Avec Marx

19 février 2017

Bruno Adrie, une démocratie sans le suffrage universel ?

« Quand on pense, nous dit Bruno Adrie, que c’est au nom de cette conception de la démocratie, d’une démocratie réduite au versement à heures fixes de bulletins dans des urnes pas toujours transparentes (surtout lorsqu’elles sont devenues des voting machines électroniques) qu’on a, jusqu’à la chute du Mur, entretenu la guerre froide et, ensuite, déclenché des guerres humanitaires contre des dictateurs qui avaient la mauvaise idée non pas d’être dictateurs, mais de se croire maîtres chez eux et de se payer le luxe de refuser les projets alléchants que des multinationales dépliaient sous leurs regards indifférents dans le but de garantir ou d’accroître les revenus, je devrais dire la rente, des classes dominantes étasuniennes et européennes, habituées à calculer mais pas à travailler…Et c’est bien à cause de ces dictateurs à nuques raides que le suffrage universel doit être promoted, comme on dit outre Atlantique... »

Reprenons les réflexions de Bruno Adrie...

Michel Peyret


 

Le suffrage universel comme arme de l’adversaire

Par Bruno Adrie

Mondialisation.ca, 18 février 2017

Le blog de Bruno Adrie

Dans leur livre La deuxième droite, initialement édité en 1986, Jean-Pierre Garnier et Louis Janover ont écrit qu’ « en acceptant de se soumettre aux mécanismes du système électoral, on conforte l’idée qu’il ne peut exister une voie radicale pour sortir du statu quo, on se place sur le terrain choisi par l’adversaire à qui on offre les meilleures armes ». Une formule qui n’est pas sans rappeler Léon Bloy lorsqu’il écrivait que « le suffrage universel, c’est l’élection du père de famille par ses enfants ».

L’idée aura de quoi surprendre chez le citoyen trituré depuis les bancs de l’école par les scalpels de la bonne morale républicaine. On conçoit qu’il lui sera difficile de prêter une oreille autre que distraite à la possibilité ou, pire, à la nécessité d’inventer une démocratie qui ne se limiterait pas à « envoyer tour à tour au Parlement et au gouvernement des majorités opposées sur la manière de gérer le système capitaliste mais d’accord pour n’en pas toucher les fondements. » (Garnier et Janover, op. cit.)

Quand on pense que c’est au nom de cette conception de la démocratie, d’une démocratie réduite au versement à heures fixes de bulletins dans des urnes pas toujours transparentes (surtout lorsqu’elles sont devenues des voting machines électroniques) qu’on a, jusqu’à la chute du Mur, entretenu la guerre froide et, ensuite, déclenché des guerres humanitaires contre des dictateurs qui avaient la mauvaise idée non pas d’être dictateurs, mais de se croire maîtres chez eux et de se payer le luxe de refuser les projets alléchants que des multinationales dépliaient sous leurs regards indifférents dans le but de garantir ou d’accroître les revenus, je devrais dire la rente, des classes dominantes étasuniennes et européennes, habituées à calculer mais pas à travailler…

Et c’est bien à cause de ces dictateurs à nuques raides que le suffrage universel doit être promoted, comme on dit outre Atlantique. Et pour le promouvoir ce système électoral, tous les moyens sont bons : on conspire, on sabote, on remue de l’agitation sociale avec les gros bâtons de la propagande, on colore les révolutions, on souffle sur les braises des guerres civiles, on finance des coups d’Etats ou bien on bombarde, tout simplement et massivement, en n’excluant pas l’utilisation de bombes à l’uranium appauvri, comme nous venons de le constater une fois de plus dans le cas de la Syrie.

L’arrivée fracassante du suffrage universel tant vanté par la presse et si facilement acheté par l’argent fait surgir d’heureux élus encostumés que les mains empressées des lobbies shampouinent et manucurent, obtenant, après moult caresses, que les pays libérés réclament le maintien sur place des forces libératrices afin de garantir la paix et la stabilité dans la région. Ces pays demandent aussi la permission d’ouvrir leurs frontières à la libre circulation des biens, des services et des capitaux venant de l’étranger. Puis ils offrent généreusement à l’ami libérateur un environnement fiscal non agressif. Pour finir, ils décident, afin de plaire au FMI, de réduire le train de vie de leur Etat gaspilleur afin de cantonner ce dernier au rôle – coûteux mais ne le disons pas – de créateur d’un environnement favorable aux forces du marché.

D’où ma question : avec ou sans Macron, où mènent ces élections ?

Bruno Adrie

La source originale de cet article est Le blog de Bruno Adrie
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Pierre-Ulysse Barranque, Wilhelm Reich, Allemagne, le grand désastre historique

« On cherchera en vain, indique Pierre-Ulysse Barranque, chez Wilhelm Reich un art de la dialectique, dans lequel l’idée d’un développement contradictoire permet toujours de justifier l’injustifiable à posteriori. Le bilan que fait Wilhelm Reich de la séquence 1930-1933 est rude, et il est sans appel. L’échec du mouvement ouvrier et du marxisme n’est pas selon lui à démontrer, il n’est pas de l’ordre d’un débat, il est un fait incontestable. L’enjeu pour notre auteur est évidemment de comprendre les causes historiques d’un tel fait. Et c’est justement dans cette volonté de compréhension de l’événement sur le vif, et dans les moyens conceptuels que cette volonté de compréhension se donne, que la pensée de Reich manifeste toute son originalité. Cet échec de la gauche est toujours chez Reich d’une nature double, indissociablement politique et théorique. La victoire du nazisme est tout autant une défaite politique du mouvement ouvrier qu’une défaite dans la pensée, puisque la théorie marxiste n’a pas été capable d’analyser un tel processus, et donc de l’empêcher... »

Reprenons le récit historique de Pierre-Ulysse Barranque...et rappelons que, pour Marx, ce sont les masses qui font l'histoire, et non la théorie...

Michel Peyret


 

Wilhelm Reich et la Révolution absente. Penser l’entre-deux-guerres avec Marx et Freud

Pierre-Ulysse Barranque 13 février 2017

Pour un intellectuel communiste germanique tel que Wilhelm Reich (1897-1957), les années d’entre-deux-guerres sont évidemment les années du grand désastre historique. A l’instar des philosophes de l’École de Francfort, le psychanalyste Wilhelm Reich participe de ce courant marxiste hétérodoxe, dont une grande partie des recherches est consacrée à la compréhension du phénomène totalitaire en général, et du nazisme en particulier.

Il s’agit d’être capable d’expliquer cet imbroglio de l’Histoire qu’est l’édification de l’État nazi en Allemagne, puis en Autriche, le pays de naissance de Wilhelm Reich. Pour les militants du mouvement ouvrier des années 30, le nazisme et le fascisme constituent effectivement un phénomène impensable et imprévu d’un point de vue historique, et ceci est tout aussi vrai pour les sociaux-démocrates que pour les communistes.

Du point de vue de la téléologie marxiste officielle, notamment celle du Parti Social-Démocrate allemand (le SPD), telle qu’elle a été développée par Karl Kautsky dans Le Chemin du pouvoir (1909), la victoire d’un régime dictatorial et raciste ne fait tout simplement pas partie du scénario imaginé par les tenants de la « science de l’Histoire ». Et la crise globale du capitalisme en 1929 ne conduit nullement à la Révolution prolétarienne espérée pendant tant d’années par les militants du mouvement ouvrier, mais détruit au contraire tous les espoirs de « Grand Soir ».

C’est particulièrement le cas dans cette Allemagne qui possède pourtant le plus grand nombre d’ouvriers syndiqués d’Europe. Rappelons-nous qu’avant la Première Guerre Mondiale, et la scission en 1917 de l’USPD (Parti Social-Démocrate Indépendant), le SPD est de loin le parti ouvrier le plus puissant du monde, avec 1 million de membres et 4,5 millions d’électeurs1. En 1923, le Parti Communiste allemand (KPD) est le plus grand parti communiste d’Europe de l’Ouest, avec plus de 290 000 membres2. De même, l’Allemagne a connu depuis 1918 une série d’insurrections successives de très grandes ampleurs, mais aucune n’a abouti à une Révolution prolétarienne victorieuse : qu’il s’agisse de la Révolution de Novembre 1918, de l’insurrection spartakiste de 1919, de l’insurrection de la République des Conseils de Bavière la même année, de l’insurrection de Mars 1921, puis de l’échec de l’Octobre allemand de 1923.

Autrefois assuré du caractère inéluctable, voire imminent d’une Révolution en Allemagne, la défaite du mouvement ouvrier et la prise du pouvoir par les nazis apparaissent aux révolutionnaires allemands comme un non-sens historique3. Et c’est précisément cet apparent non-sens que le psychanalyste va vouloir élucider.

Wilhelm Reich n’a pas été bien sûr le seul à cette époque-là à faire le diagnostic d’une crise de la théorie marxiste dans le monde germanophone. Cependant, cet intellectuel se distingue sur un point tout à fait intéressant des philosophes de Francfort cités plus haut. A la différence de Walter Benjamin qui meurt peu après la rédaction des thèses Sur le concept d’histoire en 1940, et à la différence de Theodor W. Adorno et de Max Horkheimer qui publient La Dialectique de la Raison en 19444, ce n’est pas pendant la guerre que Reich va produire son œuvre maîtresse sur le nazisme.

Bien que tous ces différents penseurs participent de la même génération, le diagnostic de Reich est beaucoup plus précoce. En effet, La Psychologie de masse du fascisme (PMF) est rédigée pendant la période de la conquête du pouvoir par le Parti National-Socialiste, c’est-à-dire entre 1930 et 1933, et l’ouvrage est publié cette même année qui voit l’accession d’Hitler au pouvoir. Lire La Psychologie de masse du fascisme de nos jours est d’ailleurs assez impressionnant quant à la clairvoyance de Wilhelm Reich sur ce qui se passe alors en Allemagne, et les conséquences d’un tel événement à court terme comme à long terme.

Remarquons également que Reich fait partie de cette minorité d’intellectuels communistes qui ne furent pas dupes des mensonges du stalinisme, tout en affirmant leur fidélité et leur admiration pour la Révolution russe de 1917, pour le socialisme des conseils (« soviets ») défendu par Lénine dans  L’État et la révolution, ainsi que pour les pratiques de « démocratie sociale »5 expérimentées alors par le prolétariat en Russie. Cette lucidité historique de Wilhelm Reich peut s’expliquer par des raisons biographiques très particulières. Comme un écho personnel du désastre nazi, c’est à la sortie de son livre, en 1933, que Reich est à la fois exclu du Parti Communiste allemand et de l’Association psychanalytique internationale6.

Trop freudien pour les marxistes, trop marxiste pour les freudiens, Reich est dans les années 30 un intellectuel hérétique qu’aucune des églises laïques du communisme et de l’inconscient n’arrive à assimiler. Les nazis ne se tromperont pas en voyant dans les écrits de Reich une critique radicale de l’idéologie qu’ils s’efforcent d’instituer : en 1935, la Gestapo ordonne l’autodafé de l’ensemble de ses œuvres.

 L’échec de la Révolution en Allemagne comme problème théorique

On cherchera en vain chez Wilhelm Reich un art de la dialectique, dans lequel l’idée d’un développement contradictoire permet toujours de justifier l’injustifiable à posteriori. Le bilan que fait Wilhelm Reich de la séquence 1930-1933 est rude, et il est sans appel. L’échec du mouvement ouvrier et du marxisme n’est pas selon lui à démontrer, il n’est pas de l’ordre d’un débat, il est un fait incontestable. L’enjeu pour notre auteur est évidemment de comprendre les causes historiques d’un tel fait. Et c’est justement dans cette volonté de compréhension de l’événement sur le vif, et dans les moyens conceptuels que cette volonté de compréhension se donne, que la pensée de Reich manifeste toute son originalité. Cet échec de la gauche est toujours chez Reich d’une nature double, indissociablement politique et théorique. La victoire du nazisme est tout autant une défaite politique du mouvement ouvrier qu’une défaite dans la pensée, puisque la théorie marxiste n’a pas été capable d’analyser un tel processus, et donc de l’empêcher.

Selon Reich, le retrait de toute possibilité historique d’une Révolution prolétarienne, au moment où le capitalisme mondial connaît sa crise la plus profonde, est une disqualification en actes de toutes les interprétations mécanistes de la philosophie de Marx et d’Engels. D’une façon tout à fait similaire à la critique de la téléologie historique par Walter Benjamin, Reich condamne dès 1933 l’idée d’une évolution historique des sociétés conduisant nécessairement à la Révolution communiste. On ne peut lire l’avenir des sociétés par l’analyse des processus économiques objectifs comme on lit dans une boule de cristal, car Reich rappelle l’existence d’un « facteur subjectif de l’histoire » (PMF, p. 57), ce que l’on nomme classiquement dans le marxisme : « l’idéologie ». Or s’il y a bel et bien un « facteur subjectif de l’histoire », Reich est très loin de réhabiliter un subjectivisme idéaliste de type néo-kantien, alors dominant dans l’Université allemande, comme chez les intellectuels du SPD.

Au contraire, il appelle les marxistes à prendre en considération cette science du « subjectif » qu’est devenue la psychologie au début du XXe siècle, et plus particulièrement la psychanalyse freudienne. Comme le titre de l’ouvrage le laisse comprendre, la prise en compte du « facteur subjectif de l’histoire » implique la constitution de ce que Reich appelle dans son livre une « psychologie de masse » ou une « psychologie politique ». Par-delà ces différentes dénominations, il est clair que Reich ne conçoit absolument pas la psychanalyse comme une science des individus isolés et de leurs petites angoisses intimes.

Il écrit au contraire : « Notre psychologie politique ne peut être que la recherche de ce « facteur subjectif de l’histoire », de la structure caractérielle des hommes d’une époque et de la structure idéologique de la société qu’ils forment » (ibid.). Autrement dit, la psychanalyse est selon Reich l’une des dimensions historiques indispensables pour la compréhension des sociétés contemporaines, et c’est justement l’erreur du marxisme de ne pas avoir compris l’apport théorique du freudisme, qui est pourtant une théorie tout aussi matérialiste que ne l’est celle de Marx7. En même temps, cette inclusion théorique de la psychanalyse au marxisme est un processus de politisation communiste du freudisme. Il relie la perspective clinique propre aux recherches de Freud avec le projet d’émancipation collective de l’Humanité, tel que le formule depuis un siècle le mouvement ouvrier.

Cette intégration des découvertes de la psychanalyse à la théorie communiste doit justement servir à penser ce qui reste encore incompréhensible du seul point de vue de la sociologie économique de Marx. En cela, la Révolution absente de l’entre-deux-guerres en Allemagne est elle-même l’indice d’une lacune théorique du marxisme qu’il s’agit de combler. Pour Reich, il ne faut pas se voiler la face en cherchant à justifier d’une façon abstraite le décalage entre la conscience du prolétariat allemand et sa situation économique. Si la défaite du prolétariat révolutionnaire d’Allemagne et la victoire consécutive du nazisme doivent être à l’origine d’un enseignement irréversible, c’est précisément que : « la situation économique ne passe pas immédiatement et directement à la conscience politique. S’il en était ainsi, la révolution sociale serait depuis longtemps chose faite » (PMF, p. 61). L’échec politique des révolutionnaires allemands n’est pas seulement pour Reich une défaite dans le seul champ des luttes pour l’hégémonie politique, mais il s’agit en même temps d’une crise dans la pensée marxiste. C’est justement parce que les marxistes n’ont pas été capables de penser une certaine dimension des rapports sociaux qu’ils se sont faits des illusions sur la situation du prolétariat, sur les chances historiques de la Révolution, comme sur la stratégie à adopter dans le contexte politique des années 30. Il s’agit pour Reich de révéler grâce à la psychanalyse un impensé du marxisme, et cet impensé du marxisme devient précisément le problème théorique dont la rédaction de La Psychologie de masse du fascisme constitue la solution. Quel est cet impensé que la « psychologie politique » reichienne s’est efforcé de mettre à jour ? Il s’agit de la discontinuité intrinsèque entre les déterminations sociales et les représentations sociales.

Marx avec Freud

D’une certaine façon, Wilhelm Reich nous invite à prendre conscience que la majorité des intellectuels sociaux-démocrates et communistes de son époque ne vont pas assez loin dans l’analyse des rapports sociaux. Mais ils ne vont pas assez loin en profondeur. Avec le schéma mécaniste et économiste du marxisme officiel, les intellectuels du SPD comme ceux du KPD semblent ne rester qu’à la surface des rapports sociaux, c’est-à-dire dans l’extériorité matérielle des échanges économiques et du travail.

Or si cette réalité économique est réellement aussi efficiente sur les individus que le marxisme le prétend, la conséquence logique d’un tel fait ne peut être qu’une intériorisation de l’exploitation économique dans la psyché humaine. Nous comprenons bien en quoi le diagnostic historique et la critique théorique se confondent chez notre auteur : l’échec de la Révolution en Allemagne conduit Wilhelm Reich à ne plus concevoir le capitalisme comme un simple système social et économique, car ce système pénètre la dimension psychologique et émotionnelle des individus aliénés. Dès les analyses de Marx dans les Manuscrits de 1844, le prolétariat est présenté comme cette classe sujette à une entière dépossession de soi, voyant sa condition réduite à une pure force de travail échangeable contre un salaire.

