Avec Marx

18 novembre 2017

Agnès Sinaï , Walter Benjamin, une critique de la civilisation industrielle

« Malgré ces limites, nous dit Agnès Sinaï, Walter Benjamin puise sa force dans les analyses de Marx. Il propose une analyse critique de la marchandise et de son influence sur tous les aspects de la vie. Loin d’un marxisme orthodoxe qui se réduit à une analyse économique, Walter Benjamin montre l’influence de la logique marchande sur l’urbanisme et la culture. Ensuite, sa philosophie de l’histoire s’éloigne des dérives de la décroissance. Pour critiquer le monde moderne, il ne faut pas retourner vers le passé ou cultiver son potager sur une ZAD. Le retour à la terre et aux alternatives concrètes, valorisés par la décroissance, ne sont pas vraiment envisagés. Au contraire, Walter Benjamin s’inscrit dans la lutte des classes et propose une rupture révolutionnaire. Seuls des moments de révoltes peuvent permettre des basculements pour ouvrir de nouvelles possibilités d’existence... »

Reprenons la lecture de la présentation par Agnès Sinaï de l'ouvrage de Walter Benjamin...

Michel Peyret


Zones subversives

Walter Benjamin contre la modernité marchande

Publié le 3 Novembre 2017

Walter Benjamin contre la modernité marchande

La critique du progrès et de la civilisation marchande est portée par Walter Benjamin. Il développe un marxisme messianique et révolutionnaire.

Une critique de la civilisation industrielle est développée par Walter Benjamin. Il dénonce le règne des machines et l’effacement de la magie. Il se réfère au matérialisme historique de Karl Marx et à la lutte pour l’émancipation des opprimés. Mais il conserve une vision mystique puisée dans la théologie juive. Ses écrits attaquent les simulacres de la modernité et la disparition de l’authenticité.

Walter Benjamin observe les évolutions du début du XXème siècle, notamment dans les grandes villes. Il critique la machine, le travail, la marchandise, l’urbanisme et la surveillance bureaucratique de masse. Agnès Sinaï, dans son livre Walter Benjamin face à la tempête du progrès, rattache cet auteur à la constellation de la décroissance.

Walter Benjamin exprime « le refus de l’utile et le droit à la flânerie, la possibilité permanente de changer le court des choses par un renversement révolutionnaire, l’émancipation des classes opprimées, les instants d’intensité arrachés à l’uniformisation du monde », décrit Agnès Sinaï. Ses analyses influencent l’Ecole de Francfort qui dénonce le productivisme et l’accélération comme des nouvelles formes d’aliénation.

                                    

 Un marxisme messianique

Walter Benjamin grandit dans une famille aisée de Berlin. Mais il se tourne vers le rêve, l’imagination, l’émancipation et l’utopie. Sa réflexion s’appuie sur un messianisme révolutionnaire. Paris, cette « capitale du XIXème siècle » devient son foyer d’adoption. Il arpente cette ville en flâneur. Walter Benjamin reste un penseur inclassable. Il se rattache au romantisme révolutionnaire, au matérialisme historique et à la théologie juive. Il se nourrit de lectures éclectiques du poète Charles Baudelaire au révolutionnaire Auguste Blanqui en passant par le dramaturge Bertold Brecht.

Walter Benjamin analyse le fétichisme de la marchandise à travers une archéologie du XIXème siècle parisien. Il montre l’influence du capitalisme sur la culture et la société de l’époque. Cette critique de la modernité le conduit vers une utopie qui puise surtout dans un passé idéalisé. Walter Benjamin souhaite retourner dans une période lointaine de société sans classe.

Walter Benjamin exprime une sensibilité pessimiste. Il s’inspire du spleen de Baudelaire comme un sentiment de la catastrophe permanente. Il fustige la modernité avec le règne des machines qui éradique la magie, l’aura et l’authenticité. Il critique la raison historique fondée sur l’idée de continuité du temps et de progrès. Il développe un rapport à l’histoire qui repose sur un temps non linéaire. Il insiste sur les accélérations, les ruptures, les basculements. Le cours catastrophique du progrès peut être renversé. Les vaincus et les victimes du passé peuvent se rebeller et se révolter. Esclaves, serfs, paysans, juifs, tziganes, peuples colonisés peuvent renverser le cours de l’histoire.

L’histoire est ponctuée de moments de rupture avec l’oppression. Révoltes des esclaves, révoltes des paysans ou Révolution française permettent d’interrompre la continuité du progrès. Ce messianisme utopique s’appuie sur les révoltes sociales pour interrompre la catastrophe. La révolution s’apparente à une rupture eschatologique pour inaugurer la véritable histoire humaine fondée sur la liberté. Les moments de basculement peuvent ouvrir vers d’autres mondes possibles.

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Une critique de la civilisation marchande

Walter Benjamin privilégie une approche matérialiste de la ville, loin des flâneries surréalistes. Il se penche sur les infrastructures. Il observe le luxe des galeries marchandes, mais aussi les égouts, les catacombes et les souterrains. Il s’intéresse à l’envers du décor bourgeois. Il critique également l’architecture et les transformations de Haussmann qui apparaissent comme un monument de despotisme napoléonien. En 1870 sont construits des grands boulevards destinés à circuler et à consommer. « Les habitants de la ville ne s’y sentent plus chez eux ; ils commencent à prendre conscience du caractère inhumain de la grande ville », écrit Walter Benjamin.

L’espace urbain devient bruyant et surpeuplé. 

L’authenticité de l’œuvre d’art disparaît avec sa reproduction photographique ou cinématographique. L’aura, la présence sensible et immédiate, semble menacée par les techniques de reproduction. Le productivisme influence la perception des individus et leur capacité à se relier à l’immédiat de manière authentique. Le divertissement cinématographique, les affiches publicitaires et les formes de propagande multiplient les images.

Ce phénomène provoque une saturation de l’imaginaire et une aliénation avec des individus poussés à la possession d’objets. La culture façonne également des goûts standardisés. L’Ecole de Francfort reprend cette critique la culture de masse. Les effets politiques du cinéma apparaissent comme une arme à double tranchant. Le cinéma peut rechercher l’émancipation du public, mais il peut également se réduire à un instrument de propagande.

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Walter Benjamin et la décroissance

Agnès Sinaï propose une présentation claire de la pensée politique de Walter Benjamin. Elle insiste sur les aspects les plus intéressants de cette œuvre intellectuelle originale et inclassable. La figure de Walter Benjamin illustre également les contradictions du courant de pensée de la décroissance, mais surtout du romantisme révolutionnaire.

On peut déceler chez Walter Benjamin une dimension passéiste voire réactionnaire. Il ne cesse de critiquer la modernité, les évolutions techniques et l’urbanisation. Ce constat, bien que souvent pertinent, risque de conduire vers un passé idéalisé. La notion centrale d’authenticité peut renvoyer à une dimension réactionnaire. Elle peut conduire à préserver un état supposé naturel. Cet aspect se retrouve dans certains courants de la décroissance aux relents homophobes et réactionnaires.

Walter Benjamin semble également porté par une dimension religieuse. Il puise une partie de sa pensée dans la théologie juive. Il adopte une conception messianique du changement social. Il annonce la catastrophe et valorise un prolétariat rédempteur. L’idée d’une revanche des vaincus relève de la croyance et de l’incantation, mais pas vraiment de la stratégie révolutionnaire. Walter Benjamin propose un souffle et une espérance, mais peu de véritables perspectives politiques.

Malgré ces limites, Walter Benjamin puise sa force dans les analyses de Marx. Il propose une analyse critique de la marchandise et de son influence sur tous les aspects de la vie. Loin d’un marxisme orthodoxe qui se réduit à une analyse économique, Walter Benjamin montre l’influence de la logique marchande sur l’urbanisme et la culture.

Ensuite, sa philosophie de l’histoire s’éloigne des dérives de la décroissance. Pour critiquer le monde moderne, il ne faut pas retourner vers le passé ou cultiver son potager sur une ZAD. Le retour à la terre et aux alternatives concrètes, valorisés par la décroissance, ne sont pas vraiment envisagés. Au contraire, Walter Benjamin s’inscrit dans la lutte des classes et propose une rupture révolutionnaire. Seuls des moments de révoltes peuvent permettre des basculements pour ouvrir de nouvelles possibilités d’existence.

 

Source : Agnès Sinaï, Walter Benjamin face à la tempête du progrès, Le passager clandestin, 2016

Articles liés :

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La Théorie critique pour penser la crise

Romantisme et lutte des classes

Pour aller plus loin :

Vidéo : Agnès Sinaï : politiques de la décroissance, mis en ligne sur le site Mediapart le 28 décembre 2015

Vidéo : L'anthropocène avec Fabrice Flipo et Agnès Sinaï, conférence mise en ligne le 28 avril 2014

Vidéo : La décroissance comme politique de l'Anthropocène, conférence du 11 mai 2016

Vidéo : Agnès Sinaï, La décroissance est inéluctable !, mise en ligne sur le site Xerfi Canal

Vidéo : Décroissance : changer de système pour sauver la planète, mise en ligne sur le site Savoir ENS le 3 février 2016

Radio : Walter Benjamin, un anti-progressiste de gauche ?, émission Midi magazine diffusée sur Fréquence Protestante le 26 septembre 2017

Radio : émissions d’Agnès Sinaï diffusées sur France Culture

Radio : Nicolas Hulot, sortir du nucléaire français ?, émission mise en ligne sur le site Là-bas si j'y suis

 

Articles d’Agnès Sinaï publiés sur le site Actu environnement

Articles d’Agnès Sinaï publiés sur le site de l’Institut Momentum

Agnès Sinaï, Guerre totale contre la nature, publié dans le journal Le Monde diplomatique en septembre 2015

Ludovic Fresse, Entretien avec Agnès Sinaï, publié sur le site Rue de la Mémoire en novembre 2014

 

Michael Löwy, « Walter Benjamin, précurseur de l’écosocialisme », publié dans Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique n°130 en 2016

 Michael Löwy, Walter Benjamin critique de la civilisation, publié sur le site Mediapart le 23 juin 2010

Michael Löwy, "Avertisseur d’incendie": la critique de la technologie chez Walter Benjamin, publié sur le site de la LCR belge le 5 septembre 2007

Michael Löwy, Temps messianique et historicité révolutionnaire chez Walter Benjamin, publié dans la revue Vingtième Siècle n°117 en 2013

Alain Naze, Catastrophe, progrès et technique chez Walter Benjamin, publié sur le site ici et ailleurs le 13 août 2017  

Arnaud Spire, Critique de la mélancolie de gauche, publié dans la revue Nouvelles fondations en 2007

Félix L. Deslauriers, « Libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui », publié sur le site de la revue Raisons sociales le 2 décembre 2015

Frédéric Ménager-Arany, Entretien avec David Muhlmann : "Les marxistes et le progrès", publié dans la revue en ligne Nonfiction le 24 janvier 2013

Publié dans #Marxisme anti-bureaucratique

17 novembre 2017

Carlo Cafiero, Anarchie et Communisme

« Eh bien !, indique Carlo Cafiero, imaginez-vous lorsque, dans la société future, ce principe individualiste de la production capitaliste, chacun pour soi et contre tous, et tous contre chacun, sera remplacé par le vrai principe de la sociabilité humaine : chacun pour tous et tous pour chacun – quel immense changement n’obtiendra-t-on pas dans les résultats de la production ? Imaginez-vous quelle sera l’augmentation de la production, lorsque chaque homme, loin d’avoir à lutter contre tous les autres, sera aidé par eux, quand il les aura, non plus comme ennemis, mais comme coopérateurs. Si le travail collectif de dix hommes atteint des résultats absolument impossibles pour un homme isolé, combien grands seront les résultats obtenus par la grande coopération de tous les hommes qui, aujourd’hui, travaillent hostilement les uns contre les autres ?... »

Reprenons la lecture des réflexions de Carlo Cafiero...

Michel Peyret


28 Octobre 2017

Publié par Patrick Granet

ANARCHIE ET COMMUNISME Anarchie et Communisme Carlo Cafiero (première parution : 1880) Mis en ligne le 27 mars 2008 Thèmes : Anarchismes, anarchie (103 brochures) Communismes (25 brochures) Formats : (HTML) (PDF,266.8 ko) Version papier disponible chez : Nadarlana (Montpellier) ou bien chez Zanzara athée (Paris-banlieue) Au con

Au congrès tenu à Paris par la région du Centre, un orateur, qui s’est distingué par son acharnement contre les anarchistes, disait :
Communisme et anarchie hurlent de se trouver ensemble.

Un autre orateur qui parlait aussi contre les anarchistes, mais avec moins de violence, s’est écrié, en parlant d’égalité économique :
Comment la liberté peut-elle être violée, lorsque l’égalité existe ?

Eh bien ! je pense que les deux orateurs avaient tort.

On peut parfaitement avoir l’égalité économique, sans avoir la moindre liberté. Certaines communautés religieuses en sont une preuve vivante, puisque la plus complète égalité y existe en même temps que le despotisme. La complète égalité, car le chef s’habille du même drap et mange à la même table que les autres ; il ne se distingue d’eux que par le droit de commander qu’il possède. Et les partisans de "l’Etat populaire" ? S’ils ne rencontraient pas d’obstacles de toute sorte, je suis sûr qu’ils finiraient par réaliser la parfaite égalité, mais, en même temps aussi le plus parfait despotisme, car, ne l’oublions pas, le despotisme de l’Etat actuel augmenterait du despotisme économique de tous les capitaux qui passeraient aux mains de l’Etat, et le tout serait multiplié par toute la centralisation nécessaire à ce nouvel Etat. Et c’est pour cela que nous, les anarchistes, amis de la liberté, nous nous proposons de les combattre à outrance.

Ainsi, contrairement à ce qui a été dit, on a parfaitement raison de craindre pour la liberté, lors même que l’égalité existe ; tandis qu’il ne peut y avoir aucune crainte pour l’égalité là où existe la vraie liberté, c’est-à-dire l’anarchie.

Enfin, anarchie et communisme, loin de hurler de se trouver ensemble, hurleraient de ne pas se trouver ensemble, car ces deux termes, synonymes de liberté et d’égalité, sont les deux termes nécessaires et indivisibles de la révolution.

Notre idéal révolutionnaire est très simple, on le voit : il se compose, comme celui de tous nos devanciers, de ces deux termes : liberté et égalité. Seulement il y a une petite différence.

Instruits par les escamotages que les réactionnaires de toute sorte et de tout temps ont faits de la liberté et de l’égalité, nous nous sommes avisés de mettre, à côté de ces deux termes, l’expression de leur valeur exacte. Ces deux monnaies précieuses ont été si souvent falsifiées, que nous tenons enfin à en connaître et à en mesurer la valeur exacte.

Nous plaçons donc, à côté de ces deux termes : liberté et égalité, deux équivalents dont la signification nette ne peut pas prêter à l’équivoque, et nous disons : "Nous voulons la liberté, c’est-à-dire l’anarchie, et l’égalité, c’est-à-dire le communisme."

Anarchie, aujourd’hui, c’est l’attaque, c’est la guerre à toute autorité, à tout pouvoir, à tout Etat. Dans la société future, l’anarchie sera la défense, l’empêchement apporté au rétablissement de toute autorité, de tout pouvoir, de tout Etat : pleine et entière liberté de l’individu qui, librement et poussé seulement par ses besoins, par ses goûts et ses sympathies, se réunit à d’autres individus dans le groupe ou dans l’association ; libre développement de l’association qui se fédère avec d’autres dans la commune ou dans le quartier ; libre développement des communes qui se fédèrent dans la région – et ainsi de suite : les régions dans la nation ; les nations dans l’humanité.

Le communisme, la question qui nous occupe plus spécialement aujourd’hui, est le second point de notre idéal révolutionnaire.

Le communisme actuellement, c’est encore l’attaque ; ce n’est pas la destruction de l’autorité, mais c’est la prise de possession, au nom de toute l’humanité, de toute la richesse existant sur le globe. Dans la société future, le communisme sera la jouissance de toute la richesse existante, par tous les hommes et selon le principe : De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins, c’est-à-dire : De chacun et à chacun suivant sa volonté.

Il faut remarquer, – et ceci répond surtout à nos adversaires, les communistes autoritaires ou étatistes – que la prise de possession et la jouissance de toute la richesse existante doivent être, selon nous, le fait du peuple lui-même. Le peuple, l’humanité, n’étant pas des individus capables de saisir la richesse et la tenir dans leurs deux mains, on a voulu en conclure, il est vrai, qu’il faut, pour cette raison, instituer toute une classe de dirigeants, de représentants et de dépositaires de la richesse commune. Mais nous ne partageons pas cet avis. Pas d’intermédiaires, pas de représentants qui finissent toujours par ne représenter qu’eux-mêmes ! Pas de modérateurs de l’égalité, pas davantage de modérateurs de la liberté ! Pas de nouveau gouvernement, pas de nouvel Etat, dut-il se dire populaire ou démocrate, révolutionnaire ou provisoire.

La richesse commune étant disséminée sur toute la terre, tout en appartenant de droit à l’humanité entière, ceux donc qui se trouvent à la portée de cette richesse et en mesure de l’utiliser l’utiliseront en commun. Les gens de tel pays utiliseront la terre, les machines, les ateliers, les maisons, etc., du pays et ils s’en serviront tous en commun. Partie de l’humanité, ils exerceront ici, de fait et directement, leur droit sur une part de la richesse humaine. Mais si un habitant de Pékin venait dans ce pays, il se trouverait avoir les mêmes droits que les autres ; il jouirait en commun avec les autres de toute la richesse du pays, de la même façon qu’il l’eût fait à Pékin.

Il s’est donc bien trompé, cet orateur qui a dénoncé les anarchistes comme voulant constituer la propriété des corporations. La belle affaire que l’on ferait, si l’on détruisait l’Etat pour le remplacer par une multitude de petits Etats ! Tuer le monstre à une tête pour entretenir le monstre à mille têtes !

Non ; nous l’avons dit, et nous ne cesserons de le répéter : point d’entremetteurs, point de courtiers et d’obligeants serviteurs qui finissent toujours par devenir les vrais maîtres : nous voulons que toute la richesse existante soit prise directement par le peuple lui-même, qu’elle soit gardée par ses mains puissantes, et qu’il décide lui-même de la meilleure manière d’en jouir, soit pour la production, soit pour la consommation.

Mais on nous demande : le communisme est-il applicable ? Aurions-nous assez de produits pour laisser à chacun le droit d’en prendre à sa volonté, sans réclamer des individus plus de travail qu’ils ne voudront en donner ?

Nous répondons : Oui. Certainement, on pourra appliquer ce principe : De chacun et à chacun suivant sa volonté, parce que, dans la société future, la production sera si abondante qu’il n’y aura nul besoin de limiter la consommation, ni de réclamer des hommes plus d’ouvrage qu’ils ne pourront ou ne voudront en donner.

Cette immense augmentation de production, dont on ne saurait même aujourd’hui se faire une juste idée, peut se deviner par l’examen des causes qui la provoqueront. Ces causes peuvent se réduire à trois principales :

1. L’harmonie de la coopération dans les diverses branches de l’activité humaine, substituée à la lutte actuelle qui se traduit dans la concurrence ;
2. L’introduction sur une immense échelle des machines de toutes sortes ;
3. L’économie considérable des forces du travail, des instruments de travail et des matières premières, réalisée par la suppression de la production nuisible ou inutile.

La concurrence, la lutte est un des principes fondamentaux de la production capitaliste, qui a pour devise : Mors tua vita mea, ta mort est ma vie. La ruine de l’un fait la fortune de l’autre. Et cette lutte acharnée se fait de nation à nation, de région à région, d’individu à individu, entre travailleurs aussi bien qu’entre capitalistes. C’est une guerre au couteau, un combat sous toutes les formes : corps à corps, par bandes, par escouades, par régiments, par corps d’armée. Un ouvrier trouve de l’ouvrage où un autre en perd ; une industrie ou plusieurs industries prospèrent, lorsque telles ou telles industries périclitent.

Eh bien ! imaginez-vous lorsque, dans la société future, ce principe individualiste de la production capitaliste, chacun pour soi et contre tous, et tous contre chacun, sera remplacé par le vrai principe de la sociabilité humaine : chacun pour tous et tous pour chacun – quel immense changement n’obtiendra-t-on pas dans les résultats de la production ? Imaginez-vous quelle sera l’augmentation de la production, lorsque chaque homme, loin d’avoir à lutter contre tous les autres, sera aidé par eux, quand il les aura, non plus comme ennemis, mais comme coopérateurs. Si le travail collectif de dix hommes atteint des résultats absolument impossibles pour un homme isolé, combien grands seront les résultats obtenus par la grande coopération de tous les hommes qui, aujourd’hui, travaillent hostilement les uns contre les autres ?

Et les machines ? L’apparition de ces puissants auxiliaires du travail, si grande qu’elle nous paraisse aujourd’hui, n’est que très minime en comparaison de ce qu’elle sera dans la société à venir.

La machine a contre elle, aujourd’hui, souvent l’ignorance du capitaliste, mais plus souvent encore son intérêt. Combien de machines restent inappliquées uniquement parce quelles ne rapportent pas un bénéfice immédiat au capitaliste ?

Est-ce qu’une compagnie houillère, par exemple, ira se mettre en frais pour sauvegarder les intérêts des ouvriers et construira de coûteux appareils pour descendre les mineurs dans les puits ? Est-ce que la municipalité introduira une machine pour casser les pierres, lorsque ce travail lui fournit le moyen de faire à bon marché de l’aumône aux affamés ? Que de découvertes, que d’applications de la science restent lettre morte, uniquement parce qu’elles ne rapporteraient pas assez au capitaliste !

Le travailleur lui-même est aujourd’hui l’ennemi des machines, et ceci avec raison, puisqu’elles sont vis-à-vis de lui le monstre qui vient le chasser de l’usine, l’affamer, le dégrader, le torturer, l’écraser. Et quel immense intérêt il aura, au contraire, à en augmenter le nombre lorsqu’il ne sera plus au service des machines ; au contraire, elles-mêmes seront à son service, l’aidant et travaillant pour son bien-être !

Enfin, il faut tenir compte de l’immense économie qui sera faite sur les trois éléments du travail : la force, les instruments et la matière, qui sont horriblement gaspillés aujourd’hui, puisqu’on les emploie à la production de choses absolument inutiles, quand elles ne sont pas nuisibles à l’humanité.

Combien de travailleurs, combien de matières et combien d’instruments de travail ne sont-ils pas employés aujourd’hui par l’armée de terre et de mer, pour construire les navires, les forteresses, les canons et tous ces arsenaux d’armes offensives et défensives ! Combien de ces forces sont usées à produire des objets de luxe qui ne servent qu’à satisfaire des besoins de vanité et de corruption !

Et lorsque toute cette force, toutes ces matières, tous ces instruments de travail seront employés à l’industrie, à la production d’objets qui eux-mêmes serviront à produire, quelle prodigieuse augmentation de la production ne verrons-nous pas surgir !

Oui, le communisme est applicable ! On pourra bien laisser à chacun prendre à volonté ce dont il aura besoin, puisqu’il y en aura assez pour tous. On n’aura plus besoin de demander plus de travail que chacun n’en voudra donner, parce qu’il y aura toujours assez de produits pour le lendemain.

Et c’est grâce à cette abondance que le travail perdra le caractère ignoble de l’asservissement, en lui laissant seulement le charme d’un besoin moral et physique, comme celui d’étudier, de vivre avec la nature.

Ce n’est pas tout d’affirmer que le communisme est chose possible nous pouvons affirmer qu’il est nécessaire. Non seulement on peut être communiste ; il faut l’être sous peine de manquer le but de la révolution.

