Avec Marx

23 février 2018

Bruno Fanucchi, le Mali, troisième producteur d'or d'Afrique

« La mine de Sadiola, indique Bruno Fanuechi, dont l'exploitation à ciel ouvert a commencé en 1996, est située à 77 km de Kayes. “Malgré les difficultés actuelles, la mine de Sadiola demeure le 2ème producteur d'or au Mali”, assure André Strydom (DG d'AngloGold Ashanti Mali) qui cherche à “prolonger de dix ans la vie de Sadiola” car la mine voisine de Yatela, l'autre grande mine explotée par sa compagnie depuis 2001 “est en train de fermer”. La durée de vie d'une mine, c'est un véritable sujet de préoccupation pour le Mali et tous les miniers. La prospection et les recherches pour connaître exactement les réserves d'or potentielles d'un site s'avèrent en effet extrêmement longues et coûteuses et les plus grandes sociétés hésitent parfois à prendre la décision de poursuite d'une exploitation en ne sachant pas si le jeu en vaut véritablement la chandelle. “C'est au Mali que nous avons commencé à produire de l'or en 1996 et ce pays demeure une composante importante de notre groupe”, se souvient Mark Bristow, Pdg de Randgold Ressources (première société aurifère d'Afrique subsaharienne) et “témoin des transformations et des défis auxquels le Mali a été confronté ces dernières années”... »

Reprenons la lect


Matières premières

Les mines, médaille d'or de l'économie du Mali

Au Mali, il n'y a pas que de l'or...

Vues du site de Kodiéran

Vues du site de Kodiéran dans la région aurifère de Sissoko au sud du pays frontalière de la Guinée

Par Bruno Fanucchi

Pays des hauts fourneaux traditionnels et des fonderies d'or depuis Mansa Moussa (dixième “mansa” du Mali, “Roi des rois” qui règna sur l'Empire du Mali de 1312 à 1332 et qui est considéré comme l'un des hommes les plus riches de l'Histoire), le Mali est aujourd'hui le 3ème producteur d’or d'Afrique après l'Afrique du Sud et le Ghana, mais le pays ambitionne de faire encore mieux.

Avec une production minière (dont l'or constitue 95 %) qui représente plus de 7 % du PIB et 75 % des valeurs à l'exportation et 30 % des recettes fiscales, les mines sont devenues le premier contributeur au budget national. “Les orpailleurs maliens ont, depuis plus de huit siècles, maîtrisé les techniques d'extraction et de traitement de l'or", expose Abdoulaye Pona, président de la Chambre des Mines du Mali, qui fait observer que “les plus grandes sociétés minières opérant au Mali sont nées au Mali et ont prospéré sur le sol malien avant d'entreprendre la conquête du reste du monde”. Revue de détail de ces mines qui rapportent tant.

Le Mali est aujourd'hui le 3ème producteur d’or d'Afrique après l'Afrique du Sud et le Ghana”

Dernière née des mines industrielles au Mali, la mine de Kodiéran (située à 300 km au sud de Bamako) a été inaugurée en février 2012 et vient de redémarrer vraiment en ce début d'année 2017, comme l'explique Aliou Boubacar Diallo, le patron de la société Wassoul'Or qui en assure l'exploitation avec une certaine fierté car “c'est la seule mine à capiraux majoritairement (75 %) maliens”.

Une dizième mine mise en exploitation en octobre

Première mine industrielle mise en service au Mali en 1985, la mine de Kalana (située à moins de 7 kms de la précédente) est aujourd'hui la propriété de la société sud-africaine Avnel Gold Mining Limited qui a signé en 2009 un partenariat stratégique avec la société IamGold.

Propriété de la compagnie canadienne B2Gold, la mine de Fekola, la dizième mine d'or qui devrait entrer en production en octobre prochain, est une mine à ciel ouvert qui sera “l'une des plus productives au monde”, selon son vice-Président Bill Lytle. Les recherches effectuées ont permis de mettre en évidence quelque 3,72 millions d'once d'or, soit l'équivalent de 205 tonnes d'or exploitables sur une période de 9 ans et demi. Le premier lingot d'or est attendu pour la fin 2017.