Pourquoi cette dépossession de soi infligée à la classe ouvrière serait circonscrite au temps de travail dans l’usine, alors que le capitalisme développé du XXe siècle s’insinue petit à petit dans tous les moments de la vie sociale, que ce soit dans le foyer familial, dans les moments de loisir, dans les pratiques discursives, etc. ? Si le matérialisme historique de Marx et d’Engels est juste, comment est-il possible que l’exploitation des corps par l’aliénation capitaliste ne se diffuse pas dans toutes les dimensions matérielles du corps humains, y compris dans ces parties du corps humain que sont le cerveau et le système nerveux, et qui président aux dimensions psychologiques et affectives de l’homme ?

C’est justement pour pouvoir penser ce phénomène d’intériorisation du capitalisme que Freud peut venir à rescousse de Marx. Comme l’écrit Reich : « La psychologie de masse voit des problèmes précisément là où l’explication socio-économique directe s’avère inopérante » (PMF, p. 62-63). On aperçoit ici comme une sorte de relais théorique entre la psychanalyse et le marxisme dans la pensée reichienne. Pourtant, on a un peu tôt défini cette intégration des découvertes freudienne dans la philosophie marxiste comme un « freudo-marxisme ».

Moins qu’une synthèse abstraite, c’est une véritable innovation théorique que propose Reich. Le psychanalyste dissident a notamment tout à fait conscience du conservatisme politique de Freud. Il en critique les limites, et il en perçoit les effets pernicieux sur la psychanalyse elle-même, puisque pour notre auteur : « les conséquences découlant de la science sont toujours progressistes, souvent même révolutionnaires » (PMF, p. 241). Si les marxistes sont restés majoritairement sourds aux avancées scientifiques freudiennes, la faute semble être partagée d’après Reich. Le mécanicisme économiste des leaders théoriques du mouvement ouvrier a certes empêché une rencontre heureuse entre marxisme et freudisme, mais le conservatisme dominant dans le milieu psychanalytique fut également un obstacle très important pour cette rencontre.

Nous disions précédemment que l’intégration de la psychanalyse au marxisme conduisait à une politisation communiste des « découvertes » du freudisme chez Reich, mais c’est justement « parce que la sociologie psychanalytique qui s’édifiait à partir d’elles leur enleva pour une large part ce qu’elles avaient de progressiste et de révolutionnaire. La sociologie analytique tenta d’analyser la société comme un individu » (PMF, p. 71). Autrement dit, si la Révolution prolétarienne a connu un arrêt à cette époque, et notamment en Allemagne, c’est également parce que la révolution scientifique qui accompagne l’émancipation prolétarienne s’est figée. Et cet arrêt est double : il est présent dans le marxisme mécaniste et économiste du SPD et du KPD comme nous l’avons dit, mais il est également présent dans le courant psychanalytique, qui n’a pas été capable de développer le potentiel « révolutionnaire » de la découverte de l’inconscient psychique.

La critique du conservatisme de Freud chez Reich est tout à fait importante, car elle est permet de trancher chez cet auteur le problème que le qualificatif de « freudo-marxisme » cache souvent d’une façon assez maladroite. Il s’agit de pouvoir penser le rapport spécifique que Wilhelm Reich entretient respectivement avec Freud et avec Marx. Si, à première vue, on peut croire que notre auteur passe l’essentiel de son essai à jouer Marx contre Freud et Freud contre Marx, plusieurs passages très clairs nous permettent de comprendre en quoi le psychanalyste est avant tout un marxiste dans cette œuvre. En effet, ce n’est pas à un élargissement des découvertes psychanalytiques à l’échelle de la société que propose Reich, et il n’essaie jamais de penser la société comme un grand « individu » soumis à des névroses internes. Le psychanalyste dissident ne voit pas dans la société une sorte d’organisme collectif, souffrant de maladies mentales générales. Reich ne désire pas mettre la société allemande sur le divan.

Mais, c’est une véritable intégration du freudisme dans le marxisme que Wilhelm Reich cherche à accomplir. Cette distance critique vis-à-vis du freudisme se joue sur un point central de la pensée reichienne, qu’aucun freudien orthodoxe ne pourrait accepter. Il écrit : « La psychanalyse nous dévoile les effets et le mécanismes de la répression et du refoulement sexuels ainsi que les détails de leurs conséquences pathologiques. La sociologie fondée sur l’économie sexuelle va plus loin : pour quel motif d’ordre social, se demande-t-elle, la sexualité est-elle réprimée par la société et refoulée dans l’individu ? » (PMF, p. 73)

A l’aide de cette citation, nous voyons déjà que Reich s’éloigne du projet psychanalytique originel, puisqu’il ne se contente pas simplement d’analyser les pathologies de la psyché, et même celles d’une hypothétique psyché collective de la société. Notre auteur recherche les causes du « refoulement sexuel », et des psychopathologies qui en découlent. Et les causes de la maladie mentale selon Reich ne sont pas d’ordre strictement psychologique. Elles ont au contraire une origine sociale. Reich accomplit ici un pas théorique qui le distingue radicalement des psychanalystes de son époque, et cet apport théorique original explique son exclusion de l’Association psychanalytique internationale après la publication de La Psychologie de masse du fascisme.

Défendre l’idée d’une origine sociale des névroses psychologiques, cela revient à dire que les maladies mentales des individus souffrants sont l’effet « en dernière instance » (pour reprendre la célèbre expression d’Engels) de l’aliénation sociale capitaliste. Pour ce psychanalyste dissident, la psychanalyse participe d’une critique générale du capitalisme que le marxisme a initié. Il y a selon Reich une cause sociale à l’aliénation mentale, et c’est l’aliénation sociale qui produit l’aliénation psychique, et non l’inverse. La société n’est pas une sorte de Léviathan hobbesien soumis à des névroses, mais c’est plutôt la psyché individuelle qui rejoue dans l’intériorité subjective la souffrance imposée par un système social et politique inique.

C’est pourquoi Reich n’en vient pas, à la différence de Freud dans Totem et tabou (1913) à penser le social à travers le psychanalytique8, mais au contraire Reich pense le psychanalytique à travers le social, et même plus précisément il pense l’aliénation mentale comme un phénomène intrinsèquement social, ainsi que le prouve son concept d’« économie sexuelle ». Reich s’accorde avec Freud pour dire que la souffrance psychologique d’une personne est le produit des régressions et des fixations des structures psychiques de l’ego. Mais notre auteur se sépare de Freud lorsqu’il affirme que ces pathologies de la structure psychologique individuelle se développent de la sorte parce qu’une société inégalitaire et liberticide contraint les individus à construire leur ego dans des schémas individuels et collectifs qui excluent d’emblée la question de leur désir et de leur bonheur. Ainsi, avec Reich, nous pouvons retourner la fameuse sentence freudienne de L’Avenir d’une illusion (1927). Si pour Freud, « chaque individu est virtuellement un ennemi de la culture »9, à l’inverse, la psychologie reichienne nous invite à comprendre en quoi la civilisation capitaliste est en acte un ennemi permanent des désirs individuels et collectifs de chaque individu.

Aliénation sociale et théorie de la libido

L’intégration des découvertes freudiennes dans la sociologie marxiste n’est pas seulement une prouesse conceptuelle chez Wilhelm Reich, car d’après notre auteur c’est à cette seule condition que le présent catastrophique de l’Allemagne des années 30 devient pensable, et donc que l’on peut expliquer la Révolution absente et la victoire du nazisme. Autrement dit, c’est le caractère inédit de la situation historique de l’avant-guerre qui exige en retour l’innovation conceptuelle réalisée par Reich. A travers les acquis théoriques du freudisme, Reich pénètre plus profondément les rapports sociaux et matériels qui constituent les sociétés modernes. La psychanalyse sert finalement à notre auteur comme une sorte de microscope qui lui permet de percevoir les effets du capitalisme dans les subjectivités humaines, là où le marxisme propose certes une lecture juste, mais trop générale. Freud permet à Reich de passer de l’échelle macrocosmique des rapports économiques à l’échelle microcosmique de l’inconscient aliéné par la société capitaliste.

Pour bien comprendre cela, revenons quelque peu à Marx. Nous connaissons la thèse de l’Avant-propos de la Critique de l’économie politique, présentée très souvent comme étant la thèse fondatrice du matérialisme historique : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui déterminé leur conscience »10. En tant que marxiste, il est certain que Reich s’accorde tout à fait à un tel énoncé. Pourtant, les « découvertes » freudiennes invitent notre auteur à penser ce problème de la détermination de la conscience par la condition sociale sous une forme moins binaire. L’inclusion du freudisme dans le marxisme conduit Wilhelm Reich à préciser la sociologie de Marx, et à comprendre que quelque chose fait médiation dans l’opposition entre être social et conscience sociale.

C’est donc toute une dimension intermédiaire entre la conscience du sujet et ses déterminations sociales que Reich s’efforce d’analyser. Et cette dimension intermédiaire n’est rien d’autre que la dimension émotionnelle découverte par Freud dans sa théorie de la « libido ». Il écrit : « la dissection analytique des processus psychique a d’autre part mis en évidence que la sexualité, ou plutôt son énergie, la libido, qui est d’origine somatique, est le moteur central de la vie de l’âme. » (PMF, p. 70).

La théorie de la libido freudienne est l’élément conceptuel central qui permet à notre auteur de comprendre ce qui reste impensé dans le marxisme. Nous nous rappelons que Reich pointe du doigt une discontinuité entre les conditions sociales capitalistes qui aliènent les hommes, et les représentations que les individus se font de leur aliénation. En effet, si les individus avaient immédiatement conscience de leur situation sociale, non seulement la Révolution aurait eu lieu à la suite de la crise de 1929, mais on peut même supposer qu’elle aurait probablement pu avoir lieu bien avant.

Or la psychanalyse nous montre que l’homme n’est pas seulement un être capable de rationalité, ni même un être uniquement social, il est également un être motivé par des désirs. Autrement dit, l’homme n’est pas seulement un corps biologique, et il n’est pas seulement un individu avec une identité sociale et culturelle, il est aussi un être qui vit des émotions, positives et négatives. Il est un être libidinal. Telle est la nature de la discontinuité entre les déterminations sociales et les représentations que les individus se font de leurs représentations sociales. S’il y a une fissure, intrinsèque aux rapports sociaux, la psychanalyse peut nous permettre de comprendre que cette fissure est de nature émotionnelle. Et c’est justement cette fissure, introduite par la dimension émotionnelle entre les déterminations sociales et les représentations, qui demeure l’angle mort de la théorie marxiste selon Reich.

Cette question est tout à fait importante, puisque nous nous rappelons que, pour Reich, la souffrance personnelle est toujours imputable aux structures aliénantes de la société. Il n’est dès lors guère étonnant que dans une société inégalitaire et liberticide, telle que doit être la société capitaliste en son essence, les conditions sociales aliénantes produisent toute une série d’états psychiques et émotionnels conduisant aux différentes névroses et psychoses que la psychologie étudie. La société capitaliste, qui trouve sa source dans la propriété privée des moyens de production les plus nécessaires à la simple survie, et dans l’exploitation de l’activité humaine à travers le salariat, crée nécessairement une situation sociale dans laquelle les individus ne peuvent construire leur bonheur collectif et individuel.

Cependant, comme le rappelle Reich, l’homme « est un être vivant biologique qui ne saurait se passer du bonheur, de détente et de satisfaction », et notamment dans cette activité qui produit les émotions les plus intenses, à savoir la vie sexuelle 11. Si la satisfaction libidinale n’entre pas dans l’ordre de la survie immédiate du corps, elle n’en demeure pas moins un besoin selon Reich : un besoin d’ordre psychique.

Dans la société capitaliste, où la simple survie biologique et la santé du corps ne peuvent pas être assurées pour la très grande majorité de l’Humanité, on n’est guère surpris que l’individu moderne ne puisse pas satisfaire ses désirs et ses plaisirs, et développer de façon saine sa libido. De même que le prolétaire vit dans une précarité permanente quant à la survie de son corps, puisque, comme l’écrivent Marx et Engels dans le Manifeste du Parti Communiste, les « travailleurs modernes (…) ne vivent qu’autant qu’ils trouvent du travail, et (…) ne trouvent de l’ouvrage qu’autant que leur travail accroît le capital »14, de même dans la société capitaliste : « la satisfaction orgastique normale est remplacée par un état d’excitation somatique général excluant le domaine génital, qui provoque, incidemment, des détentes partielles » (PMF, p. 215).

Ce que Reich nous permet de comprendre ici, c’est qu’à l’insatisfaction de la vie biologique s’ajoute une aliénation issue de l’insatisfaction libidinale. Faute de pouvoir offrir à l’homme moderne une satisfaction complète de sa vie sexuelle, le capitalisme produit chez ce dernier une vie de « tensions » permanentes, qui s’autoalimentent de sa situation de frustration chronique, et ne conduit qu’à des « détentes partielles » et précaires. Pourtant, la nature même des émotions psychiques fait que l’individu, même frustré, même malade, ne peut éviter ce désir profond d’une satisfaction émotionnelle.

C’est pourquoi, faute de vivre dans un système social lui permettant cette satisfaction complète, l’homme moderne « se met en quête d’un bonheur imaginaire capable de lui procurer les tensions (…) correspondant au prélude au plaisir » (PMF, p. 214). La thèse développée par Reich est ici assez claire. L’absence d’une libido satisfaisante presse le sujet frustré vers des plaisirs moindres, mais qui ont l’avantage d’être compensatoires. Et ces plaisirs de substitution libèrent, toujours provisoirement, le sujet de la « tension » nerveuse produite par sa situation d’insatisfaction.

La constitution psychique des émotions telle que le freudisme l’a mis à jour apprend à Reich que le sujet préfère toujours des satisfactions incomplètes, à une souffrance insupportable et destructrice pour l’ego. Autrement dit, la dimension émotionnelle du sujet est telle qu’à deux maux, l’inconscient psychiques choisit toujours le moindre, quand bien même le choix du moindre mal conduise à des comportements pathologiques à long terme pour le sujet. La structure psychique des individus opte pour une insatisfaction compensatoire plutôt qu’une absence totale de satisfaction, qui peut conduire le sujet vers des comportements autodestructeurs, et jusqu’à la psychose ou au suicide.

Compensation sadique et structure libidinale fasciste

L’insatisfaction permanente des désirs de la libido humaine n’est pas sans péril, non seulement pour les sujets, mais aussi pour la société que ces sujets composent. Ce serait une erreur que de s’imaginer les attitudes de compensation libidinale comme un simple pis-aller nécessaire sans aucune conséquence psychologique, sociale ou politique. En effet, selon Reich, ce sont justement les effets collectifs de toutes les compensations libidinales qui constituent le fascisme comme phénomène politique et émotionnel. Reich écrit : « la sexualité, à laquelle le processus du refoulement refuse les satisfactions voulues par la nature, se tourne vers toutes sortes de satisfactions de remplacement. C’est ainsi que l’agressivité naturelle se transforme en sadisme brutal, sadisme qui est une des bases essentielles – au point de vue de la psychologie de masse – des guerres mises en scène par quelques intérêts impérialistes » (PMF, p. 76).

Au vu d’une telle thèse, nous comprenons combien l’intégration de la psychanalyse dans le marxisme que propose notre auteur révèle un aspect tout à fait inconnu jusqu’ici des rapports sociaux. En effet, l’existence d’une dimension affective des rapports sociaux permet à Wilhelm Reich de saisir une forme d’aliénation spécifique à la sphère émotionnelle. Là où le marxisme avait analysé l’exploitation de la « force de travail » de la classe ouvrière pour la reproduction du capital, Reich comprend que la société moderne utilise à son profit cette frustration de la libido. D’une certaine façon, nous pouvons dire que, de même qu’il y a une conversion et une exploitation de la force de travail de l’ouvrier par la bourgeoisie afin de produire du capital, il y a une conversion et une exploitation de la libido frustrée et aliénée opérée par le nazisme.

Et ce détournement de la libido aliénée a non seulement comme but d’empêcher la révolte contre les conditions sociales de l’aliénation, mais en plus de faire de cette puissance libidinale le moteur psychique de la politique sadique de l’impérialisme allemand. L’individu frustré se trouve en effet dans la situation où la projection agressive devient la seule solution pour pouvoir se débarrasser des « tensions » émotionnelles produites par sa libido aliénée. La puissance émotionnelle qui ne se réalise pas dans une expérience libidinale satisfaisante prend une forme substitutive, afin de ne pas avoir un effet pathogène sur l’individu. C’est ainsi que l’individu frustré en vient à préférer une « décharge sadique » (PMF, p. 201) de sa « tension » émotionnelle sur autrui, plutôt que de subir une souffrance plus grande en conservant cette « tension » en l’état.

Cette conversion sadique de la libido frustrée par la société est pourtant négative et désagréable pour l’individu, puisqu’étant le produit d’une situation sociale où la réalisation satisfaisante de la libido est empêchée. Cette jouissance sadique ne peut produire qu’une « détente partielle », et ne solutionne en rien la situation de frustration du sujet. Loin d’être le sommet une transgression sociale, comme l’a défendu Sade, la compensation sadique est une jouissance pauvre et inachevée, donc insatisfaisante dans son essence même. Mais elle éloigne provisoirement les « tensions » émotionnelles qui font souffrir le sujet, et c’est pour cette raison que le sujet la choisit bon gré, mal gré. Ainsi, le propre de la société capitaliste moderne, c’est de réaliser une véritable conversion sadique de la frustration libidinale, et cette conversion sadique va elle-même avoir des effets considérables si on l’envisage à l’échelle d’une nation peuplée de millions de personnes.

