai ? Que demain, ils iraient plus loin, eux, les seuls provocateurs dans cette affaire ? 

« C’est quoi l’étape d’après, le fichage ?» 

La masse des musulmans, par ailleurs électeurs et celle des non musulmans de gauche tout aussi électeurs n’est plus dupe. Le racisme républicain à « gauche » a une responsabilité majeure dans le désastre actuel. Olivier Roy le redit, la focalisation sur l’islam (depuis des décennies maintenant, donc bien antérieure aux attentats), est liée à la conjonction entre une droite traditionnelle liée à la défense du christianisme et une gauche laïcarde et anticléricale qui a voulu ériger l’athéisme en religion d’Etat. 

Pour  rappel, voici, par exemple, une liste non exhaustive de personnalités politiques ou médiatiques passées de la gauche de Jean-Pierre Chevènement, l’homme choisi par François Hollande pour la direction la Fondation de l’islam de France, à l’extrême droite : Florian Philippot, Paul Marie Couteaux, Elisabeth Levy, Natacha Polony, Eric Zemmour... (5) Pas encore nommé ledit « Che » s’est précipité pour demander aux musulmans de France de la discrétion. Aucun responsable politique n’a dénoncé ces propos de l’ancien préfet de la région d’Oran qui ont ulcéré les musulmans. Et pas qu'eux si l'on en juge les multiples réactions sur twitter. « C’est quoi l’étape d’après, le fichage ?» ont réagi certains d’entre eux dans l’Obs.

1933, un journaliste objectif : «Les Juifs ont manqué de prudence. On les remarquait trop»

Pour l'écrivain Serge Quaddrupani, « Un cran vient d'être franchi, qui ressemble beaucoup à un point de non-retour dans la fabrication d'un bouc émissaire. [...] Et de rappeler qu’en septembre 1933, un journaliste qui se voulait objectif et mesuré […] , laissait tomber à propos de l'Allemagne hitlérienne et, à propos des persécutions antijuives, laissait tomber : «A coup sûr, les Juifs ont manqué de prudence. On les remarquait trop.» (6) JLM est un homme dont on vante la culture. Pourquoi n’est-il pas capable de faire ce rapprochement ? Comme tous ceux instrumentalisent qui la question musulmane pour faire des voix ou par peur d’en perdre ? Mélenchon draguerait-il en eaux troubles, comme certains l'ont dit après sa sortie sur «les travailleurs étrangers qui viennent manger le pain des Français »? 

Mais cette prise de position burkinienne vient de plus loin. JLM appartient à ce camp à « gauche » comme un Valls, un Chevènement… qui n’ont cessé de répéter, depuis des années, que la religion est une affaire privée devant s’exercer dans l’espace privé. En contradiction absolue avec la lettre et l’esprit de la loi de 1905 qui autorise l'expression religieuse dans l'espace public, comme l'a rappelé l’Observatoire de la laïcité dirigé par Jean-Louis Louis Bianco. Lequel, n’a d’ailleurs pas bénéficié non plus du soutien de JLM lors de la campagne acharnée pour sa démission orchestrée par Manuel Valls devant le très communautaire Crif, en janvier 2016. A ce camp à «gauche» qui au nom de cette fiction la "république une et indivisible", n'ont cessé de combattre le «multiculturalisme» incontournalble pourtant de la société française. 

Des "sauvageons" de Chevénement aux "larbins du capitalisme" de JLM

Sur les discriminations que subissent les populations issues de l’immigration postcoloniale, sa discrétion est assourdissante. Lors de la mort d’Adama Traoré après son interpellation le 19 juillet 2016,  JLM dénonce « une militarisation de l’action policière » et ajoutera « M. Adama Traoré n’est mort que du fait de son interpellation.» Prise de position saluée par des militants associatifs mais brocardée sur twitter par des membres de familles de victimes de crimes policiers rappelant son silence lors de la mort d’un des leurs. Pendant l’été, la caravane de la France insoumise est allée en banlieue…Devant les déclarations de JLM les appelant à voter, les militants associatifs sont plus que circonspects. Pourquoi faire le déplacement de l’autre côté du périphérique maintenant et pas avant ? Comme le PS de Hollande en 2012. Les habitants des banlieues savent que leurs voix sont recherchées pendant les élections. Mais ils ont de la mémoire. En août 2012, des émeutes éclatent à Amiens Nord, à la suite d’une énième intervention musclée de la BAC, au cours d’une repas de deuil cette fois. L'alors porte-parole du Front de Gauche qualifiera les jeunes révoltés de « bouffons, crétins, larbins du capitalisme ». Ce qui lui valut une lettre ouverte de membres de son parti en désaccord sur le site Rue 89. Dans les années 1990,  Chevènement parlait, lui, de « sauvageons ».