En effet, après la mise en commun des instruments de travail et des matières premières, si nous conservions l’appropriation individuelle des produits du travail, nous nous trouverions forcés de conserver la monnaie, partant une accumulation de richesses plus ou moins grande, selon plus ou moins de mérite, ou plutôt d’adresse des individus. L’égalité aurait ainsi disparu, puisque celui qui parviendrait à posséder plus de richesses se serait déjà élevé par cela même au-dessus du niveau des autres Il ne resterait plus qu’un pas à faire pour que les contre-révolutionnaires établissent le droit d’héritage. Et, en effet, j’ai entendu un socialiste de renom, soi-disant révolutionnaire, qui soutenait l’attribution individuelle des produits, finir par déclarer qu’il ne verrait pas d’inconvénients à ce que la société admît la transmission de ces produits en héritage : la chose selon lui, ne porterait pas à conséquence. Pour nous qui connaissons de près les résultats auxquels la société en est arrivée avec cette accumulation des richesses et leur transmission par héritage, il ne peut pas y avoir de doute à ce sujet.

Mais l’attribution individuelle des produits rétablirait non seulement l’inégalité parmi les hommes, elle rétablirait encore l’inégalité entre les différents genres de travail. Nous verrions reparaître immédiatement le travail "propre" et le travail "malpropre", le travail "noble" et le travail "ignoble" : le premier serait fait par les plus riches, le second serait l’attribution des plus pauvres. Alors ce ne serait plus la vocation et le goût personnel qui détermineraient l’homme à s’adonner à tel genre d’activité plutôt qu’à un autre : ce serait l’intérêt, l’espoir de gagner davantage dans telle profession. Ainsi renaîtraient la paresse et la diligence, le mérite et le démérite, le bien et le mal, le vice et la vertu, et, par conséquent, la "récompense", d’un côté, et la "punition", de l’autre, la loi, le juge, le sbire et la prison.

Il y a des socialistes qui persistent à soutenir cette idée de l’attribution individuelle des produits du travail en faisant valoir le sentiment de la justice.

Etrange illusion ! Avec le travail collectif, que nous impose la nécessité de produire en grand et d’appliquer sur une large échelle les machines, avec cette tendance, toujours plus grande, du travail moderne à se servir du travail des générations précédentes, - comment pourra déterminer ce qui est la part du produit de l’un et la part du produit d’un autre ?

C’est absolument impossible, et nos adversaires le reconnaissent si bien eux-mêmes, qu’ils finissent par dire : "Eh bien ! nous prendrons pour base de la répartition l’heure de travail" ; mais, en même temps, ils admettent eux-mêmes que ce serait injuste, puisque trois heures du travail de Pierre peuvent souvent valoir cinq heures du travail de Paul.

Autrefois nous nous disions "collectivistes", puisque c’était le mot qui nous distinguait des individualistes et des communistes autoritaires ; mais, au fond, nous étions tout bonnement communistes antiautoritaires, et en nous disant "collectivistes", nous pensions exprimer par ce nom notre idée que tout doit être mis en commun, sans faire de différence entre les instruments et matières de travail et les produits du travail collectif.

Mais, un beau jour, nous avons vu surgir encore une nouvelle nuance de socialistes qui, ressuscitant les errements du passé, se mirent à philosopher, à distinguer, à différencier sur cette question, et qui finirent par se faire les apôtres de la thèse suivante :

"Il existe – disent-ils – des valeurs d’usage et des valeurs de production. Les valeurs d’usage sont celles que nous employons à satisfaire nos besoins personnels : c’est la maison que nous habitons, les vivres que nous consommons, les vêtements, les livres, etc., tandis que les valeurs de production sont celles dont nous nous servons pour produire : c’est l’atelier, les hangars, l’étable, les magasins, les machines et les instruments de travail de toute sorte, le sol, matières de travail, etc. Les premières valeurs qui servent à satisfaire les besoins de l’individu – disent-ils – doivent être d’attribution individuelle, tandis que les secondes, celles qui servent à tous pour produire, doivent être d’attribution collective."

Telle fut la nouvelle théorie économique trouvée, ou plutôt renouvelée pour le besoin.

Mais je vous demande, à vous qui donnez l’aimable titre de valeur de production au charbon qui sert à alimenter la machine, à l’huile servant pour la graisser, à l’huile qui éclaire sa marche – pourquoi le refuserez-vous au pain et, à la viande dont je me nourris, à l’huile dont j’assaisonne ma salade, au gaz qui éclaire mon travail, à tout ce qui sert à faire vivre et marcher la plus parfaite de toutes les machines, le père de toutes les machines : l’homme ?

Vous classez dans les valeurs de production la prairie et l’étable qui sert à abriter les bœufs et les chevaux et vous voulez en exclure les maisons et les jardins qui servent au plus noble de tous les animaux : l’homme ?

Où est donc votre logique ?

D’ailleurs, vous-mêmes qui vous faites les apôtres de cette théorie, vous savez parfaitement que cette démarcation n’existe pas en réalité, et que, s’il est difficile de la tracer aujourd’hui, elle disparaîtra complètement le jour où tous seront producteurs en même temps que consommateurs.

Ce n’est donc pas cette théorie, on le voit, qui aurait pu donner une force nouvelle aux partisans de l’attribution individuelle des produits du travail. Cette théorie n’a obtenu qu’un seul résultat : celui de démasquer le jeu de ces quelques socialistes qui voulaient atténuer la portée de l’idée révolutionnaire ; elle nous a ouvert les yeux et nous a montré la nécessité de nous déclarer tout carrément communistes.

Mais enfin abordons la seule et unique objection sérieuse que nos adversaires aient avancée contre le communisme.

Tous sont d’accord que nous allons nécessairement vers le communisme, mais on nous observe qu’au commencement, les produits n’étant pas assez abondants, il faudra établir le rationnement, le partage, et que le meilleur partage des produits du travail serait celui basé sur la quantité du travail que chacun aura faite.

A ceci nous répondons que, dans la société future, lors même que l’on serait obligé de faire le rationnement, on devrait rester communistes : c’est-à-dire le rationnement devrait se faire, non pas selon les mérites, mais selon les besoins.

Prenons la famille, ce modèle du petit communisme (d’un communisme autoritaire plutôt qu’anarchiste, il est vrai, ce qui, d’ailleurs, dans notre exemple, ne change rien).

Dans la famille, le père apporte, supposons cent sous par jour, l’aîné trois francs, un garçon plus jeune, quarante sous, et le gamin seulement vingt sous par jour. Tous apportent l’argent à la mère qui tient la caisse et qui leur donne à manger. Tous apportent inégalement, mais au dîner chacun se sert à sa guise et selon son appétit ; il n’y a pas de rationnement.

Mais viennent les mauvais jours, et la dèche force la mère à ne plus s’en remettre à l’appétit et au goût de chacun pour la distribution du dîner. Il faut faire un rationnement et, soit par l’initiative de la mère, soit par convention tacite de tous, les portions sont réduites. Mais voyez, cette répartition ne se fait pas suivant les mérites, car c’est le plus jeune garçon et le gamin surtout qui reçoivent la plus grosse part, et quant au morceau choisi, il est réservé pour la vieille qui ne rapporte rien du tout. Même pendant la disette, on applique dans la famille ce principe de rationnement selon les besoins. En serait-il autrement dans la grande famille humaine de l’avenir ?

Il est évident qu’il y aurait à dire davantage sur ce sujet, si je ne le traitais pas devant des anarchistes.

On ne peut pas être anarchiste sans être communiste. En effet, la moindre idée de limitation contient déjà en elle-même les germes d’autoritarisme. Elle ne pourrait pas se manifester sans engendrer immédiatement la loi, le juge, le gendarme.

Nous devons être communistes, car c’est dans le communisme que nous réaliserons la vraie égalité. Nous devons être communistes, parce que le peuple, qui ne comprend pas les sophismes collectivistes, comprend parfaitement le communisme comme les amis Reclus et Kropotkine l’ont déjà fait remarquer. Nous devons être communistes, parce que nous sommes des anarchistes, parce que l’anarchie et le communisme sont les deux termes nécessaires de la révolution.

Carlo Cafiero

P.S.

"Anarchie et communisme" est la reproduction du rapport lu par Carlo Cafiero en 1880 à l’occasion du congrès de la Fédération jurassienne de l’A.I.T. (Association Internationale des Travailleurs) à Chaux-de-Fonds. Ce texte de Cafiero fut publié pour la première fois la même année à Genève, dans le journal anarchiste Le Révolté.


Eléments biographiques (repris et adaptés du site « Le Drapeau Noir »)

Né le 1er septembre 1846 à Barletta, province des Pouilles, en Italie, Carlo Cafiero est issu d’une famille bourgeoise. Il effectue des études de droit puis voyage en France, en Russie et en Angleterre où il se lie d’amitié avec Friedrich Engels. Celui-ci lui fait découvrir le socialisme et le charge, en juin 1871, de consolider les sections de l’Internationale en Italie. A Florence et à Naples, il prend contact avec des groupes de militants, dont Errico Malatesta, et collabore au journal « La Campana » (« La Cloche »). Du 4 au 6 août 1872, à Rimini, il préside la conférence des sections italiennes de l’Internationale qui prend la décision de rompre avec le communisme autoritaire et le conseil général de Londres (qui voulait supprimer l’autonomie des sections). Le 2 septembre 1872, le congrès de La Haye (les sections italiennes n’y assistent pas) marque la rupture définitive entre autoritaires (proches de Karl Marx) et anti-autoritaires (proches de Mikhaïl Bakounine). Carlo Cafiero, présent en tant qu’observateur, dénoncera l’exclusion de Bakounine et de James Guillaume. Il participe ensuite, les 15 et 16 septembre 1872, au congrès international antiautoritaire de Saint-Imier, qui signe en quelque sorte l’acte de naissance du mouvement anarchiste.

En 1877, il participe au mouvement insurrectionnel de la « bande du Matese » qui tente de proclamer le communisme libertaire dans divers villages de la province de Bénévent. Il est arrêté avec ses compagnons, quelques jours plus tard, et passe quinze mois en prison pendant lesquels il traduit « Le Capital » de Marx. Le procès se déroule en août 1878 et se solde par un acquittement général.
A partir de 1883, sa santé mentale se détériore et il sombre peu à peu dans la folie. Après plusieurs internements, il meurt le 17 juillet 1892 à l’asile de Nocera Inferiore (Campanie).
Cafiero était marié à une militante révolutionnaire russe, Olimpiada Evgrafovna Kutuzova.

 Brochures subversives à lire, imprimer, propage

COMMUNISATION : LE DÉCLIN SÉNILE DE L’ANARCHIE Communisation : le déclin sénile de l’anarchie Conspiration des Cellules de Feu — CCF , Fédération Anarchiste Informelle - Front Révolutionnaire International — FAI/FRI (première parution : juin 2015) Mis en ligne le 27 octobre 2017 Thèmes : Agitations armées (33 brochures) Anarchismes, anarchie (103 brochures) Formats : (HTML) (PDF,249 ko) (PDF,252.7 ko) (PDF,860.9 ko) (PDF,838.6 ko) Version papier disponible chez : Tendresse et vandalisme (nomades) 

Serge Halimi, Le Monde Diplomatique, une autre pratique professionnelle

« Le Monde diplomatique, indique Serge Halimi,  n’a pas seulement dressé l’acte d’accusation du journalisme réellement existant (concentration capitaliste, pensée unique, enfermement bourgeois, connivences et complaisances).Nous lui avons opposé une autre pratique professionnelle.Notre critique en actes du journalisme, qui se donne à lire tous les mois, ne se résume pas au refus du tropisme libéral et européen de la quasi-totalité des médias. Car nos « confrères » ont fini par le comprendre : le discrédit du politicien balourd débitant son prêt-à-penser entache à présent la réputation — et donc la valeur marchande — de la presse qui l’accompagne comme son ventriloque. Les dirigeants éditoriaux ont donc choisi de mettre en avant une autre figure professionnelle, que nous récusons tout autant, celle du reporter neutre, sans idéologie, « décrypteur », « décodeur », à qui « on ne la fait pas », qui butine d’une conviction à l’autre, prétend ne jamais s’engager... »

Reprenons la lecture des opinions de Serge Halimi...

Michel Peyret

 


 

Le Monde Diplomatique

« Ne t’inquiète pas, chante la rappeuse française Keny Arkana. 

Laisse-nous te bercer à voix basse /

Laisse-nous te raconter des histoires /

Laisse-nous réfléchir à ta place /

Pendant que tu te divertiras. »

Ces vers résument le journalisme que nous combattons. Celui que nous produisons a encore, grâce à vous, l’avenir devant lui.

Quand un journal n’est pas conçu comme une marchandise, il doit pouvoir compter sur l’engagement de ses lecteurs.

 

Novembre 2017, pages 1 et 17, en kiosques

Notre combat, votre solidarité

Appeler une victoire par son nom

En octobre 2009, Le Monde diplomatique fit appel à ses lecteurs (1). Notre journal venait d’essuyer trois années de pertes financières et, comme beaucoup d’autres, il voyait chaque année sa diffusion se tasser. Autant dire que son existence — ou, ce qui revenait au même, son indépendance — n’était plus assurée.

Huit ans plus tard, cette menace est levée.

Les motifs de satisfaction n’étant pas innombrables en ce moment, il est aussi utile que réconfortant d’analyser celui qui nous concerne directement. D’autant qu’il comporte une dimension plus générale, intellectuelle et politique. Le tirage d’un journal ne démontre assurément pas sa qualité. Mais, chaque fois qu’il exprime un courant d’opinion, une philosophie — pas une « marque », un produit —, son affaiblissement suggère qu’il cesse d’être utile, qu’on n’a plus besoin de lui.

En 2009, nous avions fait le pari que tel n’était pas le cas du Monde diplomatique. Et nous vous avions demandé de nous le confirmer en nous adressant des dons, en vous abonnant, en achetant plus régulièrement le journal. Nous avions souligné alors que l’information gratuite n’existe pas ; que, quand le travail des journalistes est offert, ceux-ci ne dépendent plus de leurs lecteurs, mais des moteurs de recherche et des publicitaires (2). À l’époque, cette démarche et cette analyse étaient singulières.

Notre appel a été entendu. Depuis 2009, nous avons reçu 16 700 dons, pour un montant total de 1 629 000 euros ; le nombre de nos abonnés a atteint un record historique, passant de 81 000 à 94 000 le mois dernier ; nos ventes de journaux papier n’ont pas été sacrifiées au « tout numérique » ; notre diffusion totale a tenu bon et donne même depuis trois ans des signes indiscutables de vigueur (+ 20,5 %) contraires à la tendance générale de la presse. Dans le même temps, nous avons enregistré une progression fulgurante du nombre d’abonnés à nos archives. Lancée en 2013, cette ressource documentaire compte aujourd’hui plus de 35 000 souscripteurs conscients que l’actualité du monde ne se résume pas aux trois dernières controverses de la semaine.

Quelle autre publication française peut proposer à ses lecteurs, sur des thèmes aussi divers que ceux que Le Monde diplomatique aborde depuis mai 1954, l’intégralité de soixante-trois années d’archives ? Bientôt, les vingt dernières seront disponibles en trois autres langues que le français : l’anglais, l’espagnol et l’allemand, en attendant le portugais, l’italien et l’arabe.

Ces succès et l’état de nos comptes (lire « Un résultat exceptionnel en 2016 ») nous conduisent à interrompre nos campagnes annuelles d’appel aux dons. Le dispositif demeure en place, notamment via notre site, pour qui voudrait consolider notre situation financière et accroître nos réserves dans la perspective d’un éventuel hiver. Mais il ne présente plus de caractère d’urgence. L’avenir de ce journal est garanti, au moins pour quelques années. Autant appeler une victoire par son nom. Par conséquent, notre objectif se transforme : plutôt que d’assurer la survie d’une publication, il s’agit dorénavant d’élargir la diffusion des idées qu’elle porte. De passer en somme de la défensive à la conquête.

Dans cette optique, nous maintiendrons le prix du Monde diplomatique à son niveau actuel, inchangé depuis 2013. Par ailleurs, nous alimenterons le fonds spécial « Lecteurs solidaires », qui, depuis exactement trente ans, grâce à nos lecteurs, offre des abonnements à des institutions, bibliothèques et universités dans les pays pauvres, ainsi qu’à des maisons d’arrêt françaises. Nous vous suggérons en outre de parrainer pendant un an un nouvel abonnéavec l’espoir qu’il choisira ensuite, directement, de prolonger l’expérience. Très prochainement, vous pourrez enfin contribuer avec nous au « Réseau international solidaire » que nous comptons lancer pour conforter nos éditions internationales. Certaines ne se maintiennent à flot que grâce à un dévouement militant — d’aucuns diraient un apostolat — peu courant dans l’univers du journalisme.

Quelles leçons tirons-nous de notre redressement ?

La conviction que, quand un journal n’est pas conçu comme une marchandise, il doit pouvoir compter sur l’engagement de ses lecteurs. Lequel est sans doute d’autant plus fort dans notre cas que nous continuons à accorder la priorité à l’actualité internationale, largement sacrifiée ailleurs, et que, sous l’impulsion de Claude Julien puis d’Ignacio Ramonet, nous avons été les éclaireurs de la critique des médias. Au fil du temps, celle-ci a suscité nombre de réactions offusquées (3). Désormais, elle est imitée par des ouvriers de la vingt-cinquième heure, parfois accompagnés de quelques repentis. Bienvenue à eux : ceux qui comme nous entendent se battre efficacement sur le front des idées se dispensent d’exiger passeports et droits d’auteur.

Le Monde diplomatique n’a pas seulement dressé l’acte d’accusation du journalisme réellement existant (concentration capitaliste, pensée unique, enfermement bourgeois, connivences et complaisances).

>Nous lui avons opposé une autre pratique professionnelle.

>Notre critique en actes du journalisme, qui se donne à lire tous les mois, ne se résume pas au refus du tropisme libéral et européen de la quasi-totalité des médias.

Car nos « confrères » ont fini par le comprendre : le discrédit du politicien balourd débitant son prêt-à-penser entache à présent la réputation — et donc la valeur marchande — de la presse qui l’accompagne comme son ventriloque. Les dirigeants éditoriaux ont donc choisi de mettre en avant une autre figure professionnelle, que nous récusons tout autant, celle du reporter neutre, sans idéologie, « décrypteur », « décodeur », à qui « on ne la fait pas », qui butine d’une conviction à l’autre, prétend ne jamais s’engager.

Son professionnalisme consiste à choisir les « petits faits vrais », à les présenter sans commentaire ; à préférer les « choses vues » (surtout si elles sont poignantes) à l’analyse raisonnée des rapports sociaux et internationaux ; à rejeter hors du domaine de l’information les idées jugées extrêmes, tout en faisant des autres (c’est-à-dire des siennes) l’alpha et l’oméga de tous les « débats ». Ainsi, le ronronnement serait permanent et la fiction du pluralisme assurée.

Si la concurrence pour l’audience appauvrit souvent l’information, la neutralité conçue comme l’écrêtement des opinions divergentes entraîne un autre coût : chassés des pages d’opinion, des plateaux télévisés et des joutes théâtralisées entre compères et confrères, les dissidents politiques de tous bords créent leurs revues, leurs chaînes, leurs publications. Par un retournement de situation savoureux, ils profitent du discrédit du journalisme institutionnel, puisque figurer au ban de la corporation est presque devenu un gage de confiance, une lettre de crédit, une Légion d’honneur.

Notre honneur à nous est ailleurs. L’information que nous publions provient autant de journalistes que d’universitaires, d’écrivains et de chercheurs. Aussi soigneusement sélectionné soit-il, un fait ne prend son sens qu’une fois situé dans un contexte historique, politique et culturel. Au fil du temps, producteurs de connaissances et membres de l’équipe du journal ont donc noué des relations destinées à rendre accessibles des travaux qui permettent de comprendre le monde, dans l’espoir d’en infléchir le cours. Oui, cela demeure notre objectif, et nous savons qu’il nous reste du pain sur la planche…

Depuis un an, plusieurs événements coproduits par les grands médias ont confirmé notre singularité. En France, M. Emmanuel Macron a été propulsé au pouvoir par un électorat de centre gauche grâce auquel il conduit une politique de droite. Dans cette mystification d’une fraction de l’opinion, la presse a joué sa partie. En particulier les journaux et sites d’information catalogués à gauche, qui parfois appuyèrent M. Macron avant le premier tour. Le 28 septembre dernier, L’Obs affichait, comme souvent, la photographie du président de la République en couverture, mais cette fois avec ce titre accusateur : « Pourquoi il donne aux riches ». Pourquoi ? Parce que L’Obs l’a fait élire… Avec, avouons-le, presque tous les autres organes de presse — mais sans nous (4). Résultat, Le Point « croit rêver » d’avoir hérité d’un président aussi libéral. Et Le Figaro évoque un « petit miracle ». Bientôt, son propriétaire Serge Dassault paiera en effet moins d’impôts.

Lorsque nous exposons les ressorts du pouvoir, la situation internationale nous appelle également à nous prémunir des dangers de l’indignation indignée, de l’« opposition qui contente les mécontents (5) », de la chambre d’écho des médias et des réseaux sociaux qui isole et parfois abrutit. Depuis l’élection de M. Donald Trump, plus une heure ne s’écoule sans que la majorité de la presse occidentale ne détaille les travers, les turpitudes et les méfaits de l’occupant de la Maison Blanche. La matière, inépuisable, permet aussi à ceux qui en ont le plus besoin de se construire à bon compte un profil de progressiste.

Mais l’exercice aboutit également à composer un nouvel « axe du Mal », largement fantasmé, en y adjoignant en général M. Vladimir Poutine. Que M. Trump et lui s’opposent sur des sujets aussi dérisoires que l’Iran, la Corée, l’Unesco, Cuba, le réchauffement climatique, l’Ukraine, le Venezuela, la Syrie ne mérite plus d’être rapporté. Car tout cela est balayé par le soupçon que le président russe aurait des sympathies pour son homologue américain. La Central Intelligence Agency (CIA) — qui n’a, bien entendu, jamais menti et qui s’est toujours scrupuleusement tenue à l’écart de la vie politique des autres pays — prétend en effet que le Kremlin serait directement impliqué dans la diffusion d’informations hostiles à Mme Hillary Clinton, ce qui expliquerait sa défaite imprévue.

Ces fake news  fausses informations ») concoctées par Moscou, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) va s’employer à les combattre. Elle le fera avec une certaine expertise, puisque au moment de la guerre du Kosovo (1999) l’OTAN détaillait elle-même ses techniques « pour anesthésier les opinions » en cas de « bavure » militaire : « Nous disions que nous menions une enquête, que les hypothèses étaient multiples. Nous ne révélions la vérité que quinze jours plus tard, quand elle n’intéressait plus personne (6).  »Mais, si ce genre de vérité n’intéresse « plus personne », nous, il nous passionne… S’en soucier constitue un peu ce qui nous distingue. Et nous appelons ce genre de rappel, de retour en arrière, de regard en biais, une mise en perspective. Elle nous retient souvent de hurler avec les loups. Elle exige un peu de mémoire et davantage d’effort intellectuel que l’envoi compulsif d’une douzaine de tweets sur la dernière polémique du jour.

« Ne t’inquiète pas, chante la rappeuse française Keny Arkana. Laisse-nous te bercer à voix basse / Laisse-nous te raconter des histoires / Laisse-nous réfléchir à ta place / Pendant que tu te divertiras. »

Ces vers résument le journalisme que nous combattons. Celui que nous produisons a encore, grâce à vous, l’avenir devant lui.