Dans son étude sur La Psychologie de masse du fascisme, Reich démontre que ce n’est pas seulement l’activité du travail qui se trouve exploitée par la société capitaliste, mais ce sont également les désirs, le système émotionnel des individus, qui deviennent une force motrice de la société lorsque cette puissance émotionnelle est socialement convertie en désir sadique. Toute la puissance émotionnelle qui n’est pas satisfaite dans la société capitaliste en arrive à constituer une grande accumulation de comportements et de désirs sadiques qui devient, à l’image du capital étudié par Marx, une puissance sociale autonome, qui contraint l’homme à certaines formes d’existence, alors qu’elle n’est pourtant rien d’autre que le produit collectif de l’activité humaine.

Nous comprenons alors l’enjeu ultime de l’appareillage conceptuel complexe de Wilhelm Reich, et son incorporation de la théorie freudienne de la libido au sein du marxisme. En effet, qu’est-ce que le fascisme selon lui, si ce n’est précisément ce détournement politique des émotions frustrées et converties sous une forme sadique ? Comme il l’écrit: « le « fascisme » est l’attitude émotionnelle fondamentale de l’homme opprimé par la civilisation machiniste autoritaire et son idéologie mécaniste-mystique12.

C’est le caractère mécaniste-mystique des hommes de notre temps qui suscite les partis fascistes et non l’inverse » (PMF, p. 16). Voilà la fin dernière de la conceptualisation reichienne dans cet ouvrage. Penser l’aliénation en intégrant Freud à la philosophie de Marx permet à Reich de pouvoir répondre au problème de la victoire du fascisme en Allemagne et de l’échec de la Révolution prolétarienne. Et la moindre chose que l’on peut dire, c’est que cette conceptualisation originale produit un renversement de perspectives très important concernant la genèse du mouvement fasciste.

Comme le remarque Reich dès 1933, la victoire du nazisme en Allemagne ne peut pas s’expliquer par son programme politique objectif, complètement contradictoire dans les termes. De toute façon, ce n’est pas à la partie rationnelle du sujet que le nazisme s’adresse. Si tel était le cas, le prolétariat allemand n’aurait eu aucune difficulté à comprendre qu’une société qui abolit l’aliénation sociale est plus avantageuse qu’une dictature totalitaire, dans laquelle se croisent le despotisme d’un Parti unique et l’exploitation des masses allemandes par les grands trusts capitalistes alliés à Hitler.

Le nazisme n’est pas un projet politique stricto sensu pour Reich, mais il est le produit de la frustration et du renoncement à la satisfaction des désirs autonomes de la part de l’ensemble d’une société. Le nazisme est ce « parti de la mort »13 qui ne recrute que des « mutilés »15, dont parle l’un des philosophes contemporains les plus attachés à Wilhelm Reich, à savoir le situationniste belge Raoul Vaneigem. Le nazisme est le produit de la frustration de la vie émotionnelle de tout un pays en crise, et plus important encore, la victoire du nazisme n’a été possible qu’à la seule condition de l’aveuglement des marxistes quant à la dimension émotionnelle de l’homme, et des enjeux politiques de cette dimension.

L’ignorance des marxistes des années 30 sur cette question est totale selon notre auteur, et le jugement de Reich sur ce problème est aussi lucide que pessimiste. La Psychologie de masse du fascisme, bilan critique de la défaite politique du mouvement ouvrier allemand, constate avec amertume que si l’incorporation du freudisme dans le marxisme permet de comprendre « sur quelles forces s’appuie le fascisme » (PMF, p. 19), à savoir sur des forces émotionnelles et libidinales, il faut alors reconnaître que le mouvement ouvrier n’a tout simplement pas mener la bataille sur ce front de lutte, faute de le prendre théoriquement au sérieux. Ce dernier écrit : « on ne dispose d’aucune force émotionnelle à opposer au mysticisme » (PMF, p. 244) fasciste. En période de crise, le marxisme n’a eu rien à dire concernant la dimension affective des masses exploitées, alors que le nazisme a capté cette dimension affective pour en faire le moteur émotionnel de son accession au pouvoir.

Face à ce rendez-vous manqué du mouvement ouvrier allemand et de l’espoir révolutionnaire dans les années 1930, Wilhelm Reich invite les marxistes à viser une fin politique plus immédiate et en même temps plus universelle. Selon le psychanalyste, le marxisme doit se confronter à la question de la politisation de la souffrance psychologique des masses, non pas pour enfermer les masses dans les écueils de la psychologie bourgeoise et individualiste, mais pour que les masses considèrent que la création immanente du bonheur individuel et collectif est la seule arme révolutionnaire à même de terrasser la libido perverse de la jouissance sadique exploitée par le fascisme. C’est à cette condition, selon Wilhelm Reich, que la Révolution ne sera plus absente.

Photo en bandeau via Wikimedia.

références

1.

Chris Harman, La Révolution allemande, 1918-1923, Paris, La Fabrique, 2015, p. 33.

2.

Idem, p. 305.

3.

Walter Benjamin, dont on ne cessera dans cet article de voir la grande proximité avec les inquiétudes de Wilhelm Reich, ne disait-il pas dans la 11ème thèse Sur le concept d’histoire que : « Rien n’a plus corrompu le mouvement ouvrier allemand que la conviction de nager dans le sens du courant » ? (in Œuvres III [O3], Paris, Gallimard, 2000, p. 435)

4.

Nous pouvons penser également aux Études sur la personnalité autoritaire, enquête sociologique dirigée par Adorno et publiée en 1950, dont l’analyse et les résultats se rapprochent des thèses de Reich sur le fascisme.

5.

Wilhelm Reich, La Psychologie de masse du fascisme [PMF], Paris, Payot & Rivages, 2001, p. 292.

6.

René F. Marineau, « Il y a cent ans : Wilhelm Reich, chef de file de la gauche psychanalytique et enfant terrible de la psychologie », Revue québécoise de psychologie, vol. 18, n° 1, 1997, p. 181. Idem pour la citation qui suit.

7.

En France, à la même époque que Reich, mais dans un contexte plus littéraire que scientifique, c’est le caractère éminemment matérialiste de la psychanalyse qui séduit les surréalistes, alors engagés dans le Parti Communiste Français, et plus particulièrement André Breton. Les Vases communicants, de 1932, sont très clairs sur cette question : « le rêve puise tous ses éléments dans la réalité et n’implique hors de celle-ci la reconnaissance d’aucune réalité autre ou nouvelle », voilà ce dont « témoigne » « la philosophie matérialiste » (Paris, Gallimard, 1955, p. 135-136). Pour Reich comme pour Breton, la psychanalyse est précieuse, car elle seule permet de rapatrier dans le matérialisme, et pour un projet d’émancipation sociale, toute une dimension des phénomènes psychiques qui resterait sinon la chasse gardée de l’idéalisme bourgeois ou du mysticisme religieux, et qui participerait donc des forces réactionnaires.

8.

Cette idée est particulièrement présente chez Freud lorsqu’il étudie les phénomènes religieux. C’est l’étude des phénomènes psychiques qui devient le paradigme des représentations collectives, comme la religion. Freud écrit dans La Psychopathologie de la vie quotidienne (1922) : « pour une bonne part, la conception mythologique du monde, qui anime jusqu’aux religions les plus modernes, n’est autre qu’une psychologie projetée dans le monde extérieur » (Psychanalyse, Paris, PUF, 1963, p. 150).

9.

Sigmund Freud, L’Avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1995, p. 6.

10.

Karl Marx, Philosophie, Paris, Gallimard, 1982, p. 488.

11.

Il est connu que Wilhelm Reich est l’un des pères de la sexologie contemporaine, puisque l’une des premières études empiriques qu’il présenta à Freud était un mémoire sur La Fonction de l’orgasme (1927). Mais comme chez tous les penseurs issus de psychanalyse, le terme de « vie sexuelle » ne désigne pas seulement la sexualité au sens où nous l’entendons quotidiennement (les rapports sexuels), mais toute pratique procurant du plaisir. Autrement dit, à chaque fois que la question de l’émotion et du plaisir se pose, la psychanalyse considère que nous sommes dans le domaine sexuel des individus, ce qui ne veut pas dire que ce que l’on désigne alors est de l’ordre de la sexualité. Cependant les rapports sexuels étant le lieu des rapports les plus intense, notamment dans l’expérience de l’orgasme, ou ce que les lacaniens appelle avec une autre acception « la jouissance », les rapports sexuels peuvent servir de paradigme le plus significatif pour penser le rapport qu’un sujet entretien avec l’émotion en générale, et l’expérience du plaisir en particulier.

12.

Par « mécaniste-mystique », Reich entend à la fois autoritaire et irrationnel.

13.

C’est ainsi que Raoul Vaneigem a défini les forces réactionnaires, lorsque que j’ai eu le plaisir de l’interviewer en 2013. Selon ce dernier, la psychologie de Wilhelm Reich prolonge l’héritage théorique de Charles Fourier dans la pensée communiste du XXesiècle. Notons que Fourier est un auteur tout aussi indispensable pour Benjamin, que ce soit dans Paris, capitale du XIXe siècle ou dans les thèses Sur le concept d’histoire (Œuvres 3, p. 48-49, et p. 436-437), que pour André Breton, qui a écrit en 1947 une Ode à Charles Fourier.

14.

Karl Marx, Philosophie, p. 407.

15.

Pierre-Ulysse Barranque, Laurent Jarfer (dir.), In Situs. Théorie, spectacle et cinéma chez Guy Debord et Raoul Vaneigem, Paris, Gruppen, 2013, p. 61.

 

Johannes Stern, Allemagne, un nouveau président

« L'élection de Steinmeier, indique Johannes Stern, marque un tournant important. Pendant toute la période d’après-guerre, jamais un président n’avait occupé aussi longtemps une position si importante au sein de l'appareil d'État avant sa prise de fonction. Selon le journal de droite Frankfurter Allgemeine Zeitung, « Steinmeier représente la classe politique de ce pays. L’un de ses prédécesseurs, Horst Köhler, avait échoué pour avoir été un outsider, ne connaissant personne dans le milieu politique de Berlin. Steinmeier lui connaît tout le monde. »Plus qu’aucun autre politicien de ces 20 dernières années, il incarne le virage à droite opéré par la politique allemande. En tant que chef de la chancellerie du prédécesseur de Merkel, Gerhard Schröder (SPD), il a joué un rôle important dans l'élaboration de l'Agenda 2010 et des lois Hartz, tristement célèbres, qui ont jeté des millions de personnes dans la misère. Entre 2005 et 2009, puis de nouveau entre 2013 et 2017, il fut ministre des Affaires étrangères sous Merkel. Il a préparé ainsi la re-militarisation de la politique étrangère allemande... »

Revenons à l'article de Johannes Stern...

Michel Peyret


wsws.org
Par Johannes Stern
16 février 2017

Le 12 février, Frank-Walter Steinmeier (Parti social-démocrate, SPD) a été élu président allemand par l'Assemblée fédérale. Ayant démissionné de son poste de ministre des Affaires étrangères du gouvernement dirigé par la chancelière Angela Merkel (Union chrétienne-démocrate, CDU), il succédera au président sortant, Joachim Gauck, au Château de Bellevue.

Malgré la grande majorité de voix en faveur de Steinmeier et les nombreux messages de félicitations qu'il a reçus, le système des partis allemands est en train de s’effondrer dans le cadre d'une instabilité politique et économique internationale grandissante.

Steinmeier a été élu au premier tour de scrutin avec 75 pour cent des voix, avec 931 voix sur un total de 1.239 votes valides ; c'était beaucoup moins que prévu. Si tous les grands électeurs des cinq partis qui le soutiennent officiellement – l'Union chrétienne-démocrate (CDU), l'Union chrétienne-sociale (CSU), le Parti social-démocrate (SPD), le Parti libéral démocrate (FDP) et les Verts – avaient voté pour lui, il aurait obtenu 1.106 voix.

Christoph Butterwegge, un chercheur sur les questions de la pauvreté qui était le candidat de Die Linke (La Gauche), a reçu plus de votes que prévu –128 en tout, alors que Die Linke ne compte que 95 grands électeurs. Le candidat du parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), Albrecht Glaser, en a obtenu 42, dont sept au moins de représentants d’autres partis. 103 membres de l’Assemblée fédérale se sont abstenus.

L'élection de Steinmeier marque un tournant important. Pendant toute la période d’après-guerre, jamais un président n’avait occupé aussi longtemps une position si importante au sein de l'appareil d'État avant sa prise de fonction. Selon le journal de droite Frankfurter Allgemeine Zeitung, « Steinmeier représente la classe politique de ce pays. L’un de ses prédécesseurs, Horst Köhler, avait échoué pour avoir été un outsider, ne connaissant personne dans le milieu politique de Berlin. Steinmeier lui connaît tout le monde. »

Plus qu’aucun autre politicien de ces 20 dernières années, il incarne le virage à droite opéré par la politique allemande. En tant que chef de la chancellerie du prédécesseur de Merkel, Gerhard Schröder (SPD), il a joué un rôle important dans l'élaboration de l'Agenda 2010 et des lois Hartz, tristement célèbres, qui ont jeté des millions de personnes dans la misère. Entre 2005 et 2009, puis de nouveau entre 2013 et 2017, il fut ministre des Affaires étrangères sous Merkel. Il a préparé ainsi la re-militarisation de la politique étrangère allemande.

Il y a exactement trois ans, à la Conférence de Munich sur la sécurité, Steinmeier, Gauck et la ministre de la Défense von der Leyen (CDU) ont annoncé le retour du militarisme allemand. L'Allemagne doit « se tenir prête à intervenir plus tôt, plus décisivement et plus substantiellement dans la politique étrangère et de sécurité », avait-il dit. Il a ensuite soutenu le coup d'État mené par les fascistes en Ukraine, le renforcement de l’OTAN contre le Russie et les déploiements militaires au Mali, en Syrie et en Irak.

En parallèle, le ministère des Affaires étrangères a conduit un soi-disant processus de révision de la politique étrangère allemande afin de combattre l’opposition populaire à la guerre et au militarisme. Le ministère publia un livre blanc prônant la militarisation de l’Europe sous hégémonie allemande. Dans d’innombrables discours et articles, Steinmeier lui-même a évoqué le « nouveau rôle mondial de l’Allemagne. »

Dans une courte allocution prononcée après l'élection, Steinmeier a indiqué qu'il poursuivrait ce projet en tant que président. Il a dit que lorsque le monde semble « dérailler », tout dépend du « ciment qui maintient la société ensemble. » L'Allemagne commence à être considérée « par un grand nombre de gens partout dans le monde comme une ancre d’espoir », a-t-il affirmé. « Si les fondements vacillent ailleurs, nous devons d’autant plus fermement soutenir ces fondements… Soyons audacieux. Alors, je ne serai pas inquiet pour l'avenir ».

Il n'a laissé planer aucun doute sur qu’il entendait par être « audacieux ». La poursuite de la guerre selon lui doit aller de pair avec des attaques massives contre la classe ouvrière en Allemagne.

« Sous Johannes Rau, l'Allemagne unifiée faisait face à des choix difficiles dans les Balkans, à de nouvelles responsabilités mondiales, qui sont encore plus grandes de nos jours, et que nous avons acceptées », a-t-il déclaré. A présent « les temps sont difficiles – mais Mesdames et Messieurs, cette fois-ci, l'époque est la nôtre ! Nous assumons nos responsabilités. Et si nous voulons donner l'audace aux autres, nous devons être audacieux nous-mêmes! »

La présidence, qui suite à l’expérience de la République de Weimar a une fonction surtout représentative, sera une fois de plus transformée en un centre de planification des fantasmes géopolitiques de l'impérialisme allemand.

Selon Frankfurter Allgemeine Zeitung, Steinmeier installera « sa propre équipe au Château de Bellevue, avec laquelle il travaille depuis longtemps et entretient des liens d’amitié. » Il s’agit de son secrétaire d'Etat Stephan Steinlein, son responsable de la planification au sein du groupe parlementaire SPD, Oliver Schmolke, ainsi que du « jeune rédacteur de discours Wolfgang Silbermann, 30 ans, diplômé d’Oxford et d’Harvard, et de Thomas Bagger, l’ancien chef de la planification au ministère des Affaires étrangères. »

(Article original paru le 14 février 2017)

18 février 2017

Anne Hamidou, Césaire, la colonisation, " une négation de la civilisation "

« Aimé Césaire, rappelle Anne Hamidou, disait donc : « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. » La colonisation, comme le soulignait le même Césaire est une « négation de la civilisation ». En cela, elle est un crime, une barbarie intolérable... »

Reprenons l'article de Anne Hamidou...

Michel Peyret


POINT DE VUE

« Oui, la colonisation est un crime contre l’humanité »

Pour notre chroniqueur, les remous provoqués par la déclaration d’Emmanuel Macron témoignent de l’incapacité française à assumer « un pan peu glorieux de son histoire ».

Par Hamidou Anne (chroniqueur Le Monde Afrique, Dakar)

LE MONDE Le 17.02.2017 à 16h42

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Qu’Emmanuel Macron provoque une polémique en affirmant, lors d’une visite à Alger, que la colonisation est un crime contre l’humanité témoigne d’un profond malaise français sur le sujet. Mais en dépit des éructations de certains, le bilan est sans appel : oui, la colonisation est un crime contre toute l’humanité, dont le résultat fut d’imposer la domination de la barbarie contre la civilisation.