La guerre d'Algérie, "une guerre civile"

JLM voudrait ne pas parler de ces questions de religion et de discrimination qui "éloignent des vrais problèmes". Sauf que cette vieille réthorique (utilisée sur les combats féministes, les luttes antiracistes) ne fonctionne plus du tout. Parce que tout un pan de la population de ce pays est mise à l'index. Impossible pour un homme politique responsable de reléguer cette réalité au second plan. Impossible aussi de ne pas faire le lien entre ces « trous noirs » du candidat de la France insoumise et son rapport à l’histoire de la colonisation algérienne. Lors d’une conférence  Alger, en févier 2013, il sidère son auditoire, en qualifiant la guerre d’indépendance du peuple algérien, de« guerre civile ». Et la condamnation par la France de ses crimes en Algérie, de « perte de temps ». Ce qui a hérissé, la encore, jusque dans les rangs de son propre parti (7).  Enfin, l’homme qui considère que Tarik Ramadan est infréquentable peut-il comprendre l’effet que produit sur l’électeur de gauche, ses amitiés (passées mais d'un passé très récent) avec un Zemmour ou un Buisson ? (8)

Nous sommes nombreux à avoir honte de ce qui se passe. A avoir honte –parce que nous sommes de gauche – de cette gauche qui se tait devant les abjections que subissent les musulmans de ce pays, et notamment des femmes pour un simple vêtement. Le drame qui se prépare en 2017 nécessite de mettre les pendules à l’heure. Toutes les pendules. Un responsable politique, surtout s’il se prépose à la candidature «suprême» ne peut attendre que l'on se se taise sur le passé. La meilleure façon d'éviter le passif.

 (1)http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2016/08/24/jean-luc-melenchon-je-suis-le-bulletin-de-vote-stable-et-sur_4987052_823448.html

 (2) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/08/16/01016-20160816ARTFIG00290-plusieurs-communes-interdisent-desormais-le-burkini-sur-leurs-plages.php

et ce n’est pas la déclaration d'un B. Cazeneuve, qui a reçu le CFCM a la demande de ce dernier, appelant à ne pas "stigmatiser" qui change quoi que ce soit au problèm  

(4) http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160822.OBS6680/siam-verbalisee-sur-une-plage-de-cannes-pour-port-d-un-simple-voile.html(5) http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2014/11/08/et-zemmour-devint-zemmour_4520705_823448.html

"Au milieu des années 1990, Eric Zemmour flirtait vec la Fondation Marc-Bloch, où des journalistes, comme Elisabeth Lévy, dénonçaient la « pensée unique » de l’intelligentsia française. Une petite bande souverainiste dont la trajectoire laisse rêveur. En 2002 (Zemmour vote pour Chevènement), ces « nationaux-républicains » commencent par dénoncer le front anti-Le Pen et l’antifascisme de salon qui fait descendre la jeunesse dans la rue. Puis décontaminent patiemment les idées du FN, quand ils ne rejoignent pas directement la formation d’extrême droite, comme l’ex-plume du « Che » Paul-Marie Coûteaux, et investissent les médias. 

 (6) Le blog de Serge Quaddrupani

(7 ) http://vivelepcf.fr/1822/pour-melenchon-la-guerre-dalgerie-na-ete-quune-guerre-civile/

 (8) http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2014/11/08/et-zemmour-devint-zemmour_4520705_823448.html

Alex Lantier, Sommet européen, un éventail de crises

« En fait, constate Alex Lantier, avant même que la Grande-Bretagne n'invoque l’article 50 du traité de Lisbonne pour lancer la négociation de sa sortie de l’UE, l’UE craint une nouvelle explosion. A Ventotene, c’est tout un éventail de crises que confrontent les trois premières économies de la zone euro : l'escalade de la guerre en Syrie et au Moyen-Orient, la crise des immigrés et les attentats terroristes en Europe, et le danger d’un effondrement bancaire européen centré en Italie. Cependant, ils n'ont pas pu avancer de propositions communes, sauf de nouvelles attaques contre la classe ouvrière et les droits démocratiques. « Beaucoup de symbolique, mais rien de concret, » a conclu le Neue Zürcher Zeitung suisse à propos du sommet. Il s'est moqué des « déclarations de solidarité creuses et des louanges exagérées pour le projet européen » des trois dirigeants et a écrit : « Leurs idées se contredisent en général, et tout est donc resté au niveau de promesses généreuses. »

Reprenons le compte-rendu de Alex Lantier...

Michel Peyret


wsws.org

Les divisions montent entre l'Allemagne, la France et l'Italie au sommet européen

Par Alex Lantier
24 août 2016

La chancelière allemande Angela Merkel, le président français François Hollande et le premier ministre italien Matteo Renzi se sont réunis lundi près de l’île italienne de Ventotene.

Ce fut une reprise du sommet du 27 juin qui a réuni Merkel, Hollande et Renzi à Berlin peu après le vote de la Grande-Bretagne pour quitter l’Union européenne (UE). Lors du sommet de Berlin, où ils ont appelé à de nouvelles « réformes » économiques attaquant la classe ouvrière et une politique militaire unie de l’UE, ils voulaient démontrer leur unité et arrêter toute nouvelle désintégration de l’UE. Ils se réunirent à nouveau lundi pour préparer le sommet de l’UE à Bratislava en septembre.