La mine de Sadiola, dont l'exploitation a ciel ouvert a commencé en 1996, est située à 77 km de Kayes. “Malgré les difficultés actuelles, la mine de Sadiola demeure le 2ème producteur d'or au Mali”, assure André Strydom (DG d'AngloGold Ashanti Mali) qui cherche à “prolonger de dix ans la vie de Sadiola” car la mine voisine de Yatela, l'autre grande mine explotée par sa compagnie depuis 2001 “est en train de fermer”.

La durée de vie d'une mine, c'est un véritable sujet de préoccupation pour le Mali et tous les miniers. La prospection et les recherches pour connaître exactement les réserves d'or potentielles d'un site s'avèrent en effet extrêmement longues et coûteuses et les plus grandes sociétés hésitent parfois à prendre la décision de poursuite d'une exploitation en ne sachant pas si le jeu en vaut véritablement la chandelle.

C'est au Mali que nous avons commencé à produire de l'or en 1996 et ce pays demeure une composante importante de notre groupe”, se souvient Mark Bristow, Pdg de Randgold Ressources (première société aurifère d'Afrique subsaharienne) et “témoin des transformations et des défis auxquels le Mali a été confronté ces dernières années”.

Je suis africain et nous employons des Africains. Nous ne sommes pas un investisseur venant avec réticence profiter d'une opportunité. Nous investissons sur le long terme ”

Nous employons directement environ 6.000 peronnes, dont 4.200 dans les mines de Loulo et de Gounkoto. Nous avons prouvé à l'industrie minière qu'il est possible de développer des entreprises de classe mondiale en Afrique, au profit des investisseurs et au bénéfice des pays d'accueil”, observe-t-il. Avant d'expliquer ainsi la démarche de sa société au Mali : “Je suis africain et nous employons des Africains. Nous ne sommes pas un investisseur venant avec réticence profiter d'une opportunité. Nous investissons sur le long terme”.

Entrée en production en 2000 puis fermée en 2013, la mine de Morila fut la plus productive des mines maliennes avec plus de 225 tonnes d'or produits et a rapporté – pendant cette première durée d'exploitation – plus de 133 milliards de FCFA de dividendes à l'Etat malien. Avant d'être à nouveau exploitée par la société Randgold qui envisage de poursuivre la production jusqu'à la fin 2019. “Nous faisons des acrobaties pour rallonger la durée de vie de la mine”, assure aujourd'hui son directeur Adama Koné.

Notre plus grand souhait, c'est le retour des investisseurs au Mali”, confie Abdel Kader Maïga, représentant à Bamako de la Société canadienne Robex, qui exploite depuis janvier dernier la mine de Nampala, dans la région de Sikasso, et assure avoir déjà d'autres permis et cinq sites sur lesquels il faut poursuivre de longs travaux de recherche et de prospection.

La refonte du code minier de 2012

Le secteur minier est un domaine sécurisé”, assure précisément Lamine Dembélé, Secrétaire général du ministère des Mines, en soulignant que le Mali a les réserves naturelles et le potentiel humain et industriel pour améliorer encore ses rendements et sa position sur le marché international.

Avec pour but clairement affiché que le secteur des mines participe davantage encore au développement économique du pays. C'est d'ailleurs tout le sens de l'actuelle refonte complète du Code minier de 2012.

Géologue reconnu, le Professeur Tiémoko Sangaré, a été nommé ministre des Mines en septembre 2016 avec l'ambition de doter le Mali d'une stratégie de développement du secteur au travers d'une Loi de programmation décennale (2016-2025). Et il a entamé une refonte totale du Code minier de 2012 pour inscrire l'activité minière dans un projet de développement durable et faire davantage profiter les populations de toutes les retombées économiques, sociales et environnementales des mines, souvent exploitées par des compagnies étrangères.

Tiémoko Sangaré, ministre des Mines a entamé une refonte totale du Code minier de 2012 pour inscrire l'activité minière dans un projet de développement durable et faire davantage profiter les populations de toutes les retombées économiques, sociales et environnementales des mines”

Mais, au Mali, il n'y a pas que de l'or... La Direction générale de la géologie et des mines (DNGM) veut ainsi promouvoir les autres ressources minérales et mettre en valeur ce potentiel inexploité en cherchant à développer la production pétrolière et l'extraction d'autres minerais. Selon sa directrice, Mme Lelenta Hawa Baba Ba, “un projet de cartographie des ressources minières a été lancé en 2015 avec pour objectif de fouiller le sous-sol et d'aller vers la diversification”.