Les peuples d’Afrique ont vécu une terrible violence du fait colonial avec des morts, des expropriations, des privations de liberté et surtout une négation profonde de la dignité humaine par la domination politique, économique et culturelle. Les chiffres de cette période sont éloquents d’horreur. Pour procéder plus facilement au pillage systématique des ressources du continent africain, les colons ont soumis des populations civiles aux travaux forcés avec à la clé des milliers de victimes. Par exemple, l’historien Antoine Madounou établit un bilan entre 15 000 et 30 000 personnes mortes sur le chantier du chemin de fer qui devait relier Pointe-Noire à Brazzaville, au Congo.

Lire l’entretien :   Peut-on dire, comme Emmanuel Macron, que la colonisation est un « crime contre l’humanité » ?

Des morts, il y en a eu aussi à chaque fois que les populations ont tenté de se libérer du joug colonial. A Madagascar, en mars 1947, l’armée coloniale française a massacré les populations malgaches, avec un bilan compris entre 20 000 et 100 000 morts, selon les sources. Ou encore en Algérie où la révolte partie de Sétif le 8 mai 1945 fut matée dans le sang, laissant près de 45 000 victimes selon les nationalistes algériens.

Une barbarie intolérable

Sans oublier les tirailleurs sénégalais tués à Thiaroye en 1944 ou encore le sombre épisode du Cameroun, avec une répression des populations qui s’étaient soulevées à l’appel des militants de l’Union des populations du Cameroun (UPC) dans les années 1950 et 1960. Là, on oscille entre 60 000 et 120 000 victimes. La puissance coloniale a aussi assassiné les charismatiques dirigeants indépendantistes camerounais Um Nyobe et Moumié.

Les blessures que la colonisation a infligées à l’Afrique sont douloureuses et rendent tellement pitoyables les évocations de routes et d’hôpitaux censés extirper des aspects positifs d’une horreur. Je partage l’avis de l’historienne Sylvie Thénault qui juge « indécent » de mettre sur une même balance, d’un côté, les massacres, exécutions sommaires et tortures, et, de l’autre, des routes jugées comme un bilan positif d’un asservissement abominable des peuples d’Afrique. A ceux qui, souvent issus des rangs de l’extrême droite française, trouvent des vertus à la colonisation, Césaire avait anticipé la réponse, dès 1955, avec son monumental Discours sur le colonialisme (Présence africaine, 1955). D’ailleurs, en ces temps de polémiques et de libération de la parole raciste en France, les hommes politiques de ce pays devraient tous lire ce texte intemporel.

Aimé Césaire disait donc : « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. » La colonisation, comme le soulignait le même Césaire est une « négation de la civilisation ». En cela, elle est un crime, une barbarie intolérable.

Lire aussi :   « Le Cameroun a été le laboratoire de la Françafrique »

Sur le sujet de la colonisation, jamais un homme politique français sous la Ve République n’est allé aussi loin, et c’est à saluer, indépendamment des motivations électorales du candidat Macron. Mais il convient de souligner que sa déclaration gêne beaucoup de gens en France, de la gauche à la droite du spectre politique du pays. Officiellement, le Parti socialiste, dans sa récente histoire, a toujours fait la politique de l’autruche sur ce sujet, refusant de l’affronter en face. Quant à la droite, elle fait preuve d’une crispation identitaire très forte. C’est d’ailleurs l’un de ses principaux candidats à la présidentielle, François Fillon, qui a récemment considéré la colonisation française comme un « partage de culture » à d’autres peuples. A ce niveau, il s’agit au mieux d’une méconnaissance de l’histoire, au pire d’un révisionnisme abject.

Un pan peu glorieux de son histoire

Je n’attends pas de la France une repentance, ni une réparation financière, mais une reconnaissance de faits têtus et un exercice de dignité en faisant face à un pan peu glorieux de son histoire. N’en déplaise à ceux qui critiquent la position de M. Macron, l’histoire de la « patrie des droits de l’homme », c’est aussi une sombre période de meurtres et de négation de la simple dignité humaine. Affronter le bilan de la colonisation – ce moment d’« ensauvagement » du continent européen, selon Césaire – requiert du courage mais nullement une fierté mal placée.

De notre part, il ne s’agit pas d’expliquer tous nos maux par le seul fait de la colonisation, loin de là, mais de reconnaître qu’elle constitue une cause importante du retard de l’Afrique. Nous sommes encore dans ce que l’économiste Felwine Sarr appelle dans son essai Afrotopia « l’hystérèse », ce moment post-traumatique (esclavage, colonisation, néocolonialisme) que vit l’Afrique, et dont elle doit se sortir enfin pour affronter son destin.

Notre génération n’a pas connu ce douloureux épisode et tente de nouer d’autres rapports avec l’Europe en empruntant un tournant dé-colonial. Nous offrons ainsi au Vieux Continent une chance d’affronter son histoire et enfin, ensemble, de tourner la page.

Hamidou Anne est membre du cercle de réflexion L’Afrique des idées.

 

Hamidou Annechroniqueur Le Monde Afrique, Dakar


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/02/17/oui-la-colonisation-est-un-crime-contre-l-humanite_5081481_3212.html#rgeCyJl1aMUlIv7Z.99

 

Association Nationale des Communistes, former idéologiquement et politiquement des militants

« SUR LE SITE : son objectif, nous dit le relevé, est certes de communiquer, en liaison avec des blogs amis et des pratiquants de FaceBook, mais surtout il doit tenter de remplir un rôle essentiel, abandonné depuis  plus de trente ans par le PCF, de former idéologiquement et politiquement des militants, à l'image de tous ceux que les " écoles du Parti "eurent transformés en intellectuels d'origine ouvrière ou paysanne. Pour cela, le site doit publier des textes-analyses signés des adhérents de l'ANC, même s'ils sont contradictoires, et font débat, en évitant les polémiques personnelles comme celles fréquentes sur les " réseaux sociaux ". Par ailleurs, il faut informer un large panel d'adresses de ce que publie le site: il ne sera fréquenté que quand il sera connu de milliers de personnes au delà des adhérents..."

Reprenons la lecture du relevé de décisions...

Michel Peyret


Relevé de décisions de l’AG de l’ANC du 21 janvier

Nous étions un peu moins nombreux que l’an passé ce qui s’explique par plusieurs raisons : le climat actuel, le manque de préparation, il n’y avait pas l’attrait de la nouveauté et du lancement et aussi quelques loupés dans l’envoi des invitations.

L’AG était organisée en deux temps :

1.     Le matin échange sur l’enjeu de l’ANC et de son développement

2.     L’après-midi échange sur la première année de fonctionnement et les perspectives d’amélioration.

 

1.     Sur l’enjeu

 

Les débats ont montré une certaine unanimité sur la nécessité que se développe notre association dans le climat de brouillard politique actuel. Ils ont mis aussi en évidence la nécessité de convaincre sur ce point en particulier les camarades déjà engagés par ailleurs.  Nécessité fondée sur le besoin d’une expression communiste nationale qui manque cruellement aujourd’hui. Un exemple en est donné avec les questions de la paix puisque seul le mouvement de la paix a répondu à notre proposition d’action commune sur le sujet…à croire que les préoccupations dans le mouvement progressiste sont ailleurs.

 

2.     Bilan et perspectives

 

Les participants ont souligné des avancées mais aussi des tâtonnements dans la première année de fonctionnement et la lenteur de la mise en œuvre de décisions. Il a été aussi souligné le manque de réactivité aux propositions

 

SUR LE SITE : son objectif est certes de communiquer, en liaison avec des blogs amis et des pratiquants de FaceBook, mais surtout il doit tenter de remplir un rôle essentiel, abandonné depuis  plus de trente ans par le PCF, de former idéologiquement et politiquement des militants, à l'image de tous ceux que les " écoles du Parti "eurent transformés en intellectuels d'origine ouvrière ou paysanne. Pour cela, le site doit publier des textes-analyses signés des adhérents de l'ANC, même s'ils sont contradictoires, et font débat, en évitant les polémiques personnelles comme celles fréquentes sur les " réseaux sociaux ". Par ailleurs, il faut informer un large pannel d'adresses de ce que publie le site: il ne sera fréquenté que quand il sera connu de milliers de personnes au delà des adhérents ( proposition faite aussi par Robert Malcles ).

SUR L'ORGANISATION : les dysfonctionnements ont souvent pour origine la surcharge de charges militantes des camarades du Bureau. Il nous faut donc l'élargir, notamment en jeunes et en femmes. Ainsi il n'est pas logique que le camarade qui a la responsabilité essentielle, politique et technique, du site, soit aussi chargé d'expédier les convocations, et les informations aux adhérents, nécessaires par le biais d'internet ET par courrier postal.

SUR LES SUITES DE L'AG : le Manifeste est notre outil essentiel pour organiser des débats ANC. Mais l'AG d'aujourd'hui devrait accoucher d'une résolution courte, à diffusion plus large, résumant les idées qui nous rassemblent, sous le titre:

 " Nous sommes Communistes! A quoi cela sert il? "

" Nous proposons des objectifs de luttes qui peuvent transformer votre vie quotidienne:

1 préserver la paix, menacée par les troupes et les armes accumulées par l'OTAN a l'est de l'Europe.

2 défendre la valeur du travail, seule source des richesses, avec pour objectif la propriété collective des moyens de production.

3 reconstruire les industries nationales trop souvent démantelées au nom du profit des actionnaires.

4 défendre et faire renaître les services publics mis à mal aujourd'hui, transports urbains et hôpitaux régionaux, écoles et postes dans les villages.

5 défendre et promouvoir la Sécurité Sociale, généralisée comme le voulaient ses inventeurs communistes et Résistants en 1945.

6 toutes luttes qui peuvent changer la vie quotidienne, à l'image de ce que fut la Révolution communiste en Russie il y a un siècle, qui avait pour objectifs " la paix, la terre aux paysans, les usines aux ouvriers, et le pouvoir aux Soviets élus contrôlés par les travailleurs ".

Patrick Martin, la conférence de presse de Trump...

«Ce qui est peut-être le plus frappant, nous dit Patrick Martin, c'est à quel point toute la conférence de presse était éloignée des sentiments et des préoccupations de la grande majorité de la population américaine. Il n'y avait pratiquement aucune question à la conférence de presse sur la guerre de Trump contre les travailleurs immigrés ou sur la journée nationale de protestation des immigrants et de leurs partisans qui prenait place en même temps. Ceux qui participent aux manifestations de masse qui ont éclaté depuis l'investiture de Trump ne désirent pas une guerre contre la Russie, mais détestent la politique autoritaire et antidémocratique de Trump et le gouvernement oligarchique qu'il a mis en place... "

Reprenons le compte-rendu de la conférence de presse de Trump...

Michel Peyret


Conférence de presse de Trump: miroir de conflits intenses dans l’élite dirigeante

Par Patrick Martin
18 février 2017

C’est une conférence de presse extraordinaire et sans précédent que Donald Trump a donnée jeudi. L'événement avait un caractère surréaliste. Pendant plus de 75 minutes, le président américain a échangé des insultes avec les journalistes et violemment dénoncé ses pourfendeurs dans les médias. On ne trouverait rien de comparable dans l'histoire américaine moderne, même au plus fort de la crise de Watergate.

Devant un tel spectacle, il faut rechercher le contenu rationnel, la dynamique politique sous-jacente. Dans ce cas, la conférence de presse était l'expression d'un féroce conflit au sein de la classe dirigeante américaine sur sa politique étrangère alors que les États-Unis se précipitent vers la guerre.

La conférence de presse a été initialement organisée pour annoncer le nouveau choix de Trump pour le poste de secrétaire au Travail, mais cela n'a pris qu'une minute de l'événement. Trump a commencé par réciter ses réalisations et actions depuis son inauguration dans un appel largement dirigé vers l'élite dirigeante. Trump s’est vanté d’avoir porté le marché boursier à «de nouveaux sommets», éliminé la réglementation des entreprises, ciblé des immigrés pour déportation, et ordonné une «reconstruction massive» de l'armée américaine, entre autres mesures de droite.

Cependant, faisant écho à l'appareil de renseignement américain, les médias ont concentré leurs questions presque exclusivement sur les liens de l'administration Trump avec la Russie et sur les circonstances de la démission plus tôt cette semaine du conseiller de Trump à la sécurité nationale, Michael Flynn, suite à sa conversation téléphonique avec l'ambassadeur russe avant l’investiture de Trump.

Trump a répondu avec une diatribe dans laquelle les médias prenaient la place de ses vrais adversaires au sein de l'élite dirigeante américaine, qui forment le gros de l'appareil militaire et de renseignement qui dirige vraiment le gouvernement, quel que soit le parti qui contrôle la Maison-Blanche ou le Congrès. Trump a dénoncé à plusieurs reprises ce qu'il a qualifié de «fuites illégales» aux médias par des sources au sein des agences de renseignement.

Fait remarquable, lorsque Trump a directement accusé les médias d’être des porte-parole des agences de renseignement, personne n’a tenté de le réfuter. Tout le monde sait que c'est vrai. De même, quand il a catégoriquement démenti tout contact entre sa campagne et les agences russes de renseignement, aucun journaliste ne pouvait citer la moindre preuve du contraire.

Au cours de la conférence de presse, Trump a laissé échapper un certain nombre de remarques qui soulignent les dangers extrêmes auxquels le monde est confronté.

Répondant à des questions sur ce qu'il ferait si un navire russe se livrait à des opérations de surveillance dans les eaux internationales au large des côtes du Connecticut – le type d’opérations que mènent les navires de guerre américains à une échelle beaucoup plus grande au large des côtes de la Russie et de la Chine – Trump a déclaré: «Je pourrais viser ce navire à 50 kilomètres et le faire exploser dans les airs. Tout le monde dans ce pays dirait: "oh, c'est fantastique"». Puis il a ajouté: «Si je prenais en ce moment une ligne dure envers la Russie, la ligne la plus dure, les gens diraient, vous diriez, "Oh, n'est-ce pas merveilleux"».

Trump a souligné les implications d'un tel affrontement, étant donné que la Russie et les États-Unis possèdent les deux plus grands arsenaux nucléaires dans le monde. «Nous sommes un pays nucléaire très puissant et ils le sont aussi», a-t-il déclaré. «J'ai été informé. Et je peux vous dire une chose que nous sommes autorisés à dire, parce qu’on peut le lire dans n’importe quel livre: ce serait du jamais vu un tel holocauste nucléaire». Autrement dit, on discute aux plus hauts niveaux du gouvernement américain d’une éventuelle guerre nucléaire avec la Russie, pour laquelle les préparatifs sont bien avancés.

Lorsqu'il a été interpellé par un journaliste qui voulait savoir pourquoi le gouvernement américain n'avait pas répondu à ce qu'il appelait des «provocations» de la Russie (en grande partie des incidents provoqués par les manœuvres militaires américaines et de l'OTAN le long des frontières russes), Trump a répondu: «Je ne vous dirai pas ce que je ferai. Je ne parle pas en public de nos réponses militaires.»

Il a continué sur ce thème en déclarant qu'il ne parlerait pas des opérations militaires en Irak, en Corée du Nord, en Iran ou ailleurs. «Vous savez pourquoi? Parce qu'ils ne devraient pas savoir. Et vous allez finir par vous lasser de poser cette question.»

De tels conflits au sein de l'élite dirigeante sur la politique étrangère prennent place généralement dans les coulisses, comme ce fut le cas lorsque l'appareil militaire et de renseignement a protesté contre le recul d’Obama sur la question d’une intervention militaire directe en Syrie en 2013, quand il a omis de faire respecter sa «ligne rouge» face au gouvernement de Bashar al-Assad.

Cette fois, cependant, le conflit a éclaté au grand jour. Peu importe la forme que prend le débat au sein de l'appareil d'État américain, c’est l'expression d'une crise sous-jacente de tout l'ordre capitaliste. Vingt-cinq ans de guerre sans fin ont créé un climat toxique qui conduit avec une extrême rapidité à un conflit majeur impliquant de grands États-nations. Les revues spécialisées sur la sécurité nationale sont remplies d'articles dans lesquels on parle ouvertement de guerre avec la Russie, où la question n'est pas si, mais quand et comment. Trump, de son côté, a concentré son attention sur la Chine. Dans les deux cas, les conséquences sont incalculables.

Ce qui est peut-être le plus frappant, c'est à quel point toute la conférence de presse était éloignée des sentiments et des préoccupations de la grande majorité de la population américaine. Il n'y avait pratiquement aucune question à la conférence de presse sur la guerre de Trump contre les travailleurs immigrés ou sur la journée nationale de protestation des immigrants et de leurs partisans qui prenait place en même temps.

Ceux qui participent aux manifestations de masse qui ont éclaté depuis l'investiture de Trump ne désirent pas une guerre contre la Russie, mais détestent la politique autoritaire et antidémocratique de Trump et le gouvernement oligarchique qu'il a mis en place.

Les adversaires de Trump au sein du Parti démocrate et des médias, quant à eux, font écho à de puissantes sections de l'élite dirigeante américaine qui accueillent les mesures ultra-réactionnaires de Trump en matière de politique intérieure – baisses d'impôt pour les riches et les entreprises, déréglementation des sociétés, atteintes aux droits démocratiques, persécution des immigrés – mais jugent intolérable sa posture de vouloir de meilleures relations avec la Russie.