 Serge Halimi

08 novembre 2017

Jacques Pauwels, Révolution d'Octobre, pourquoi nous sommes redevables

«À l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre, l’historien Jacques Pauwels revient sur cet événement qui a marqué le monde. Comment les soldats, les ouvriers et les paysans de l’empire russe ont renversé l’ordre établi ? Quel rôle Lénine et les bolcheviks ont-ils joué ? Pourquoi le reportage d’un journaliste américain, présent au cœur de la tempête, a eu un effet retentissant à travers le monde, jusqu’au cœur des Etats-Unis ? Comment la contestation y a-t-elle été étouffée par les champions autoproclamés de la démocratie, avec le concours du Ku-Klux-Klan ? Comment l’Union soviétique a changé le cours de l’Histoire, depuis les mouvements pour l’indépendance dans les colonies jusqu’à la victoire sur le nazisme en passant par la lutte pour la libération des Afro-Américains ? Démêlant les mythes des réalités, Jacques Pauwels nous explique comment la révolution d’Octobre a changé le monde et pourquoi nous sommes redevables des peuples de l’empire tsariste qui se sont soulevés, il y a cent ans... »

Reprenons la lecture de l'exposé de Jacques Pauwels...


Michel Peyret

Comment la révolution d’Octobre a changé le monde

À l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre, l’historien Jacques Pauwels revient sur cet événement qui a marqué le monde. Comment les soldats, les ouvriers et les paysans de l’empire russe ont renversé l’ordre établi ? Quel rôle Lénine et les bolcheviks ont-ils joué ? Pourquoi le reportage d’un journaliste américain, présent au cœur de la tempête, a eu un effet retentissant à travers le monde, jusqu’au cœur des Etats-Unis ? Comment la contestation y a-t-elle été étouffée par les champions autoproclamés de la démocratie, avec le concours du Ku-Klux-Klan ? Comment l’Union soviétique a changé le cours de l’Histoire, depuis les mouvements pour l’indépendance dans les colonies jusqu’à la victoire sur le nazisme en passant par la lutte pour la libération des Afro-Américains ? Démêlant les mythes des réalités, Jacques Pauwels nous explique comment la révolution d’Octobre a changé le monde et pourquoi nous sommes redevables des peuples de l’empire tsariste qui se sont soulevés, il y a cent ans.

En 1917, alors qu’elle était encore profondément impliquée dans la Grande Guerre, la Russie fut secouée par une double révolution. Une première vague révolutionnaire a traversé le pays vers la fin de février, selon le calendrier julien alors encore en usage dans l’empire des tsars ; c’était déjà en mars selon le calendrier grégorien, plus précis, qui avait été adopté depuis longtemps dans la plupart des autres pays, mais qui devait être introduit en Russie seulement au début de 1918. Une deuxième phase révolutionnaire a suivi en octobre, ou novembre selon le calendrier grégorien. De sorte que cette « révolution d’Octobre » devait être commémorée plus tard chaque année au onzième plutôt qu’au dixième mois.

La révolution de février/mars a conduit à l’abdication du tsar ainsi qu’à toutes sortes de réformes démocratiques remarquables, comme la séparation de l’Église et de l’État ou l’introduction du suffrage universel. Mais octobre a vu l’arrivée au pouvoir des bolcheviks, dirigés par Lénine. C’étaient des socialistes marxistes, mais ils différaient très fort des adeptes, bien plus nombreux, de la variété « réformiste » ou « évolutionniste » du socialisme. Ceux-là étaient simplement appelés « socialistes » ou sociaux-démocrates. Contrairement à ces derniers, les bolcheviks continuaient à croire qu’une transition révolutionnaire était nécessaire et souhaitable pour passer de l’ordre établi capitaliste à une société socialiste. En Russie, cet ordre établi était encore principalement féodal.

Sous les auspices bolcheviques, la révolution russe s’est radicalisée, comme en témoignent les mesures « communistes » telles que la redistribution des terres ainsi que la socialisation des usines et autres moyens de production. Une autre décision importante, véritablement révolutionnaire, prise par Lénine et ses camarades, fut de retirer la Russie d’une guerre qui durait depuis des années, une guerre qui avait provoqué des pertes et une misère sans précédent pour le peuple russe.

Une révolution bien accueillie par les masses populaires à travers le monde

Journaliste américain issu d’une famille bourgeoise, mais socialiste convaincu, John Reed a été témoin des événements turbulents de la Russie à l’automne 1917. Il a écrit un livre sur le sujet, Dix jours qui ébranlèrent le monde. Le récit a été publié à New York en 1919. Le succès qu’il a rencontré montre comment les ouvriers et autres salariés, ainsi que de nombreux si pas la plupart des fermiers, de même que d’innombrables petits-bourgeois, ont accueilli les nouvelles de la révolution d’octobre avec un grand intérêt et un véritable enthousiasme aux Etats-Unis. Cela contredit l’idée répandue selon laquelle l’Amérique a toujours été une forteresse inattaquable du capitalisme, où le bolchevisme (ou le communisme) et même le socialisme (ou la social-démocratie) n’auraient jamais eu l’occasion de prendre racine.

Aux États-Unis, en Europe occidentale et dans beaucoup d’autres parties du monde, la révolution d’Octobre a effectivement bénéficié d’une sympathie, d’un soutien et même d’une émulation remarquables de la part des membres des classes inférieures ; et les raisons de cela étaient les mêmes qu’en Russie. Un premier facteur déterminant était la fatigue générale qu’avait produite la guerre après des années de massacres massifs, futiles et interminables. C’est ce qu’on appelait la « Grande Guerre ». Devant l’attitude intransigeante et belliqueuse de tous les gouvernements, échapper à cet enfer ne semblait possible qu’au travers d’une révolution. (Inversement, en 1914, les élites avaient déclenché une guerre pour chasser le spectre de la révolution, comme je l’ai expliqué dans mon livre, 1914-1918 : La Grande Guerre des classes.)

Deuxièmement, la plèbe éprouvait une rancœur amère à l’égard des élites aristocratiques, bourgeoises et cléricales qui régnaient encore dans tous ces pays en 1914 d’une manière parfaitement antidémocratique. Ces élites provoquaient la guerre, lui trouvaient des prétextes, la perpétuaient et en tiraient même d’énormes profits, du moins pour les banquiers et les fabricants d’armes.

Troisièmement, les prolétaires étaient extrêmement irrités parce que ces mêmes élites avaient utilisé la guerre comme prétexte pour arrêter le processus de démocratisation politique et sociale qui avait fait des progrès remarquables (quoique lents et limités) depuis la fin du 19e siècle, grâce aux efforts du mouvement ouvrier. Des acquis démocratiques avaient été durement obtenus sur le plan social et politique, comme la limitation du temps de travail ou le droit de grève. Mais dans tous les pays belligérants, la plupart sinon la totalité de ces acquis ont été « réduits » peu après le début de la guerre. Partout où ils existaient, les embryons de systèmes parlementaires démocratiques devaient être remplacés, de facto sinon de jure, par des régimes autoritaires et même dictatoriaux comme ceux de Clemenceau, Lloyd George et Ludendorff.

Ces régimes étaient caractérisés par une limitation drastique des libertés et une répression « proto-totalitaire » des pacifistes et des dissidents en général. Dernier point, mais non des moindres, une misère de plus en plus grande a été infligée aux classes inférieures. Ce sont elles qui ont essuyé la plus grosse partie des meurtres et des décès sur le front. À l’intérieur du pays, elles devaient travailler plus longtemps pour un salaire toujours plus bas. Tout cela au nom d’une cause sacrée dans laquelle, aveuglées par un déluge de propagande patriotique, ces classes n’avaient cru que très brièvement dans cet étouffant été de 1914.

Marx s’était-il trompé ?

La Grande Guerre causa ainsi une misère, une agitation et une insurrection croissantes parmi les prolétaires militaires et civils. Cela se voyait clairement dans tous les pays belligérants à travers les innombrables grèves, manifestations, émeutes et fraternisations avec « l’ennemi ». Karl Marx avait prédit que le système capitaliste « paupériserait » inexorablement les « prolétaires », poussant ces derniers dos au mur, pour ainsi dire ; cela les amènerait finalement à riposter et à renverser l’ordre établi au moyen d’une révolution.

Cependant, durant les décennies précédant 1914, il apparaissait de plus en plus que Marx s’était trompé. Le sort des travailleurs s’était remarquablement amélioré, du moins en Europe occidentale. Un facteur déterminant de ce développement a été la pression exercée par les partis socialistes émergents et les syndicats, forçant les élites dirigeantes à faire des concessions sous la forme de réformes démocratiques telles que l’élargissement du droit de vote et l’introduction d’avantages sociaux. Un autre facteur était l’expansion « impérialiste » mondiale du capitalisme : la « surexploitation » de colonies telles que l’Inde ou le Congo, et des semi-colonies comme la Chine a donné lieu à des « superprofits ». Une modeste partie a été utilisée pour fournir à une élite de travailleurs des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail et une meilleure existence en général. Cela a amené cette « aristocratie ouvrière » à adopter une mentalité (petite) bourgeoise et à abandonner ses prétentions révolutionnaires. Sous les auspices de l’impérialisme, la misère — et le potentiel révolutionnaire — était ainsi exportée vers les colonies et les semi-colonies, vers ces terres malheureuses qui devaient plus tard être connues collectivement sous le nom de « tiers-monde ».

Les dirigeants et la plupart des membres des partis socialistes (ou sociaux-démocrates) d’Europe se sont subrepticement déplacés du socialisme révolutionnaire orthodoxe de Marx vers un socialisme évolutionniste (ou réformiste) ; et c’est tout aussi discrètement qu’ils ont intériorisé le racisme, une composante essentielle de l’impérialisme qui a permis d’améliorer le sort d’une « aristocratie » de travailleurs des pays du centre occidental grâce à la surexploitation des travailleurs non blancs dans les semi-colonies. En effet, les socialistes européens ne manifestaient aucune solidarité avec les habitants noirs, bruns ou jaunes des colonies ; au contraire, des leaders socialistes comme Bernstein en Allemagne et Vandervelde en Belgique se sont révélés être des champions du colonialisme. Ils ont souscrit à ce qu’on a appelé le « social-impérialisme ». « Prolétaires de tous pays, unissez-vous » est peut-être resté un slogan socialiste, mais les socialistes réformistes ne voulaient pas d’union et ne manifestaient aucune solidarité avec leurs homologues colorés des colonies.

La Grande Guerre ravive le potentiel révolutionnaire

Mais la Grande Guerre a provoqué une extrême misère en Europe, et même en Europe de l’Ouest ; ainsi, la paupérisation et le potentiel révolutionnaire revinrent de façon spectaculaire jusqu’au cœur impérialiste de l’Europe. À cause du conflit, même l’« aristocratie ouvrière » perdit les privilèges qui avaient causé son embourgeoisement. Et d’innombrables socialistes réformistes se reconvertirent ainsi à la croyance révolutionnaire socialiste. Les travailleurs allemands, par exemple, ont été traumatisés par le fait que non seulement le porc — symbole de la prospérité qu’ils avaient acquise dans l’avant-guerre — avait disparu de leurs assiettes, mais même l’humble et pourtant indispensable pomme de terre avait dû laisser sa place familière aux navets fort peu appétissants.

Pour autant, il n’est guère surprenant que le premier pays à connaître une explosion révolutionnaire ait été la Russie. Dans ce pays où le processus d’industrialisation n’avait pas encore beaucoup progressé en 1914 et où la plèbe se composait encore majoritairement, mais non exclusivement, de paysans appauvris et analphabètes, le sort des prolétaires ne s’était jamais sensiblement amélioré ; et à la veille de la Grande Guerre, le pays était encore embourbé dans des conditions sociales et politiques quasi médiévales. Quand la guerre éclata et aggrava encore les choses, les classes inférieures russes, complètement paupérisées, furent les premiers « prolétaires » européens à être prêts pour la révolution. En fait, ils s’étaient déjà montrés aptes à la révolution, et ils avaient déjà fait une révolution, en 1905, à l’occasion de la guerre menée cette année-là par l’empire du tsar contre le Japon. Cependant, cette explosion de mécontentement populaire avait été étouffée dans le sang et n’avait pas apporté de grands changements. Le peuple russe continuait à souffrir de la pauvreté et de la misère.

La situation devait encore empirer après que l’élite tsariste eut entraîné le pays dans la « Grande Guerre » meurtrière de l’été 1914. En 1917, l’armée comptait déjà cinq millions de morts et de blessés. Les salaires avaient baissé de moitié par rapport à 1913, tandis que les prix avaient triplé par rapport à 1914. À ce moment, la coupe était pleine. Les soldats, les paysans, les ouvriers et les autres plébéiens voulaient d’urgence la paix ainsi que des réformes politiques et sociales radicales. Une nouvelle révolution éclata, en deux étapes, comme nous l’avons déjà dit. Une première vague révolutionnaire, en février/mars, a conduit à l’abdication du tsar et à d’impressionnantes réformes démocratiques au niveau politique, avec surtout l’introduction du suffrage universel. Suffrage universel qui n’existait pas encore en Grande-Bretagne ni dans la plupart des autres pays d’Europe occidentale. Mais la première phase révolutionnaire a déçu le peuple russe à deux égards : le gouvernement provisoire, dirigé par Alexandre Kerensky et composé principalement de représentants de l’Ancien Régime tsariste qui abhorrait la révolution, n’était pas prêt à sortir le pays de la guerre. De plus, il refusait de céder à la demande générale de réformes sociales et économiques radicales, avec en premier lieu une redistribution de la terre au profit des paysans et au désavantage des propriétaires fonciers aristocratiques et cléricaux. Le petit parti bolchevique de Vladimir Oulianov, connu sous le nom de « Lénine », devint extrêmement populaire et obtint finalement un soutien de masse parce qu’il semblait être le seul parti prêt à conclure immédiatement un armistice et à prendre les mesures révolutionnaires souhaitées par la majorité écrasante du peuple russe. Les bolcheviks jouissaient du soutien de la majorité de la population russe, c’était reconnu par les correspondants de guerre occidentaux présents dans le pays ; John Reed était l’un d’entre eux. Cependant, dans tous les pays de l’Entente, tels que la Grande-Bretagne, les dirigeants politiques, économiques et militaires cherchaient désespérément à garder la Russie comme alliée contre l’Allemagne. Pour eux, les plans de Lénine visant à obtenir la paix étaient tout aussi abominables que ses intentions révolutionnaires. Les principaux journaux servant de porte-parole aux élites occidentales, comme le Times, ont d’emblée dénoncé les bolcheviks comme des voleurs, des meurtriers et/ou des blasphémateurs. Ils ont condamné leur gouvernance comme une abominable dictature. En Occident, Lénine et les autres bolcheviks ont également été dénigrés parce qu’ils refusaient d’assumer la responsabilité des lourdes factures impayées que le tsar avait contractées auprès de fournisseurs britanniques et français. Principalement des armes, mais aussi du champagne.

Lénine et les bolcheviks n’ont pas fait la révolution d’Octobre

La révolution d’Octobre n’était pas l’œuvre d’un individu, Lénine. Elle n’était pas non plus le fruit d’une « conspiration » ourdie par une petite clique de bolcheviks. La révolution de 1905 et la première phase de la révolution de 1917 n’étaient pas non plus le fait d’une poignée d’individus. Dans les années antérieures à 1914, d’innombrables observateurs en Europe occidentale, aux États-Unis et en Russie, dont beaucoup n’avaient jamais entendu parler de Lénine et des bolcheviks, étaient convaincus que bientôt, une révolution comme celle de 1905 allait de nouveau secouer l’empire tsariste. Au début de 1917, la Russie était vraiment mûre pour la révolution. Et quand le cataclysme est arrivé, c’était l’œuvre du peuple russe, non seulement dans sa première phase, mais aussi dans sa seconde, connue sous le nom de révolution d’Octobre. La révolution a été faite par les soldats, les paysans et les ouvriers russes, parce qu’ils avaient été complètement paupérisés : paupérisés sur le long terme par l’exploitation de l’élite aristocratique et bourgeoise ; et sur le court terme — de 1914 à 1917 — par une horrible guerre pour laquelle ils tenaient justement cette même élite responsable.

Comme l’a souligné à juste titre l’historien italien Domenico Losurdo, Lénine et les bolcheviks n’ont pas fait la révolution d’Octobre, mais ils ont pris sa tête et l’ont orientée dans une direction spécifique — loin du mélange particulier de la féodalité et du capitalisme, vers le socialisme ; et ils l’ont incontestablement fait avec l’approbation et le soutien d’une majorité claire du peuple. Sans un soutien populaire massif, la révolution d’Octobre n’aurait jamais réussi. C’est grâce à cette révolution que la Russie put enfin sortir de l’abominable bain de sang de la Grande Guerre et que, après des années d’intervention étrangère et de guerre civile, une expérience socio-économique de grande envergure put se mettre en branle : la société socialiste, une alternative et un « contresystème » au capitalisme.

Un soviet en Alsace

Dans d’autres pays belligérants et même dans certains pays neutres, la Grande Guerre déclencha aussi une paupérisation croissante du peuple, affectant même l’ancienne « aristocratie ouvrière » complaisante. Tôt ou tard, ce développement devait inévitablement produire une situation potentiellement révolutionnaire. En Allemagne, en France, en Grande-Bretagne et en Italie, en 1917 voire même avant, soldats et civils en avaient assez et dirigeaient les flèches de leur ressentiment contre les élites qui avaient entraîné leur pays dans la guerre de 1914 (ou 1915 pour l’Italie). Dans leur ligne de mire, les politiciens qui dirigeaient le peuple de façon de plus en plus dictatoriale, comme les généraux Haig, Nivelle et Ludendorff qui massacrèrent leurs subalternes plébéiens par millions ; mais aussi les capitalistes qui profitaient largement de la guerre ainsi que les prélats qui glorifiaient la guerre comme une croisade. Dans ces pays aussi, d’innombrables personnes aspiraient à un changement radical. Là aussi, la situation se prêtait à une révolution. Et l’exemple donné par les bolcheviks en Russie y a fait forte impression, il a encouragé et enhardi tous ceux qui cherchaient un changement révolutionnaire, ou du moins radical. En 1918, en France, en Grande-Bretagne et en Italie, les soldats et les ouvriers montrèrent ouvertement leur admiration et leur sympathie pour les révolutionnaires russes. Il devint évident qu’ils étaient déterminés à suivre l’exemple des bolcheviks pour mettre fin non seulement à la guerre meurtrière, mais aussi au système socio-économique capitaliste qu’ils considéraient comme responsable de la guerre.

On sait généralement que le précédent révolutionnaire russe a inspiré une révolution en Allemagne. Mais presque personne ne semble savoir que, dans l’Empire allemand, non seulement Berlin et Munich se sont révélés être des points de rupture révolutionnaires, mais aussi Strasbourg, la capitale de l’Alsace. En novembre 1918, des soldats et des civils, pour la plupart des ouvriers, y avaient établi un « soviet » de style russe. Cette assemblée populaire introduisit immédiatement toutes sortes de changements démocratiques radicaux, notamment des augmentations de salaire et le droit de grève ; ce conseil proclamait aussi que l’Alsace n’appartiendrait plus ni à l’Allemagne ni à la France. Grâce au « triomphe du drapeau rouge », l’Alsace constituerait une république libre, démocratique et linguistiquement tolérante, c’est-à-dire bilingue. Cependant, la bourgeoisie locale (à prédominance germanophone !), ainsi que les sociaux-démocrates, ont rejeté ces plans. Ils ont préféré être « français plutôt que rouges ». Et après la conclusion de l’armistice le 11 novembre, ils se sont arrangés pour que l’armée française marche sur Strasbourg, dissolve le soviet et défasse ses réformes. L’Alsace a été annexée de force par la France et l’usage de la langue allemande y a été proscrit. Cette sorte de « libération » mit fin, en ce qui concerne l’Alsace, à un conflit sanglant qui continue d’être glorifié dans l’historiographie conventionnelle comme la « guerre pour la démocratie ». Tandis que la Révolution russe n’aurait produit que dictature…

Étincelles révolutionnaires aux Etats-Unis

De l’autre côté de l’océan Atlantique, les nouvelles de la révolution d’Octobre ont également été accueillies avec beaucoup d’enthousiasme et d’admiration. Les États-Unis t ne s’étaient pas impliqués en avril 1917 dans le conflit qui faisait rage en Europe parce que le peuple américain le voulait, mais parce que l’élite au pouvoir, constituée presque exclusivement d’industriels et de banquiers, attendait des choses merveilleuses de la guerre. En 1914, l’Amérique était plongée dans une profonde récession, mais la guerre en Europe s’est révélée être un stimulant puissant pour son économie : pour les fabricants d’armes américains et d’autres industriels, elle s’est révélée être une occasion de récolter des profits inespérés, principalement en fournissant du matériel de guerre en Grande-Bretagne et en France. (Rien ne pouvait être entrepris avec l’Allemagne, qui était bloquée par la Royal Navy.) Les banques américaines — en particulier JP Morgan & Co, connue sous le nom de « House of Morgan » — prêtèrent d’énormes sommes d’argent à la Grande-Bretagne.

Et c’est « Wall Street » qui a réussi à convaincre le président Wilson d’entrer en guerre, du côté des Britanniques, en avril 1917. C’était jugé nécessaire, car la situation semblait alors particulièrement précaire pour les Britanniques et les Français : la révolution qui avait éclaté en Russie, quelques mois auparavant, avait drastiquement réduit l’utilité de cet allié et menaçait même de retirer l’empire du tsar des rangs de l’Entente ; tourmentée par les mutineries, l’armée française semblait sur le point de s’effondrer ! En cas de défaite, les Britanniques ne seraient jamais en mesure de rembourser les milliards de dollars qu’ils avaient empruntés, n’est-ce pas ? Ce serait un désastre pour la « House of Morgan » et d’autres banques américaines, pour l’économie américaine et pour le capitalisme américain.

Aux États-Unis aussi, les gens de la plèbe devaient fournir la chair à canon et payer de nombreuses autres façons le coût de la guerre. La pauvreté était répandue dans le pays, comme elle l’est encore aujourd’hui, affectant surtout, mais certainement pas exclusivement, les Afro-Américains dans leurs ghettos urbains et les « Indiens » dans leurs réserves. Les salaires réels des travailleurs continuaient à être extrêmement bas. Dans les usines, ils travaillaient jusqu’à douze et même quatorze heures par jour, et six ou même sept jours par semaine. La sécurité au travail était pratiquement inexistante et aucun projet de loi n’avait encore été approuvé pour mettre un terme légal au travail de plus de deux millions d’enfants. D’innombrables prolétaires américains ne croyaient plus aux avantages hypothétiques du capitalisme, ils aspiraient à un système socio-économique alternatif. Beaucoup d’entre eux ont rejoint les rangs du parti socialiste radical du pays, ou sont devenus anarchistes.

Les socialistes américains voulaient sortir le pays de la guerre ; réciproquement, la plupart, mais pas tous les pacifistes étaient attirés par le socialisme ou l’anarchisme. Cette dialectique terrifiait l’élite du pays. Elle avait espéré que la guerre servirait aussi à détourner l’attention des problèmes sociaux. Au moyen d’une répression brutale, justifiée trop facilement par l’état de guerre, on tenta de faire taire les socialistes, les anarchistes, les dirigeants syndicaux radicaux et les pacifistes. Toutes les formes de pensée et de dissension peu orthodoxes devaient être réprimées. Les lois quasi totalitaires telles que la loi de 1917 sur l’espionnage et la loi sur la sédition de 1918, introduites sous les auspices du président Woodrow Wilson, sont assez symptomatiques de ce réflexe. Wilson continue malgré tout d’être perçu, à tort, comme un apôtre dévoué de la foi démocratique. L’État était désormais autorisé à porter la censure jusque dans son coeur, à fermer les périodiques, ainsi qu’à arrêter et incarcérer les gens. Les pacifistes, les socialistes, les anarchistes et tous les citoyens qui s’opposaient à la guerre étaient accusés d’être des ennemis de « l’Américanisme ».