Le fer en est un bon exemple : selon la Chambre des Mines du Mali, le sous-sol en regorge et le potentiel est estimé à 1,36 milliard de tonnes dans les régions de Kayes et de Koulikoro. Un important gisement comportant des réserves fort prometteuses de 91 millions de tonnes de fer pour une durée de vie de 40 ans a ainsi été découvert à Moribabougou, dans la région de Koulikoro.


Lamine Dembélé
secrétaire général du Ministère des Mines

'Le secteur minier est sécurisé'

https://www.lenouveleconomiste.fr/wp-content/uploads/2017/05/Alexis-Lemine.jpgLe Mali est le troisième pays producteur d’or en Afrique. La crise de 2012/2013 a-t-elle affecté cette position ?
Lamine Dembélé : La crise n’a pas eu le moindre impact sur la production d’or car les exploitations minières se situent toutes dans le sud du pays. Les réserves d'or sont estimées à plus de 900 tonnes et notre production industrielle est en moyenne d'environ 50 tonnes par an. Sans la production aurifère, je ne sais pas ce que serait devenu le Mali après la crise.

Le Mali est toujours perçu comme "indésirable" pour les investissements à cause de problèmes d’insécurité, mais le secteur minier est un domaine sécurisé et les investisseurs ne doivent pas s’inquiéter. Dix mines d’or sont actuellement en exploitation et aucune n’a jamais été menacée. Pour l’exploitation minière, venez au Mali, vous êtes sécurisés.

On dit que "l'or ne brille pas pour tous les Maliens"…
L’exploitation minière contribue de manière importante à l’économie nationale, mais ne profite pas aux populations de manière égale. En effet, “l’or ne brille pas pour tous les Maliens” car le secteur minier est mal structuré. Afin de résoudre ce problème, le Code minier de 2012 oblige les sociétés minières à contribuer au développement de ces communautés par la construction d’infrastructures : écoles, centres de santé et routes. Ces apports sont encore insuffisants et nous procédons à une refonte complète du Code. Des efforts pour améliorer la transparence du secteur ont également été faits avec l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE). Depuis 2016, on peut dire que l’or commence à briller un peu plus pour les Maliens.

Quels autres minerais représentent un potentiel pour le pays ? 
Il y en a plusieurs, mais ils ne sont guère développés : le manganèse et les phosphates, qui connaissent quelques avancées au niveau de la recherche, au nord du Mali. Il y a aussi du fer, du plomb-zinc, du cuivre. Et nous avons récemment découvert du lithium qui intéresse le Canada.

A lire également
Aliou Boubacar Diallo, Pdg de Wassoul'Or et de Petroma Inc - Un Malien "pionnier" de la production d'or

En savoir plus sur
Le Ministère des mines - Une industrie en pleine croissance au Mali

Publié le 19/05/2017

Pétition de soutien aux grévistes de la mine d’or de Morila au Mali

LU SUR .millebabords. : " Pétition de soutien aux grévistes de la mine d’or de Morila au Mali, 
licenciés et réprimés par Bouygues. Pour signer en ligne

Voir aussi notre article Bouygues et l’or de Morila (Mali)

Ré-intégration des 530 travailleurs licenciés 
Libération immédiate des 9 grévistes emprisonnés et arrêt des poursuites 
Ré-ouverture des négociations

A la mine d’or de Morila - Sud du Mali, 530 mineurs employés par la société malienne SOMADEX, filiale de Bouygues, sont contraints à une grève ouvrière illimitée, radiés de leurs droits, sans autorisation de l’inspection du travail. Leurs familles restent privées de revenus, d’accès aux soins et d’éducation. Tombé à point nommé, l’incendie de deux bus au sein de la gendarmerie a permis de justifier, accuser et emprisonner 32 mineurs innocents ; 9 d’entre eux sont encore incarcérés à la maison d’arrêt de Bougouni depuis le 14 sept 2005 . Tous ces faits sont aussi l’oeuvre de la SOMADEX. Les raisons de la grève sont légitimes : contrats falsifiés, conditions de travail inacceptables : salaires, primes de rendement, heures supplémentaires et congés non payés, accident de travail non pris en compte, licenciements abusifs, propos racistes et discriminatoires des expatriés français et cadres supérieurs africains, etc.