Les démocrates se contentaient de manœuvres passives lorsque Trump formait un cabinet de milliardaires, d'ex-généraux et de fanatiques de droite, et signait une série de décrets réactionnaires et inconstitutionnels. Mais quand on leur donne l'occasion d'attaquer Trump pour sa ligne trop molle envers la Russie, ils s'engagent dans une chasse-aux-sorcières à la MacCarthy.

Aucune faction de la classe dirigeante américaine n’est opposée à la guerre impérialiste. Dans la lutte pour empêcher la guerre, c’est à la classe ouvrière d'intervenir de manière indépendante, en s'opposant aux deux factions de l'élite dirigeante américaine, aussi bien à Trump qu’au bloc formé par la CIA, les médias et le Parti démocrate.

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Antoine Charpentier, Syrie, un recul de la désinformation ?

« Toutes ces déclarations, constate Antoine Charpentier, ne font que mettre en cause les compétences de la classe politique française. Toutes les voix « dissidentes » actuelles à propos de la question syrienne déplorent l’alignement de la France sur la politique de l’Arabie Saoudite et du Qatar ainsi que sur les positions des Etats-Unis qui ont une réelle volonté de dépecer la Syrie et avec elle tout le Moyen-Orient.Pour beaucoup de français, l’Arabie Saoudite fait partie des pays les plus totalitaires au Monde, ce qui va à l’encontre de toutes notions de Démocratie, de Droit de l’Homme et de compréhension occidentale de la liberté, ce qui n’empêche pas de profondes alliances entre ce pays et la France.Enfin, ceci révèle la paresse politique des dirigeants français qui, par manque d’intérêts pour les enjeux internationaux ainsi que pour les peuples et par la perte d’un certain niveau intellectuel, préfèrent s’aligner sur une propagande anglo-saxonne-arabe plutôt que de gérer les choses par eux-mêmes... »

Reprenons les propos de Antoine Charpentier...

Michel Peyret


France : les langues se délient à propos de la Syrie

Par Antoine Charpentier

Mondialisation.ca, 16 février 2017drapeau_franco-syrien

Depuis quelques temps, nous commençons à voir et entendre dans les médias français des discours inhabituels sur la situation en Syrie qui différent du discours officiel tenu depuis six ans. Nous pouvons citer Éric Denécé[1], le journaliste Jean-François Khan[2], des parlementaires comme Nicolas Dhuicq[3], Thierry Mariani[4] ou encore Jean Lasalle[5] et bien d’autres.

Même Boris Johnson, ministre des affaires étrangères britanniques, donne de la voix à propos de la Syrie, indiquant que son pays ne doit plus s’opposer à ce que le Président Bachar Al-Assad se représente aux prochaines élections présidentielles.[6] Quant à Éric Denécé, il a bien affirmé face à Yves Calvi que : «Nous étions roulé dans la farine.», utilisant le terme « falsification de l’information », en parlant de ce que les médias officiels français rapportaient sur Alep, sans pour autant nier la réalité de la guerre en Syrie[7]. Pour M. Denécé, les médias français sont atteints d’un suivisme des médias anglo-saxons et arabes qui ont des intérêts majeurs en menant une telle désinformation concernant la Syrie.

Cependant, le journaliste Jean-François Khan a exigé une enquête journalistique internationale sur Alep Est[8] afin de savoir ce qui s’y est réellement passé. Le directeur du journal Marianne n’espère pas voir l’aboutissement de sa proposition puisque ni les journalistes, ni les dirigeants politiques français ont la volonté de revoir leurs copies, admettant leurs torts, avouant tout simplement qu’ils se sont trompés. De ce fait, ils préfèrent persister dans l’erreur et le mensonge que rectifier le tir.

Par la suite, Jean-François Khan s’interroge sur le silence médiatique au sujet d’Alep depuis sa reprise par l’armée syrienne. Il exprime la même interrogation qu’une partie de l’opinion publique française qui n’entend quasiment plus parler d’Alep ni de ce qui se passe ailleurs en Syrie.

Les déclarations de trois députés français du parti Les Républicains sur la Syrie, notamment sur Alep, ont fortement bousculé le paysage politique français contredisant la version française officielle. Le député français Nicolas Dhuicq nous affirme ceci :

« Je me bats en permanence contre la désinformation qui consistait à dire que les Russes, par plaisir, ont voulu détruire une ville ainsi que contre l’information majeure et terrible que Bachar Al-Assad tue son peuple. Ça ne serait pas de son intérêt de faire cela. Enfin, si le Président Bachar Al-Assad était si tyrannique et aussi détesté que les médias français le disent depuis six ans de guerre, il serait déjà tombé. »[9]

Cependant, Thierry Mariani et Nicolas Dhuicq soutiennent François Fillon, candidat de la Droite à l’élection présidentielle qui s’est subitement rétracté vis-à-vis de ce qu’il a déclaré lors des primaires, traitant au cours d’une émission avec le journaliste Jean-Jacques Bourdin[10] le Président Bachar Al-Assad de dictateur et de manipulateur comme le Président défunt Hafez Al-Assad. Pendant les primaires de la Droite, François Fillon a prôné la réouverture d’une représentation diplomatique à Damas, la nécessité de discuter avec le Président Bachar Al-Assad ainsi qu’un rapprochement avec la Russie.

Toutes ces déclarations ne font que mettre en cause les compétences de la classe politique française. Toutes les voix « dissidentes » actuelles à propos de la question syrienne déplorent l’alignement de la France sur la politique de l’Arabie Saoudite et du Qatar ainsi que sur les positions des Etats-Unis qui ont une réelle volonté de dépecer la Syrie et avec elle tout le Moyen-Orient.

Pour beaucoup de français, l’Arabie Saoudite fait partie des pays les plus totalitaires au Monde, ce qui va à l’encontre de toutes notions de Démocratie, de Droit de l’Homme et de compréhension occidentale de la liberté, ce qui n’empêche pas de profondes alliances entre ce pays et la France.

Enfin, ceci révèle la paresse politique des dirigeants français qui, par manque d’intérêts pour les enjeux internationaux ainsi que pour les peuples et par la perte d’un certain niveau intellectuel, préfèrent s’aligner sur une propagande anglo-saxonne-arabe plutôt que de gérer les choses par eux-mêmes.

Antoine Charpentier

 


[1] Eric Denécé, docteur en Science Politique, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) et de sa société de conseil en Risk Management (CF2R SERVICES).

[2] Jean-François Khan, fondateur du journal Marianne.

[3] Député français de l’Aube.

[4] Député français de la 11éme circonscription des français de l’étranger.

[5] Député français Pyrénées- Atlantique

[6]Réseau Voltaire, « Londres admet que la Syrie est une Démocratie. », http://www.voltairenet.org/article195072.html

[7] Emissions : 24 heures en questions avec Yves Calvy, https://www.youtube.com/watch?v=N69Qd8Xk2-g

[8] Jean-François Khan : « Il faut qu’une commission enquête sur la situation d’Alep est »https://fr.sputniknews.com/international/201701061029472170-medias-situation-alepest-kahn/

[9] Entretien avec l’auteur.

[10] “Bachar al-Assad est un dictateur au passé sanglant, un manipulateur, je ne souhaite pas son maintien” au pouvoir a affirmé François Fillon ce mercredi sur BFMTV et RMC, 12 janvier 2017 https://www.youtube.com/watch?v=Ydr4gqTCGZs

La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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Mark Fisher, Pourquoi les poussées du socialisme démocratique devraient être stoppées

« C’est pourquoi, indique Mark Fisher, le néolibéralisme s’est organisé pour conjurer le spectre du socialisme démocratique ou du communisme libertaire. Le moment clé du tournant vers le néolibéralisme a été l’écrasement du gouvernement Allende au Chili. Pourquoi? Parce qu’il représentait tout ce que le capital craignait, parce qu’il ne s’agissait plus du stéréotype soviétique d’un monolithe fonctionnant sur le mode stalinien top-down, bureaucratique et triste. Au Chili, le cercle socialiste internet Cybersyn avait pris corps, visant un pouvoir décentralisé, un pouvoir des travailleurs·euses et une démocratie sur les lieux de travail3. Et il y avait aussi des poussées de socialisme démocratique aux États-Unis, en Europe et ailleurs. C’était cela qui devait absolument être stoppé, être éliminé, même comme simple projet... »

Reprenons la lecture des réflexions de Mark Fisher...

Michel Peyret


Acid communism : drogues et conscience de classe

Mark Fisher

On le sait, le capitalisme se fait passer pour un système social et économique incontournable. Ce qui contribue plus que jamais à maintenir le statu quo, c’est l’idée qu’il n’existe pas d’alternative à l’ordre existant. Mark Fisher, critique culturel décédé en 2017, s’attache ici à décrire quelles formes de conscience sont capables de rompre l’enchantement de la marchandise. Fisher souligne que la conscience de classe n’est pas la seule forme d’opposition au système, et qu’elle est complétée par la conscience acide (ou psychédélique), et les processus de conscientisation des groupes minoritaires et opprimés. Un projet communiste doit aujourd’hui s’attacher à articuler ces trois formes de conscience, et donner toute son ampleur à leur puissance subversive.

Je vais parler du capitalisme et de la conscience. Certains d’entre vous ont lu mon livre Le réalisme capitaliste. De quoi s’agit-il ? D’un concept, ou plutôt d’une croyance, selon laquelle le capitalisme est le seul système économique réaliste. En fait, ce n’est pas tout à fait cela, parce que dans la vie de tous les jours, les gens ne se soucient ni du capitalisme ni de l’idée qu’il serait le seul système viable. En fait, la seule façon de penser le réalisme capitaliste1, c’est en termes de déflation de la conscience.

Pour dire les choses schématiquement et brutalement, je présenterais l’essor du réalisme capitaliste ainsi: c’est la perception croissante des relations sociales, des conceptions et des formes de subjectivité capitalistes comme inévitables, impossibles à éradiquer. Sa diffusion est directement corrélée avec le reflux du concept de conscience au sein même de la culture. Il faut donc appréhender le néolibéralisme, non pas comme il se présente lui-même, en termes de liberté individuelle, mais comme une stratégie visant directement la destruction des formes de conscience en plein essor dans la période cruciale des années 1968.

Trois formes de conscience interagissaient alors de manière fascinante, productive et extrêmement dangereuse pour le capital.

Conscience de classe

La première est la conscience de classe. Si vous voyagez dans le temps, des années 1970 à aujourd’hui, vous remarquerez que les classes ont disparu de la scène politique en tant que concept de base. Or, elles étaient inscrites dans les modèles sociopolitiques dominants, en Europe comme aux États-Unis. La social-démocratie britannique et européenne avait incarné une sorte de concordat entre le capital et le travail, qui laissait entendre qu’il existait des intérêts de classe distincts: ceux-ci devaient être conciliés d’une manière ou d’une autre. Le New Deal aux États-Unis était du même ordre.

Depuis lors, nous avons assisté à l’élimination du concept de classe, ou plutôt à l’élimination de la conscience de classe, qui n’a rien à voir bien sûr avec l’élimination des relations de classes. Cette nouvelle donne est bien rendue par la formule de Wendy Brown: «ressentiment de classe sans conscience de classe». Elle rend compte aussi de l’écho rencontré par le livre de Owen Jones, La diabolisation de la classe ouvrière (2012), qui a vu tout à fait juste. En effet, nous sommes confrontés à des formes de haine, d’humiliation et de subordination de classe, mais sans les instances qui existaient avant pour les combattre, et sans les formes de conscience de classe en mesure de les contrer.

Ces dispositifs étaient très répandus jusque dans les années 70. Je pense évidemment aux syndicats, mais à toutes sortes d’autres mécanismes de socialisation ou d’auto-éducation de la classe ouvrière. C’est pourquoi la marchandisation de la formation et son émiettement ont pu contribuer à absorber et à subjuguer ces instances en plein essor.  Or, le néolibéralisme, lorsqu’il apparaît, vise à détruire brutalement la conscience de classe et ses principaux cadres porteurs, comme les syndicats, pour favoriser l’individualisme. Il en résulte une désocialisation, qu’on a pu observer aussi dans la vie de lieux de rencontre populaires comme les pubs. À mesure que chaque intérieur individuel était plus densément connecté (TV satellite, smart phones, etc.), l’espace public extérieur était perçu comme plus pathologique.

Le déclin de la conscience de classe, de ses cadres porteurs et de ses infrastructures n’est pas un accident, mais le résultat d’une politique délibérée. David Graeber2 a raison d’insister sur l’accent mis par les Global Leaders sur les modalités de la subordination de classe qui ont été, plus que les nouveaux produits financiers, parmi les principaux articles d’exportation de l’Angleterre.

Conscience acide

La conscience psychédélique est l’une des formes de conscience qui s’est développée le plus fortement, en combinaison avec les autres, dans les années 1968. Il nous faut repenser au caractère particulier du monde de ces années-là. Il s’agit d’une forme de conscience qui se rattache clairement à l’usage des drogues hallucinogènes, spécifiquement du LSD, de « l’acide », mais qui s’est répandue bien au-delà de celles et ceux qui y avaient eu recours. Il s’agit d’une relation entre expérience et pensée, véhiculée notamment par les Beatles – et rien n’a été plus populaire que les Beatles –, visant à encourager les gens à faire un maximum d’expérimentations.

Pour la conscience psychédélique, la notion clé c’est la plasticité de la réalité, donc exactement le contraire de sa fixité, de sa permanence ou de son immuabilité, qui ne nous laisserait le choix que de nous y adapter, comme le veut le réalisme capitaliste. Que vous aimiez cela ou non, on ne peut rien y faire, et il faut donc s’y résigner. Ainsi, les choses sont ce qu’elles sont, et elles ne peuvent qu’empirer. Vous voulez garder votre job, vous devez accepter un horaire de travail plus long, plus de responsabilités. Vous n’aimez pas ça? Personne n’aime ça, mais il faut l’accepter. Le patron qui aménage ce genre de solutions est le prototype même du manager au stade actuel du capitalisme.

Ce type de fatalisme, de résignation, si répandus, et dont personne n’est vraiment responsable parce qu’il est produit à un niveau systémique, vise à éliminer toute conscience de la plasticité du réel. Or, c’est évidemment à cette extraordinaire plasticité des choses que les «trips» à l’aide de drogues psychédéliques renvoyaient, extrayant leurs usager·e·s de la réalité dominante du moment en la montrant comme provisoire, comme une forme possible d’organisation du réel. Bien entendu, l’usage répandu de ces drogues ne conduisait pas à la révolution, mais il suscitait une sorte d’impatience. Avec la contre-culture des années 60, on pouvait s’évader très vite de la réalité dominante, et estimer que l’ordre établi n’allait pas durer, et que des voies nouvelles s’ouvriraient.

Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est de patience révolutionnaire, alors que dans cette période, c’est l’impatience qui dominait. Toutes les structures historiques stratifiées qui avaient dominé la vie humaine jusqu’ici pouvaient être dissoutes en l’espace d’une génération. Pourtant, cela n’a pas été le cas, parce qu’elles étaient beaucoup plus tenaces. De son côté, la droite a misé sur les plus nocives de ces structures, qui se sont imposées, et qui nécessiteront un long procès pour être démantelées.

Incubateurs de conscience

La troisième forme de conscience à se développer dans les années 1968, que le néolibéralisme a dû aussi éradiquer, a été théorisée et pratiquée par le féminisme socialiste. On pourrait la ranger sous la rubrique des théories et pratiques visant la prise de conscience collective. Les individus ont été incités à parler de leur ressenti, mais ils ont mis ce ressenti en relation avec des structures. Ainsi, en se mettant ensemble, ils ont très vite découvert qu’ils avaient des problèmes communs, et que si on leur en attribuait la responsabilité, et qu’ils se sentaient incapables de les résoudre, c’est que ces problèmes renvoyaient à des structures, typiquement au patriarcat et au capitalisme, et à leur intrication, qui concernaient de nombreux aspects de la vie.

Par ce biais, il devenait possible d’envisager une activité révolutionnaire qui vise au-delà du modèle léniniste standard, lequel tend à se focaliser sur le travail subalterne, sur le salariat d’usine, etc., dont l’importance diminuait déjà, mais qui occupait encore une place mélancolique dans le travail politique de l’extrême gauche. Dans cette nouvelle perspective de prise de conscience, la question du travail revêtait une signification beaucoup plus globale, incluant les activités domestiques, la reproduction sociale et tout ce qui était nécessaire à la poursuite de l’existence collective, au-delà de la production marchande. Une part de la force de ces incubateurs de conscience résidait dans leur contagion moléculaire: n’importe quel groupe de gens pouvait s’engager dans de tels processus.

Au sein des mouvements les plus intéressants des années 1970 aux États-Unis – le Black Power, la contre-culture, les syndicats, etc. – surgissaient de nouvelles formes de socialisme démocratique. C’est pourquoi le néolibéralisme s’est organisé pour conjurer le spectre du socialisme démocratique ou du communisme libertaire. Le moment clé du tournant vers le néolibéralisme a été l’écrasement du gouvernement Allende au Chili. Pourquoi? Parce qu’il représentait tout ce que le capital craignait, parce qu’il ne s’agissait plus du stéréotype soviétique d’un monolithe fonctionnant sur le mode stalinien top-down, bureaucratique et triste. Au Chili, le cercle socialiste internet Cybersyn avait pris corps, visant un pouvoir décentralisé, un pouvoir des travailleurs·euses et une démocratie sur les lieux de travail3. Et il y avait aussi des poussées de socialisme démocratique aux États-Unis, en Europe et ailleurs. C’était cela qui devait absolument être stoppé, être éliminé, même comme simple projet.