C’est à ce moment délicat, en 1918, que la nouvelle de la révolution d’Octobre parvint aux Etats-Unis, accueillie avec beaucoup d’intérêt et d’enthousiasme. Le témoignage de John Reed, véritable best-seller, a attisé ces flammes de bonne volonté et a apporté de l’eau au moulin des innombrables Américains qui, dans un contexte de pauvreté, de guerre et de répression, aspiraient plus que jamais à des changements socio-économiques et politiques radicaux, la disparition du système capitaliste et un lever du soleil socialiste. L’enthousiasme et le soutien à la cause des bolcheviks étaient particulièrement forts dans le mouvement ouvrier américain relativement radical, en particulier parmi les membres de l’Union révolutionnaire internationale des travailleurs (IWW) ainsi que parmi les très nombreux socialistes et anarchistes américains. Plus étonnant, beaucoup de petits-bourgeois, d’intellectuels ou encore d’artistes ont également été galvanisés par les nouvelles de la révolution rouge en Russie. Inversement, la révolution d’Octobre était abhorrée et méprisée par l’élite du pays, qui frissonnait à l’idée d’une conflagration révolutionnaire similaire en Amérique. Le Wall Street Journal, qui était déjà le porte-parole réactionnaire de l’industrie et des finances américaines, a tiré l’alarme avec de gros titres tels que : « Lénine et Trotsky sont en route ! »

Le Ku-Klux-Klan pour défendre l’« Américanisme » contre le bolchévisme

L’exemple russe a contaminé les États-Unis, et les troubles révolutionnaires ont culminé en 1919. Cette année-là, le pays a connu d’innombrables grèves, avec entre autres un arrêt de travail sans précédent de la part de la police, notamment à Boston. Cependant, cela n’a jamais abouti à une véritable révolution. Cela était dû principalement à la façon dont les autorités ont réagi au nom de l’élite assiégée, à savoir par une répression impitoyable. La guerre leur avait fourni des armes utiles à cet effet, telles que l’Acte d’espionnage, utilisé par l’administration Wilson pour réprimer tout ce qui s’apparentait de près ou de loin au bolchevisme. Avec la collaboration des médias, par exemple les journaux du magnat des médias Randolph Hearst, le gouvernement a orchestré une « peur rouge » pour persuader le public américain des dangers du « bolchevisme impie ». A. Mitchell Palmer, procureur général de Wilson, a ordonné l’arrestation de milliers de « rouges », c’est-à-dire de partisans ou de sympathisants du bolchevisme : socialistes, anarchistes et autres radicaux réels ou imaginaires. Beaucoup d’entre eux ont été persécutés ou déportés sans procès dans les tristement célèbres razzias de 1919-1920 qu’on appelle les « raids de Palmer ». La répression associée à la « Peur rouge » fut également partiellement « privatisée ». Elle était ainsi confiée à des organisations à la fois antidémocratiques, antisocialistes et antisémites, mais présentées comme des champions de « l’Américanisme ». Le Ku-Klux-Klan était le plus infâme de ces « justiciers » qui ont physiquement maltraité et même assassiné leurs victimes.

Le terme de « Peur rouge » peut être trompeur en suggérant que les « rouges » étaient les auteurs de la terreur ; en réalité, les partisans et sympathisants « rouges » du bolchevisme étaient l’objet de la terreur. Ils comprenaient non seulement les membres du grand parti socialiste et les syndicats, mais tous les radicaux réels ou imaginaires ainsi que les éléments subversifs, par exemple les juifs. Ces derniers étaient associés de manière générale au socialisme, une idéologie développée par Karl Marx, un juif, et de manière particulière au bolchevisme, dans lequel des juifs comme Trotsky jouaient un rôle important. Ce credo, connu sous le nom de « judéo-bolchévisme », tenait les juifs pour responsables de la révolution russe. Le judéo-bolchévisme est ainsi lié à l’antisémitisme antibolcheviste et contre-révolutionnaire, dont l’industriel Henry Ford était le plus célèbre apôtre aux Etats-Unis et même à l’international. Il est l’auteur d’un opus ouvertement antisémite, The International Jew, publié au début des années 1920. Rapidement traduit en allemand, l’ouvrage exerça une influence décisive sur Hitler, qui se sentit appelé à tirer la conséquence ultime du judéo-bolchévisme en détruisant l’Union soviétique, fruit de la révolution d’Octobre. Un état qu’il appelait « la Russie gouvernée par le Juifs » (Rußland unter Judenherrschaft).

Un espoir pour les Afro-Américains

Ce qui suit ne devrait pas nous surprendre. Aux États-Unis aussi, c’est le peuple le plus opprimé et exploité — en d’autres termes, paupérisé — qui manifesta le plus d’intérêt et d’enthousiasme pour la révolution d’Octobre : ​​les Afro-Américains. Pour cette raison, aux Etats-Unis, la question sociale a également acquis une seconde dimension raciale, à savoir une dimension « antihamitique » (antinoire). Si bien que la théorie et la pratique de la suprématie blanche ont donc aussi été mobilisées dans les services contre-révolutionnaires d’un capitalisme américain qui se sentait menacé par le bolchévisme. Il n’est donc pas étonnant que des milices comme le Ku-Klux-Klan aient ciblé principalement (mais pas exclusivement) les Noirs. Pas étonnant non plus dès lors que dans les années et même les décennies qui ont suivi, d’innombrables Afro-Américains ont été victimes de lynchages.

Dans les années vingt et trente, l’État qui fut le fruit de la révolution d’Octobre, l’Union Soviétique, devait servir d’exemple et de source d’espoir pour les Noirs américains ; à l’inverse, les champions américains de la suprématie blanche devaient regarder admirativement dans la direction de l’Allemagne nazie, le pays qui arborait fièrement et ouvertement sur sa bannière la haine raciale — à la fois antisémite et antihamitique.

 La désunion des socialistes américains

Une deuxième raison importante pour laquelle aucune révolution n’a éclaté aux États-Unis, c’était la désunion considérable qui régnait dans le camp potentiellement révolutionnaire en général et dans le parti socialiste en particulier. Au plus fort de l’agitation révolutionnaire, lorsque l’unanimité et une direction ferme auraient pu être décisives, le parti socialiste s’est divisé pour savoir si les directives révolutionnaires émanant de Moscou devaient être respectées ou non. John Reed était l’un des socialistes révolutionnaires radicaux qui ont quitté le parti à cette époque. Il est retourné en Russie pour travailler au Komintern, l’Internationale communiste qui œuvrait pour une révolution mondiale. Mais Reed devait mourir du typhus à Moscou en octobre 1920. Il est enterré dans une tombe d’honneur, le long du mur du Kremlin. Quoi qu’il en soit, il est indéniable qu’en Russie comme aux États-Unis, la majorité, peut-être même l’écrasante majorité des gens ordinaires ont manifesté beaucoup d’enthousiasme pour les changements révolutionnaires opérés par les bolcheviks. En Russie, la révolution a réussi grâce à cet enthousiasme populaire et à ce soutien, mais aussi grâce à la ferme direction que le mouvement révolutionnaire a reçue des bolcheviks. En revanche, aux États-Unis, le potentiel révolutionnaire ne s’est pas concrétisé, non seulement en raison de la répression brutale de l’État, mais aussi du manque d’unanimité — et de leadership — parmi tous les éléments radicaux qui auraient pu assurer la direction et l’organisation nécessaires. En d’autres termes, le mouvement révolutionnaire américain manquait d’un parti bolchevik et d’un Lénine.

Les réalisations de la révolution d’Octobre

Le succès de Dix Jours qui ébranlèrent le monde, le livre de John Reed, reflète le fait que la révolution d’Octobre a généré un énorme enthousiasme en Russie même, aux États-Unis et dans le reste du monde. Mais cet enthousiasme était-il justifié ? Qu’ont accompli Lénine et les bolcheviks ? La révolution d’Octobre a-t-elle non seulement secoué, mais aussi changé le monde et, si oui, comment ? Dans le film Reds (1981), inspiré par le livre de Reed, John Reed lui-même, brillamment interprété par Warren Beatty, finit par être désillusionné. Et comme on pouvait l’attendre d’une production hollywoodienne en pleine guerre froide, le film laisse entendre que c’est Lénine lui-même qui a brutalement écrasé les grandes illusions de 1917 avec sa conduite prétendument autoritaire. Un mouvement révolutionnaire initialement démocratique était donc vraisemblablement « trahi » par ses dirigeants bolcheviques, dégénérant ainsi en une dictature désagréable. Cependant, cela reste de la pure propagande à la guerre froide, et la vérité historique est très différente : la Révolution d’Octobre n’était pas  un coup d’État mené par Lénine et une poignée de complices, mais un mouvement démocratique spontané qui a généré des réalisations démocratiques sur le plan politique et, plus encore, sur le plan socio-économique. Jetons un œil à ces réalisations.

La réalisation primordiale de Lénine et des bolcheviks a été de mettre un terme à l’implication de la Russie dans cette « grande guerre » meurtrière qui avait coûté la vie à des millions de Russes. Mais cela troubla les hommes d’État de Londres, de Paris et de Washington. En effet, cela signifiait qu’ils perdaient un allié important dans la guerre contre l’Allemagne ; ils ont donc condamné les révolutionnaires bolcheviques de Russie pour soutenir les contre-révolutionnaires du pays. Notons cette absurdité pathétique de l’historiographie occidentale : Lénine, qui a apporté au peuple russe la paix dont il rêvait, est dépeint comme un « dictateur », tandis que des hommes d’État occidentaux comme Churchill, qui voulaient garder les Russes en guerre contre leur volonté en soutenant des éléments antibolcheviks, réactionnaires et belliqueux, sont vantés comme de merveilleux démocrates.

En outre, sous les auspices bolcheviques, d’importantes réformes socio-économiques furent rapidement promulguées. Des réformes dont la nature démocratique et l’importance ne peuvent être niées : d’abord et avant tout, la redistribution des terres au désavantage des grands propriétaires de la noblesse et de l’Église orthodoxe et au profit de la masse des paysans, jusqu’alors encore réduits quasiment à l’état de serfs. La révolution d’Octobre a marqué la fin de l’ordre établi autocratique, féodal voire presque médiéval. Elle a aussi inauguré la modernisation rapide de la grande puissance la plus arriérée de l’Europe. La révolution a également mis fin à ces malédictions archaïques telles que l’analphabétisme et l’obscurantisme religieux. Et il n’a pas fallu longtemps pour qu’il y ait du travail pour tout le monde. La plupart des Russes, sinon tous, ont bénéficié d’avantages tels que des logements décents, l’éducation et les soins de santé gratuits et les pensions de vieillesse. Certes, la modernisation concomitante (via la mécanisation et la collectivisation) de l’agriculture et l’industrialisation à grande échelle ne se sont pas faites sans douleur. Mais elles ont aussi apporté des résultats impressionnants en relativement peu de temps. De plus, beaucoup a été fait pour — et par — les femmes russes. Des possibilités d’emploi par exemple, un salaire égal pour un travail égal, des services de garde gratuits pour les mères qui travaillent ou la légalisation du divorce et de l’avortement.

Entre mythes et réalités

On ne peut nier que la révolution et les changements révolutionnaires qui ont suivi ont été accompagnés de violence et d’effusion de sang. Cependant, l’historien américain Arno Mayer l’a démontré de façon convaincante dans un remarquable ouvrage intitulé  Les Furies 1789, 1917 : violences, vengeances (2000) : comme dans le cas de la Révolution française, cette brutalité n’était pas principalement due à la révolution même, mais à la réaction contre la révolution, à la « contre-révolution ». En outre, au cours des dernières décennies, d’éminents historiens américains et internationaux ainsi que d’autres universitaires — par exemple Robert W. Thurston, J. Arch Getty, Mark Tauger, Grover Furr, et Annie Lacroix-Riz — ont démontré que d’innombrables crimes pour lesquels les dirigeants bolcheviques et communistes de la Russie révolutionnaire et son successeur, l’Union soviétique, ont été blâmés, étaient des inventions grotesques. Beaucoup de ces fabrications sont déjà apparues à l’époque de la révolution elle-même. Elles avaient été concoctées par les « blancs » contre-révolutionnaires ou par les gouvernements et les médias des puissances occidentales qui détestaient les bolcheviks parce qu’ils avaient sorti la Russie de la guerre et pour beaucoup d’autres raisons encore. D’autres histoires d’horreur, par exemple le mythe de la famine délibérément orchestrée en Ukraine, ont été évoquées dans les années trente par les services de propagande nazis, ennemis jurés des Soviétiques. Plus tard, dans le contexte de la guerre froide, ces mythes devaient être recyclés par des experts antisoviétiques de la CIA ou des services secrets britanniques comme Robert Conquest ; cela se passait trop souvent en collaboration avec des collaborateurs nazis d’Ukraine et d’autres pays d’Europe de l’Est qui avaient fui l’Union soviétique en 1944-45. Plus récemment, Grover Furr a démontré, à travers une analyse méticuleuse de ses notes de bas de page, que presque toutes les allégations sur les crimes soviétiques dans le célèbre livre de Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, sont fausses.

La révolution d’Octobre a également apporté au peuple russe ou, plus précisément, aux nombreux peuples de l’ancien empire tsariste et de l’Union soviétique, de nombreux avantages à long terme. On a soutenu que le communisme soviétique, successeur du bolchevisme de l’époque révolutionnaire, était inefficace. Cela est démenti par le fait indéniable que le communisme a réussi, en seulement trois décennies après 1917, à transformer le (grand) pays le plus arriéré d’Europe en l’une des deux « superpuissances » mondiales. Et cela, malgré les énormes pertes subies par l’agression meurtrière, destructrice et sans précédent menée par les nazis en 1941-1945. En 1947, le niveau de vie en Union soviétique était considérablement plus élevé qu’en 1917, et il a continué à augmenter au cours des décennies suivantes. Il n’était certes jamais aussi élevé que celui des nantis dans les pays capitalistes les plus riches. Mais il était certainement et considérablement plus élevé que celui de la majorité des Noirs et d’innombrables Blancs américains. Plus élevé aussi que celui de millions, sinon de milliards, d’habitants des pays du Tiers-Monde qui sont également des pays capitalistes, comme l’Inde, l’Indonésie et la plupart des pays d’Afrique et d’Amérique latine. Le genre de pauvreté généralisée et désespérée qui caractérisait la Russie avant la révolution d’Octobre n’a pu que « célébrer » un retour dans les années 1990, c’est-à-dire à l’époque où le capitalisme y a été restauré sous les auspices de Boris Eltsine. Ce dernier a orchestré ce qui pourrait bien avoir été la plus grande escroquerie de l’histoire du monde : la privatisation de l’énorme richesse collective, accumulée entre 1917 et 1990, par le travail du peuple soviétique au travers d’efforts surhumains et de sacrifices invisibles.

Si l’Union soviétique a disparu, ce n’est certainement pas parce que ses citoyens ont œuvré à sa disparition. Dans un référendum de 1991, pas moins des trois quarts d’entre eux ont voté pour préserver l’État soviétique. Et ils l’ont fait pour la simple raison que c’était à leur avantage. En effet, la disparition de l’État soviétique, préparée par Gorbatchev et réalisée — de la manière la plus antidémocratique — par Eltsine, s’est révélée être une catastrophe pour la majorité de la population soviétique. (Gorbatchev a peut-être été glorifié en Occident, mais en Russie il est resté largement méprisé.)

L’effondrement de l’Union Soviétique était en partie dû au coût gigantesque d’une course à l’armement que les Soviétiques n’avaient pas voulu et ne pouvaient pas se permettre, mais aussi, et sans doute surtout, à cause de la désunion et des conflits au sein de la direction du parti communiste. (Ceci est argumenté de manière convaincante dans le livre de 2010 de Roger Keeran et Thomas Kenny, Le Socialisme trahi. Les causes de la chute de l’Union soviétique). Il n’est donc pas surprenant que, même aujourd’hui, une majorité de Russes regrettent la disparition de l’Union Soviétique et continue d’admirer Lénine et Staline. Pas surprenant non plus que dans les anciens pays du « bloc Est » tels que la Roumanie et l’Allemagne de l’Est, beaucoup, sinon la plupart, regrettent l’époque des temps « pas si mauvais », avant la chute du mur de Berlin. Dans ces pays anciennement communistes, il y a désormais plus de liberté. Mais, comme l’a sarcastiquement relevé un habitant d’Allemagne de l’Est, cette liberté équivaut principalement à être « libre d’emploi, libre de rues sécurisées, libre de soins de santé gratuits et libre de sécurité sociale. »

Une révolution anti-impérialiste

La révolution d’Octobre s’est attaquée à un capitalisme qui avait commencé à se répandre dans le monde entier, sous sa forme « impérialiste ». Un nombre relativement faible de pays européens industrialisés, ainsi que les États-Unis et le Japon, prenaient le contrôle, directement ou indirectement, du reste du monde. Et cela impliquait que des millions d’habitants de colonies telles que l’Inde et de semi-colonies comme la Chine étaient opprimés, exploités, et même parfois en partie ou entièrement massacrés. Tout cela afin de fournir aux pays capitalistes des matières premières, des marchés, des opportunités d’investissement, de riches terres agricoles et de la main-d’œuvre bon marché. Un économiste britannique, John A. Hobson, avait déjà attiré l’attention sur ce phénomène en 1902 et lui avait donné un nom, « impérialisme ». Mais c’était Lénine qui devait formuler la théorie de cette nouvelle manifestation du capitalisme. Il l’a fait en 1916 dans un livre intitulé L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Dirigée par Lénine et les bolcheviks, la révolution d’Octobre a défié non seulement le capitalisme, mais le capitalisme dans sa manifestation impérialiste. En d’autres termes, la révolution a fait la guerre non seulement contre l’oppression et l’exploitation des « prolétaires » en Russie même et dans le noyau occidental, mais aussi dans les pays du « système mondial » capitaliste, contre l’exploitation impérialiste des gens de couleur des colonies et des semi-colonies. Et c’était quelque chose que les socialistes (ou sociaux-démocrates) et les syndicats des pays impérialistes comme la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis, la Belgique, etc. n’avaient jamais fait. Ces partis « réformistes » représentaient en effet « l’aristocratie ouvrière » qui a profité de bien des manières de l’exploitation des colonies. Ils éprouvaient peu de sympathie et ne manifestaient aucune solidarité avec les habitants à la peau sombre des lointaines colonies de leur patrie. De même, la plupart des socialistes américains avaient intériorisé les idées de suprématie blanche et se moquaient du sort des « nègres » et/ou des « Peaux-Rouges ».

Les bolcheviks russes, en revanche, ont travaillé avec la parole et l’action pour l’émancipation des peuples coloniaux jaunes, bruns et noirs prétendument « inférieurs ». L’expérience révolutionnaire en Russie a servi d’exemple aux peuples opprimés des (semi) colonies comme l’Inde, la Chine et le Vietnam. Elle a inspiré d’innombrables personnalités qui se sont transformées en leaders de la lutte pour la liberté dans leurs pays. Ho Chi Minh et Mao Ze Dong par exemple. Comme l’a souligné l’historien italien Enzo Traverso, « la seule existence de l’Union Soviétique était un énorme avantage dans la lutte des peuples coloniaux pour la libération de l’impérialisme ». Moscou fournissait aux combattants de la liberté dans les colonies non seulement un soutien moral, mais aussi matériel. Et cela devait porter ses fruits dans les années qui ont immédiatement suivi la Seconde Guerre mondiale. Dans un profond contraste avec notre époque actuelle, il était encore généralement admis que la victoire contre le Troisième Reich d’Hitler était due en premier lieu à l’Union Soviétique, et que cela représentait une victoire de l’anti-impérialisme contre l’impérialisme. Les mouvements d’indépendance et les révolutions nationales dans les colonies étaient ainsi encouragés et enhardis. Et c’est dans ce contexte que la plupart des colonies devaient bientôt s’émanciper de la domination coloniale. Déjà en 1947, par exemple, Londres devait abandonner le « joyau de la couronne » du colonialisme britannique, l’Inde. La raison de cela n’était pas la résistance non violente incarnée par Gandhi, méprisé et ignoré par Churchill. Mais le fait que les dirigeants de la Grande-Bretagne, un pays très affaibli par la guerre, réalisaient qu’il était impossible de triompher — du moins pas à long terme — des combattants de la liberté armés qui pourraient compter sur le soutien de l’Union soviétique.

Au Vietnam aussi, les maîtres coloniaux français dans un premier temps et, des années plus tard, les Américains néocoloniaux, ont été contraints de se retirer après une défaite humiliante face aux combattants de la liberté, soutenus par Moscou et l’écrasante majorité de leur peuple. (D’ailleurs, l’historien italien Luciano Canfora, auteur d’un livre remarquable sur la démocratie, a souligné que le soutien altruiste de l’Union Soviétique aux mouvements indépendantistes du Tiers-Monde coûtait énormément d’argent, contribuant ainsi à la disparition du pays.)

« Ici je ne suis pas un nègre, mais un être humain »

La révolution d’Octobre a intégré les minorités ethniques, quelle que soit leur couleur de peau, dans un État multiethnique, dominé certes par sa principale composante russe. Et cet État soviétique a travaillé du début à la fin pour l’émancipation de millions de personnes qui ont été opprimés et exploités par le colonialisme occidental.

Le contraste avec la révolution américaine est frappant. De cette révolution — sans doute pas une véritable révolution, mais une rébellion de l’élite coloniale contre le gouvernement de Londres —, on peut dire qu’elle a réalisé la liberté et la démocratie au profit exclusif d’une minorité blanche et anglophone, tout en mettant à l’écart la population noire et « rouge ». Dans ce tout nouvel État, les noirs restaient des esclaves, propriété des champions non seulement de la liberté, mais aussi de la suprématie blanche, tels que Washington et Jefferson ; et les « Peaux-Rouges » ont été systématiquement dépouillés de leurs terres. Selon la devise « un bon Indien est un Indien mort », ce peuple a été presque exterminé dans ce qu’un historien américain, David E. Stannard, appelle l’« l’holocauste américain ». Ce mépris pour les gens de couleur jugés inférieurs était voué à une longue carrière aux États-Unis. C’est un Américain, le « raciste scientifique » Lothrop Stoddard (1883-1950), qui a qualifié les non-Blancs de « sous-hommes ». Ce terme devait être adopté avec empressement par Hitler et les nazis dans une infâme version allemande, Untermensch. Typique également, le fait que pendant la guerre du Vietnam, non seulement les combattants de la liberté, mais aussi les femmes et les enfants, ont été méprisés par les Américains comme des Untermenschen. Les Vietnamiens ont été massacrés — non seulement à Mai Lai, mais à d’innombrables autres occasions — selon l’adage : « Une bonne face de citron et une face de citron morte. »

Sur cette terre, fruit de la révolution américaine, l’émancipation de la population afro-américaine est encore loin d’être complète. Si une amélioration s’est produite tardivement à cet égard, notamment après la Seconde Guerre mondiale, cette évolution doit être attribuée, au moins indirectement, au fruit de la révolution russe d’octobre, l’Union soviétique. Pourquoi ? La discrimination systématique et les fréquents lynchages qui étaient le lot des Noirs, principalement, mais pas exclusivement dans les États du Sud, n’ont pris fin que dans les années 1960, dans le contexte de la guerre froide. Le système de ségrégation de l’Amérique contrastait dramatiquement avec la situation de l’Union Soviétique, un pays multiethnique qui ne pratiquait aucune discrimination sur la base de la couleur de la peau et dont la constitution interdisait spécifiquement toute discrimination raciale. (« Ici, je ne suis pas un nègre, mais un être humain pour la première fois de ma vie… Je marche dans la pleine dignité humaine », a déclaré un célèbre Afro-Américain, le chanteur Paul Robeson, lors d’une visite en Russie.) Alors que Washington s’est révélé être un ami dévoué du régime d’apartheid sud-africain, en l’aidant par exemple à localiser et à arrêter Nelson Mandela, Moscou était considéré par ce régime comme son plus grand ennemi international. C’est dans l’espoir de minimiser l’embarras ainsi causé au niveau international, notamment dans les pays nouvellement indépendants et pour la plupart « non alignés » d’Asie et d’Afrique, que Washington a commencé à traiter ses propres Noirs en tant qu’humains et citoyens. (Avec la disparition de l’Union Soviétique, cependant, ce facteur a cessé de jouer un rôle, et cela explique pourquoi, depuis lors, aucun progrès n’a été réalisé dans le sens de l’émancipation des Afro-Américains, même durant les huit années de la présidence d’Obama.)