Les conséquences sociales et sur l’environnement sont alarmantes : promesses non tenues concernant le développement des villages, construction de moulins, puits et barrages non fonctionnels, mare d’épendage des eaux usées de la mine, pollution des sols au cyanure et à l’arsenic, morts de troupeaux de moutons intoxiqués, etc. Nous appelons toutes les forces syndicalistes, progressistes, tous les mouvements citoyens, les défenseurs des droits humains, à la pression internationale sur la multinationale Bouygues pour :

- la re-intégration des 530 mineurs dans l’entreprise Somadex aux postes qu’ils occupaient,

- la libération immédiate des 9 détenus et l’abandon des poursuites injustifiées à leur encontre,

- la réouverture de réelles négociations pour l’amélioration des conditions de travail, de salaires et sur le respect de l’environnement.

Nous interpellons la multinationale Bouygues, responsable de ce désastre humain, social, écologique.

Premiers signataires : No-Vox, Dal, CDSL, IPAM, Droits Devant !, Apeis, AC !, Attac/Groupe Afrique, Peuples Solidaires, Copaf (Collectif pour l’avenir des foyers), Comité de Soutien au Peuple Togolais, Droit Paysan 13, Sud Santé Lisieux, CNT 91, Monseigneur Gaillot - Evêque de Partenia, Afrique XXI, Survie/Paris Ile de France, CNT, SNAPAP-Algérie, Les Verts.

Ecrit par patrick83, à 19:56 dans la rubrique "Actualité".

Posté par Michel Peyret à 03:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Annie Lacroix-Riz, le Mali est historiquement riche en or

« Le Mali est historiquement riche en or et riche de son or. Cela remonte à la nuit des temps : l’or du Mali a été acheminé vers l’Égypte, Carthage, Rome, l’Europe, le Monde Arabe. Sur cette richesse furent bâties des sociétés élaborées qui sont les premières à avoir laissé des traces remarquables dans l’Histoire. C’est le cas de la région du Hodh, avec la ville d’Awdaghost, mais aussi de l’empire du Ghana, de l’empire Almoravide (empire berbère), puis de l’empire du Mali ou Mandé dés 1234 avec son fondateur, Sundjata Keita. Ce dernier créa un État fédéral avec une organisation élaborée qui comprenait un parlement, une armée très bien structurée, un système d’enseignement, un trésor public ainsi qu’une organisation de l’extraction et de la vente de l’or. Il développa aussi l’agriculture : coton, arachide. Ce fut aussi l’époque de grands centres urbains universitaires comme Tombouktou, Jenné ou Ségou... »

Reprenons la lecture du récit historique de Annie Lacroix-Riz...

Michel Peyret


Ruée vers l’or au Mali. Qui accourt ?

25 Nov 2010 - ANNIE LACROIX-RIZ

https://www.investigaction.net/wp-content/uploads/img/arton2826.png



Le sage grec Chilon disait : « Le feu éprouve l’or et l’or éprouve l’homme ». Le dernier documentaire d’Eric Pauporté, Mali d’or, confirme cette maxime. Le cinéaste belge s’est rendu dans le pays d’Afrique de l’Ouest, sur le site minier de Morila. Investig’Action a rencontré Eric Pauporté. Il nous explique comment les multinationales du secteur minier ont les mains libres pour exploiter l’or du Mali dans des conditions insupportables pour les populations locales et l’environnement. Il nous dévoile également le véritable rôle de la coopération dans les relations Nord-Sud

http://www.cadtm.org/local/cache-vignettes/L500xH333/cine_club-8e82d.png

Le cinéaste Éric Pauporté se rend au Mali en 2005 en territoire Bambara. Il y découvre une gigantesque mine d’or à ciel ouvert, la mine de Morila, exploitée par une filiale à capital partagé entre Randgold Resources et Anglogold Ashanti.