« Beaucoup pensaient que, après le Brexit, l'Europe était terminée, » a déclaré Renzi en lançant la conférence de presse conjointe du sommet, sur le porte-aéronefs Garibaldi. « Mais tel n’est pas le cas, et nous voulons écrire une nouvelle page de son avenir. »

En fait, avant même que la Grande-Bretagne n'invoque l’article 50 du traité de Lisbonne pour lancer la négociation de sa sortie de l’UE, l’UE craint une nouvelle explosion. A Ventotene, c’est tout un éventail de crises que confrontent les trois premières économies de la zone euro : l'escalade de la guerre en Syrie et au Moyen-Orient, la crise des immigrés et les attentats terroristes en Europe, et le danger d’un effondrement bancaire européen centré en Italie. Cependant, ils n'ont pas pu avancer de propositions communes, sauf de nouvelles attaques contre la classe ouvrière et les droits démocratiques.

« Beaucoup de symbolique, mais rien de concret, » a conclu le Neue Zürcher Zeitung suisse à propos du sommet. Il s'est moqué des « déclarations de solidarité creuses et des louanges exagérées pour le projet européen » des trois dirigeants et a écrit : « Leurs idées se contredisent en général, et tout est donc resté au niveau de promesses généreuses. »

Renzi, qui tente d'éviter une panique bancaire italienne et de conserver le pouvoir malgré la crise économique, a dit : « Nous parlerons également de questions économiques. Nous voulons des mesures fortes, des investissements de qualité et des réformes structurelles, de l’investissement dans l’Industrie 4.0 et dans l’énergie renouvelable. Nous devons nous concentrer sur la jeunesse. »

Les propositions de Renzi sont toutefois mort-nées. Avant le sommet, Merkel n'a masqué qu'à peine son hostilité envers les appels de Renzi pour plus de souplesse budgétaire, et de Hollande pour un fonds d’investissement public de 315 milliards d’euros. Berlin s'oppose à de telles politiques qui réduiraient la pression pour des coupes sociales en ralentissant la crise fiscale italienne, et qui financeraient certains projets économiques limités des concurrents européens de l’Allemagne.

Merkel a bien déclaré que « le Pacte de stabilité donne de nombreuses possibilités de flexibilité » en matière fiscale, mais il est clair que les plus de 300 milliards d’euros de dettes toxiques en Italie ne peuvent être absorbés sans douleur par un nouveau plan de sauvetage. L’économie italienne a stagné au cours du deuxième trimestre de 2016, les déclarations de revenus s’effondrent et l'Etat subit une nouvelle crise fiscale qui menace de déclencher une panique bancaire.

Berlin s’oppose cependant à une nouvelle tentative de résoudre temporairement ces crises en faisant imprimer des quantités massives d’euros à la Banque centrale européenne.

De nouvelles règles européennes exigent des déposants et des créanciers qu'ils contribuent à payer les coûts d’une faillite bancaire. De nombreux Italiens qui avaient mis leur épargne dans de petites banques qui ont fait faillite ont déjà été ruinés. Maintenant que les grandes banques italiennes telles que UniCredit et Monti dei Paschi di Siena font face à des crises potentiellement mortelles, les conflits à l’intérieur de la zone euro sur la gestion des dettes italiennes prendront des formes explosives — conduisant même peut-être à une décision par le gouvernement italien de quitter l’UE et l’euro.

Il reste à voir ce qu’une telle décision signifierait pour la France qui a investi des centaines de milliards d’euros en Italie et si Paris pourrait, dans ces conditions, lui-même rester dans l’euro.

« Alors que nous passons à la deuxième moitié de l’année, la situation en Italie et son impact sur le reste de l’Europe continuent d’être l’un des plus grands risques macro-politiques à nous préoccuper, » a déclaré à Market Watch Federico Santi, un analyste basé à l’Eurasia Group.

La crise risque de provoquer encore une sortie de l’UE. La popularité de Renzi a été minée par ses mesures d’austérité et il fait face à la montée du Mouvement cinq étoiles (M5S) anti-euro et anti-UE, qui a appelé à un référendum sur la sortie de l’euro. En cas de défaite du référendum voulu par Renzi pour novembre sur la modification des pouvoirs du Sénat italien et si Renzi se retire comme il a promis de le faire en cas de défaite, un autre gouvernement anti-UE pourrait prendre le pouvoir, en Italie cette fois-ci.

Merkel, Hollande et Renzi ont essayé de cacher les conflits financiers issus de la crise du capitalisme européen par des appels agressifs et réactionnaires à renforcer les forces armées et le renseignement européens, ainsi qu’à la répression des réfugiés et des migrants.

« L'Europe doit mieux assurer sa propre défense, et doit également être pratique. Nous devons mieux protéger les frontières de l'Europe et partager plus d'informations. Nous voulons aussi plus de coordination, plus de moyens, et plus de ressources dans le secteur de la défense », a dit Hollande. Il a également fait part des remerciements de l'UE à l'équipage du Garibaldi, le vaisseau amiral de l'Opération Sofia, qui oblige les navires de migrants en Méditerranée à retourner en Afrique.