De la Russie à l’Amérique latine

En Amérique latine, la révolution d’Octobre a également servi de brillant exemple et de source d’inspiration pour d’innombrables personnes ; elle a contribué à améliorer leur sort. Le désir et la détermination de provoquer un changement révolutionnaire de grande envergure se sont très rapidement propagés de la Russie révolutionnaire à cette partie du monde. Là-bas, depuis la conquête espagnole (et portugaise), la majorité de la population — principalement des Indiens, des Noirs, des métisses et autres non-blancs — avait fait l’objet d’une oppression et d’une exploitation brutales. En d’autres termes, un long processus de paupérisation y avait créé un terrain fertile pour la révolution. De fait, comme l’Europe à la fin de la Grande Guerre, l’Amérique latine semblait être au bord d’une explosion révolutionnaire. En janvier 1919, l’Argentine a connu une « semaine tragique » de grèves et de manifestations qui ont été réprimées de façon sanglante par la police. Cette éruption n’était pas le résultat d’une « conspiration bolchevique », comme le prétendaient les autorités. Mais elle était certainement inspirée par les événements de Russie. Dans le même contexte, des centaines de grèves ont eu lieu au Chili voisin entre 1917 et 1921. Dans la ville de Puerto Natales, dans la lointaine Patagonie chilienne, des ouvriers contestataires et grévistes sont même arrivés au pouvoir. Mais l’armée est intervenue pour « rétablir l’ordre » comme on dit. Elle a exécuté certains des dirigeants de la rébellion. Le Mexique, Cuba et la Colombie ont également été secoués par des vagues d’agitation et de grèves.

De manière assez typique, dans tous ces cas, l’élite a réagi par la répression, trop souvent par la répression brutale et sanglante. Cependant, des « éléments au sein des oligarchies traditionnelles » plus modérés ont judicieusement décidé qu’il était plus sûr de jeter du pétrole sur les ondes révolutionnaires en faisant des concessions sous la forme de (modestes) réformes politiques et sociales. Au début des années vingt, des pays comme le Chili ont ainsi vu raccourcir la semaine de travail, les retraites et les congés payés ont été introduits, ainsi que d’autres formes de prestations sociales. Il fallait « prévenir les troubles parmi les travailleurs ». Pour ces améliorations si nécessaires au sort misérable des ouvriers latino-américains, Lénine et les bolcheviks méritent d’être reconnus. Car c’est leur exemple et leur influence qui ont transformé les prolétaires traditionnellement doux de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale en un foyer de militants qui terrifiaient les élites, réalisant ainsi pour la première fois, des progrès dans le sens de la démocratie.

La démocratie occidentale doit beaucoup aux bolcheviks

Contrairement à ce que nous entendons encore et encore des médias et des historiens mainstream, l’exemple de la révolution d’Octobre et les efforts de l’État qui en était le fruit, l’Union Soviétique, ont beaucoup contribué à la cause de la liberté et de la démocratie. Pas seulement en Russie, mais aussi dans le tiers monde. Dernier point, mais non des moindres, l’Europe de l’Ouest ainsi que les pays « occidentaux » non européens comme le Canada, doivent une grande partie de leur démocratie et de leur prospérité à cette révolution. En 1917, 1918 et 1919, la paupérisation généralisée et croissante provoquée par la Grande Guerre engendra des situations révolutionnaires non seulement en Russie, mais aussi en Europe centrale et occidentale. Pratiquement partout, l’armée était en proie aux mutineries et aux fraternisations de soldats avec « l’ennemi ». Tandis que sur le front intérieur, les civils manifestaient et faisaient grève.

Dans le cas de l’Allemagne, une véritable révolution a éclaté. Elle devait être étouffée dans le sang par le nouveau gouvernement, supposément démocratique. Un gouvernement dominé par les sociaux-démocrates et l’armée. Malgré la répression, les autorités ont simultanément jugé nécessaire de répondre à la demande généralisée de changements. Elles ont accordé des concessions importantes sous la forme de réformes politiques et sociales de grande envergure. Ces réformes se sont reflétées dans la constitution de la République de Weimar, un nouvel État allemand qui s’est révélé être l’un des pays les plus progressistes et démocratiques de la planète. En France et en Grande-Bretagne, des situations révolutionnaires sont également apparues en 1918-1919. C’était pour faire disparaître ces spectres révolutionnaires que les élites dirigeantes se sont précipitées pour introduire des réformes politiques et sociales importantes telles que la journée de travail de huit heures. Ainsi, ces élites ont non seulement relancé, mais aussi accéléré, un processus de démocratisation qu’elles avaient arrêté, et même réduit le plus possible, en 1914. Les élites françaises et britanniques détestaient ces réformes démocratiques, et elles ne les auraient jamais promues si elles n’avaient pas été terrifiées par un scénario alternatif, à savoir une véritable révolution, une révolution à la russe. Comme l’écrit le célèbre historien anglais Eric Hobsbawm, dans ce contexte, « pour les défenseurs des bastions capitalistes qui craignaient que la fin fût proche, tout était meilleur que le bolchevisme ».

En Belgique, le roi Albert et ses conseillers jugèrent nécessaire d’introduire à la hâte des réformes démocratiques telles que le suffrage universel (masculin) avant même que les Allemands ne capitulent et que l’armée belge ne parvienne à Bruxelles. Ils espéraient ainsi neutraliser une situation potentiellement révolutionnaire survenue dans la capitale. Des soldats mutins allemands y avaient levé le drapeau rouge et avaient fondé des conseils de style soviétique. Il semblait pendant un moment que les civils belges pouvaient fraterniser avec ce groupe révolutionnaire. L’annonce des réformes — décrétées par décret royal et essentiellement inconstitutionnelles ! —, combinée au départ des Allemands, désamorça la situation. Mais le pays resterait agité pendant un certain temps, de sorte que l’élite jugea nécessaire de faire d’autres concessions « démocratisantes », y compris l’introduction de réformes sociales telles que la journée de travail de huit heures, l’assurance santé et les pensions.

Dans les pays neutres tels que la Suisse et les Pays-Bas, les gens ordinaires ont également souffert. Ils ont été paupérisés pendant la guerre à cause de la baisse des salaires et de l’augmentation des prix. Ils étaient donc rancuniers et séditieux, et ils aspiraient à des réformes démocratiques radicales ; là aussi, une situation quasi révolutionnaire a surgi lorsque la Grande Guerre a pris fin. Ce développement a été caractérisé par des grèves, des manifestations, des émeutes de la faim et ainsi de suite. En Suisse, une grève générale lancée à l’automne 1918 amena le pays au bord de la révolution et de la guerre civile. Mais l’élite helvétique réussit à désamorcer la situation par des réformes politiques et sociales introduites à la hâte. Aux Pays-Bas, en novembre 1918, la bourgeoisie croyait que la révolution était imminente. Des troupes avaient été mobilisées pour éventuellement intervenir contre les nombreux grévistes et autres manifestants du pays. Là aussi, la paix sociale sera maintenue grâce à l’introduction rapide de réformes telles que la journée de travail de huit heures.

Au cours du XXe siècle, des pays occidentaux tels que la France, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas ont atteint un niveau de démocratie et de prospérité remarquablement élevé. On ne peut nier, et de nombreux historiens le reconnaissent, que la vague de réformes introduites à la fin de la Première Guerre mondiale a constitué un grand pas en avant dans le processus qui a produit cet heureux résultat. Il est également indéniable que ces réformes n’auraient pas été promulguées si les élites qui les avaient parrainées n’avaient pas été à ce point terrifiées par ce qui s’était passé en Russie : la révolution d’Octobre.

L’enfant de la révolution d’Octobre, l’Union Soviétique, a également apporté des contributions non négligeables à la cause de la démocratie et de la liberté en Europe occidentale. Par exemple, on ne peut nier que c’est l’État soviétique qui, durant la Seconde Guerre mondiale, a le plus contribué à la victoire sur l’Allemagne nazie. Sans la révolution d’Octobre, qui a métamorphosé l’Empire russe, encore largement féodal, en Union Soviétique, cette réalisation n’aurait pas été possible. En 1914, la force de la Russie tsariste fut grossièrement surestimée tant par ses amis que par ses ennemis ; inversement, en 1941, lorsque l’Allemagne nazie a attaqué le pays, la force de l’Union soviétique a été grossièrement sous-estimée. Non seulement à Berlin, mais aussi à Londres et à Washington, les chefs d’armée étaient convaincus que la Wehrmacht traverserait l’Armée rouge « comme un couteau chaud dans du beurre » et que la Blitzkrieg d’Hitler dans l’est se terminerait en huit semaines par un fracassant triomphe allemand. Cependant, grâce à la révolution d’Octobre et à l’industrialisation extrêmement rapide du pays qui s’ensuivit, la terre des Soviets était devenue une puissance militaire de première classe, comme le découvriraient les envahisseurs nazis, de façon spectaculaire, à Stalingrad. Et n’oublions pas que même l’Europe occidentale a dû sa libération de la tyrannie nazie aux Soviets. Près de quatre-vingt-dix pour cent des forces armées nazies étaient enchaînés au Front de l’est, ce qui permit les débarquements en Normandie et les succès subséquents des Américains, Britanniques, Canadiens et autres sur le front occidental. Le général Eisenhower l’a admis à une occasion.

Revenons au thème des réformes sociales et politiques qui ont porté en Europe occidentale des mesures démocratiques sans précédent au XXe siècle. La première vague de ces réformes a eu lieu après la Première Guerre mondiale et n’aurait pas eu lieu sans la révolution d’Octobre. Les lendemains de la Seconde Guerre mondiale ont été marqués par l’arrivée d’une deuxième vague de réformes politiques et sociales à l’origine de ce qu’on appelle l’« État providence ». Pour cette forte dose de démocratie, une grande part de mérite revient à la révolution d’Octobre, ou plutôt à son fruit, l’Union soviétique. La victoire de cet État socialiste et anti-impérialiste contre l’Allemagne nazie capitaliste et impérialiste suscita un intérêt et un enthousiasme énormes pour le « contresystème » socialiste du capitalisme, dont le nazisme, comme le fascisme en général, avait été une manifestation. Les élites de pays tels que la Grande-Bretagne furent de nouveau très alarmées. Dans le seul but d’éviter les troubles révolutionnaires, elles introduisirent à la hâte des réformes démocratiques qu’elles abhorraient vraiment, mais qui avaient le mérite d’apaiser les masses agitées. Nous pouvons ainsi comprendre pourquoi c’était un politicien très conservateur, Lord Beveridge, qui était le parrain de l’État-providence britannique. Une dose importante de démocratie a été administrée dans d’autres pays occidentaux pour la même raison.

Pour le degré de démocratie politique et sociale sans précédent dont elle a eu le privilège de jouir après 1945, la population des pays occidentaux devrait être reconnaissante des Russes (et des autres peuples de l’empire tsariste) qui ont fait la révolution d’Octobre, ainsi que de Lénine et des bolchéviques, qui ont fourni à cette révolution une indispensable direction.

Source: Investig’Action

Jacques R. Pauwels (né à Gand, Belgique, en 1946) vit depuis 1969 ans au Canada. Docteur en sciences politiques et en histoire, il a enseigné ces matières à l’Université de Toronto. Il est l’auteur des livres Le mythe de la bonne guerre, Big business avec Hitler et 1914-1918. La grande guerre des classes aux Editions Aden.

 

Annie Lacroix-Riz, Russie, les puissances impérialistes contre la Révolution

« Ce n’est pas, indique Annie Lacroix-Riz, parce que les bolcheviques étaient des dictateurs sanguinaires haïs de leur peuple que, depuis 1918, « les forces armées de quatorze États envahirent la Russie soviétique sans déclaration de guerre », avec en tête « la Grande-Bretagne, la France, le Japon, l’Allemagne, l’Italie, les États-Unis », tuèrent plus de Russes que la guerre même, 7 millions d’« hommes, femmes et enfants », et causèrent des « pertes matérielles estimées par le gouvernement soviétique à 60 milliards de dollars », montant très supérieur aux « dettes tsaristes aux Alliés » et qui ne donna lieu à « aucune réparation » des envahisseurs, selon « le bilan » de Michael Sayers et Albert Kahn. Comme les aristocrates d’Europe coalisés en 1792 pour rétablir en France l’Ancien Régime et assurer chez eux la survie des privilèges féodaux, les groupes étrangers qui avaient fait main basse sur l’empire russe et les États à leur service plongèrent à nouveau la Russie dans trois ans de chaos pour conserver leurs trésors et s’en tailler de nouveaux, telle la Royal Dutch Shell, qui comptait à l’occasion rafler la totalité du pétrole caucasien... »

Reprenons la lecture des apports de Annie Lacroix-Riz...

Michel Peyret


Association Nationale des Communistes

La révolution d’octobre, normale ou monstrueuse ?

mercredi 1er novembre 2017

Un article d’Annie Lacroix-Riz [1]

La révolution d’Octobre est aussi logique que la Révolution française, qu’on ne peut expliquer qu’en décrivant, à l’exemple des grands historiens Albert Mathiez, Georges Lefebvre et Albert Soboul, la crise, de long et de court termes, de l’Ancien Régime féodal qui précéda et provoqua ce séisme.

Une longue situation prérévolutionnaire

Un pays arriéré, jeté dans le capitalisme entre l’ukase de 1861 abolissant le servage et la mise en coupe réglée de cette Caverne d’Ali Baba, depuis les années 1890, par les puissances impérialistes développées. La masse des paysans, plus de 80% de la population, fut soit privée de terre, soit enfoncée, plus gravement au fil des générations, dans la dette du rachat obligatoire des terres devenues « libres », à la superficie réduite à quasi rien (les paysans français avaient, eux, arraché en juillet 1793, au terme d’une lutte ininterrompue de quatre ans, l’abolition des droits seigneuriaux sans indemnité).

La classe ouvrière issue de ce monde paysan misérable fut surexploitée par la grande bourgeoisie nationale et plus encore par les tuteurs de cette dernière, les grands groupes bancaires et industriels étrangers (français, britanniques, allemands, suisses, américains), qui, depuis l’ère du ministre de Witte, contrôlaient toute l’économie moderne.

Concentrée plus qu’en tout autre pays dans les grandes villes - capitale politique, Saint-Pétersbourg-Petrograd, en tête, avec l’énorme usine d’armement Poutilov - , elle était combative : 40% des 3 millions d’ouvriers d’avant 1914 travaillaient dans des usines de plus de 1 000 ouvriers, et « la courbe des grèves » enfla sans répit du second semestre 1914 à février 1917, passant de 30 000 à 700 000 grévistes.

La guerre russo-japonaise de 1904, insigne manifestation des appétits des grands impérialismes rivaux pour le pactole russe, s’était achevée, vu l’ineptie militaire du régime tsariste, sur un fiasco aussi cuisant que celui qui avait mis fin à la guerre de Crimée. Avec pour conséquence la révolution de 1905, dans laquelle Lénine, chef de la fraction « bolchevique » (majoritaire au congrès de Londres de 1903) du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), vit, après coup, « le plus grand mouvement du prolétariat après la Commune » et « la répétition générale » de celle de 1917."

L’échec du mouvement fondateur des « conseils » (soviets), nouveau mode d’expression et de pouvoir populaires, fut suivi d’une terrible et durable répression : plus que jamais, l’empire fut une prison des peuples, chérie absolue du grand capital français prêteur de crédits garantis par l’État français et « tondeuse de coupons" » (Lénine, chap. 8 de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme). Cet échec retarderait de cinquante ans l’échéance d’une nouvelle révolution, à moins, pensait Lénine, d’une crise ou d’une guerre. La suite raccourcit les délais en conjuguant les deux.

Le système tsariste s’avéra aussi inepte qu’habituellement dans la conduite de la guerre générale. Sa chair à canon ne disposa même pas du minimum de munitions, la Russie fabriquant de 1914 à 1917, 9 fois moins de cartouches et fusils que nécessaire. Baisse de la production agricole de près du quart, gabegie des réquisitions, récoltes pourrissant sur les lieux de production, insurmontables problèmes de transport, catastrophe du ravitaillement : début 1917, même sur le front, la ration de pain ne dépassait pas la journée et les soldats-paysans (95% de l’armée) rentraient à pied chez eux.

C’était pire en ville, à Moscou et Petrograd notamment. La faim fut « la cause immédiate de la révolution » de février (Michel Laran, Russie-URSS 18701970, Paris, Masson, 1973). Celle-ci aboutit à l’abdication de Nicolas II, qui « avait fait l’unanimité contre lui ».

Une révolution logique

Les bolcheviques, exilés, comme Lénine (en Finlande), ou clandestins en Russie, étaient certes alors ultra-minoritaires. Mais ils cessèrent vite de l’être car le peuple russe, avide de réformes profondes, dut constater que son sort ne changeait pas. Il fut au fil des mois amèrement déçu par ceux auxquels il avait accordé sa confiance, tels les socialistes-révolutionnaires qui avaient depuis longtemps promis la terre à ceux qui la travaillaient. Même les paysans finirent par admettre, au tournant d’octobre 1917, qu’aucun autre parti que celui de Lénine, seul à démontrer depuis février sa capacité à tenir ses engagements, ne leur donnerait la terre et ne les libérerait de droit de la boucherie à laquelle ils avaient d’ailleurs commencé à se soustraire de fait depuis 1916.

Les historiens français des années 1970 montraient comment l’évolution de la conjoncture et des rapports sociaux avait en un temps record, entre août et octobre 1917 surtout, érigé les minoritaires de février en délégués exclusifs des « aspirations populaires ». L’universitaire René Girault a décrit ce processus dominé par deux questions, la terre et la paix. « À partir du putsch manqué du général Kornilov (fin août), l’évolution accélérée des soviets vers les bolcheviks, marquée par le passage de bon nombre de soviets urbains, de soldats et même de paysans à des majorités bolcheviques, montre que la constante opposition des bolcheviks à l’égard du gouvernement provisoire (et envers son "incarnation" Kerensky) remporte l’adhésion populaire ».

Le parti bolchevique réalisa dès la prise du pouvoir les réformes promises en « faisant basculer de son côté la grande masse de la paysannerie », sachant que « la confiance [que lui accordaient l]es masses urbaines était beaucoup plus forte » que celle des paysans. L’analyse de l’historien socialiste rejoignait, soixante ans plus tard (« Les révolutions russes », t. 5 de l’Histoire économique et sociale du monde, Léon Pierre, éd., Paris, Armand Colin, 1977, p. 125142), celle du grand journaliste communiste américain John Reed, auteur des Dix jours qui ébranlèrent le monde, chef-d’œuvre d’« histoire immédiate » de la révolution d’Octobre et de ses enjeux de classe qu’il faut lire et relire (Paris, 10-18, réédition, 1963).

La coalition impérialiste contre les soviets

Ce sont ces transformations effectuées avec autant de pragmatisme que de fidélité aux principes, selon Girault, qui assurèrent aux bolcheviques seuls (solitude qu’ils n’avaient pas voulue) la victoire finale dans une « guerre civile » qui, comme pour la Révolution française et toutes les « guerres civiles » depuis lors, fut d’origine et de financement surtout étrangers (comme l’atteste l’actuel cas vénézuelien).

Ce n’est pas parce que les bolcheviques étaient des dictateurs sanguinaires haïs de leur peuple que, depuis 1918, « les forces armées de quatorze États envahirent la Russie soviétique sans déclaration de guerre », avec en tête « la Grande-Bretagne, la France, le Japon, l’Allemagne, l’Italie, les États-Unis », tuèrent plus de Russes que la guerre même, 7 millions d’« hommes, femmes et enfants », et causèrent des « pertes matérielles estimées par le gouvernement soviétique à 60 milliards de dollars », montant très supérieur aux « dettes tsaristes aux Alliés » et qui ne donna lieu à « aucune réparation » des envahisseurs, selon « le bilan » de Michael Sayers et Albert Kahn (The Great Conspiracy : The Secret War Against Soviet Russia, Little, Boni & Gaer, New York, 1946, traduit en 1947).

Comme les aristocrates d’Europe coalisés en 1792 pour rétablir en France l’Ancien Régime et assurer chez eux la survie des privilèges féodaux, les groupes étrangers qui avaient fait main basse sur l’empire russe et les États à leur service plongèrent à nouveau la Russie dans trois ans de chaos pour conserver leurs trésors et s’en tailler de nouveaux, telle la Royal Dutch Shell, qui comptait à l’occasion rafler la totalité du pétrole caucasien.

Comme en France, la Terreur révolutionnaire ne fut que la réplique obligée aux assauts extérieurs.

L’étape actuelle de la démonisation de la Russie soviétique ( ou non )

En comparant les révolutions française et russe, le grand historien américain Arno Mayer, professeur à Princeton, a confirmé les analyses de Sayers et Kahn, (futures victimes du maccarthysme). Si la France, a-t-il conclu, avait été une « forteresse assiégée » avant que la nouvelle classe dominante pût « s’arranger » avec les privilégiés contre-révolutionnaires de France et d’ailleurs, la Russie soviétique demeura un paria assailli de sa naissance à sa mort, et pour des motifs indépendants du caractère et des façons de Lénine ou de Staline (Les Furies, 1789, 1917, Violence vengeance terreur aux temps de la révolution française et de la révolution russe, Paris, Fayard, 2002). Exception, heureusement traduite, dans le paysage historiographique.

Car les historiens « reconnus » présentent aujourd’hui la révolution d’Octobre comme le coup d’État d’un groupuscule anti-démocratique et assoiffé de sang, ou, au mieux, comme une entreprise initiale sympathique, confisquée par une « minorité politique agissant dans le vide institutionnel ambiant » et débouchant, ô horreur, sur « des décennies de dictature » et sur « l’échec soviétique [marquant] l’échec et la défaite de toutes les formes historiques d’émancipation du XXe siècle liées au mouvement ouvrier » : ces jugements respectifs de Nicolas Werth et Frédérick Genevée, dans « Que reste-t-il de la révolution d’Octobre ? », « hors série » de L’Humanité publié à l’été 2017, confirment les regrets officiels du PCF sur son passé « stalinien » dès la publication du Livre noir du communisme de 1997 du tandem Stéphane Courtois (successeur de feu François Furet)-Nicolas Werth.

Écho significatif du tournant antisoviétique et pro-américain des manuels français d’histoire du secondaire négocié dès 1983, qui frappa l’URSS (Diana Pinto, « L’Amérique dans les livres d’histoire et de géographie des classes terminales françaises », Historiens et Géographes, n° 303, mars 1985, p. 611-620) puis la Révolution française : c’était la double obsession de Furet, historien sans archives dont « ceux d’en haut », en France, aux États-Unis et dans l’Union européenne, Allemagne au premier chef, usèrent tant des services (L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2012).

Après la chute de l’URSS et ses suites - l’extension considérable de la sphère d’influence américaine en Europe -, la criminalisation de l’URSS s’imposa d’autant plus aisément que presque tous les anciens partis communistes avaient cessé d’y résister.

L’historiographie dominante est alignée sur la propagande antibolchevique et russophobe déversée depuis la fin de 1917. Mais on peut encore confronter la litanie des grands médias et de leurs historiens fétiches aux nombreux travaux scientifiques qui ont décrit correctement la révolution d’Octobre.

Les lire sur l’événement majeur du 20 e siècle permet d’aspirer une grande bouffée d’air frais. N’hésitez pas...


[1] Paru dans Le Drapeau rouge, organe du parti communiste belge, n° 64, septembre-octobre 2017

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Entretien avec Danielle Bleitrachmarxisme-léninisme,  


Initiative Communiste : Vous êtes avant tout sociologue et avez voulu comprendre la réalité russe de l’intérieur et après une longue enquête en vous accompagnant d’une traductrice chevronnée, plutôt que de rentrer dans des polémiques historiographiques en chambre. En cette époque de russophobie rabique, c’est un exercice salutaire. Pourriez-vous expliquer votre méthode, vous outils d’analyse ?