Tout ce que j’ai évoqué jusqu’ici à propos de la conscience renvoie à son pouvoir transformateur. Une élévation de la conscience ne conduit pas seulement à la reconnaissance de faits déjà présents. En effet, lorsque des gens développent une conscience de groupe, une conscience de classe, ils ne perçoivent pas seulement de façon passive quelque chose qui est déjà là, mais ils se constituent en tant que groupe et, par-là, commencent déjà à changer «le monde». Leur conscience est immédiatement transformatrice, et une conscience qui bouge devient aussi le moteur d’autres changements.

Ingénierie du réel

De tels mécanismes de prise de conscience ne renvoient pas qu’à des pratiques de groupe déterminées. Les cultures populaires, en particulier la contre-culture des années 1968, ont aussi été des vecteurs de prise de conscience. C’est en partie la raison pour laquelle le capital a dû développer une stratégie, que j’ai nommée «l’ingénierie des gens», ou «l’ingénierie de la réalité». Elle comprend tous ces mécanismes du type Public Relations, publicité, stratégies de marque, que le capital a développés de façon intensive dans les années 1970 et 1980 afin de clôturer les espaces de conscience en expansion. À quoi pouvaient-ils servir, puisque personne, littéralement personne, n’était convaincu par les Public Relations? Il aurait fallu être un imbécile pour y adhérer. Et pourtant ces mécanismes ont joué leur rôle.

On nous dit: «Upper Crust est passionné par les sandwichs»4. Évidemment, personne n’est passionné par les sandwichs et personne n’est dupe de cela, mais le slogan joue, quelle que soit sa fonction. Et il y a pire que les sandwichs de Upper Crust. Vous allez dans une gare, et on vous demande 6 £ pour une baguette. Toute votre expérience vous conduit à vous dire que ce sandwich est sec et détestable, et il l’est à chaque fois, mais vous l’achetez quand même, parce qu’il a l’air bon. On n’y croit pas, et pourtant on doute de ce qu’on sait. Or, la conscience ne peut pas progresser lorsqu’on ne fait pas confiance à ce qu’on sent. On peut sentir ce qu’on sait et savoir ce qu’on sent, sans rester bloqué sur ses sentiments, mais en les reliant à leurs causes concrètes.

L’un des meilleurs moyens de définir la perte de conscience, c’est l’anxiété, la production de l’anxiété. Si vous êtes anxieux, cela peut suffire pour vous contrôler. Le problème clé du capital, qui avait été particulièrement mis en évidence par la contre-culture, c’est comment ramener les gens au travail. La contre-culture avait placé au cœur de son discours la détestation du travail: il ne fallait plus de lundis misérables pour personne. L’idée que «je n’ai pas l’intention de travailler et que je dois cesser de m’inquiéter» était l’élément clé de la contre-culture. Ce que craignaient les capitalistes, c’était que la classe ouvrière devienne hippie sur une large échelle, et c’était un danger sérieux.

Avec le néolibéralisme, l’horizon d’un individualisme contraignant s’est substitué à celui du socialisme démocratique. Mais cet individualisme exige un contrôle constant pour interdire toute nouvelle élévation de la conscience. En effet, lorsque les gens se rassemblent, ils peuvent toujours développer une conscience collective en dépassant ce misérable individualisme tourmenté qui les encadre. C’est précisément à cette croisée des chemins que nous nous trouvons aujourd’hui.

Exploitation et promotion de soi

Fondamentalement, je pense que nous vivons une forme d’exploitation capitaliste, ou de surexploitation capitaliste, qui n’est plus seulement une exploitation marchande. Et nous pouvons donc, dans une certaine mesure, considérer avec nostalgie la période de l’exploitation marchande. Parce que lorsque le capitalisme était lié à l’exploitation marchande, il régnait une forme d’exploitation dialectique, dans laquelle la marchandise impliquait nécessairement les travailleurs·euses: ces derniers devaient produire, et il fallait les exploiter pour produire. La marchandise était séparée des travailleurs·euses, elle était extraite de leur travail. Maintenant, nous connaissons une forme d’exploitation plus directe, qui ne prend pas la forme de la marchandise mais de la promotion.

Pourquoi peux-tu être poussé à travailler pour rien, en particulier si tu es dans le secteur culturel? Parce que tu peux te promouvoir: c’est la rémunération par la promotion. Et cette injonction de nous promouvoir en tout temps devient une seconde nature, semi-essentialisée, en particulier par le biais des réseaux sociaux, etc. C’est quelque chose auquel nous ne pensons pas. Ce mécanisme conduit au fantasme du capital qui pourrait se passer totalement de travailleurs·euses, puisque c’est lui qui leur rend service en leur fournissant un travail. Comme le travail permet d’accroître «le capital de réputation», alors les capitalistes nous rendent service en nous donnant un travail. Et il ne faut donc pas s’attendre en plus à être rémunéré.

C’est clairement la logique du moment, même si je ne crois pas que ce soit tenable encore longtemps. Elle a atteint un sommet, une sorte de niveau dystopique, et dans quelques années, on se rendra compte à quel point la période que nous traversons aujourd’hui était épouvantable. Il suffit de considérer le degré d’emprise du capital sur les sphères de notre temps et de notre conscience, que les récents développements technologiques ont rendu possible. Tant que les smart phones n’existaient pas, le capital ne pouvait pas nous administrer et nous contrôler 24h/24h et 7/7 jours. C’est cette plateforme qui a rendu cela possible.

Bien sûr ce n’est pas le seul usage du smart phone, mais le capital nous le donne pratiquement pour rien, parce qu’il permet cette forme de surexploitation dans laquelle les hommes et les femmes ne sont jamais libérés du travail, du spectre du travail ou du spectre de l’anxiété. Mais bien sûr, cela ne veut pas dire que tout le monde ait du travail; la clé de ce mécanisme ne réside pas tant dans le travail que dans la viabilité même du travail. La différence entre la personne qui n’a pas d’emploi et celle qui travaille tend ainsi à s’amenuiser.

Peur de manquer quelque chose

La question de la conscience est liée à la question du temps. Or, une forme de panique anxieuse du temps a été instaurée par le capital – en particulier en Angleterre, qui est le leader en la matière –. Nous sentons tous, de plus en plus, que nous n’avons rien le temps de faire. Nous sommes constamment pressés, agités. Le seul moment où nous ne sommes pas anxieux de devoir faire autre chose, c’est lorsque nous savons que nous devons faire autre chose. Le «spasme» numérique des smart phones et la «peur de manquer quelque chose» (FOMO – fear of missing out) en sont le versant post-hédonique5.

L’autre versant, c’est la crainte d’avoir oublié certaines obligations. Pensez à l’image stéréotypée du temps de la contre-culture psychédélique: le temps se dilate, il se ralentit à mesure que les urgences se dissipent, ouvrant sur un temps de lucidité, sur différentes formes de «voyages». Quelle est donc la nature idéologique de ce cauchemar que nous vivons aujourd’hui en Grande-Bretagne, en 2016 ? Celle d’une constante anxiété, dominée par les urgences. À quoi ressemblent les cauchemars d’anxiété? Ce sont ces choses que vous devez faire, si bien que vous n’arrivez plus à penser à rien d’autre. Et bien sûr, dès que vous avez fait ces choses, d’autres vous tombent dessus et vous oubliez quelles étaient les précédentes. Et votre vie entière devient une série d’urgences enchâssées les unes dans les autres.

C’est le but stratégique qu’impose cette forme de temps: celui d’une perpétuelle activité dépourvue de fonction. Il y a des gens dont l’activité est de nous faire aimer ça: ce sont les managers «qualité». En réalité, ce surmenage ne vise aucun objectif économique. David Graeber a de nouveau raison lorsqu’il affirme que le néolibéralisme n’est pas une stratégie économique, mais une stratégie avant tout politique. Parce que le spectre de ce temps est obsédant, il vise à subordonner les travailleurs·euses et à détruire tout usage alternatif du temps – généreux et sans pression. Dès lors, ils-elles détestent à tel point leur travail, qu’ils lui préfèrent le chômage.

Ainsi le capital organise une haine des gens à l’aide sociale de façon à ce que la possibilité d’une vie au-delà de ce cauchemar anxieux et insupportable ne puisse plus se faire jour nulle part. L’Angleterre a été si loin dans cette direction, au début de ce 21e siècle, qu’elle est arrivée, mieux qu’aucune autre société dans l’histoire, à éradiquer cette possibilité. C’est cela le moteur des avancées de la droite, qui lui permet d’organiser les gens contre leurs intérêts. C’est bien sûr la mauvaise nouvelle.

L’aube d’une nouvelle vague ?

Le capital, le néolibéralisme nous disent: «c’est de votre faute». Le message porté par les médias, c’est que nous pouvons être ce que nous voulons, et que si nous sommes pauvres ou sans emploi, c’est parce que nous n’avons pas travaillé assez dur, et que c’est donc de notre faute. C’est aussi le message des formes dominantes de thérapie mentale que le capitalisme a cherché à imposer: si nous nous sentons déprimés, c’est que nous n’avons pas travaillé assez dur.

La bonne nouvelle, c’est que tout ceci est en train de s’effondrer et que l’on peut voir les symptômes de cet effondrement tout autour de nous. Les certitudes s’effacent, pour le meilleur et pour le pire. Le centre politique s’évanouit, et c’est en partie pour cela que les capitalistes éprouvent une profonde panique. Quelque part, ils savent que le centre, qu’ils avaient conçu comme un point d’appui permanent, s’est effondré maintenant, et qu’il ne reviendra jamais. Le pire est lié au fait que ce tremblement de terre a conduit à l’émergence de l’extrême droite. En particulier, «la crise des migrant.e.s» a fait surgir le spectre terrifiant de ce qu’il y a eu de pire dans l’histoire européenne.

Pour autant, ce qui s’est produit en Grèce, en Espagne, en Ecosse, et même en Grande-Bretagne avec Jeremy Corbyn, constitue une rupture, une resocialisation dans des conditions de désocialisation radicale. Ce que le phénomène Corbyn a révélé, ce sont des gens qui aiment se réunir en-dehors de chez eux. Avec de tels développements, notre conscience est en train de reprendre le dessus, du simple fait de pouvoir se dire que si nous avons eu des vies de merde, ce n’est pas de notre faute. Les gens développent dès lors leurs propres stratégies et de nouvelles structures.

Une chose tout à fait nouvelle s’est produite: la gauche a appris des choses depuis 2008, tandis que la droite ne semble pas avoir appris quoi que ce soit. Durant toute ma vie, la droite avait toujours eu une longueur d’avance. Or, depuis sept ou huit ans, elle n’a rien appris. De nouvelles formations politiques, de nouvelles pensées, de nouvelles organisations sont en train de naître à gauche. Syriza n’a pas réussi et a pu être battu. Corbyn peut aussi être défait. Mais je crois qu’on peut avoir confiance dans le fait que ces phénomènes sont liés entre eux, qu’il n’y aurait pas eu Corbyn sans Syriza, et que si Corbyn est battu, quelque chose d’autre émergera. Nous sommes au seuil d’une nouvelle vague, sur laquelle nous pouvons commencer à surfer pour aller vers le post-capitalisme.

Mark Fisher, 23 février 2016

Transcription et traduction par Jean Batou et Stéfanie Prezioso d’une conférence donnée à Londres, le 23 février 2016, disponible sur youtube.1.      Mark Fisher, Capitalist Realism: Is there no alternative?. Winchester: Zero Books, 2009. 

2.      David Graeber est un anthropologue, militant anarchiste londonien, très actif dans le mouvement Occupy Wall Street; il a écrit notamment: Des fins du capitalisme : Possibilités I, Paris, Payot, 2014. [

3.      Le projet Cybersyn consistait à créer à travers l’utilisation d’un ordinateur les conditions cadres de la gestion des entreprises nouvellement nationalisées ; Eden Medina, « The Cybersyn Revolution », Jacobin, avril 2015 [https://www.jacobinmag.com/

4.      Upper Crust est une chaîne de sandwicherie 

5.      FOMO se réfère au syndrome d’anxiété sociale qui touche en particulier les usagers.ères des réseaux sociaux et qui se caractérise par la crainte de manquer un événement important. 

Mark Fisher

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6 février 2017 Mark Fisher 

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Pacal Martin, Sécurité Sociale, les dispositifs d'accueil

« L’accueil du centre, indique Pascal Martin, est un espace intermédiaire à partir duquel les droits d’entrée des usagers sont évalués, contrôlés le cas échéant, et hiérarchisés par des agents qui donnent corps au dispositif, parfois lui donnent du jeu et, suivant leur ethos, ont une représentation variable du sens de leur travail à l’accueil de même que des catégories d’usagers qui se déplacent jusqu’au centre.La nouvelle organisation des centres d’assurance maladie, en différents pôles, ancre le pôle accueil comme un « pôle négatif » qui représente un déclassement. Les agents les plus exposés aux niveaux d’accueil dédiés aux populations les plus vulnérables économiquement et socialement sont placés symboliquement dans une position d’outsiders[8]. Ce rapprochement avec des populations déclassées s’apparente à l’exercice d’une mission « souillée » par le contact avec une population précaire « illégitime » − les « mauvais » pauvres dont beaucoup d’agents préfèrent se tenir à distance pour mieux s’en différencier et/ou s’en protéger... »

Reprenons les descriptions de Pascal Martin...

Michel Peyret


 

A lire : un extrait du livre « Les métamorphoses de l’assurance maladie » de P. Martin

Pascal Martin 10 février 2017

Pascal Martin, Les métamorphoses de l’assurance maladie. Conversion managériale et nouveau gouvernement des pauvres, Rennes, PUR, 2016, 244 pages, 20 euros.

Alors que le nouveau film de Ken Loach – « Moi, Daniel Blake ! » – donne à voir, suite aux réformes engagées par Margaret Thatcher, les effets de l’effritement de l’Etat social au Royaume-Uni et les difficultés engendrées pour les usagers les plus vulnérables, Pascal Martin analyse ce même processus à l’œuvre, adossé à une politique néolibérale, au sein de l’Etat social français.

Pascal Martin, sociologue, est actuellement demandeur d’emploi (docteur sans poste et sans financement). Jusqu’en novembre 2016, il était post-doctorant attaché au laboratoire CRESPPA-LabToP et membre associé du laboratoire CESSP-CSE, dans lequel il a réalisé sa thèse. Il a enseigné régulièrement à l’Université, notamment à Paris VIII à Saint-Denis. Il a participé à la constitution des archives orales pour le Comité d’histoire de la Sécurité sociale. Il a travaillé de nombreuses années à la Sécurité sociale. Ses travaux portent sur la nouvelle gouvernance de l’État social.

La Sécu, tout le monde en parle, tout le monde la connaît ou croit la connaître. De cette institution, on retient les déficits récurrents et, du célèbre sketch de Coluche, que ses agents surveillent la pendule pour ne pas louper l’horaire de sortie. Or, elle est en réalité fort méconnue, au sens où elle n’est pas reconnue à sa juste valeur. Pour le coup, on ignore totalement les difficultés auxquelles ses agents d’accueil doivent faire face pour continuer à remplir une mission de service public auprès des usagers. En effet, avec la mise en œuvre de la réforme managériale de l’assurance maladie, décrite minutieusement dans cet ouvrage, l’exercice de la surveillance porte sur les objectifs chiffrés par la hiérarchie et la pendule qui concentre toute l’attention est celle qui mesure la durée des entretiens avec les « clients » à l’accueil. De ce nouveau dispositif managérial sourd une véritable souffrance chez les agents les plus attachés à l’« utilité sociale » de leur mission.  Du côté des usagers, ceux qui demandent à bénéficier de la couverture maladie universelle (CMU) complémentaire ou de l’aide médicale État (AME) doivent « prendre leur mal en patience » car l’accès au droit dans un département qui concentre les indices de précarité relèvent pour ainsi dire du « parcours du combattant ». A partir d’une enquête ethnographique réalisée dans une caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de la région parisienne, l’auteur nous immerge dans le quotidien des agents de base (street-level bureaucrats) positionnés à l’intersection entre la main gauche (missions sociales) et la main droite (missions régaliennes) de l’État.

Voici des fragments de l’ouvrage, extraits du chapitre 3 intitulé « Prescrire la « qualité de l’accueil » et changer le management ». Ce dernier nous place au cœur du dispositif d’accueil des usagers dont la nouvelle organisation, inspirée des canons managériaux, dénature la mission sociale de l’institution au plus grand dam des usagers désaffiliés mais aussi des agents attachés au service public de la Sécurité sociale. Le fil rouge des morceaux choisis est constitué par des extraits d’entretien avec un des agents d’accueil, embauché récemment, François, qui nous restitue ses impressions sur la nouvelle « gestion de la relation –client » adoptée par la branche maladie.

Les conséquences de l’imposition de la nouvelle norme sur le pré-accueil

La logique « clients » qui s’articule à l’objectif de maîtrise des flux se substitue à une logique de réponse aux besoins sociaux. Le directeur général de la CPAM ne dit pas autre chose. Interrogé sur la mauvaise position de sa caisse dans le classement national, il présente les changements qu’il vient de mettre en œuvre comme une volonté de « concilier social et gestion ». Il s’agit de veiller « à ce que (les) centres ne soient pas “embolisés” par l’accueil des publics en difficultés. Les agents doivent rester à l’écoute des classes moyennes qui ont des relations épisodiques avec nous, lors d’une grippe ou d’une grossesse[1] ». Le développement de l’accueil sur rendez-vous prend ainsi sens en tant que stratégie visant la réduction du nombre de « visiteurs », et plus particulièrement des plus précaires, afin d’améliorer les performances de la CPAM.