Evoquant la guerre en Syrie et la crise des réfugiés, Merkel a déclaré: « Nous devons faire plus pour la sécurité intérieure et extérieure » de l'UE. Elle a également salué la collaboration de l'UE avec d'autres pays pour empêcher les réfugiés de fuir vers l'Europe: « Nous allons discuter des migrants et du contrôle des côtes, mais nous avons besoin de la collaboration des pays voisins. La collaboration avec la Turquie est une bonne chose; sinon, nous ne pouvons pas gagner la lutte contre les trafiquants d'êtres humains. Mais nous avons aussi besoin de l'aide des pays d'origine des migrants ».

Dans ce contexte, la décision de Merkel, Hollande et Renzi de visiter la tombe d'Altiero Spinelli sur Ventotene n'a fait que souligner la faillite historique de l'UE. Emprisonné pendant la Seconde Guerre mondiale par le dictateur fasciste italien Benito Mussolini, Spinelli a aidé à rédiger le Manifeste de Ventotene, un document fondateur de la construction européenne bourgeoise, prônant une Europe fédérale sans états nationaux.

Ce manifeste est un document généralement contre-révolutionnaire. Il reflète l'appartenance de Spinelli au Parti communiste italien (PCI) stalinien dans les années 1920 et 1930 et l'opposition du PCI à la révolution socialiste et à l'indépendance politique de la classe ouvrière. Le manifeste insiste pour dire que les hommes d'affaires joueront un rôle majeur dans la reconstruction de l'Europe et attaque les « travailleurs, formés sur les questions de classe, qui ne voient donc rien que leurs propres revendications ».

Spinelli a ensuite travaillé avec le PCI lors de son tournant « euro-communiste » dans les années 1970, qui a préparé le soutien du PCI à la restauration du capitalisme en URSS et à la transformation ultérieure de la majorité du PCI dans le Parti démocratique (PD) pro-austérité de Renzi.

Ce que montre toute la période de près de 75 ans écoulée depuis la rédaction de ce document c’est l'incapacité historique du capitalisme européen à surmonter les divisions nationales en Europe, une situation que ce sommet de crise a clairement démontré.

(Article paru d’abord en anglais le 23 août 2016)

Tueries, et quand le crime n'a aucun rapport avec le djihadisme ?

« Mais la liste des actes violents de juin et juillet, indique l'article, révèle un problème bien plus ample et profond. Aucune de ces tueries n'a été commise par un soldat de Daesh sur-entraîné. Non. Loin de là. Des jeunes gens à peine sortis de l'enfance et se sentant exclus. Un père de famille violent et vivant très mal son divorce. Un réfugié dont l’État refuse la régularisation. Leurs trajectoires et origines sont diverses : certains sont nés et ont grandi en Europe, d'autres au Moyen-Orient ou en Orient. Presque tous sont « radicalisés » depuis peu et sans réel lien direct avec l'EI, autre que quelques vidéos sur internet. Quand les crimes n'ont tout simplement aucun rapport avec le djihadisme, comme la fusillade de Munich menée par un sympathisant de l'extrême-droite fasciné par Hitler ou cette attaque à la machette dans le restaurant de Reutlingen qualifiée finalement de crime passionnel. La propagande haineuse djihadiste n'explique donc pas tout ; au contraire, le succès de son influence est lui-même le produit d'une situation nauséabonde bien plus grave et historique... »

Revenons à la lecture de l'article...

Michel Peyret


Attentats en France, Allemagne, États-Unis... Le capitalisme porte en lui la terreur comme la nuée porte l'orage

Publié par ICConline le 11 August, 2016 - 09:03

Juin et juillet 2016 resteront comme des mois sanglants ayant plongé la population vivant en Occident dans la peur. Le 12 juin, 49 personnes sont abattues dans un club gay d'Orlando en Floride. Le lendemain, le 13, un policier et sa compagne sont assassinés près de Paris, par un homme ayant prêté allégeance à l’État Islamique (EI). Le 14 juillet, un homme fonce au volant d'un camion dans la foule à Nice, tuant 84 personnes, dont plusieurs enfants, et faisant plus de 330 blessés. L'attaque est revendiquée par l'EI. Le 18 juillet, en Allemagne, un jeune de 17 ans blesse cinq personnes, dont deux grièvement, dans un train régional en les attaquant à la hache et au couteau. L'EI revendique l'attaque. Le 22 juillet éclate une fusillade dans un centre commercial de Munich. 10 personnes perdent la vie. Là aussi le tireur est très jeune (18 ans). Le 24 juillet, nouvelle attaque à la machette en Allemagne. Un jeune de 21 ans tue une femme dans un restaurant de Reutlingen et s'enfuit en courant, blessant d'autres personnes sur son passage. Le 24 juillet, un réfugié syrien de 27 ans se fait exploser dans le centre d'Ansbach, à proximité d'un festival de musique en plein air. Le 26 juillet, près de Rouen, un prêtre est égorgé lors d'une prise d'otage réalisée dans une église au nom de Daesh.