Danielle Bleitrach : Oui, effectivement je suis historienne et sociologue de formation, j’ai travaillé longtemps dans le cadre de l’Université sur la classe ouvrière et nous avions à l’époque avec Alain Chenu élaboré une méthode qui mettait en regard deux trames, l’une statistique, l’autre qualitative par enquête sur le terrain, monographies et entretiens sur la manière dont les ouvriers reconstituaient leur quotidienneté dans un cadre événementiel, historique, politique. Je n’avais pas les moyens d’une telle enquête dans les différents pays où je me suis rendue pour tenter de comprendre la postérité de la Révolution d’octobre. Mais j’ai tenté ce que l’on pourrait appeler une pré-enquête en rassemblant le plus d’éléments possibles qui me permettraient ultérieurement, à moi ou à quelqu’un d’autre de procéder à cette enquête en liaison avec les travaux qui se réalisent déjà dans le pays. J’ai bénéficié grâce à Marianne Dunlop, qui est beaucoup plus qu’une traductrice d’une mise en contact directe avec la population. Si Marianne a joué un rôle essentiel dès 2008, au moment des événements en Ossetie et Géorgie, c’est qu’elle bouleverse en relation avec ces événements un a priori que j’avais sur la chute de l’URSS. J’imaginais qu’il n’y avait eu aucune résistance, personne n’avait défendu l’Union Soviétique. Les événements de Géorgie me confrontent à une autre réalité et j’entends le discours de Marianne sur le fait que cette contre-révolution a été imposée aux peuples soviétiques. Mais c’est avec l’Ukraine, le choix de la Crimée puis la Moldavie que je mets en place avec son aide ce premier périple-enquête qui comme celui en Russie de cette année nous permet de découvrir que les Russes et les peuple qui ont vécu l’Union soviétique ne pensent pas du tout comme nous et n’ont pas la même perception de leur histoire que celle que nous avons en France. Y compris moi, je suis quelqu’un qui appartient à une société française, je suis nourrie d’une vision historique et je suis profondément désorientée par ce que je découvre. La pré-enquête joue son rôle, celui d’instaurer une distance pour moi l’observateur avec mes a-priori, de mettre en doute “cette illusion d’un savoir spontané” comme dirait Bourdieu. Les livres que nous écrivons avec Marianne sont le récit de cette destabilisation et ils ne prétendent pas à énoncer une vérité mais multiplient les interrogations. En particulier sur qu’est-ce qu’une Révolution et la Révolution bolchevique en particulier dont on peut considérer que c’est “la mère” de toutes les Révolutions du XXe siècle ? Qu’est-ce qu’une Révolution pour les peuples qui l’ont vécue et comment pensent-ils de ce fait la situation présente ? J’ai beaucoup travaillé sur Cuba, et s’il me reste un peu de vie je m’intéresse de plus en plus à la Chine. Mais la révolution d’Octobre est ce qui libère tous les mouvements d’émancipation, d’où le caractère dramatique de la contre-révolution.

Vous êtes un ancien membre du Comité central du PCF. Quel regard portez-vous sur les graves dérives de ce parti ? A-t-elle des causes similaires, parallèles, à la liquidation de l’URSS ? du PCUS ? Ou résulte-t-elle d’un tout autre phénomène ?

Je crois que la dérive a une origine très ancienne et incontestablement ce que nous appelons “la destalinisation ratée” a joué un très grand rôle, je cite à ce propos l’opinion prémonitoire de Thorez. Les conditions de l’abandon de la dictature du prolétariat et la soumission à des alliances de plus en plus électoralistes ont joué un rôle. Je crois qu’aujourd’hui ce parti mérite une analyse qui reconstitue divers temps de cette dérive et il faut à chaque étape bien conserver la référence à une stratégie qui devrait se donner pour objectif l’instauration du socialisme en France, la question du changement de société qui se pose avec encore plus d’acuité aujourd’hui. Il y a bien sûr le Congrès de Martigues, où personnellement je choisis avec d’autre de rentrer en opposition face à la mutation qui n’est rien d’autre que la destruction du lien que le parti a avec la classe ouvrière, les couches populaires. Cette rupture avec la dimension de classe du parti s’accompagne d’autres dérives, d’autres alignements, en particulier la politique européenne. Cette période est celle d’une destruction dont nous avons vu les effets aux dernières élections présidentielles et à l’effacement du parti de la vie politique, un Congrès qui n’a cessé d’être un marché de dupes. Mais ce qui m’intéresse n’est pas de faire un procès aux actuels dirigeants. je suis convaincue que la direction actuelle du parti est minée par des luttes de factions et que le secrétariat ne voit d’issue que dans un retour au Congrès de Tours. Ils sont profondément convaincus que la révolution bolchevique a été une erreur et que la seule solution est donc de se rassembler avec ce qu’il reste du défunt PS pour créer un parti socialiste à la française. Ce qui pour moi est complètement fou et ne peut-être que le fruit de cette obstination électoraliste et d’un négationnisme historique. Mais le parti communiste si affaibli soit-il ne se limite pas à cette errance, je dis souvent que le paradoxe est que les plus légitimistes, ceux qui ont accompagné toutes les dérives de la direction sont également ceux qui peut-être ont empêché la destruction telle que l’a connue le parti communiste italien. Ils continuent par exemple à rendre impossible une liquidation totale, ils combattent pied à pied l’abandon de la référence au communisme, ils soutiennent malgré la direction les luttes internationales des communistes comme à Cuba. Il est vrai que c’est aussi une question de génération et que celle qui parfois dans l’inconscience a mené ce combat interne est en train de disparaître. le péril est très grand.

Vous parlez dans votre livre de la vision du Parti communiste chinois de l’URSS. Comment analysent-ils cette période ? Partagez-vous cette analyse ?

Effectivement je trouve que le parti communiste chinois a l’immense mérite d’avoir une vision politique d’une grande ampleur, là encore parler d’une vision est un raccourci, mais sans cette vision, sans cette pensée prospective sur cinquante ans il n’y a aucune possibilité de comprendre le passé. Marx disait c’est l’anatomie de l’homme qui explique celle du singe et non l’inverse. Il me semble que ce qui apparait de plus en plus avec la diversité des expériences socialistes c’est ce que Marx, Lénine et à sa manière Staline ont perçu. Ce qui pouvait caractériser les révolutions européennes, à savoir le passage de la féodalité au capitalisme puis au socialisme, n’est pas nécessairement le modèle. Un film récent sur le jeune Marx qui ne manquait pas de mérites par ailleurs a montré à quel point la pensée de Marx, son interprétation par la révolution d’octobre était méconnue y compris en ce qui concerne la Russie qui passionnait Marx (il s’était mis à apprendre le Russe). Plus il avance dans sa réflexion, plus il est attentif à l’existence d’autres civilisations, d’autres modes de production, le contexte de la mondialisation. Ce que Lénine développera en particulier dans le texte célèbre “impérialisme stade suprême du capitalisme”, mais il y en a d’autres également importants pour comprendre la manière dont Lénine va assumer le passage au socialisme d’un pays que l’on dit féodal. Donc il me semble qu’il n’y a pas de modèle dans le marxisme léninisme, mais la nécessité d’orienter la révolte des masses à partir de leurs propres problèmes vers le progrès, l’émancipation humaine, d’offrir à ce qui peut être réactionnaire, retour religieux vers un passé mythique une perspective. Pour la Chine, sans jamais oublier l’essentiel à savoir qu’il a un milliard trois cent mille bouches à nourrir, qu’un défaut d’approvisionnement énergétique peut déboucher sur un drame terrible. Le parti communiste chinois a assumé ce rôle à partir des contraintes de sa propre société, de sa propre réalité de pays de civilisation millénaire tombé dans l’humiliation coloniale, le dépeçage. Et avoir réussi à surmonter cela lui donne de la force et de l’assurance pour aborder la nouvelle révolution scientifique et technique autant que l’endiguement d’un mode de production capitaliste en crise profonde mais de ce fait très dangereux. Donc il ne cherche pas à comprendre la chute de l’URSS comme un problème universitaire mais bien par rapport à cette perspective, à ce qui le menace lui-même. Il insiste sur la corruption, sur le fait que celle-ci a fait qu’un parti de 20 millions de membres s’est sabordé parce que c’est son propre combat. Il fait d’autres observations passionnantes qui me paraissent tout à fait justes. La cause de la chute de l’URSS réside d’abord dans la manière dont Gorbatchev, Elstine ont vendu à l’occident ce pays ont créé les conditions de sa désorganisation pour le livrer aux monopoles financiarisés et aux conseillers américains qui ont piloté la manœuvre. Mais cette chute a été précédée de la destruction du parti par la corruption autant que par le refus de faire les réformes qui s’imposaient. Je ne suis pas en état de donner autre chose que des intuitions, mais je crois qu’ils ont raison. L’Union soviétique n’a jamais été maître de son destin, sa matrice a été la guerre civile avec 14 puissances liguées contre ce pays en plein désastre économique et politique, la bataille pour la collectivisation, la deuxième guerre mondiale tout cela a été une matrice du socialisme. Les Chinois datent précisément de la fin de Joseph Staline et de la guerre froide, de la poursuite de l’affrontement, de la militarisation de l’économie, d’une manière pour l’URSS d’assumer un camp socialiste de plus en plus lourd, les réformes impossibles. Leurs réflexions bien que directement influencée par leurs propres orientations devraient permettre un grand essor de nos connaissances sur le sujet.

Comment analysez-vous la position actuelle du PCFR (Parti communiste de la Fédération de Russie) que vous connaissez bien ? Comment s’organise la classe ouvrière russe ?

Malheureusement je ne connais pas le meilleur de cette politique, je connais deux choses. Tout ce que traduit Marianne et qui est passionnant, mais aussi ce que j’ai pu observer. Malheureusement je n’ai observé que des lieux où le parti communiste de la fédération de Russie est le plus faible et où il a du mal avec sa base ouvrière comme dans le Tatarstan et à Kazan où il a eu les résultats les plus faibles après la Tchétchénie qui est tout de même un cas particulier. Même problème avec Saint Petersbourg et Moscou. J’aurais souhaité étudier les zones de fortes influence comme l’Altaï et surtout la Sibérie. Il y a le cas de Novossibirsk, la troisième ville de Russie, un lieu de développement scientifique et technique. J’aurais voulu comprendre les raisons de cette influence, en riant je dis qu’il y a trois possibles, le premier c’est que c’est une zone de chamanisme, avec des communautés de base, ce qui nous renvoie à Marx et au rôle du Mir, la communauté villageoise. la seconde me paraît déjà plus intéressante c’est la relation du parti avec la classe ouvrière y compris celle d’un haut niveau de développement scientifique et technique, la troisième est la proximité avec la Chine, la mise en place de cette Eurasie. Donc il me manque beaucoup d’observation pour comprendre cet immense pays, le plus grand du monde qui a toujours été marqué par son hétérogénéité, l’unité a été tenue d’abord par l’autocratie tsariste puis par ce qu’a représenté l’URSS et qui continue à jouer son rôle comme facteur de stabilité. Le parti communiste de la fédération de Russie est le deuxième parti de ce pays, il est la véritable opposition au parti de Poutine. On dit qu’il approuve sa politique extérieure, c’est vrai mais pas tout à fait, il ne cesse de montrer que l’indépendance et la résistance à la guerre de plus en plus ouverte que les occidentaux, l’OTAN, mènent contre la Russie ne peut pas être réelle parce qu’il y a à la tête du pays derrière Poutine des oligarques qui vendent le pays. Cette opinion de la nocivité de l’oligarchie est largement partagée mais Poutine continue à faire illusion. La Russie est un pays profondément traumatisée par les conditions de la restauration du capitalisme que ses peuples n’ont pas voulu et qu’ils continuent à repousser, mais ils ignorent ce qu’il faut faire. Le parti communiste de la fédération de Russie souffre de plusieurs handicaps malgré ce regret unanime ou quasi unanime, dont le principal est la crédibilité. Est-il possible de reconstruire l’URSS ? 68% la regrettent mais ils sont seulement 35% à croire que l’on peut la reconstruire. Manque de crédibilité puisque ce sont les communistes eux-mêmes Gorbatchev et Eltsine qui ont vendu l’URSS, manque de crédibilité parce que quand Ziouganov a gagné les élections et que Poutine par fraude l’a emporté, il lui a été reproché son inertie. Des partis communistes concurrents dont la plupart sont des créatures du kremlin ont surgi. Malgré tous ces facteurs négatifs, je crois que l’essentiel et dont nous n’avons aucune idée en France est le poids réel de ce parti en Russie, comme d’ailleurs le fait que partout y compris dans les convulsions qui ont déchiré l’Asie centrale, l’empreinte laissé par le communisme est fondamentale. Pour le moment personne n’ose toucher réellement à ce passé même si à l’occasion de la célébration de la révolution d’octobre, le libéraux, les monarchistes ont lancé une campagne contre les méfaits du bolchevisme digne de ce qui se passe en occident. Paradoxalement Staline, le héros de la grande guerre patriotique est plus intouchable. Mais le parti communiste est assez fort pour imposer sa propre célébration, pour réunir largement les intellectuels, la classe ouvrière autour de cette célébration. Ce qui s’est passé à Sotchi au festival mondial de la jeunesse est caractéristique, le pouvoir voulait se l’approprier, mais les communistes ont conservé son esprit progressiste.

Les sondages se suivent et se confirment depuis la fin de l’URSS, les russes sont une majorité à regretter le socialisme maintenant qu’ils peuvent comparer au système capitaliste. La plupart juge positif le rôle de Lénine pour la Russie (lire ici) : cent ans après la révolution d’Octobre, et vous avez posé cette question dans un appel pétition lancé cette année avec un large collectif d’intellectuels, est il enfin temps d’ouvrir une réflexion ouverte et contradictoire de l’histoire de la révolution russe ?

Oui nous faisons largement dans notre livre de ce qui est une évidence : le regret de l’URSS, de son niveau culturel, des relations meilleures entre les êtres humains et y compris le fait que Staline et lénine sont considérés comme les plus grands hommes de tous les temps. Il n’existent pratiquement plus de contemporains, ce sont des faits historiques y compris en ce qui concerne les grandes saignées et les morts.Nous aboutissons à une idée entre autres, c’est que tous ceux qui nous parlent sont les héritiers de ce vaste mouvement qui a fait accéder un pays arriérés analphabète à ce haut niveau. la révolution a été l’accès de millions d’intelligences, de capacités à un autre destin. Alors qu’aujourd’hui leurs enfants connaissent comme chez nous une mobilité descendante. Ce qui est regretté est ce qui a été connu et qui correspond à une période de détente joyeuse jusque dans le milieu des années quatre-vingt, puis l’abomination de la désintégration, la perte de tous les avantages sociaux, le desespoir… Personnellement je voudrais que l’on se donne les moyens de poursuivre cette réflexion historique qui est à l’oeuvre y compris en france, grâce à une grande historienne comme Annie Laxcroix-Riz, les éditions Delga. Il sera difficile voir impossible de parler d’objectivité puisqu’en france nous n’arrivons pas à l’avoir autour de la figure de Robespierre et pour les mêmes raisons qui ont trait aux combats actuels. Cependant je suis pour que l’on retrouve au moins les faits. Les trotskistes sont convaincus que je suis une “stalinienne”, en fait je dénonce leur contribution à la déformation de ce qu’a été l’URSS, mais je suis pour que l’on restaure le rôle joué par trosky. Quand on voit ce qui se passe en 1917 avec le génie absolu sur le plan politique qu’est lénine, Trotski celui qui soulève les masses, crée l’armée rouge et staline qui tient la propagande, le journal la Pravda et commence à organiser le parti, on n’a pas envie de trafiquer les faits. Autre chose seront d’autres periodes, d’autres enjeux et surtout leurs disciples.

L’année dernière, le Tribunal International des Peuples a condamné le génocide anti communiste commis en 1965 1966 en Indonésie. Cette année parait une actualisation du livre noir des crimes de l’anti communisme et de la contre révolution, synthèse partielle des centaines de millions de morts du capitalisme. Pourtant c’est le communisme et les expériences socialistes qui sont cesse mises sur le bancs des accusés. Comment expliquez vous cette diabolisation permanente des figures et expériences du socialisme au XX siècle ? S’agit il ainsi de tenter de masquer qu’en réalité le Capitalisme menace l’Humanité ?

Comment je l’explique ? Il n’y a pas d’autre explication possible que l’actualité du communisme. Le capitalisme est dans une crise profonde, la mondialisation qu’il impulse, le développement des forces productives qu’il contraint par le profit, tout se fait contre l’intérêt de la classe ouvrière, des individus, des nations avec comme seule perspective la guerre, la destruction de la planète et des êtres humains. Il s’est passé quelque chose avec la révolution russe y compris avec la contrerévolution d’assez comparable à ce qui s’est passé avec Robespierre et la révolution française. Robespierre qui avait poussé le plus loin le refus du compromis avec l’ordre féodal des masses a été décapité et pourtant l’ordre féodal était fini. Le communisme symbolise cela.

source : https://www.initiative-communiste.fr/articles/culture-debats/entretien-danielle-bleitrach-a-loccasion-de-publication-de-dernier-livre/


100 ans de la Révolution d’Octobre : le 4 novembre 2017 à Paris, rassemblement international avec des dizaines de délégations de communistes venues du monde entier, spectacle de la compagnie Jolie Môme – Inscription en ligne cliquez ici

Corée, qui menace la paix ?

« Le quotidien américain « The Washington Post », nous dit l'article, a donné à Carter la possibilité de s’exprimer sur la question la plus brûlante en ce moment, c’est-à-dire la façon dont une guerre de Corée peut être évitée. Celle-ci passerait par des armes atomiques qui ne détruiraient pas seulement la presqu’île coréenne. Carter a dit textuellement : « Le plus grand danger d’une autre guerre de Corée, c’est que cela menacera même la paix mondiale et il est incontournable que Pyongyang (c’est-à-dire le gouvernement nord-coréen) et Washington trouvent un moyen de résoudre la tension montante et arrivent à un accord pacifique et durable.» En fait, le problème proviendrait de Washington (du gouvernement américain) et non de Pyongyang, qui depuis des décennies aspire à des relations normalisées avec l’Amérique et l’Occident... »

Reprenons la lecture des propos de Jimmy Carter...

Michel Peyret


http://canempechepasnicolas.over-blog.com/2017/10/video-jimmy-carter-les-dirigeants-de-coree-du-nord-ne-sont-pas-fous.html

VIDEO - Jimmy Carter : « Les dirigeants de Corée du Nord ne sont pas fous. »

2 Novembre 2017

Réseau International

Le 8 octobre 2017, les médias de Corée du Nord ont diffusé l’information que le programme atomique nord-coréen est une grande manœuvre de dissuasion qui vise à garantir la souveraineté de l’État communiste. Après les médias de l’État nord-coréen, le chef d’État Kim Jong-un a parlé de situations internationales compliquées, qui montrent que développer parallèlement l’arme atomique et l’économie est absolument correct.

Ces explications ont été publiées peu après que le président américain Donald Trump a lancé sur Twitter de nouvelles menaces en direction de la Corée du Nord. « Une seule chose fonctionnera », a twitté le président américain le 7 octobre – mais sans dire exactement de quoi il s’agit.

Ainsi dans quelle mesure peut-on croire les paroles du chef d’Etat nord-coréen, lui qui est continuellement qualifié de fou par les médias occidentaux ? La personne qui, par expérience peut avoir une appréciation compétente est l’ancien président américain Jimmy Carter. Il a été le 39ème président des Etats-Unis, de 1977 à 1981.

A l’époque Carter avait rencontré le fondateur de la Corée du Nord Kim Il-sung et Kim Jong-Nam, le président du comité directeur de la plus haute assemblée du peuple ainsi que d’autres cadres supérieurs.

Le quotidien américain « The Washington Post » a donné à Carter la possibilité de s’exprimer sur la question la plus brûlante en ce moment, c’est-à-dire la façon dont une guerre de Corée peut être évitée. Celle-ci passerait par des armes atomiques qui ne détruiraient pas seulement la presqu’île coréenne.

Carter a dit textuellement : « Le plus grand danger d’une autre guerre de Corée, c’est que cela menacera même la paix mondiale et il est incontournable que Pyongyang (c’est-à-dire le gouvernement nord-coréen) et Washington trouvent un moyen de résoudre la tension montante et arrivent à un accord pacifique et durable. »

En fait, le problème proviendrait de Washington (du gouvernement américain) et non de Pyongyang, qui depuis des décennies aspire à des relations normalisées avec l’Amérique et l’Occident. Carter trouve les chefs d’État nord-coréens et les autres représentants du gouvernement « tout à fait sensés et décidés à préserver leur pays ». Ils ne sont pas fous comme les qualifient faussement les USA et d’autres lignes dures en Occident.

Leurs exigences sont tout à fait légitimes, explique Carter, ils aimeraient des dialogues directs avec Washington, un traité de paix qui mettrait fin à un armistice précaire qui dure depuis des décennies.

« Ils veulent que les sanctions soient levées et ils veulent la garantie qu’il n’y aura pas d’agression arbitraire contre leur pays, comme durant la guerre des années 50. Ils veulent avoir des relations normalisées avec la communauté internationale. Ils ne représentent pas une menace pour l’Amérique ni pour aucun autre pays. Ils veulent que leur indépendance souveraine soit respectée. Et ils méritent qu’on respecte leurs revendications. C’est avec raison qu’ils craignent de la part des USA une guerre prétendument « préventive » contre leur pays, et c’est la raison pour laquelle ils ont opté pour une dissuasion atomique et balistique. Et ceci uniquement pour leur défense et non pour une attaque. »

Carter rappelle que dans toute l’histoire après la Seconde Guerre Mondiale, la Corée du Nord n’a jamais attaqué aucun autre pays. L’Amérique par contre a menacé avec une véritable violence toutes les nations qui ne se sont pas pliées à sa volonté. Elle prévoit d’avance des changements de gouvernement d’Etats indépendants. Au travers de la menace de Washington, il n’y a aucune chance que la Corée du Nord approuve un abandon total du nucléaire et se retrouve de ce fait totalement sans défense.

D’après Carter, ils sont aguerris contre les dures sanctions et ils trouveraient des moyens de vivre même dans de mauvaises conditions. La survie du pays a la plus haute priorité.

Carter exige du gouvernement Trump « d’envoyer à Pyongyang une délégation de haut rang pour des discussions de paix ou pour soutenir une conférence internationale avec la Corée du Nord et la Corée du Sud, les États-Unis et la Chine en un lieu acceptable pour toutes les parties. »

Le ministre américain des Affaires étrangères Tillerson a lui-même également proposé des entretiens. Trump a refusé et il appelle malheureusement cela une perte de temps. Carter continue en expliquant que, pour justifier ses dépenses militaires et son bellicisme hors contrôle et injustifiable, l’Amérique a besoin d’ennemis qu’il faut inventer parce qu’ils n’existent pas. Pyongyang sait ce qui s’est passé en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie, au Yémen et dans d’autres pays, qui ont été attaqués par des prétendues guerres « préventives ». Pyongyang a l’intention de s’assurer la meilleure défense possible afin d’éviter d’être la prochaine cible.

Le fait d’être en face d’une force qui possède des armes nucléaires et des missiles balistiques doit donner à l’administration Trump le temps de réfléchir pour savoir si elle doit attaquer un pays qui est en mesure de riposter fortement et de mettre en danger les forces armées de l’Amérique et de ses alliés.

Voilà l’opinion de l’ancien président Jimmy Carter, qui donne une toute autre image que celle que transmettent la plupart des médias établis. La voix de l’ancien homologue du président Trump indique clairement une fois de plus qui est le véritable agresseur, oui, le véritable « fou ».