L’utilisation ici de la métaphore de l’embolie suggère que la présence de trop nombreux précaires est une pathologie qui met en danger l’accueil. La reconfiguration du dispositif de l’accueil centrée sur la définition d’une nouvelle norme – la durée d’entretien de 3 minutes maximum au pré-accueil – et son imposition se traduisent par l’injonction faite aux agents : « Faire attention aux chiffres ». Cette nouvelle logique a pour conséquence de réduire la qualité de l’accueil à sa quantité chiffrable de temps, sans prendre en compte ce qui pourrait être la dimension qualité de l’accueil, c’est-à-dire la réponse à la demande de l’usager. Cette logique managériale n’est pas sans effet sur les discours, sur les représentations et les pratiques des agents mais tous n’y sont pas sensibles au même degré comme nous le verrons plus loin. (…)

« Faire attention aux chiffres ! ». Les tactiques de réalisation de la norme

Depuis le classement des organismes – et de sa direction – jusqu’à l’évaluation individuelle des agents (cadres et employés) travaillant à l’accueil, ce sont les données quantitatives qui déterminent l’ordre du classement et les sanctions positives ou négatives au niveau du traitement[2] salarial. Ces résultats chiffrés sont, dans le cas de la CPAM de Saint-André, enregistrés dans le logiciel Sirius. Suivant les résultats nationaux officiels, La CPAM de Saint-André a nettement remonté dans le classement, alors que, début 2005, elle figurait encore en bas du tableau. Tout semble s’être donc passé comme si la consigne récurrente de l’encadrement aux agents d’accueil – « Faire attention aux chiffres ! » – avait été suivie des faits. En fait, dans la réalité des pratiques, les choses s’avèrent plus compliquées et « faire attention aux chiffres » peut correspondre à différentes techniques pour subvertir les règles du jeu en faisant semblant de les appliquer.

De l’art de faire semblant

Un autre agent qui n’est pas de la même génération que Valérie et Tertulienne (salariées plus anciennes présentées plus haut dans le texte) est tout aussi critique par rapport aux normes imposées à l’accueil. Au bout du compte, son désenchantement l’amènera à quitter l’accueil.

François, 35 ans, est embauché à la CPAM fin 2005. Son père (né en 1950) était militaire dans la marine à Brest, il est actuellement retraité. Sa mère (née en 1951) a travaillé comme femme de ménage. La famille de François est originaire de Charente-Maritime. Il a une sœur de 36 ans, épouse de marin qui vit à Brest. Il a également un frère de 31 ans qui travaille à EDF-GDF et réside en région parisienne.

Après avoir longtemps vécu en Bretagne et dans le centre, François s’est installé dans la région parisienne depuis deux ans et demi. Il vit en concubinage avec son amie depuis 6 ans. Elle a trouvé un emploi de bibliothécaire à la mairie d’une commune d’un département voisin de celui de la CPAM ; c’est pourquoi ils sont venus s’installer en région parisienne. Ils ont un fils d’un an. L’amie de François a un DEA en histoire de l’art. François a une licence de droit. Il s’était inscrit en maîtrise sans parvenir à la valider, faute d’avoir rendu son mémoire. Après avoir enchaîné période de chômage et petits boulots, il entre à la CPAM sans l’avoir spécialement voulu, mais avec un intérêt ancien pour les services publics non marchands. Cela fait près de 2 ans qu’il travaille à l’accueil au centre d’Allumelles.

« J’ai été assez surpris par la forme de management qui s’impose de plus en plus. La Sécurité sociale ne prend pas du tout en compte les besoins de l’assuré. J’ai l’impression que, concernant l’accueil, on est jugé que par rapport à nos statistiques : un logiciel qui mesure le temps essentiellement, il ne fait que cela, mesurer le temps et en fait pas tellement le qualitatif, le temps est quantitatif.

La chef dispose, sur son ordinateur, d’un signal d’alarme. (…) Au pré-accueil, on a 3 minutes pour recevoir une personne. Si au bout d’une demi-heure on est toujours sur la même personne, il est possible qu’une trappe s’ouvre (ironique) ! On n’est jamais arrivé dans ce cas-là parce que, justement, on fait attention. C’est le discours permanent du cadre direct, à chaque réunion, de faire attention aux chiffres. On nous parlait rarement des besoins des assurés ou des choses comme ça, mais toujours du filtrage. Nos récompenses, c’est-à-dire les pas de compétences, étaient fonction du fait de bien rentrer dans le cadre, dans la norme qui est fixée, qui redescend à la direction, qui redescend jusqu’au cadre sans tenir compte de la réalité du quotidien. On a les mêmes mesures à Allumelles et à Tiron[3] alors que l’on sait bien que ce n’est pas les mêmes populations. Finalement, c’est absurde comme principe de fonctionnement.

De toute façon, on ne peut rien régler en 3 minutes. Surtout à Allumelles, les personnes qui viennent à l’accueil sont des personnes qui ont du mal à s’exprimer, qui parlent mal le français. Le temps de comprendre ce qu’ils veulent, ça prend déjà plus de 3 minutes. Comprendre ce qu’ils veulent et répondre à leur demande : on dépasse le temps, on ne met jamais moins de 3 minutes. On coupe le logiciel. (…) En fait, je fonctionnais comme cela, je ne sais pas si la majorité faisait comme moi, du moins les contraintes que je ressentais, je ne vois pas pour respecter comment on pouvait faire autrement. Finalement, on a cette double pression qui est l’assuré mais, en même temps, on a toujours… En fait, on n’est jamais totalement concentré sur ce que nous dit l’assuré parce qu’on a aussi la contrainte du temps, il faut toujours penser à interrompre le logiciel. Finalement, j’étais totalement détendu, à l’écoute de l’assuré, quand j’avais supprimé, quand j’avais cliqué sur le logiciel. Là, je savais que je pouvais prendre mon temps et être totalement à l’écoute de l’assuré. »

François représente une fraction de la nouvelle génération de techniciens. Il découvre une institution qui, du fait de la rationalisation à l’œuvre, ne correspond pas à l’image qu’il s’en faisait. Pour lui, au pré-accueil, on fait de l’« abattage ». Il appartient à une catégorie de jeunes agents, relativement diplômés, en situation d’ascension sociale par rapport à la génération de leurs parents, critiquant la logique managériale. François la juge absurde compte tenu de son attachement aux valeurs du service public. Dans ce premier extrait, il insiste sur la difficulté d’accueillir, à Allumelles, les usagers en respectant le temps imparti et relève également l’entrave que représente l’usage de Sirius dans la relation à l’accueil jusque dans l’écoute que l’agent accorde à l’usager. Toutefois, aspirant à une évolution professionnelle, il n’hésite pas à « tricher » en éteignant Sirius, faisant semblant de respecter les normes. Il fait également comprendre que beaucoup (tous ?) s’adonnent à ce jeu avec les règles du jeu car il n’est pas possible en pratique de tenir le temps.

Bien que François soit nouveau dans le métier, son discours critique est proche de celui tenu par des agents plus anciens, ayant connu un autre fonctionnement de l’accueil, qui sont attachés à sa fonction sociale et veulent continuer à le pratiquer comme ils l’ont toujours fait. (…)

Si l’usage de différentes tactiques et/ou ruses, pour contourner les contraintes temporelles que le logiciel Sirius et la surveillance managériale imposent, est fréquent chez les professionnels de l’accueil, il n’en demeure pas moins que certaines tactiques engendrent des effets paradoxaux. Ainsi la remise d’un ticket à l’usager pour être reçu au 2e niveau permet de respecter la durée d’entretien du pré-accueil (3 minutes), mais cette tactique, si elle permet de dissimuler les pratiques réelles des agents, peut également produire des effets contre-productifs.

« Normalement, on doit attendre que le pré-accueil donne un ticket, mais on ne le faisait pas. On n’attendait pas, on allait quand même chercher quelqu’un, on faisait du pré-accueil en 2eniveau pour que ça tourne. Surtout qu’il ne faut pas donner trop de ticket 2e niveau. On avait un quota aussi. (…) Généralement, nous, quand ça dépassait 25 tickets de 2e niveau dans la journée, notre cadre nous disait : “on arrête le 2e niveau !” En fait, on faisait du 2e niveau mais en fonction du pré-accueil. Donc, on clôturait au bout de 2, 3 minutes mais on continuait l’entretien. On faisait 3 minutes (on arrêtait Sirius au bout de 3 minutes pour qu’il soit compté comme pré-accueil) et puis voilà c’était terminé, alors qu’on passait des fois une demi-heure. C’est là souvent où l’on passait le plus de temps avec les gens. » (François, technicien accueil à Allumelles).

S’il est vrai, comme va le préciser Valérie, que la remise d’un ticket pour le 2e niveau peut présenter quelques « avantages » – notamment le respect des moins de 3 minutes –, elle a néanmoins des inconvénients que met en évidence Julia (CAM ex-EJAM à Gault) juste après. Le contournement de Sirius est un modus operandi figurant parmi les recommandations d’un rapport d’audit du centre afin d’atteindre l’objectif des 3 minutes au pré-accueil. Les agents sont donc encouragés à y recourir. (…)

Si l’agent du pré-accueil peut avoir intérêt, pour tenir la norme des 3 minutes, à adresser un ticket pour le 2e niveau, cette tactique a pour revers le risque de voir dépasser la limite des 20 % d’usagers reçus à ce 2e niveau, et donc de compromettre l’autre norme des 80 % de réception au pré-accueil. On voit aussi que la logique d’individualisation de l’évaluation des performances des agents en conduit certains à utiliser cette tactique pour se débarrasser des usagers difficiles en les adressant à leurs collègues du 2e niveau sans que cela soit justifié par le traitement du dossier. L’individualisation des performances des agents contribue aussi à dégrader les relations entre collègues. Dans plusieurs entretiens, il m’a été fait part de pratiques où des agents portent à la connaissance de l’encadrement l’existence d’erreurs dans les dossiers, « dénonçant » de fait leurs collègues. Ainsi, la conjonction des normes imposées aux agents et de leur mise en concurrence génère des effets paradoxaux. L’obtention de « bons chiffres » masque la réalité des pratiques de « contournement », ne garantit nullement la qualité du service rendu à l’usager et, favorisant une logique du « chacun pour soi », contribue à la dégradation du travail collectif. (…)

François (ex-technicien accueil) est désabusé face au rôle actuel de l’agent d’accueil.

« En fait, on voit bien ces normes ISO 9001, c’est des normes qui sont employées aussi bien pour la fabrication d’une boîte de cassoulet à Strasbourg que pour la Sécurité sociale à Allumelles : en termes de processus. En même temps, c’est un conditionnement, je trouve, de nous en fait, salariés, sur un langage, on doit employer des termes de processus, de procédures, de qualité. Il n’y a pas eu besoin qu’on me parle de qualité avant d’avoir le sentiment de vouloir bien faire mon travail pour les personnes. Au contraire, c’est mettre un voile en fait : on parle de qualité… ça veut dire qu’avant on ne faisait pas de la qualité en fait ! Grâce à ça, on va pouvoir (en) faire… et donc, on a eu cet audit qualité, pendant une demi-journée, on a fait semblant, donc maintenant on est ISO 9001 ! On avait nos prospectus ISO 9001 sur le bureau, on faisait bien attention de ne pas se déplacer n’importe comment, de bien faire attention de toujours être bien dans les normes : quand quelqu’un arrivait, de vraiment être dans les 3 minutes. On a été bien sages, bien proprets pendant une matinée. Je me suis demandé s’ils n’avaient pas choisi les assurés avant !

On nous a obligés aussi à apprendre le discours, on nous a laissé du temps. On a eu le mercredi qui précédait, on nous a demandé de faire le quizz, on nous a donné plein de documents, on nous a dit d’apprendre le processus accueil, qu’est-ce qu’on doit faire si jamais on nous questionnait… Moi, ça me fait peur des choses comme ça ! C’est l’approche du travail, c’est la déshumanisation du travail, nous on est un rouage, on fait partie… Ça me révulse, c’est mon côté très intello, lutte des classes, (…) je ressens ça comme une oppression. (…) C’est des gens qui te parlent, qui ont leur langage, qui ont leur propre langage codé, c’est très difficile de communiquer avec eux. Ils ne te parlent plus que dans leur langage, que dans leur langue. Tu ne peux pas leur répondre en fait. En fait, il y a du dialogue entre toi et moi. Avec les auditeurs c’est décalé. »

A travers la « démarche qualité », des nouvelles normes et d’une sorte de novlangue managériale qui « déshumanise » le travail s’imposent aux agents. Le dispositif les oblige à s’adapter, à en former un « rouage » et/ou à se protéger des pressions exercées, à la fois, par l’encadrement et l’affluence du public. L’un des moyens d’y échapper consiste à postuler dans un autre service dégagé de l’accueil. C’est ce qu’a fait François : il a été recruté comme rédacteur juridique au service contentieux de la CPAM, début 2007.

Il faut souligner que les jeunes agents affectés à l’accueil postulent fréquemment dès qu’une vacance de poste leur offre une évolution de carrière possible et l’occasion de « sortir » de l’accueil. Or ces départs sont rarement remplacés, ce qui aggrave de fait les conditions de travail des agents qui demeurent en poste à l’accueil.

Dans le discours de ces agents, apparaissent des convergences au niveau de la perception du métier, mais qui varient en fonctions des trajectoires, des croyances, des engagements et des conditions de possibilité d’une évolution de carrière, comme varient leurs façons de résister ou de s’acclimater. Quel que soit le sens qu’il prête à sa fonction d’accueil et la représentation qu’il se fait de sa mission, l’agent doit adopter une stratégie pour lutter contre le déclassement du pôle accueil et de sa dimension sociale. Si des divergences persistent au niveau des perceptions du métier, en fonction du rapport aux valeurs et de la trajectoire biographique de chaque agent, sur un point au moins tous convergent. (…)

François (technicien accueil Allumelles) décrit une sorte de routinisation et d’usure résultant d’une surdose constituée par la masse des situations de personnes en détresse qui induit un changement de comportement. Quelles sont les situations qui l’émeuvent encore ?

« Surtout pas les gens qui pleuraient, en fait, et surtout pas les gens agressifs.

Enquêteur : Pourquoi surtout pas les gens qui pleurent ?

F : Déjà, ça crée un malaise. Parce qu’on en voyait beaucoup et c’est des personnes qui nous fatiguaient le plus. C’est un travail qui mentalement est extrêmement éprouvant. Les conditions de travail à Allumelles sont… Les conditions physiques, le lieu, le lieu d’accueil est horrible. On est sous les néons toute la journée de 8 H 30 à 17 H et puis il y a beaucoup de bruit, plus les personnes : tout le temps, tout le temps parler, c’est extrêmement difficile. C’est un petit espace, c’est quand même (…) 500 ou 600 personnes par jour. (…) Les assurés arrivent, ils se mettent en file et arrivent devant les deux boxes de pré-accueil et donc cette file serpente et donne sur les boxes ouverts de 2eniveau et de rendez-vous et de CMU. Ce qui fait qu’on n’est jamais face à face réellement avec l’assuré, même en rendez-vous, puisqu’on est toujours observé par des personnes qui sont à 3 mètres de soi. Ils peuvent nous écouter…

(…) Il y a aussi la chose personnelle dont je te parlais tout à l’heure, à force de pleurs ou de cris, tu es obligé de te protéger aussi, tu ne peux pas absorber toute la misère du monde. Tu ne peux pas l’accueillir non plus. Il y a ça aussi, ces deux choses-là. Il y a double pression, que tu subis quoi, la pression de l’usager et la pression de ta hiérarchie. »

François donne un exemple concret de la « nécessaire division de soi[4] » des agents confrontés quotidiennement à l’exposition à la souffrance et/ou placés dans des situations psychologiquement intenables. La particularité tient ici dans le redoublement des difficultés : à celles de l’accueil de la « misère du monde » s’ajoutent les injonctions managériales. De plus, François parle de « double pression » subie par l’agent dont on perçoit bien les risques encourus physiquement et mentalement pour les agents. Cet exemple illustre bien comment les agents les plus exposés à la « misère de condition[5] » sont placés dans une « misère de position » parce qu’ils ont pour mission de la traiter[6].

L’accueil : un « pôle négatif » signe d’un déclassement

L’accueil du centre est un espace intermédiaire[7] à partir duquel les droits d’entrée des usagers sont évalués, contrôlés le cas échéant, et hiérarchisés par des agents qui donnent corps au dispositif, parfois lui donnent du jeu et, suivant leur ethos, ont une représentation variable du sens de leur travail à l’accueil de même que des catégories d’usagers qui se déplacent jusqu’au centre.