Au cœur même des grandes nations capitalistes, la barbarie vient donc de prendre une ampleur insoutenable. Dans un monde déliquescent, où des pans de plus en plus larges du globe plongent dans le trafic, la guerre et le terrorisme1, l'Europe était présentée comme un havre de paix depuis 1945. Il s'agissait donc de protéger au mieux la forteresse, à coups de murs et de barbelés de la barbarie « étrangère » c'est-à-dire, en réalité, des effets des affrontements meurtriers dans lesquels les armées et les bombes des grandes puissances démocratiques sont particulièrement actives. Mais L'horreur revient aujourd'hui frapper comme un boomerang le cœur historique du capitalisme. Non seulement les conflits mondiaux pénètrent les murailles de Schengen, mais la violence accumulée et intériorisée par toute une partie de la population « locale » explose. Ainsi, en cette période estivale, particulièrement en Allemagne, symbole de la stabilité et de la prospérité, l’atmosphère est devenue étouffante. La description du politologue allemand Joachim Krause est à ce titre édifiante2 : « On a pu observer vendredi [lors de la tuerie de Munich] à quel point règne une ambiance de peur. Quand la population a appris qu’un attentat avait eu lieu dans un centre commercial dans le nord-ouest de Munich, des scènes de panique se sont produites sur des places du centre-ville, c’est-à-dire à plusieurs kilomètres du lieu du crime. A Karlsplatz, des gens se sont enfuis en masse à cause d’une prétendue fusillade. Dans la grande brasserie Hofbräuhaus, des gens ont fui par les fenêtres, car la rumeur courait qu’un terroriste islamiste était entré dans l’établissement. »

Ce climat de panique est à l'évidence le fruit de la politique délibérée de l'état-major de Daesh, assoiffé de vengeance3. L'EI vise à déstabiliser ses ennemis impérialistes en terrorisant les populations. Mais la liste des actes violents de juin et juillet révèle un problème bien plus ample et profond. Aucune de ces tueries n'a été commise par un soldat de Daesh sur-entraîné. Non. Loin de là. Des jeunes gens à peine sortis de l'enfance et se sentant exclus. Un père de famille violent et vivant très mal son divorce. Un réfugié dont l’État refuse la régularisation. Leurs trajectoires et origines sont diverses : certains sont nés et ont grandi en Europe, d'autres au Moyen-Orient ou en Orient. Presque tous sont « radicalisés » depuis peu et sans réel lien direct avec l'EI, autre que quelques vidéos sur internet. Quand les crimes n'ont tout simplement aucun rapport avec le djihadisme, comme la fusillade de Munich menée par un sympathisant de l'extrême-droite fasciné par Hitler ou cette attaque à la machette dans le restaurant de Reutlingen qualifiée finalement de crime passionnel. La propagande haineuse djihadiste n'explique donc pas tout ; au contraire, le succès de son influence est lui-même le produit d'une situation nauséabonde bien plus grave et historique. Quelle force destructrice et meurtrière pousse donc ces individus aux motivations apparemment si différentes à passer à l'acte ? Et pourquoi maintenant ? Que nous dit toute cette barbarie de l'évolution de l'ensemble de la société à l'échelle mondiale ?

Le capitalisme est un système de terreur

Ces jeunes meurtriers ne sont pas des monstres. Ce sont des êtres humains qui commettent des actes monstrueux. Ils ont été enfantés par une société mondiale malade, agonisante. Leur haine et leur ivresse meurtrière ont d'abord été intériorisées sous la terreur permanente que font régner les rapports sociaux capitalistes, puis ont été libérées sous la pression de ce même système en explosant, générant une série d'actes ignobles.

En effet, le capitalisme est une société intrinsèquement basée sur la terreur. L'exploitation est inconcevable sans violence, organiquement inséparables l’une de l’autre. Autant la violence peut être conçue hors des rapports d’exploitation, autant ces derniers ne sont réalisables qu’avec et par une violence coercitive. Mais le capitalisme est aussi depuis plus d'un siècle un système décadent4. Ne pouvant plus offrir de réel avenir à l'humanité, il maintient son existence par le recours de plus en plus systématique et direct à cette violence tant sur le plan idéologique et psychologique que physique. L'éclatement de la Première Guerre mondiale et de sa boucherie en août 1914 en sont une image saisissante. Ainsi, la violence combinée à l’exploitation acquiert dès lors une qualité toute nouvelle et particulière. Elle n’est plus un fait accidentel ou secondaire, mais devient un état constant à tous les niveaux de la vie sociale. « Elle imprègne tous les rapports, pénètre dans tous les pores du corps social, tant sur le plan général que sur celui dit personnel. Partant de l’exploitation et des besoins de soumettre la classe travailleuse, la violence s’impose de façon massive dans toutes les relations entre les différentes classes et couches de la société, entre les pays industrialisés et les pays sous-développés, entre les pays industrialisés eux-mêmes, entre l’homme et la femme, entre les parents et les enfants, entre les maîtres et les élèves, entre les individus, entre les gouvernants et les gouvernés ; elle se spécialise, se structure, se concentre en un corps distinct : l’État, avec ses armées permanentes, sa police, ses prisons, ses lois, ses fonctionnaires et tortionnaires et tend à s’élever au-dessus de la société et la dominer. Pour les besoins d’assurer l’exploitation de l’homme par l’homme, la violence devient la première activité de la société pour laquelle la société dépense une partie chaque fois plus grande de ses ressources économiques et culturelles. La violence est élevée à l’état de culte, à l’état d’art, à l’état de science. Une science appliquée, non seulement à l’art militaire, à la technique des armements, mais à tous les domaines, à tous les niveaux, à l’organisation des camps de concentration, aux installations de chambres à gaz, à l’art de l’extermination rapide et massive de populations entières, à la création de véritables universités de la torture scientifique, psychologique, où se qualifient une pléiade de tortionnaires diplômés et patentés. Une société qui, non seulement “dégouline de boue et de sang par tous ses pores” comme le constatait Marx, mais qui ne peut plus vivre ni respirer un seul instant hors d’une atmosphère empoisonnée et empestée de cadavres, de mort, de destruction, de massacre, de souffrance et de torture. Dans une telle société, la violence ayant atteint cette Nième puissance, change de qualité, elle devient la Terreur. »5 Autrement dit, le capitalisme porte en lui la terreur comme la nuée porte l'orage6.