 

Liens : http://Antikomintern/aktuell/2017_10_07_jimmy.htm
http://stephenlendman.org/2017/10/jimmy-carter-explains-north-korean-leaders-told/
https://www.washingtonpost.com/opinions/jimmy-carter-what-ive-learned-from-north-koreas-leaders/2017/10/04/a2851a9e-a7bb-11e7-850e-2bdd1236be5d_story.html

source: https://www.kla.tv/index.php?a=showlanguage&lang=f

 

07 novembre 2017

Barry Grey, Etats-Unis, une domination totale sur tous les fronts

« Pour résumer, reprend Barry Grey, Pinter dit : « J'ai dit tout à l'heure que les États-Unis étaient désormais d'une franchise totale et jouaient cartes sur table. C'est bien le cas. Leur politique officielle déclarée est désormais définie comme une 'full spectrum dominance' (une domination totale sur tous les fronts). L'expression n'est pas de moi, elle est d'eux. 'Full spectrum dominance', cela veut dire contrôle des terres, des mers, des airs et de l'espace et de toutes les ressources qui vont avec. « Des milliers, sinon des millions, de gens aux États-Unis sont pleins de honte et de colère, visiblement écoeurés par les actions de leur gouvernement, mais en l'état actuel des choses, ils ne constituent pas une force politique cohérente ­ pas encore. Cela dit, l'angoisse, l'incertitude et la peur que nous voyons grandir de jour en jour aux États-Unis ne sont pas près de s'atténuer... »

Reprenons la lecture de l'analyse de Barry Grey...

Michel Peyret



 

 

 

 

 

 

 

 



 

Le discours d'Harold Pinter, prix Nobel de littérature : un artiste courageux qui dit la vérité sur l'impérialisme américain

Par Barry Grey
Le 9 décembre 2005

Le dramaturge britannique, Harold Pinter, prix Nobel de littérature 2005, a prononcé mercredi à l'Académie suédoise un discours de remerciements passionné, véridique et courageux. Auteur de renom, qui a écrit des pièces aussi célèbres que The Homecoming (Le Retour) et The Caretaker (Le Gardien), Pinter n'a jamais cessé d'élever la voix avec fermeté contre la guerre en Iraq et contre les déprédations commises par l'impérialisme américain dans les Balkans, l'Amérique centrale et partout ailleurs auparavant.

Il profita de son discours de remerciements pour intensifier et développer sa lutte en faisant une critique virulente de l'ensemble de la politique étrangère américaine couvrant la période d'après-guerre et en accusant la Grande-Bretagne pour son rôle de « second couteau » et de complice de Washington. Ne mâchant pas ses mots, Pinter qualifia Bush et Blair de criminels de guerre ; il lança un appel passionné à la résistance politique de masse contre le militarisme et la guerre.

Agé de 75 ans, le dramaturge, scénariste, poète, acteur et militant anti-guerre fit sa déclaration dans un discours préenregistré en Grande-Bretagne et qui fut diffusé sur des écrans au public assemblé à Stockholm. Pinter, qui fut récemment soigné pour un cancer de l'oesophage, est encore de santé fragile. Sur les conseils de son médecin, il s'abstint de se rendre en Suède.

Il apparut sur l'enregistrement, assis sur une chaise roulante, un plaid sur les genoux. Sa voix était rauque mais, selon des commentaires, elle n'en était pas moins déterminée.

Le discours de Pinter, qui avait pour titre « Art, vérité et politique », avait une fraîcheur et un élan particuliers de par son honnêteté et sa franchise concernant l'impact catastrophique de la subversion, de la violence et de l'agression américaines partout dans le monde au cours de ces nombreuses décennies. Même certaines sections des médias de l'establishment, en Grande-Bretagne comme aux Etats-Unis, comme par exemple le Guardian et le New York Times qui ont participé pleinement à disséminer les mensonges et à couvrir les crimes liés à la politique étrangère américaine, durent reconnaître, dans une certaine mesure, l'impact puissant des paroles de Pinter.

Pinter commença une présentation de son oeuvre dramatique et de son approche à l'art par les observations suivantes :

« En 1958 j'ai écrit la chose suivante: « Il n'y a pas de distinctions tranchées entre ce qui est réel et ce qui est irréel, entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Une chose n'est pas nécessairement vraie ou fausse; elle peut être tout à la fois vraie et fausse. »

Je crois que ces affirmations ont toujours un sens et s'appliquent toujours à l'exploration de la réalité à travers l'art. Donc, en tant qu'auteur, j'y souscris encore, mais en tant que citoyen je ne peux pas. En tant que citoyen, je dois demander: Qu'est-ce qui est vrai? Qu'est-ce qui est faux?»

Pinter poursuivit en donnant un aperçu du processus complexe et insaisissable de création de ses pièces de théâtre, en expliquant clairement que son souci majeur était l'utilisation de la langue, de l'intrigue et des personnages dans le but de découvrir d'importantes vérités humaines et sociales.

Au sujet de la relation entre l'art, le langage et la vérité il dit : « Le langage, en art, demeure donc une affaire extrêmement ambiguë, des sables mouvants, un trampoline, une mare gelée qui pourrait bien céder sous vos pieds, à vous l'auteur, d'un instant à l'autre.

« Mais, comme je le disais, la quête de la vérité ne peut jamais s'arrêter. Elle ne saurait être ajournée, elle ne saurait être différée. Il faut l'affronter là, tout de suite. »

Ce thème de la responsabilité qui incombe à l'artiste de rechercher et de présenter la vérité fut la transition entre ses remarques sur l'art dramatique et ses remarques concernant l'histoire et la politique. Il dit : « Le langage politique, tel que l'emploient les hommes politiques, ne s'aventure jamais sur ce genre de terrain, puisque la majorité des hommes politiques, à en croire les éléments dont nous disposons, ne s'intéressent pas à la vérité mais au pouvoir et au maintien de ce pouvoir. Pour maintenir ce pouvoir il est essentiel que les gens demeurent dans l'ignorance, qu'ils vivent dans l'ignorance de la vérité, jusqu'à la vérité de leur propre vie. Ce qui nous entoure est donc un vaste tissu de mensonges, dont nous nous nourrissons. »

Il poursuivit : « Comme le sait ici tout un chacun, l'argument avancé pour justifier l'invasion de l'Irak était que Saddam Hussein détenait un arsenal extrêmement dangereux d'armes de destruction massive, dont certaines pouvaient être déchargées en 45 minutes, provoquant un effroyable carnage. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai. On nous disait que l'Irak entretenait des relations avec Al Qaïda et avait donc sa part de responsabilité dans l'atrocité du 11 septembre 2001 à New York. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai. On nous disait que l'Irak menaçait la sécurité du monde. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai. »

Pinter passa ensuite à une discussion de la politique étrangère des Etats-Unis depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. « Tout le monde sait ce qui s'est passé en Union soviétique et dans toute l'Europe de l'Est durant l'après-guerre: la brutalité systématique, les atrocités largement répandues, la répression impitoyable de toute pensée indépendante. Tout cela a été pleinement documenté et attesté.

« Mais je soutiens que les crimes commis par les États-Unis durant cette même période n'ont été que superficiellement rapportés, encore moins documentés, encore moins reconnus, encore moins identifiés à des crimes tout court. ... Bien que limitées, dans une certaine mesure, par l'existence de l'Union Soviétique, les actions menées dans le monde entier par les États-Unis donnaient clairement à entendre qu'ils avaient décrété avoir carte blanche pour faire ce qu'ils voulaient. »

Pinter parla ensuite du bilan des subversions internationales de Washington : « Dans l'ensemble, elle préférait ce qu'elle a qualifié de 'conflit de faible intensité'. 'Conflit de faible intensité', cela veut dire que des milliers de gens meurent, mais plus lentement que si vous lâchiez une bombe sur eux d'un seul coup. Cela veut dire que vous contaminez le coeur du pays, que vous y implantez une tumeur maligne et que vous observez s'étendre la gangrène. Une fois que le peuple a été soumis ­ ou battu à mort ­ ça revient au même ­ et que vos amis, les militaires et les grandes sociétés commerciales, sont confortablement installés au pouvoir, vous allez devant les caméras et vous déclarez que la démocratie l'a emporté. C'était monnaie courante dans la politique étrangère américaine dans les années auxquelles je fais allusion. »

Il continua ensuite par décrire les massacres et la dévastation infligés en 1980 au Nicaragua par les terroristes de la Contra avec le soutien des Etats-Unis. « Je dois vous rappeler » dit-il « qu'à l'époque le président Reagan avait fait la déclaration suivante : 'Les Contras sont l'équivalent moral de nos Pères fondateurs.' »

Pinter détailla le rôle joué par les Etats-Unis au Nicaragua et en Amérique centrale dans son ensemble. Relevant les acquis sociaux conquis par le régime Sandiniste des nationalistes de gauche qui renversa en 1979 le dictateur Somoza bénéficiant du soutien des Etats-Unis ­ abolition de la peine de mort, réforme agraire, progrès réalisés dans l'alphabétisation et l'éducation publique, santé publique gratuite ­ il dit :

« Les États-Unis accusèrent ces franches réussites d'être de la subversion marxiste-léniniste. Aux yeux du gouvernement américain, le Nicaragua donnait là un dangereux exemple. Si on lui permettait d'établir les normes élémentaires de la justice économique et sociale, si on lui permettait d'élever le niveau des soins médicaux et de l'éducation et d'accéder à une unité sociale et une dignité nationale, les pays voisins se poseraient les mêmes questions et apporteraient les mêmes réponses. Il y avait bien sûr à l'époque, au Salvador, une résistance farouche au statu quo.

« Le Président Reagan qualifiait couramment le Nicaragua de 'donjon totalitaire'. Ce que les médias, et assurément le gouvernement britannique, tenaient généralement pour une observation juste et méritée. Les 'donjons totalitaires' se trouvaient en fait tout à côté, au Salvador et au Guatemala. Les États-Unis avaient, en 1954, fait tomber le gouvernement démocratiquement élu du Guatemala et on estime que plus de 200 000 personnes avaient été victimes des dictatures militaires qui s'y étaient succédé.

« Les États-Unis ont fini par faire tomber le gouvernement sandiniste. Cela leur prit plusieurs années et ils durent faire preuve d'une ténacité considérable, mais une persécution économique acharnée et 30 000 morts ont fini par ébranler le courage des Nicaraguayens. Ils étaient épuisés et de nouveau misérables. L'économie 'casino' s'est réinstallée dans le pays. C'en était fini de la santé gratuite et de l'éducation gratuite. Les affaires ont fait un retour en force. La 'Démocratie' l'avait emporté.

« Mais cette 'politique' ne se limitait en rien à l'Amérique centrale. Elle était menée partout dans le monde. Elle était sans fin. Et c'est comme si ça n'était jamais arrivé.

« Les États-Unis ont soutenu, et dans bien des cas engendré, toutes les dictatures militaires droitières apparues dans le monde à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Je veux parler de l'Indonésie, de la Grèce, de l'Uruguay, du Brésil, du Paraguay, d'Haïti, de la Turquie, des Philippines, du Guatemala, du Salvador, et, bien sûr, du Chili. L'horreur que les États-Unis ont infligée au Chili en 1973 ne pourra jamais être expiée et ne pourra jamais être oubliée. » [Note de l'éditeur : Il existe d'autres pays qui pourraient être ajoutés à la liste de Pinter, dont l'Argentine, l'Iran et le Paskistan].

Passant aux méthodes de propagande bien affinées et sophistiquées de l'establishment américain, Pinter dit : « Le langage est en fait employé pour tenir la pensée en échec. Les mots 'peuple américain' fournissent un coussin franchement voluptueux destiné à vous rassurer. Ce qui bien sûr ne vaut pas pour les 40 millions de gens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté ni aux 2 millions d'hommes et de femmes incarcérés dans le vaste goulag de prisons qui s'étend d'un bout à l'autre des États-Unis. »

Pinter poursuivit : « Les États-Unis ne se préoccupent plus des conflits de faible intensité. Ils ne voient plus l'intérêt qu'il y aurait à faire preuve de réserve, ni même de sournoiserie. Ils jouent cartes sur table, sans distinction. C'est bien simple, ils se fichent éperdument des Nations Unies, du droit international ou des voix dissidentes, dont ils pensent qu'ils n'ont aucun pouvoir ni aucune pertinence. Et puis ils ont leur petit agneau bêlant qui les suit partout au bout d'une laisse, la Grande-Bretagne, pathétique et soumise.

« Où est donc passée notre sensibilité morale ? Regardez Guantanamo. Des centaines de gens détenus sans chef d'accusation depuis plus de trois ans, sans représentation légale ni procès équitable, théoriquement détenus pour toujours. Cette structure totalement illégitime est maintenue au mépris de la Convention de Genève.

« L'invasion de l'Irak était un acte de banditisme, un acte de terrorisme d'État patenté, témoignant d'un absolu mépris pour la notion de droit international. Une redoutable affirmation de la force militaire responsable de la mort et de la mutilation de milliers et de milliers d'innocents.

« Nous avons apporté au peuple irakien la torture, les bombes à fragmentation, l'uranium appauvri, d'innombrables tueries commises au hasard, la misère, l'humiliation et la mort et nous appelons cela 'apporter la liberté et la démocratie au Moyen-Orient.'

« Combien de gens vous faut-il tuer avant d'avoir droit au titre de meurtrier de masse et de criminel de guerre ? Cent mille ? Plus qu'assez, serais-je tenté de croire. Il serait donc juste que Bush et Blair soient appelés à comparaître devant la Cour internationale de justice. Mais Bush a été malin. Il n'a pas ratifié la Cour internationale de justice. Donc, si un soldat américain ou, à plus forte raison, un homme politique américain, devait se retrouver au banc des accusés, Bush a prévenu qu'il enverrait les marines. Mais Tony Blair, lui, a ratifié la Cour et peut donc faire l'objet de poursuites. Nous pouvons communiquer son adresse à la Cour si ça l'intéresse. Il habite au 10 Downing Street, Londres

« Les 2000 morts américains sont embarrassants. On les transporte vers leurs tombes dans le noir. Les funérailles se font discrètement, en lieu sûr. Les mutilés pourrissent dans leurs lits, certains pour le restant de leurs jours. »

Pour résumer, Pinter dit : « J'ai dit tout à l'heure que les États-Unis étaient désormais d'une franchise totale et jouaient cartes sur table. C'est bien le cas. Leur politique officielle déclarée est désormais définie comme une 'full spectrum dominance' (une domination totale sur tous les fronts). L'expression n'est pas de moi, elle est d'eux. 'Full spectrum dominance', cela veut dire contrôle des terres, des mers, des airs et de l'espace et de toutes les ressources qui vont avec.

« Des milliers, sinon des millions, de gens aux États-Unis sont pleins de honte et de colère, visiblement écoeurés par les actions de leur gouvernement, mais en l'état actuel des choses, ils ne constituent pas une force politique cohérente ­ pas encore. Cela dit, l'angoisse, l'incertitude et la peur que nous voyons grandir de jour en jour aux États-Unis ne sont pas près de s'atténuer.

« Je crois que malgré les énormes obstacles qui existent, être intellectuellement résolus, avec une détermination farouche, stoïque et inébranlable, à définir, en tant que citoyens, la réelle vérité de nos vies et de nos sociétés est une obligation cruciale qui nous incombe à tous. Elle est même impérative.

« Si une telle détermination ne s'incarne pas dans notre vision politique, nous n'avons aucun espoir de restaurer ce que nous sommes si près de perdre ­ notre dignité d'homme. »

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James Cogan, Trump et la décadence de l'impérialisme américain

« Avec ses déclarations et son comportement, considère James Cogan, Trump incarne toute la décadence de l’impérialisme américain, le calcul criminel que font ses stratèges est que la destruction d’un autre pays appauvri fournira un certain répit des crises externes et internes. Dans les cercles stratégiques américains, la guerre avec la Corée du Nord est considérée comme un moyen de repousser l’influence croissante de la Chine en Asie et de montrer que le capitalisme américain n’abandonnera pas sa position de puissance dominante dans la région comme partout dans le monde... »

Reprenons la lecture des considérants de James Cogan.. 

Michel Peyret


Trump en Asie : à la veille de la guerre

Par James Cogan
7 novembre 2017

La conduite de Donald Trump au Japon, le premier pays visité lors de sa tournée en Asie, suggère fortement qu’il se prépare à lancer une guerre contre la Corée du Nord.

Le président américain s’est rendu à la base aérienne de Yokata, près de Tokyo. Au lieu de commencer son séjour au Japon en rencontrant les dirigeants politiques du pays, il a d’abord choisi de parler à une assemblée de militaires américains qui fait partie d’une force qui se prépare à mettre à exécution sa menace de « détruire totalement » la Corée du Nord avec « du feu et de la fureur ».

Au milieu des cris « États-Unis, États-Unis », il a jeté sa veste de costume et a endossé un blouson de l’Air Force. Il a continué en prononçant une diatribe nationaliste. Les États-Unis, a-t-il dit, déploient « la force de combat la plus redoutable de l’histoire du monde ».

Il a poursuivi : « Les guerriers américains, sont prêts à défendre notre nation en utilisant toute la gamme de nos capacités inégalées. Personne – aucun dictateur, aucun régime et aucune nation – ne devrait sous-estimer la résolution américaine. »

À la manière d’un parrain de la mafia, Trump se réjouissait : « De temps en temps, dans le passé, ils nous ont sous-estimés. Ce n’était pas agréable pour eux, n’est-ce pas ? » Au Japon, ce commentaire a été largement interprété comme une référence au largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki et au massacre de dizaines de milliers de civils.

Avec ses déclarations et son comportement, Trump incarne toute la décadence de l’impérialisme américain, le calcul criminel que font ses stratèges est que la destruction d’un autre pays appauvri fournira un certain répit des crises externes et internes. Dans les cercles stratégiques américains, la guerre avec la Corée du Nord est considérée comme un moyen de repousser l’influence croissante de la Chine en Asie et de montrer que le capitalisme américain n’abandonnera pas sa position de puissance dominante dans la région comme partout dans le monde.

Depuis la dissolution de l’Union soviétique, la politique étrangère des États-Unis consiste depuis plus de 25 ans à des guerres sans fin, l’intrigue et la conspiration visant à contraindre le monde à accepter la domination américaine. Des pays entiers ont été dévastés et des millions de gens ont été tués. Ce bilan laisse peu de doute que les États-Unis, n’ayant pas réussi à inverser la tendance à la baisse, sont de nouveau prêts à utiliser des armes nucléaires.

La guerre est également discutée au sein de la Maison-Blanche de Trump comme un moyen de détourner et de contenir la guerre politique au sein de la classe dirigeante américaine elle-même, qui menace de faire chuter sa présidence et de déchirer le Parti républicain. Il est considéré comme un moyen de projeter vers l’extérieur les antagonismes de classes immenses aux États-Unis et d’éviter une explosion des luttes contre l’inégalité sociale et les conditions de vie impossibles auxquelles font face des millions de travailleurs américains.

Le niveau de la criminalité et de la folie de ce qui n’est pas seulement envisagé, mais activement planifié et préparé est démontré dans un rapport demandé par deux membres du Congrès américain et envoyé le 27 octobre par le secrétaire à la Défense James Mattis (surnommé le chien enragé). Le document, rédigé par le contre-amiral Mike Dumont, déclare sans ambages : « La seule façon de localiser et détruire – avec une certitude totale – toutes les composantes du programme nucléaire nord-coréen est une invasion terrestre. »

Dumont affirme que toute estimation des pertes est « difficile » parce qu’une guerre impliquerait une application massive de la violence militaire par les États-Unis et leurs alliés, et l’utilisation potentielle d’armes nucléaires par les deux parties.

Des organisations indépendantes du Pentagone ont néanmoins fourni des estimations. Le Service de recherches du Congrès donne un nombre de morts dans les premiers jours d’une guerre contre la Corée du Nord à 300 000, à condition que les armes nucléaires ne soient pas utilisées. Au moins 25 millions de personnes des deux côtés de la frontière – c’est-à-dire toute la population de la Corée du Nord et la moitié de la population de la Corée du Sud – seraient « touchées ».

Comme l’a commenté le World Socialist Web Site en septembre, toute idée qu’un tel crime de guerre monumental améliorerait le statut des États-Unis relève de la folie. Le WSWS a noté que cela ferait « des États-Unis un État paria dans le monde, détesté pour des crimes sans précédent depuis ceux de l’Allemagne hitlérienne […] Les retombées politiques, économiques et même morales d’une telle guerre déclencheraient une crise interne aux dimensions inégalées, mettant en cause l’existence même des États-Unis. »

Divers alliés des États-Unis facilitent néanmoins les préparatifs de guerre et encouragent Trump et la cabale des généraux et des milliardaires dans son administration. Dimanche, Shinzo Abe, Premier ministre ultranationaliste du Japon, a appelé le démagogue fasciste qui dirige l’Administration américaine « son merveilleux ami » et a salué l’alliance américano-japonaise comme « inébranlable ». L’impérialisme japonais exploite l’hystérie sur les programmes nucléaires et de missiles de la Corée du Nord pour se réaffirmer en tant que puissance militaire.

L’impérialisme australien a également apporté un soutien inconditionnel, son Premier ministre jurant que le pays participera à toute guerre et enverra des forces rejoindre l’armada navale américaine de trois groupes de combat de porte-avions qui se rassemblent au large des côtes coréennes.

Mardi, ce sera au tour de la classe dirigeante sud-coréenne de montrer son allégeance, permettant à Trump de s’adresser à son parlement et de réitérer ses menaces de transformer la péninsule en un enfer de mort et de destruction. Si les hostilités commencent, le gouvernement sud-coréen du président Moon Jae-in remettra au Pentagone son armée de 625 000 hommes et 3,1 millions de réservistes pour l’invasion prévue et l’occupation du Nord par Washington.

Dans son discours aux troupes américaines à Tokyo, Trump a utilisé le terme « région indo-pacifique », disant que Washington « s’associera avec ses amis et alliés pour tendre vers une région indo-pacifique libre et ouverte ». Cette nouvelle désignation pour l’Asie de l’Est vise à souligner le recrutement de l’Inde parmi les alliés menés par les États-Unis contre la Chine, qui rejoint notamment le Japon, la Corée du Sud et l’Australie.

Si les régimes chinois et russe ont largement approuvé les préparatifs de guerre des États-Unis pour éviter l’éclatement des tensions avec Washington, ils ont leurs propres intérêts stratégiques sur la péninsule coréenne et plus largement en Asie. Une attaque dirigée par les États-Unis contre la Corée du Nord pourrait bien entraîner une intervention de la Chine, de la Russie ou des deux, faisant peser le danger d’une guerre nucléaire mondiale.

Le capitalisme et le système des États-nations menacent l’humanité d’une catastrophe. Le Comité international de la Quatrième Internationale et ses sections nationales se battent pour la construction d’un mouvement anti-guerre international de masse s’appuyant sur la classe ouvrière et la lutte pour le socialisme mondial.

Comme nous l’avons expliqué, la même crise insoluble du système capitaliste qui conduit les élites dirigeantes sur la route de la guerre mondiale pousse la classe ouvrière internationale sur la voie de la révolution socialiste. Ce qu’il faut, c’est construire la direction révolutionnaire nécessaire pour donner à ce mouvement un programme et une stratégie conscients. Il est temps pour les lecteurs et les sympathisants du WSWS de prendre la décision de rejoindre le CIQI et de renforcer cette direction.