Aujourd’hui fermée, la mine Morila a laissé place à un paysage lunaire : « … La zone d’exploitation a été aujourd’hui laissée à l’abandon. La mine est devenue un immense trou avec à côté des terrils et un grand bassin de traitement des eaux usées. Autour de la mine des dizaines de maisons et des champs à l’abandon. Les gens qui se sont fait voler leurs terres ne les ont jamais récupérées. La compagnie minière avait un plan de fermeture et de réhabilitation du site. »

La mine de Morila est-elle un cas isolée ? Non.

Présentées par la banque mondiale, le FMI et le secteur privé comme des projets de développement pour les populations locales, les mines provoquent partout dans le monde les mêmes conséquences : la déstructuration des communautés, la spoliation, les pollutions et aussi bien sûr l’enrichissement des acteurs financeurs financiers de ces exploitations.

 

L’histoire ancienne du Mali est une histoire peu connue. Pouvez-vous nous en parler?

Le Mali est historiquement riche en or et riche de son or. Cela remonte à la nuit des temps : l’or du Mali a été acheminé vers l’Égypte, Carthage, Rome, l’Europe, le Monde Arabe. Sur cette richesse furent bâties des sociétés élaborées qui sont les premières à avoir laissé des traces remarquables dans l’Histoire. C’est le cas de la région du Hodh, avec la ville d’Awdaghost, mais aussi de l’empire du Ghana, de l’empire Almoravide (empire berbère), puis de l’empire du Mali ou Mandé dés 1234 avec son fondateur, Sundjata Keita. Ce dernier créa un État fédéral avec une organisation élaborée qui comprenait un parlement, une armée très bien structurée, un système d’enseignement, un trésor public ainsi qu’une organisation de l’extraction et de la vente de l’or. Il développa aussi l’agriculture : coton, arachide. Ce fut aussi l’époque de grands centres urbains universitaires comme Tombouktou, Jenné ou Ségou.

Sundjata Keita eût d’illustres successeurs comme Boubakar II qui, deux siècles avant Christophe Colomb, lança deux expéditions maritimes pour découvrir l’Amérique.

À la fin du 19ème siècle, des grands hommes d’État comme Babemba, Amadou, Alibouri et Samory, ont eux aussi réussi à contenir les assauts des colons européens qui lorgnaient sur les richesses du Mali. Mais pour un temps seulement : en 1883, le Mali devint une colonie française. Durant cette période, les bases économiques de production ne changèrent pas fondamentalement mais la métropole contraint à l’exportation des produits et surexploita les ressources.

Quelle est l’histoire de la mine de Morilla sur laquelle vous avez enquêté ?

La mine s’installe en 1998 et commence à exploiter en novembre 2000. Une seule concession est exploitée, mais l’entreprise en possède huit autres dans la région. La mine devait avoir une durée de vie de treize ans, mais finalement, elle cessera ses activités huit ans après sa création, en 2009.

Cette mine est une conséquence du boom minier industriel qu’a connu le Mali. Dans les années 80, la Banque Mondiale force le pays à s’ouvrir aux investissements étrangers et à ne plus avoir de contrôle sur les flux financiers. Cette dérégulation permet l’arrivée massive de sociétés qui ont toute liberté pour s’installer et exploiter. La nouvelle législation leur permet de contrôler tous les aspects de la production : contrôle de l’exploitation de la mine, des produits chimiques et de l’exportation.

C’est pendant cette période que des belges obtiennent une concession d’exploration dans la zone qui allait devenir la mine Morila. En suivant les pistes traditionnelles des orpailleurs locaux, ils identifient une vaste mine avec des teneurs en or exceptionnelles : 900 g par tonnes de minerais ! L’étude d’Impact Environnement et Social (EIES) faite pour la compagnie confirme cette information.

Qui sont les différents acteurs de ce projet d’exploitation ?

Dans le contrat signé avec le gouvernement malien, l’exploitant supposé est Union Minière, compagnie belge qui exploite aussi au Congo. Mais à ce moment-là, Union Minière est nationalisée par Mobutu et la branche commerciale, UMICORE, s’en détache et s’installe à Washington.