Le capitalisme nie la valeur de la vie

Tous ces actes barbares commis ces dernières semaines sont la négation même de la vie, de la vie des autres comme de la sienne. Mais l'idéologie de Daesh comme celle de l'extrême-droite au nom desquelles ces attentats ont été commis ne sont qu'une caricature sanglante de l'absence de valeur accordée à la vie par le capitalisme tout entier.

Les guerres menées partout par les grands États en sont la preuve la plus flagrante. Comme le contraste entre la richesse opulente accumulée entre quelques mains et la misère qui entraîne parfois la faim et la mort de millions d'âmes. Comme ces médicaments rassemblant les plus hautes connaissances humaines sans pouvoir être distribués au nom du profit. Comme ces marchandises choyées, éclairées, chauffées ou refroidies selon les besoins, quand des millions d'êtres vivent dans le plus simple dénuement. Dans le film de Charlie Chaplin « Les Temps modernes », il y a cette scène mythique durant laquelle Charlot est maltraité par un robot-fou programmé pour le laver, l'habiller et le nourrir afin de le préparer le plus efficacement et rapidement possible pour aller travailler à l'usine. Il s'agit là d'une critique humoristique mais aussi féroce du monde capitaliste dans son ensemble, pas seulement de ses usines ; car c'est bien au quotidien, sous tous les aspects de la vie, que l'homme est traité comme un objet. Nous ne vivons plus selon nos besoins corporels, psychiques et sociaux. Tout est rythmé, organisé, pensé selon les besoins du capital. L'exploitation capitaliste demande toujours plus à l'humanité de se nier elle-même pour s'incorporer à la machine.

Cette robotisation de l'homme entraîne l'exclusion de ceux qui ne peuvent s'adapter à ce rythme avilissant et infernal. En découlent la marginalisation, l'humiliation, un sentiment d'infériorité et bien d'autres grandes souffrances encore renforcées par la stigmatisation de ces « inadaptés » par l’État, par la répression des forces de polices ou des prétendus organismes « sociaux ». Se trouve certainement là l'une des racines profondes de la haine et de l'esprit de vengeance suicidaire.

Des individus sans espoir ni morale et le terrorisme

La terreur et la négation de la valeur de toute vie, voilà sur quel terreau capitaliste grandissent ces individus qui deviennent terroristes.

Parfois écrasés matériellement, sans aucun avenir devant eux, végétant dans un présent aux horizons complètement bouchés, piétinant dans une médiocrité quotidienne, ces individus sont dans leur désespoir la proie facile à toutes les mystifications les plus sanglantes (Daesh, pogromistes, racistes, Ku-Klux-Klan, bandes fascistes, gangsters et mercenaires de tout acabit, etc.). Dans cette violence, ils trouvent « la compensation d’une dignité illusoire à leur déchéance réelle que le développement du capitalisme accroît de jour en jour. C’est l’héroïsme de la lâcheté, le courage des poltrons, la gloire de la médiocrité sordide. C’est dans ces rangs que le capitalisme, après les avoir réduites à la déchéance extrême, trouve une réserve inépuisable pour le recrutement de ses héros de la terreur »7.

L'attentat du 14 juillet à Nice révèle ainsi ce qui se cache derrière tous les autres : la haine et la soif de meurtre d'individus écrasés. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, l'homme qui a tué avec un camion des dizaines de personnes à Nice, est décrit par ses proches comme ultra-violent, souffrant de "crises" au cours desquelles il "cassait tout". Son ex-femme l'a quitté notamment pour cette agressivité. Mais pour percuter ainsi volontairement et durant plusieurs minutes hommes, femmes et enfants, il faut encore bien plus : une véritable désintégration psychique. Dans un tel acte, tous les interdits fondamentaux de la société humaine sont comme pulvérisés. Cet homme a intériorisé toute la violence du capitalisme en la subissant, puis l'a extériorisée dans une explosion destructrice. De tels tueurs de masse existent déjà depuis plusieurs décennies aux États-Unis. Les hécatombes dans les collèges et les universités américaines font régulièrement la Une de l'actualité ; chaque fois les tireurs sont des jeunes se sentant exclus et marginalisés par le système scolaire, stigmatisés par leurs camarades et professeurs. L'idéologie de Daesh n'est donc en rien la cause première de ces actes barbares. C'est bien parce que le système avait d'abord produit ces individus broyés et assoiffés de vengeance que ceux-ci sont attirés par les discours haineux et irrationnels de l'EI, sont fascinés par les armes. Et c'est à ce stade que l'EI joue un rôle considérable : il permet à ces individus de légitimer leur barbarie. Il leur fait croire qu'ils peuvent venger leur vie ratée et réussir leur mort. Il libère les pires pulsions meurtrières enfantées par la société.