(Article paru d’abord en anglais le 6 novembre 2017)

René Berthier, le suffrage universel et les exigences du capitalisme

« La brutalité, indique René Berthier, du rapport entre les deux classes fondamentales de la société est cependant tempérée d’abord par le fait qu’il y a entre elles de nombreuses nuances intermédiaires imperceptibles qui rendent parfois difficile la démarcation entre possédants et non-possédants, mais aussi par l’apparition d’une catégorie sociale nouvelle, que Bakounine appelle les «socialistes bourgeois», et dont la fonction semble essentiellement de promouvoir le système représentatif auprès du prolétariat. Issus des franges de la bourgeoisie, ces «exploiteurs du socialisme», philanthropes, conservateurs socialistes, prêtres socialistes, socialistes libéraux, intellectuels déclassés, utilisent le mouvement ouvrier comme tremplin et l’institution parlementaire comme instrument pour tenter de se hisser au pouvoir, ou tout au moins pour se faire une place. Le socialisme bourgeois corrompt le mouvement ouvrier en «dénaturant son principe, son programme». La démocratie représentative étant définie comme la forme politique la plus adaptée à la société capitaliste il convient de s’interroger sur l’opportunité pour le prolétariat d’en accepter les règles, sachant que «la révolution sociale n’exclut nullement la révolution politique... »

Reprenons la lecture de considérants de René Berthier...

Michel Peyret


Publié par Patrick Granet

René Berthier Les anarchistes et le suffrage universel

La bourgeoisie ne joue pas le jeu ! La forme politique la plus adaptée… Non seulement la démocratie représentative est parfaitement adaptée aux exigences du capitalisme, elle lui est aussi nécessaire. Cette forme d'État réunit en effet deux conditions indispensables à la prospérité de la grande production industrielle : la centralisation politique et la sujétion du peuple-souverain à la minorité qui le représente, qui en fait le gouverne et l’exploite. Dans un régime qui consacre l’inégalité économique et la propriété privée des moyens de production, le système représentatif légitime l’exploitation de la grande masse du peuple par une minorité de possédants et par les professionnels de la parole qui sont leur expression politique. Si le droit politique garanti par le système représentatif permet au non-possédant de participer en tant que citoyen à l'élection d’un représentant, le droit économique lui permet de la même façon de «choisir» son employeur. La liberté du travailleur, dit Bakounine, est une liberté théorique, fictive.

Pourtant, «est-ce à dire que nous, socialistes révolutionnaires, nous ne voulions pas du suffrage universel, et que nous lui préférions soit le suffrage restreint, soit le despotisme d’un seul ? Point du tout. Ce que nous affirmons, c’est que le suffrage universel, considéré à lui tout seul et agissant dans une société fondée sur l’inégalité économique et sociale, ne sera jamais pour le peuple qu’un leurre ; que, de la part des démocrates bourgeois, il ne sera jamais rien qu’un odieux mensonge, l’instrument le plus sûr pour consolider, avec une apparence de libéralisme et de justice, au détriment des intérêts et de la liberté populaires, l'éternelle domination des classes exploitantes et possédantes.» (Bakounine, Stock, IV 195) On ne saurait donc conclure de la critique anarchiste du système représentatif à l’apologie du «vide» politique, du «néant» et d’une spontanéité transcendantale à partir desquels les «masses» découvriraient de façon immanente des formes politiques nouvelles et radicalement différentes.

La critique anarchiste de la démocratie représentative n’est pas une critique de principe de la démocratie, entendue comme participation des intéressés aux choix concernant leur existence, mais une critique du contexte capitaliste dans lequel elle est appliquée. La brutalité du rapport entre les deux classes fondamentales de la société est cependant tempérée d’abord par le fait qu’il y a entre elles de nombreuses nuances intermédiaires imperceptibles qui rendent parfois difficile la démarcation entre possédants et non-possédants, mais aussi par l’apparition d’une catégorie sociale nouvelle, que Bakounine appelle les «socialistes bourgeois», et dont la fonction semble essentiellement de promouvoir le système représentatif auprès du prolétariat. Issus des franges de la bourgeoisie, ces «exploiteurs du socialisme», philanthropes, conservateurs socialistes, prêtres socialistes, socialistes libéraux, intellectuels déclassés, utilisent le mouvement ouvrier comme tremplin et l’institution parlementaire comme instrument pour tenter de se hisser au pouvoir, ou tout au moins pour se faire une place. Le socialisme bourgeois corrompt le mouvement ouvrier en «dénaturant son principe, son programme». La démocratie représentative étant définie comme la forme politique la plus adaptée à la société capitaliste il convient de s’interroger sur l’opportunité pour le prolétariat d’en accepter les règles, sachant que «la révolution sociale n’exclut nullement la révolution politique. Au contraire, elle l’implique nécessairement, mais en lui imprimant un caractère tout nouveau, celui de l'émancipation réelle du peuple du joug de l'État.» (Bakounine, Stock, IV 198.)

La participation du mouvement ouvrier au jeu électoral ne saurait toucher l’essentiel, c’est-à-dire la suppression de la propriété privée des moyens de production. La démocratie représentative n'étant pour la bourgeoisie qu’un masque — elle s’en dessaisit aisément au profit du césarisme, c’est-à-dire la dictature militaire, lorsque cela est nécessaire —, tout empiétement démocratiquement décidé contre la propriété provoquera inévitablement une réaction violente de la part des classes dominantes spoliées. La participation à l’institution parlementaire, où sont représentés des citoyens, non des classes, signifie inévitablement la mise en œuvre d’alliances politiques avec des partis représentant certaines couches de la bourgeoisie modérée ou radicale. Bakounine déclare que l’alliance entre un parti radical et un parti modéré aboutit inévitablement au renforcement du parti modéré au détriment du parti radical et à l'édulcoration du programme du parti radical : «L’absurdité du système marxien consiste précisément dans cette espérance qu’en rétrécissant le programme socialiste outre mesure pour le faire accepter par les bourgeois radicaux, il transformera ces derniers en des serviteurs inconscients et involontaires de la révolution sociale. C’est là une grande erreur, toutes les expériences de l'histoire nous démontre qu’une alliance conclue entre deux partis différents tourne toujours au profit du parti le plus rétrograde ; cette alliance affaiblit nécessairement le parti le plus avancé, en amoindrissant, en faussant son programme, en détruisant sa force morale, sa confiance en lui-même ; tandis que lorsqu’un parti rétrograde ment, il se retrouve toujours et plus que jamais dans sa vérité.» (Lettre à La Liberté,le 5 août 1872, éd. Champ libre, III, 166)

Sur les alliances

La foi dans les institutions parlementaires, «du moment qu’on a derrière soi la majorité de la nation», pour reprendre les termes d’Engels, toutes classes confondues, est fermement critiquée par les anarchistes, notamment par Bakounine car elle signifie inévitablement la conclusion d’un «pacte politique» entre «la bourgeoisie radicale ou forcée de se faire telle, et la minorité intelligente respectable, c’est-à-dire dûment embourgeoisée, du prolétariat des villes, à l’exclusion et au détriment de la masse du prolétariat non seulement des campagnes, mais des ville». «Tel est, conclut l’anarchiste, le vrai sens des candidatures ouvrières aux parlements des États existants» (III, 161). On peut alors se demander ce que Bakounine lui-même préconisait en matière d’alliances politiques. Il avait parfaitement saisi l’importance formidable des classes sociales intermédiaires dans la société et le rôle de frein qu’elles pouvaient jouer dans la révolution. «Ne comptez pas sur la bourgeoisie, dit-il ; elle ne voudra jamais ni ne pourra jamais vouloir vous rendre justice ; ce serait contraire à la logique des choses et des conditions de vie, contraire à toutes les expériences de l'histoire ; l’opinion publique, la conscience collective de chaque classe étant nécessairement et toujours le produit des rapports sociaux et des conditions particulières qui constituent la base et la loi de son existence séparée.» (II, 93).

Le prolétariat doit donc s’organiser «en dehors et contre la bourgeoisie». Ce n’est que par la force et par la démonstration bien réelle de leur puissance organisée que les travailleurs pourront arracher des concessions à la bourgeoisie. La petite bourgeoise quant à elle est pour le prolétariat une alliée potentielle, elle n’est séparée de la classe ouvrière que par la «méconnaissance de ses propres intérêts» et par la «sottise bourgeoise». Le point de vue de Bakounine est parfaitement exprimé dans le passage suivant, écrit peu après la mort de Mazzini : les Internationaux italiens, dit-il, seront sans doute sollicités par les mazziniens pour s’unir à eux. Mais, rappelle Bakounine, «…n’oubliez pas l’abîme qui sépare votre programme du programme mazzinien. Ne vous laissez pas entraîner par eux — ce qu’ils ne manqueront certainement pas de tenter — à une entreprise pratique commune, conforme à leur programme et à leurs plans et modes d’action, non aux vôtres. Appelez-les à s’unir avec vous sur votre propre terrain, mais ne les suivez pas sur leur terrain à eux, que vous ne sauriez accepter sans sacrifier et sans trahir cette grande cause du prolétariat qui désormais est devenue la vôtre. (…) En acceptant leurs plans d’action, non seulement vous ruineriez tout votre travail socialiste et vous arracheriez votre pays à la solidarité révolutionnaire qui l’unit aujourd'hui à toute l’Europe, mais vous vous condamneriez vous-mêmes, avec tous ceux qui vous suivraient dans cette voie nouvelle et funeste, à une défaite certaine.» (Lettre à Celsio Ceretti, 13-17 mars 1872, Champ libre, II, 237)

Pouvoir et exploitation sont inévitablement liés. Les États, quels qu’ils soient, fonctionnent selon le principe de la substitution de pouvoir, c’est-à-dire qu’ils canalisent dans un nombre de mains réduites, au nom de la société civile, la légitimité de celle-ci. La majorité de la population ne peut avoir qu’une souveraineté fictive, plus ou moins masquée. Enfin, la logique interne à tout État le conduit à la centralisation, à la concentration du pouvoir, à l’accaparement des autonomies. Le «pouvoir politique» entendu au sens de processus collectif de décision concernant les orientations de la société, doit nécessairement être décentralisé : son lieu d’exercice n’est pas l'État ni le parlement mais l’organisation des producteurs associés et les communes fédérées. La conquête de l'État «n’est possible que lorsqu’elle se développe de concert avec une partie quelconque de cette classe [la bourgeoisie] et se laisse diriger par des bourgeois.»

L’originalité de l’analyse bakouninienne est d’avoir montré que dans sa période constitutive, le mouvement ouvrier ne pouvait rien espérer de la subordination de son action à la revendication de la démocratie représentative parce qu’il avait face à lui la violence étatique, et que dans la période de stabilisation, lorsque cette revendication était accordée, les classes dominantes et l'État avaient les moyens d’empêcher que l’utilisation des institutions représentatives ne remette pas en cause leurs intérêts. Bakounine a en effet affirmé que les démocrates les plus ardents restent des bourgeois, et qu’il suffit d’une «affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de revendications ou d’instincts socialistes de la part du peuple pour qu’ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée», suffrage universel ou pas. C’est le phénomène que Bakounine désigne sous le nom de césarisme, et que Marx appelle bonapartisme : cette voie fut découverte jadis par les empereurs romains, mais oubliée et redécouverte récemment par Napoléon Ier et «déblayée et améliorée par son élève, le prince de Bismarck : la voie du despotisme étatique, militaire et politique, dissimulée sous les fleurs et sous les formes les plus amples en même temps que les plus innocentes de la représentation populaire» (IV, 294). En 1815 cette voie était prématurée : «A l'époque, personne ne se doutait de cette vérité, devenue depuis évidente aux despotes les plus niais, que le régime dit constitutionnel ou parlementaire n’est pas une entrave au despotisme étatique, militaire, politique et financier, mais que, le légalisant en quelque sorte et lui donnant l’aspect trompeur d’un gouvernement du peuple, il peut lui conférer à l’intérieur plus de solidité et de force.» La remarque qui suit cette affirmation est particulièrement intéressante : si, en 1815, on ignorait cela, c’est que la rupture entre la classe exploiteuse et le prolétariat n'était pas aussi évidente qu’aujourd'hui. Les gouvernements, qui étaient encore constitués sur le modèle de l’Ancien régime, pensaient que le peuple était derrière la bourgeoisie. Aujourd'hui le peuple et la bourgeoisie sont en opposition, et cette dernière sait que contre la révolution sociale «il n’y a pas pour elle d’autre refuge que l'État». Mais elle veut un État fort qui assure une dictature «revêtue des formes de la représentation nationale qui lui permettent d’exploiter les masses populaires au nom du peuple lui-même». Ainsi le système représentatif est très explicitement désigné comme le moyen trouvé par la bourgeoisie pour garantir sa situation de classe exploiteuse et comme la solution à la crise de légitimité du pouvoir. Les revendications et le programme de la classe ouvrière se trouvent ainsi dilués dans la fiction de la représentation nationale.

La fiction de la représentation

La véritable fonction de la démocratie représentative n’est donc pas tant de garantir la liberté des citoyens que de créer les conditions favorables au développement de la production capitaliste et de la spéculation bancaire, qui exigent un appareil d'État centralisé et fort, seul capable d’assujettir des millions de travailleurs à leur exploitation. La démocratie représentative repose sur la fiction du règne de la volonté populaire exprimée par de soi-disants représentants de la volonté du peuple. Ainsi permet-elle de réaliser les deux conditions indispensables à l'économie capitaliste : la centralisation de l'État et la soumission de la souveraineté du peuple à la minorité régnante. Toute société qui parvient à s'émanciper quelque peu cherche à soumettre les gouvernements à son contrôle, dit Bakounine, et met son salut dans «l’organisation réelle et sérieuse du contrôle exercé par l’opinion et par la volonté populaire sur tous les hommes investis de la force publique. Dans tous les pays jouissant du gouvernement représentatif, (…) la liberté ne peut donc être réelle, que lorsque le contrôle est réel. Par contre si ce contrôle est fictif, la liberté populaire devient nécessairement aussi une pure fiction.» (V, 61.) Or, Bakounine constate que «nulle part en Europe le contrôle populaire n’est réel». «Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu’un pouvoir et une chambre législative sortis de l'élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple.» (V, 62.)

Il y a cependant une logique interne à tout gouvernement, même le plus démocratique, qui pousse, d’une part à la séparation croissante entre les électeurs et les élus, et d’autre part qui pousse à l’accroissement de la centralisation du pouvoir. «La classe des gouvernants est toute différente et complètement séparée de la masse des gouvernés». La bourgeoisie gouverne, mais, étant séparée du peuple par toutes les conditions de son existence économique et sociale, comment la bourgeoisie peut-elle réaliser, dans le gouvernement et dans les lois, les sentiments, les idées, la volonté du peuple ? Ce serait toutefois une erreur, commente Bakounine, d’attribuer ces palinodies à la trahison. Elles ont pour cause principale le changement de perspective et de position des hommes. C’est cela qui explique que les démocrates les plus rouges «deviennent des conservateurs excessivement modérés dès qu’ils sont montés au pouvoir» (V, 63). Les modifications du comportement des élus est un sujet qui préoccupe constamment Bakounine.

Dans la Protestation de l’Alliance,il affirme la nécessité pour les élus de rester en contact avec la vie du peuple ; ils devraient être obligés d’agir ouvertement et publiquement, ils doivent être soumis au régime salutaire et ininterrompu du contrôle et de la critique populaires ; ils doivent enfin être révocables à tout moment. En dehors de ces conditions, l'élu risque de devenir un sot vaniteux, gonflé de son importance. La logique interne du système représentatif ne suffit cependant pas à expliquer que la démocratie y est fictive. Si la bourgeoisie possède le loisir et l’instruction nécessaires à l’exercice du gouvernement, il n’en est pas de même du peuple.

De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l'égalité politique sont remplies, cette dernière reste une fiction. Les périodes électorales fournissent aux candidats l’occasion de «faire leur cour à Sa Majesté le peuple souverain», mais ensuite chacun revient à ses occupations : «le peuple à son travail, et la bourgeoisie à ses affaires lucratives et à ses intrigues politiques.» Ignorant de la plupart des questions, le peuple ne peut contrôler les actes politiques de ses élus. Or, puisque le «contrôle populaire, dans le système représentatif, est l’unique garantie de la liberté populaire, il est évident que cette liberté aussi n’est qu’une fiction.» Le système du référendum, introduit par les radicaux de Zurich, n’est qu’un palliatif, une nouvelle illusion. Là encore, pour voter en connaissance de cause, il faudrait que le peuple ait le temps et l’instruction nécessaires d'étudier les lois qu’on lui propose, de les mûrir, de les discuter : «Il devrait se transformer en un immense parlement en plein champ», ce qui n’est évidemment pas possible. De plus - et là on touche à la «technologie» parlementaire —, les lois ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à l’attention du peuple et à sa compréhension : «prises séparément, chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau qui l’enchaîne.»

La plupart des affaires qui intéressent directement le peuple se font par-dessus sa tête, sans qu’il s’en aperçoive ; il laisse faire ses élus, qui servent les intérêts de leur propre classe et qui présentent les mesures prises sous l’aspect le plus anodin. «Le système de la représentation démocratique est celui de l'hypocrisie et du mensonge perpétuels. Il a besoin de la sottise du peuple, et il fonde tous ses triomphes sur elle.» Le seul moyen de contrôle effectif de la population sur les décisions gouvernementales n’a rien d’institutionnel. Lorsque le sentiment populaire se sent attaqué sur des points essentiels, «certaines idées, certains instincts de liberté, d’indépendance et de justice auxquels il n’est pas bon de toucher», il reste au peuple la possibilité de se soulever, de se révolter. «Les révolutions, la possibilité toujours présente de ces soulèvements populaires, la crainte salutaire qu’ils inspirent, telle est encore aujourd'hui l’unique forme de contrôle qui existe réellement en Suisse, l’unique borne qui arrête le débordement des passions ambitieuses et intéressées de ses gouvernants.» C’est d’ailleurs cette arme-là dont s’est servi le parti radical pour renverser les constitutions antérieures, jusqu’en 1848. Mais ensuite il prit des mesures pour briser toute possibilité d’y avoir recours, «pour qu’un parti nouveau ne pût s’en servir contre lui à son tour», en détruisant les autonomies locales et en renforçant le pouvoir central. L’exemple du cas suisse révèle donc aux yeux de Bakounine l’efficacité du système représentatif du point de vue de la préservation du régime bourgeois : ce dernier a su utiliser la révolte comme moyen de contrôle — et le contrôle ultime n’est-il pas le changement de régime politique ? — et il a su ensuite mettre en place les mesures nécessaires pour empêcher qu’il soit fait recours à ce contrôle contre lui : «Désormais, les révolutions cantonales, le moyen unique dont disposaient les populations cantonales pour exercer un contrôle réel et sérieux sur leurs gouvernements, et pour tenir en échec les tendances despotiques inhérentes à chaque gouvernement, ces soulèvements salutaires de l’indignation populaire, sont devenues impossibles. Elles se brisent impuissantes contre l’intervention fédérale.» (V, 65.)

Les progrès de la liberté dans certains cantons jadis très réactionnaires ne sont pas la conséquence de la nouvelle constitution de 1848 qui a accru la centralisation de l'État, mais plutôt de la «marche du temps». Dans les faits, les progrès accomplis depuis 1848, dit Bakounine, sont, dans le domaine fédéral, surtout des progrès d’ordre économique : unification des monnaies, des poids et mesures, les grands travaux publics, les traités de commerce, etc. «On dira que la centralisation économique ne peut être obtenue que par la centralisation politique, que l’une implique l’autre, qu’elles sont nécessaires et bienfaisantes toutes les deux au même degré. Pas du tout…. La centralisation économique, condition essentielle de la civilisation, crée la liberté ; mais la centralisation politique la tue, en détruisant au profit des gouvernants et des classes gouvernantes la vie propre et l’action spontanée des populations.» (V, 61.) On retrouve exactement la même idée chez Proudhon.

C’est là un aspect peu connu de la pensée politique de Bakounine, sur lequel en tout cas les anarchistes après lui sont gardés de mettre l’accent. Par centralisation économique, il faut entendre la tendance de la société industrielle moderne à organiser les activités productives à une échelle de plus en plus grande et complexe. L’anarchisme se situe donc aux antipodes d’une conception fondée sur la petite production artisanale et décentralisée. Bakounine sait bien que le développement industriel s’accompagne de la concentration du capital : il ne nie pas la nécessité de ce processus qui permet une production de masse. En ce sens, son point de vue s’apparente à celui de Marx, pour qui le développement des forces productives crée les conditions de la réalisation du socialisme. La vision de Bakounine s’inscrit donc tout à fait dans la perspective d’une société industrielle. Là où il se dissocie de Marx, c’est sur la question politique, sur le schéma politique de l’organisation de la société. Il semble envisager un système où l'économie serait organisée d’un point de vue centralisé, mais où le processus de décision politique serait décentralisé et fondé sur le principe du contrôle populaire. Il est vrai que le concept de «centralisation économique» n’est pas explicité. La concentration du capital est reconnue comme un des moteurs de l'évolution des sociétés industrielles, mais c’est un phénomène mécanique qui échappe à la volonté des hommes. Il y a dans le terme de centralisation économique quelque chose de voulu, qu’il serait possible d’organiser et qu’on retrouve dans l’expression «organisation des forces productives» employé par Bakounine. Le mot planification n’existait pas à l'époque mais il est possible que c’est à peu près à cela que pensait Bakounine, ce qui, évidemment, va à l’encontre de toute idée reçue sur sa pensée politique.

L’objection principale que formule Bakounine à l’encontre de la démocratie représentative touche à sa nature de classe. Tant que le suffrage universel «sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominée par une minorité détentrice de la propriété et du capital, quelque indépendant ou libre d’ailleurs qu’il soit ou plutôt qu’il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires, antidémocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations.» (VIII, 14.) Bakounine insiste beaucoup sur les arguments techniques touchant à la distorsion qui apparaît inévitablement entre l'élu et les mandants, à la difficulté ou à l’impossibilité de contrôler les élus. Mais en définitive ces inconvénients paraissent dérisoires devant l’impossibilité même du système représentatif, et qui tient à sa nature, de réaliser la collectivisation des moyens de production, sans laquelle aucun changement n’est possible.

C’est pourquoi l’insistance sur la seule conquête de la liberté politique comme préalable signifie laisser les rapports économiques et sociaux en l'état où ils sont, c’est-à-dire «les propriétaires et les capitalistes avec leur insolente richesse, et les travailleurs avec leur misère».

L’intérêt porté par Bakounine au modèle suisse vient de ce qu’il fournit un modèle général du fonctionnement de ce système : «Le mouvement qui se produit en Suisse est fort intéressant à étudier», dit-il, «car on y assiste à un processus typique de centralisation politique — c’est-à-dire de recul des libertés — effectué sous le couvert démocratique d’une extension des libertés électorales».

Les couches sociales intéressées à la pérennité de ce régime sont désignées : les barons de la banque et tous leurs dépendants, les militaires, les fonctionnaires, les professeurs, les avocats, les doctrinaires de toutes les couleurs avides de positions honorifiques et lucratives, «en un mot toutes la gent qui se croit soit par droit d'héritage, soit par intelligence et instruction supérieure, appelée à gouverner la canaille populaire.» (III, 109.) Mais parmi ceux qui remettent en cause l’autonomie cantonale il y a aussi «les classes ouvrières de la Suisse allemande, les démocrates socialistes des cantons de Zurich, de Bâle et autres, — et les ouvriers allemands d’une association ouvrière exclusivement suisse appelée Grütli-Verein,tous les deux, les uns directement, les autres indirectement, inspirés par le programme politico-socialiste des Internationaux de l’Allemagne, c’est-à-dire Marx.» (III, 110.)

Ce que Bakounine observe en Suisse confirme à ses yeux la thèse selon laquelle le suffrage universel, et même le référendum, qu’il appelle «votation à l’aveugle», sont, aux mains des classes dominantes et des couches de la bourgeoisie intellectuelle, des outils efficaces pour réaliser la centralisation du pouvoir d'État. Que les socialistes suisses aient été les plus ardents défenseurs de cette centralisation confirme ce qu’il observe à une échelle infiniment plus vaste, en Allemagne.

René Berthier

L'opposition des anarchistes à la participation du mouvement ouvrier à l'institution parlementaire se fonde sur ce qu'ils considèrent comme le caractère de classe de celle-ci ; sur sa fonction dan...

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