Cette séparation est probablement la raison pour laquelle, l’exploitation de Morila passe dans les mains d’Angloglod Ashanti et de Randgold Resources à travers la filiale Morila SA. Angloglod et Randgold sont les branches spécialisées dans l’exploitation minière de deux consortiums financiers : Oppenheimer et Angloamerican.

Le premier est connu pour avoir le monopole de l’extraction de diamants et de l’or en Afrique du Sud. Le deuxième est une major du secteur minier. Etienne Davignon, célèbre figure de la vie politique et économique belge, fait partie de son conseil d’administration.

Étienne DAvignon est une des grosses fortunes de Belgique qui s’est d’abord bâtie avec la colonie au Congo. Il est impliqué dans l’assassinat de Lumumba et la mise en place de Mobutu. Il a participé à la création dans les années 70 du think tank « Groupe de Bilderberg » (pour la création d’une Europe libérale). Il est un des principaux acteurs du dossier Morila et a été à la tête d’Union Minière

Le contrat d’exploitation de la mine Morila porte sur l’or, mais Morila SA exploite aussi du nickel, des platinoïdes, de l’argent… Cela ne fait pas partie des contrats, mais ça fait partie du processus de spoliation dans le sans où l’épuration de l’or se fait en Afrique du sud.

Autre information intéressante : si Anglogold et Rangold ont certes créé Morila SA, c’est la Somadex, une entreprise sous-traitante, qui extraie l’or. Et la Somadex, c’est Bouygues….

Le groupe Bouygues n’est pas connu pour ses capacités techniques dans l’exploitation de l’or !

Ils ont toute la capacité qu’ils veulent quand il y a du fric derrière.

Que s’est-il passé avec les populations locales qui vivaient sur le territoire de la concession de Morila?

Il y avait environ 20.000 personnes sur le territoire concerné. Ce sont des Bambaras qui vivaient et travaillaient ces terres, surtout des agriculteurs et des forgerons.

Entre 1.000 et 1.500 habitants furent directement déplacés mais en tout, 10.000 personnes qui dépendaient de cette zone pour l’agriculture ont perdu leur accès à ces terres. Ces populations n’ont pas été informées ni consultées d’une manière adéquate. Traditionnellement au Mali, la terre est un bien commun qui est géré par les sages, les notables du village. On ne peut donc normalement pas vendre la terre. Mais l’État a donné les droits d’exploitation à l’insu de la population. La compagnie a donc pu acheter des terres, le plus souvent à très bas prix : cinquante euros pour sept hectares. Aussi, l’entreprise avait promis septante emplois par villages. Au final, n’y en eut que trois ou quatre.

Parallèlement, à Domba, un village situé sur une des concessions minières à côté de Morila, la direction de la mine est venue interdire aux orpailleurs traditionnels d’exploiter l’or de surface. Alors que les gens exercent cette activité depuis la nuit des temps, à la pioche et qu’il existe actuellement, selon des estimations, 200,000 personnes qui vivent de l’orpaillage au Mali….

Autour de la mine, quelles sont les conséquences observables de cette exploitation sur l’environnement?

Les problèmes de pollution sont en général liés à la surexploitation. En surface, les taux d’or présents dans les roches sont élevés. Mais en profondeur, ils le sont moins. C’est à ce moment-là qu’intervient l’exploitation minière industrielle qui utilise les produits chimiques. On peut donc dire que les problèmes de pollutions environnementaux sont liés à la surexploitation.

Un autre problème : l’eau. Il s’agit d’une zone où il y a beaucoup d’eau. Mais avec une extraction de quatre millions de tonnes de minerais par an et un brassage dans dix-sept millions de mètre cube d’eau dans lequel se déverse aussi sept tonnes de cyanure, l’accès à l’eau en général et à une eau saine en particulier est très compliqué pour les villageois. L’eau qui sert au traitement du minerai va dans la nappe phréatique. Elle est déversée d’abord dans un bassin de rétention qui fait environ quarante hectares mais qui ne possède aucun système de protection, pas de bâches. Par conséquent, les eaux usées peuvent s’infiltrer dans le sol. La compagnie minière prétend que le cyanure s’évapore. D’une part, ce n’est vrai qu’en surface, d’autre part, il s’évapore dans l’air qu’on respire. De plus, avec le système de cette mine, du cyanure s’infiltre quand-même dans le sol et donc dans les nappes phréatiques. Enfin, il y a aussi le problème de la pollution insidieuse à l’arsenic. En effet, j’ai vu des trains d’écoulement avec des traces de carbone et d’arsenic. Le minerai explosé lors du processus d’exploitation libère l’arsenic dans l’environnement.