Cette succession d'actes barbares est d'autant plus traumatisante pour la population que de plus en plus nombreux sont les victimes réfugiées et les anciens combattants (des soldats officiels des armées démocratiques aux mercenaires intervenant pour des boites privés, en passant par tous ces jeunes partis pour Daesh, Al Qaïda, Aqmil) et qui tous reviennent broyés, marqués par le syndrome du stress post traumatique. Cette partie de la population, confrontée à des lésions psychiques et enfermée dans les pires cauchemars, subit la violence de tous ces attentats comme les répétions atroces de ses souvenirs. La spirale est ici infernale : car ces victimes peuvent être emportées par la peur, la haine et les comportements les plus irrationnels et donc générer à leur tour d'autres souffrances et traumatismes.

Une aggravation de la décomposition du capitalisme

La multiplication de tels attentats, le fait qu'un pays comme l'Allemagne soit à son tour touché, que les terroristes soient souvent issus de l'Europe elle-même en dit long sur l'aggravation considérable de la situation sociale internationale. Les raisons en sont nombreuses :

  • Les conflits impérialistes de l'après septembre 2001, de l’Afghanistan à l'Irak, ont déstabilisé des régions entières du globe, particulièrement le Moyen-Orient. Ces guerres ont attisé les haines et l'esprit de vengeance8.

  • La crise économique mondiale de 2007/2008 a entraîné bien plus que de la pauvreté : elle a engendré une immense vague d’inquiétude sur l'avenir ; elle a rendu le monde apparemment plus incompréhensible encore avec ses faillites bancaires et ses krachs boursiers. Elle a ruiné des millions d’épargnants qui ont perdu toute confiance dans la monnaie qui est, sous le capitalisme, l'un des plus forts liens sociaux qui unit la société... Bref, cette crise économique a rendu la planète plus incertaine de son avenir, elle a engendré une plus grande peur les uns des autres.

  • Le « Printemps arabe », présenté comme une vague de révolutions, en 2010 et 2011, a été suivi par une augmentation considérable des tensions sociales, des régimes de tortures et par l'horreur de la guerre civile. L'impression est donc que la lutte sociale massive ne peut déboucher que sur plus de chaos, que l'avenir ne peut donc qu'empirer pour tous.

  • Les groupes terroristes ont prospéré, engendrés par la guerre et entretenus par les sordides jeux d'alliances, de soutien et d'instrumentalisation des grandes puissances.9

  • Fuyant cette barbarie allant du Mali à l’Afghanistan, en passant par le Soudan et même le sud de la Turquie, des millions d'êtres humains tentent de fuir, mois après mois, pour survivre. Ils deviennent alors des « réfugiés », qui partout sont parqués et souvent rejetés. Ces arrivées se produisant en même temps que l'aggravation de la crise économique et de la montée du terrorisme, la xénophobie s'est elle-aussi accrue.

  • Et surtout, par dessus tout, alors que le capitalisme avance dans son obsolescence et que les liens sociaux le suivent en se décomposant, la classe ouvrière ne parvient pas pour l'instant à offrir à l'humanité une autre perspective. Incapable de développer sa combativité et sa conscience, son souffle de solidarité et de fraternité internationales, elle est le grand absent de la situation mondiale.

Cette convergence de facteurs, et sûrement d'autres, explique l'aggravation de la situation sociale mondiale. La peur, la haine et la violence se propagent aujourd'hui comme une gangrène. Et chaque nouvelle explosion, chaque nouvel attentat, nourrit à son tour cette dynamique suicidaire. L'esprit de vengeance se développe de toute part. Le racisme, la bouc-émissarisation du musulman, participent à ce cercle vicieux infernal. Telle est d'ailleurs la stratégie de Daesh : si la population musulmane est persécutée, les candidats au djihad seront encore plus nombreux.

Le danger de cette putréfaction actuelle de toute la société n'est pas à sous-estimer : menée jusqu'à son terme, elle pousse toute l'humanité vers sa destruction.

Quelles perspectives ?

Fondamentalement, la bourgeoisie n'a aucune solution réelle à proposer à cette situation dramatique. Il est vrai que ses fractions les plus intelligentes prônent un discours de tolérance et d’accueil pour limiter l'extension des haines et éviter que la situation ne devienne incontrôlable, tel est le cas de la bourgeoisie au pouvoir en Allemagne, Madame Merkel en tête. Plus nombreuses sont les fractions à instrumentaliser les peurs et les haines, jouant là aux apprentis sorciers, comme le font la droite et une grande partie de la gauche en France.