La nouvelle organisation des centres d’assurance maladie, en différents pôles, ancre le pôle accueil comme un « pôle négatif » qui représente un déclassement. Les agents les plus exposés aux niveaux d’accueil dédiés aux populations les plus vulnérables économiquement et socialement sont placés symboliquement dans une position d’outsiders[8]. Ce rapprochement avec des populations déclassées s’apparente à l’exercice d’une mission « souillée » par le contact avec une population précaire « illégitime » − les « mauvais » pauvres dont beaucoup d’agents préfèrent se tenir à distance pour mieux s’en différencier et/ou s’en protéger[9]. Stéphane Beaud et Michel Pialoux[10] ont montré que le déclin des positions économiques, sociales et symboliques de la classe ouvrière[11] pouvait expliquer une ultime tentative de distinction dans un contexte de déclassement structurel. Le traitement que réserve l’agent à l’usager dépend généralement de la plus ou moins grande distance sociale (réelle ou supposée) qu’il place entre l’usager et lui et/ou de son identification éventuelle avec ce dernier.

Parmi les nouveaux agents (ex-emplois jeunes ou [ex-] techniciens accueil) qui, à la différence des anciens CAM, se sont vu imposer une affectation à l’accueil, le point de vue sur la nouvelle organisation de l’accueil est partagé. Toutefois, ils émettent plus souvent que les anciens un avis « positif ». N’en ayant pas connu d’autre, ils ont très souvent intériorisé le discours institutionnel[12] – pour partie repris dans leur formation à l’accueil[13] – sur le rôle d’« éducation », de fixation d’un « cadre », de capacité à « aller à l’essentiel » et de « responsabilisation » des usagers auxquels les « anciens » – ou l’institution même dans son fonctionnement passé – avaient donné l’habitude d’être « assistés ». Ces nouveaux agents ont aussi pu avoir des expériences dans le secteur privé commercial qui peuvent les prédisposer à cette conception de la relation avec le public. « On n’est pas des assistantes sociales[14] » est l’une des ritournelles qui exprime bien cette position. C’est un des leitmotivs utilisés par l’encadrement pour justifier cette rationalisation de l’accueil.

En outre, les nouveaux agents aspirant à une évolution de carrière ont intérêt à s’accommoder des nouvelles normes. L’évaluation professionnelle étant fondée sur le respect de celles-ci et sur leur reconnaissance comme plus « performantes » que l’ancienne façon d’agir. C’est, de surcroît, parmi toutes les activités des centres, au pôle accueil que pèsent les contraintes les plus fortes, compte tenu des durées strictement limitées des entretiens, rapportées à la proportion écrasante de publics précaires et/ou « en difficultés » qui fréquentent l’accueil, et ce, sans qu’il y ait une reconnaissance de la dimension sociale de l’activité des agents dans l’évaluation qui en est faite.

Ceux qui sont maintenus à l’accueil, et sans autres possibilités que de faire face, fondent le support de leur résistance sur le retournement du stigmate, par la mise en valeur de l’« utilité sociale » de ce qu’ils font en s’occupant d’usagers « en difficultés » pour qui leur travail est vital. Se présentant comme, avant tout, intéressés par les services qu’ils rendent aux usagers, ils revendiquent une « vocation » sociale et disent s’investir personnellement et de façon désintéressée, sans se soucier de Sirius. Conscients que leur carrière personnelle est bloquée, ils tentent malgré tout de valoriser leur travail et la représentation qu’ils en ont, en soulignant le caractère humain – voire humanitaire – et éthique de leur engagement. (…)

Notes

[1] « Cinq caisses passées au crible », L’Expansion, 01/03/2005.

[2] A la fois au sens de « bien » ou « mal » traité et le traitement comme niveau de rémunération.

[3] Nom d’une commune dont la situation socioéconomique est assez favorable, d’une manière générale, et tout particulièrement eu égard à celle de la plupart des autres communes du département.

[4] Vincent Dubois, La vie au guichet, op. cit., p. 131-136.

[5] Cf. Pierre Bourdieu, « L’espace des points de vue » in La misère du monde, op. cit., p. 13-17.

[6] Vincent Dubois a décrit des situations d’accueil semblables à la Caisse d’allocations familiales, La vie au guichet, op. cit., p. 108-112.

[7] Vincent Dubois, La vie au guichet, op.cit. ; Yasmine Siblot, Faire valoir ses droits au quotidien. Les services publics dans les quartiers populaires, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2006.

[8] Norbert Elias, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997.

[9] Serge Paugam considère que : « L’existence de pauvres permet de garantir un statut social honorable à ceux qui ne le sont pas ou pas encore. La figure « repoussoir » de la pauvreté permet en effet d’établir des comparaisons entre les différentes franges sociales. Les plus impitoyables à l’égard des pauvres sont souvent les catégories qui se situent à la lisière de la pauvreté et dont le besoin est pressant de se démarquer socialement des plus démunis. Le fait qu’il existe des pauvres encourage les autres catégories à faire preuve de vertus morales comme le travail, la constance dans l’effort, la volonté, la responsabilité individuelle pour se tenir à distance de la déchéance et continuer si possible à gravir l’échelle sociale. », Serge Paugam et Nicolas Duvoux, La régulation des pauvres, Paris, PUF, 2009, p. 23.

[10] Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux Montbéliard, Paris, Fayard, 1999.

[11] Dont les employés concernés sont relativement proches structurellement ou encore en raison de leurs origines familiales, l’activité du conjoint, etc.

[12] « Ils savaient très bien que c’était plus facile pour nous les jeunes, parce qu’on venait d’arriver, on pouvait vite s’adapter à de nouvelles dispositions, le plus difficile c’était pour celles qui avaient vingt ans derrière elles. C’était beaucoup plus difficile de changer leurs habitudes. Ce n’est même pas une question d’habitude, c’est une question de… » (Extrait d’un entretien avec un emploi-jeune du centre de Gault, le 3 mars 2004).

[13] Cf. Yasmine Siblot, op. cit., p. 265-291.Parmi les éléments qui font que les formations constituent un véritable outil de management, on retrouve les incitations à prendre ses distances vis-à-vis des publics précaires et/ou étrangers.

[14] Delphine Serre a cependant montré qu’il existe, suivant les générations, une variabilité de prises de position et de représentation de la mission chez les assistantes sociales. SERRE Delphine, Les coulisses de l’État social. Enquête sur les signalements d’enfant en danger, Paris, Raisons d’Agir, 2009.

17 février 2017

Jérusalem, une capitale " impossible " ?

« Au final, quel avenir pour Jérusalem ?, interroge Delphine Froment. Proclamée depuis 1980 capitale éternelle et indivisible de l’Etat d’Israël, Jérusalem a-t-elle trouvé là une conclusion à son histoire plurimillénaire ? Les auteurs insistent plutôt sur le « point de bifurcation » où elle se trouve : sa capitalisation, mal acceptée à l’international, ne saurait cacher que Jérusalem est la moins juive des grandes métropoles d’Israël ; et Jérusalem « demeure plus que jamais une capitale paradoxale, voire une capitale “impossible”, tiraillée par son triple statut de capitale universelle, nationale et binationale »; d’ailleurs, il est encore aujourd’hui impossible de savoir comment trancher le sort de Jérusalem pour trouver une solution au conflit israélo-palestinien (la question du statut de la ville est tellement problématique et complexe qu’elle n’a pas été intégrée aux négociations de 1993 entre Israéliens et Palestiniens)... »

Reprenons le compte-rendu de Delphine Froment...

Michel Peyret


Les clés du Moyen-Orient

Vincent Lemire (dir.), Jérusalem. Histoire d’une ville-monde

Article publié le 21/12/2016

Compte rendu de Delphine Froment


S’affranchir des débats passionnés et idéologiques pour retracer la longue histoire de la ville « trois fois sainte » : tel est le défi relevé par l’ouvrage dirigé par Vincent Lemire aux éditions Flammarion, et paru à l’automne 2016. Et ce défi n’était pas des moindres : Jérusalem, que Julien Gracq qualifiait de « ville épileptique » en 1967, ne se situe-t-elle pas, depuis plus de deux millénaires, au croisement des religions monothéistes et de leurs traditions ? N’est-elle pas au cœur d’imaginaires et de fantasmes identitaires ? Ce lourd héritage ne rend-il pas son histoire d’autant plus difficile à écrire ? « Jérusalem ne s’appartient pas, Jérusalem n’est pas à Jérusalem, Jérusalem est une ville-monde, une ville où le monde entier se donne rendez-vous, périodiquement, pour s’affronter, se confronter, se mesurer » (1). Partant de ce constat, les auteurs de cet ouvrage ont tenté de contrer les représentations fantasmées de Jérusalem pour en proposer une relecture « à la fois contextualisée et située, diachronique et géographique » (2).

Refaire de Jérusalem un objet d’histoire

Ce vaste programme est inédit dans l’historiographie. Dans son introduction, Vincent Lemire montre que de manière paradoxale, alors que Jérusalem regorge de monuments et de vestiges, elle est une ville « sans histoire », trop souvent « asphyxiée par des mémoires qui court-circuitent et brouillent la chronologie » (3). Devant la difficulté de passer outre cet héritage mémoriel multiple, jamais une telle synthèse de cette ville n’avait été proposée : cette tentative de faire une « nouvelle histoire de Jérusalem » ne peut donc être que saluée.

D’autant qu’à cette entreprise s’ajoute une autre volonté : celle de faire une histoire incarnée de la ville, en prêtant attention à la topographie, au relief, à la situation, à l’urbanisme et au peuplement. Car, comme le souligne Vincent Lemire, la géographie est l’autre grande absente de l’historiographie de Jérusalem, tant elle est supplantée par les analyses géopolitiques : « l’histoire de Jérusalem est généralement racontée sans que les lieux (rues, monuments, collines, vallées, sources, roches, grottes, murailles, cimetières) soient autre chose qu’une carte d’état-major ou qu’un simple décor à usage folklorique ou patrimonial » (4).

Pour ce faire, une large panoplie de cartes ainsi qu’une chronologie de référence pour l’histoire de la ville des origines à nos jours sont à trouver au fil du texte et en annexe de ce livre.

Quatre auteurs se sont partagé l’écriture de cette grande synthèse (430 pages de texte) :

- Vincent Lemire, directeur de cette publication, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée. Ses recherches portent sur Jérusalem et le Proche-Orient contemporain : dans sa thèse, il s’est intéressé à la question de l’eau à Jérusalem entre la fin du xixe siècle et la mise en place de l’État d’Israël (La Soif de Jérusalem, 1860-1948. Essai d’hydrohistoire, Paris, Publications de la Sorbonne, 2010). Il a plus récemment publié un autre ouvrage, à nouveau centré sur l’histoire de Jérusalem au début du XXe siècle : Jérusalem 1900. La ville sainte à l’âge des possibles, Paris, Armand Colin, 2013. Il est également directeur du projet européen « Open Jerusalem ».

- Katell Berthelot, historienne des religions, et plus particulièrement du judaïsme ancien. Avec Dionigi Albera, elle a notamment publié aux éditions Flammarion en 2013 Dieu, une enquête. Judaïsme, christianisme, islam, ce qui les distingue, ce qui les rapproche. Directrice au CNRS, rattachée au Centre Paul-Albert Février, elle a séjourné de 2007 à 2011 au Centre de recherche français de Jérusalem (CRFJ).

- Julien Loiseau, maître de conférences habilité à diriger des recherches à l’université Paul-Valéry Montpellier-3, et directeur du Centre de recherche français de Jérusalem (CRFJ). Spécialiste de l’Orient médiéval, on lui doit notamment sa très belle monographie sur les Mamelouks (Les Mamelouks. Une expérience politique dans l’Islam médiéval, Paris, Seuil, 2014).

- Yann Potin, historien et archiviste, chargé d’études documentaires principal aux Archives nationales, maître de conférences associé en histoire du droit à l’Université Paris Nord, membre du comité de pilotage du projet européen « Open Jerusalem ». Tout comme Julien Loiseau, il a participé à la coordination de L’Histoire du monde au XVe siècle, dirigée par Patrick Boucheron et parue chez Fayard en 2009.

Jérusalem, de l’âge du bronze à nos jours : construction d’une « capitale impossible »

Ces quatre auteurs signent ainsi une riche synthèse, qui se lit aisément et retrace toute l’histoire de la ville de Jérusalem, de l’âge du bronze à nos jours. Sept chapitres découpent de manière chronologique un passé plurimillénaire.

Loin de vouloir résumer ici le contenu de cet ouvrage aussi dense qu’éclairant, contentons nous d’énumérer les points principaux de ces chapitres, afin de refixer les très grandes lignes de l’histoire de Jérusalem : le premier chapitre se penche sur la période antique de la ville, jusqu’à la provincialisation romaine de la Judée, et y décrit la naissance du judaïsme, première religion à ériger Jérusalem en ville sainte ; le deuxième chapitre revient sur la période tardive et du haut Moyen Âge, en cherchant à montrer les multiples croisements entre la civilisation romaine et les traditions judéo-chrétiennes – croisements qui participent pleinement de l’évolution de la ville ; le troisième chapitre se consacre à la Jérusalem des Omeyyades et des Abbassides, de la conquête arabe au viie siècle à celle des croisés en 1099 – date qui marque le début des longues et âpres luttes pour la ville désormais trois fois saintes : en quelques siècles, Jérusalem passe et repasse aux mains de divers belligérants. Ainsi, le quatrième chapitre est dédié au royaume franc dont Jérusalem fut la capitale de 1099 à 1197 ; mais en 1197, la ville est reprise par Saladin et dirigée par les Ayyoubides puis par les Mamelouks qui parviennent à vaincre les hordes mongoles de Hülegü (petit-fils de Gengis Khan) en 1260 à la bataille de ‘Ayn Jalut, et entrent dans Jérusalem en 1261, inaugurant sept siècles de domination turque à Jérusalem ; cette domination turque, c’est donc d’abord celle des Mamlouks qui succèdent aux Ayyoubides (chapitre 5), puis celle des Ottomans (chapitre 6).

Cette longue domination est synonyme de grande stabilité pour la ville. Or, lorsque l’Empire ottoman disparaît au sortir de la Première Guerre mondiale, cette stabilité vole également en éclat ; la Jérusalem du xxe siècle est au contraire marquée par une période de ruptures et de fractures : « L’image qui s’impose est celle d’une ville en guerre, ou plutôt d’une succession de guerres qui chacune réorientent le destin de la Ville sainte » (5).

De la Première Guerre mondiale à l’intifada al-Aqsa (2000-2004), le septième et dernier chapitre montre combien Jérusalem est sans cesse tiraillée entre plusieurs peuples ; il nuance néanmoins cette idée de simple fracture, et insiste sur certaines continuités (notamment un relatif équilibre démographique entre les communautés tout au long du xxe siècle, avec un léger avantage pour la population juive).

Au final, quel avenir pour Jérusalem ? Proclamée depuis 1980 capitale éternelle et indivisible de l’Etat d’Israël, Jérusalem a-t-elle trouvé là une conclusion à son histoire plurimillénaire ? Les auteurs insistent plutôt sur le « point de bifurcation » où elle se trouve : sa capitalisation, mal acceptée à l’international, ne saurait cacher que Jérusalem est la moins juive des grandes métropoles d’Israël ; et Jérusalem « demeure plus que jamais une capitale paradoxale, voire une capitale “impossible”, tiraillée par son triple statut de capitale universelle, nationale et binationale » (6) ; d’ailleurs, il est encore aujourd’hui impossible de savoir comment trancher le sort de Jérusalem pour trouver une solution au conflit israélo-palestinien (la question du statut de la ville est tellement problématique et complexe qu’elle n’a pas été intégrée aux négociations de 1993 entre Israéliens et Palestiniens).

Au-delà des communautarismes : circulations, échanges, interactions

La richesse de cette longue histoire de Jérusalem réside également (voire surtout ?) dans sa capacité à mettre en avant les porosités entre les traditions des trois monothéismes : circulations, échanges, transferts et interactions sont à l’honneur dans cette histoire. Par exemple, le chapitre 6 montre combien, en 1908, à Jérusalem, la promulgation de la Constitution par les Jeunes-Turcs donne lieu à des scènes de liesse entre les citoyens de toutes les communautés et confessions, qui fraternisent entre eux ; en effet, cette nouvelle promulgation d’une Constitution d’inspiration libérale (qui avait déjà été promulguée en 1876, mais suspendue presque immédiatement) est accueillie avec joie par les minorités nationales qui espèrent pouvoir vivre une démocratisation de l’Empire ottoman ; or, les auteurs de montrer que « le slogan “liberté, égalité, justice” s’est concrétisé par le libre accès de tous les habitants à l’ensemble des lieux saints de la ville » (7).

Cette approche permet ainsi de sortir d’une vision d’une Jérusalem qui aurait été, de tout temps, sclérosée par les communautarismes – alors que les conflits et difficultés que connaît aujourd’hui le Proche-Orient se cristallisent justement autour des passions confessionnelles et communautaires, cette volonté de montrer qu’il n’en a pas toujours été ainsi est à saluer : « Cette simple anecdote permet de mesurer combien est singulière l’histoire de Jérusalem dans ces années 1900, combien il est difficile aujourd’hui de se la représenter, mais aussi combien il est nécessaire d’en conserver la trace » (8).

C’est là l’un des plus grands mérites de cette riche et brillante analyse.

Notes :

(1) Vincent Lemire (dir.), Jérusalem. Histoire d’une ville-monde, Paris, Flammarion, p. 7.
(2) Ibid., p. 13.
(3) Ibid., p. 11.
(4) Ibid., p. 12.
(5) Ibid., p. 353.
(6) Ibid., p. 414.
(7) Ibid., pp. 348-349.
(8) Ibid., p. 350.

Vincent Lemire (dir.), Jérusalem. Histoire d’une ville-monde, Paris, Flammarion, 2016.