Y a-t-il des impacts sur la santé des travailleurs ou des populations de l’utilisation des produits chimiques ? Et comment ces populations ont-elles réagi à cette situation ?

Oui, il y a eu de nombreux cas d’étourdissement qui ont provoqué des accidents souvent mortels. En effet, le cyanure est un anoxiant qui agit par asphyxie en se fixant sur le sang. Il aura fallu cinq ans pour que l’accumulation des intoxications inquiète les populations et que celles-ci fassent le lien entre leurs problèmes de santé et l’exploitation minière. En mai 2005, à Morila, un homme est mort devant la porte de la mine. Un de trop.

C’est à partir de là que les gens ont commencé à s’organiser. Le sentiment général était la colère. Une grève a commencé en juillet car les gens se rendaient compte qu’ils mouraient les uns après les autres.

Ensuite, il s’est avéré que ni les conditions de travail ni le système de prime n’étaient respectées. Et il y avait des problèmes avec les contrats des travailleurs : il y avait plus de 300 contrats falsifiés qui étaient en réalité des contrats d’essai, systématiquement photocopiés.

Les populations locales se sont senties trahies sur toute la ligne par les autorités du pays et par les autorités de la mine.

Mais maintenant que la mine est fermée, elles ne peuvent plus revendiquer leurs droits car elles n’ont plus personne à qui se plaindre : la SOMADEX a disparu et est devenue MARS, pour l’exploitation d’une autre mine. Il n’y a donc plus d’interlocuteur juridique.

Y a-t-il selon vous une dimension internationale à ce problème, un shcéma qui se répète ailleurs dans le monde?

Toutes ces sociétés minières ont un siège dans un paradis juridique : le Canada. Et pour la circulation des flux financiers, ces compagnies ont des sièges dans les paradis fiscaux.

Le contrat minier imposé au Mali est calqué sur le code minier canadien. De plus, l’époque coloniale n’est pas loin avec la liquidation des opposants et la corruption. Quand il y a 890 grammes d’or qui disparaissent sur 900, on voit bien la marge que les grosses compagnies minières ont pour corrompre autour d’elles… Le fait est que nous sommes dans un système de dérégulation générale où l’État ne peut jouer aucun rôle de contrôle. Tout le contrôle se retrouve dans les mains des multinationales.

La coopération entre les pays du Nord et du Sud permet-elle d’améliorer la situation des peuples victimes de ce type d’exploitation ?

La présence de la coopération est directement liée à la présence des multinationales. La coopération, c’est la mission du capital. Au même titre que pendant les colonies on a envoyé l’église catholique, maintenant on envoie des coopérants. Ils jouent exactement le même rôle, mais avec des outils plus élaborés, plus sophistiqués.

Jean Bofane en parle bien dans son bouquin, Mathématiques congolaises : la coopération est le vecteur de rétribution d’un petit pourcentage des fruits de l’exploitation qui s’occupe de conditionner cette rétribution par des critères choisis, décidés en Occident.

La coopération, par l’argent, conditionne le fonctionnement politique de ces pays : les « démocraties » provoquées sont faites pour faire valoir l’incapacité humaine, politique et sociale du colonisé et pour imposer le savoir-faire occidental.