Concrètement, les réponses les plus répandues sont de mener une guerre plus féroce et meurtrière encore au Moyen-Orient, de monter des barbelés plus épais et hauts partout autour de l'Europe et de l'Amérique du Nord, et de fliquer (pardon : « sécuriser ») l'ensemble de la société, en surveillant toute la population en permanence et en armant toujours plus la police. Autrement dit, plus de terreur et de haine encore, partout, tout le temps.

Mais bien plus fondamentalement encore, la bourgeoisie n'a aucune solution réelle à offrir car son objectif est de maintenir son système, le capitalisme, alors que c'est lui, comme un tout, qui est obsolète, décadent et la cause de tous ces maux. Son monde est divisé en nations concurrentes, en classe exploitée et exploiteuse, l'activité y est mise en mouvement dans l’intérêt de l'économie et du profit et non de la satisfaction des besoins humains, autant d'obstacles qui engendrent aujourd'hui la décadence et le pourrissement sur pied de la société. Et cela, aucun gouvernement au monde, dictatorial ou démocratique, de droite ou de gauche, ne le remettra en cause. Au contraire, tous défendront ce système tel qu'il est, quitte à en faire agoniser l'humanité dans d'horribles souffrances.

Le seul contrepoison à cette dérive barbare réside dans le développement massif et conscient des luttes prolétariennes qui seules peuvent offrir aux individus écrasés une véritable identité, l’identité de classe, une véritable communauté, celle des exploités et non celle des «croyants», une véritable solidarité, celle qui se développe dans la lutte contre l’exploitation entre travailleurs et chômeurs de toutes races, nationalités et religions, un véritable ennemi à combattre et terrasser, non pas le juif ou le prêtre catholique ou le musulman ou le Rom ou le chômeur ou le réfugié, ni même le banquier, mais le système capitaliste. Des luttes ouvrières qui, en se développant dans tous les pays, devront de plus en plus comprendre et prendre en charge la seule perspective qui puisse sauver l’humanité de la barbarie : le renversement du capitalisme et l’instauration de la société communiste.

Camille, 3 août 2016

 

1 Deux exemples seulement. Le 28 juin, 47 personnes sont tuées dans un triple attentat suicide à l'aéroport international Atatürk d'Istanbul. Le 23 juillet, à Kaboul en Afghanistan, un attentat-suicide fait 80 morts et 231 blessés.

2 Professeur de politique internationale à la Christian Albrechts Universität de Kiel et directeur de l’Institut politique de la sécurité.

3 Une grande partie de cet état-major est constitué par exemple d'anciens généraux du régime de Sadam Hussein mis à bas par l'armée américaine en 2003. Lire notre article sur les attentats de novembre 2015 : « Attentats à Paris: à bas le terrorisme! à bas la guerre! à bas le capitalisme! ».

4 Lire notre article : « Qu'est-ce que la décadence ? ».

5 Extrait de « Terreur, terrorisme et violence de classe ».

6 Inspiré de Jaurès écrivant face à la Première Guerre mondiale : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage ».

7 In « Terreur, terrorisme et violence de classe ».

8 « En menant toutes ces guerres, en semant la mort et la désolation, en imposant la terreur des bombes et en attisant la haine au nom de la "légitime défense", en soutenant tel ou tel régime assassin, selon les circonstances, en ne proposant aucun autre avenir que toujours plus de conflits, et tout cela pour défendre leurs seuls sordides intérêts impérialistes, les grandes puissances sont les premières responsables de la barbarie mondiale, y compris celle de Daesh. En cela, lorsque ce prétendu « État islamique » a pour sainte trinité le viol, le vol et la répression sanglante, lorsqu’il détruit toute culture (la même haine de la culture que le régime nazi), lorsqu’il vend des femmes et des enfants, parfois pour leurs organes, il n’est rien d’autre qu’une forme particulièrement caricaturale, sans artifice ni fard, de la barbarie capitaliste dont sont capables tous les États du monde, toutes les nations, petites ou grandes. » (in « Attentats à Paris: à bas le terrorisme! à bas la guerre! à bas le capitalisme! »).

9 « L’EI est composé des fractions les plus radicales du sunnisme et a donc pour ennemi premier la grande nation du chiisme : l’Iran. C’est pourquoi tous les ennemis de l’Iran (l’Arabie saoudite, les États-Unis, Israël, le Qatar, le Koweït…) ont tous soutenu politiquement, financièrement et parfois militairement Daesh. La Turquie a, elle-aussi, appuyé l’État islamique afin de s’en servir contre les Kurdes. Cette alliance de circonstance et hétéroclite montre que les différences religieuses ne sont pas le réel ferment de ce conflit : ce sont bien les enjeux impérialistes et les intérêts nationaux capitalistes qui déterminent avant tout les lignes de clivages et transforment les blessures du passé en haine moderne. » (ibid).

 

See also :