Source: Investig’Action

Alfousseini Togo, l'or du Mali, la magouille à ciel ouvert

« Le Mali, indique Alfousseini Togo, n’est plus troisième producteur d’or en Afrique, tant mieux, car, les Maliens n’en n’ont jamais bénéficié. C’est simplement de la magouille à ciel ouvert. L’argent de l’or ne sert pas le bas peuple et les sociétés minières détruisent l’environnement des différentes localités d’extraction. En retour, elles ne font rien pour ces citoyens, à majorité villageois. Il y a par exemple le cas de Sanso, dans le cercle de Bougouni où la société minière qui exploite la mine de la zone n’a même pas pu construire une route pour les habitants de la localité. La route, en très mauvais état dévient impraticable pendant l’hivernage. Les habitants de cette commune manquent de tout.Le pire, c’est que cette mine devrait être fermée depuis bien longtemps. Mais sous les yeux hagards des autorités, elle est toujours exploitée. Il existe au Mali, plusieurs autres zones d’extraction minière qui sont dans cette situation... »

Reprenons la lecture de la présentation de Alfousseini...

Michel Peyret


Mali : PILLAGE DE L’OR DU MALI PAR LES SOCIÉTÉS MINIÈRES

L’ETAT IRRESPONSABLE QUI PREND SES 20% EN AVANCE EST COMPLICE !

23 mai 2017

Commentaires ferméssur Mali : PILLAGE DE L’OR DU MALI PAR LES SOCIÉTÉS MINIÈRES: L’ETAT IRRESPONSABLE QUI PREND SES 20% EN AVANCE EST COMPLICE

Le Mali est un pays riche, mais le peuple est pauvre. Cela est sans doute dû au fait que les richesses du pays sont mal exploitées et les dirigeants sont complices de cette situation suicidaire.

Sinon, comment comprendre que des sociétés étrangères viennent exploiter nos mines et en retour, l’Etat n’a que 20% ? Comment digérer aussi le fait que nos dirigeants prennent ces 20% en avance ? Selon des sources bien informées, l’Etat malien aurait déjà touché ses 20% de 2018. Comment connaître alors la quantité d’extraction de l’année prochaine, cette année ?

Nos propres dirigeants sont complices des sociétés minières pour exploiter l’or du Mali, sans que le peuple n’en bénéficie vraiment. Or, selon Kadhafi, les richesses du sous-sol d’un pays appartiennent à tout le peuple et tout le monde doit en-bénéficier. Ici, c’est le contraire. Le ministère des mines, qui doit réglementer le secteur se transforme en esclave des sociétés minières. Il ne s’agit pas de se rendre dans les zones d’extraction d’or et d’interroger en catimini les populations sur les difficultés et les avantages, mais d’asseoir des mesures concrètes qui peuvent obliger les sociétés à respecter les populations.

Aussi, comment comprendre que les salaires des techniciens, ingénieurs, géologues et autres de nationalité malienne ne soit pas à la hauteur de ceux de leurs homologues Ivoiriens, Ghanéens, etc. C’est parce qu’il n’y a pas de loi, obligeant les sociétés étrangères à mieux rémunérer les Maliens, même au Mali.

Pourquoi subissons-nous  de telles situations, même chez-nous ?

C’est simplement parce qu’il nous manque des visionnaires. Tout le monde veut diriger alors qu’un bon dirigeant, c’est celui qui est apte à révolutionner les secteurs. Nous avons vu la loi d’orientation agricole, la loi d’orientation militaire. Il faut impérativement aujourd’hui, la loi d’orientation minière.

Le Mali n’est plus troisième producteur d’or en Afrique, tant mieux, car, les Maliens n’en n’ont jamais bénéficié. C’est simplement de la magouille à ciel ouvert. L’argent de l’or ne sert pas le bas peuple et les sociétés minières détruisent l’environnement des différentes localités d’extraction. En retour, elles ne font rien pour ces citoyens, à majorité villageois. Il y a par exemple le cas de Sanso, dans le cercle de Bougouni où la société minière qui exploite la mine de la zone n’a même pas pu construire une route pour les habitants de la localité. La route, en très mauvais état dévient impraticable pendant l’hivernage. Les habitants de cette commune manquent de tout.

Le pire, c’est que cette mine devrait être fermée depuis bien longtemps. Mais sous les yeux hagards des autorités, elle est toujours exploitée. Il existe au Mali, plusieurs autres zones d’extraction minière qui sont dans cette situation.

Pourquoi ces problèmes perdurent-ils ?

Cette situation de cafouillage arrange beaucoup les ministres, députés, maires et les membres de la chambre des mines qui font la pluie et le beau temps sur le dos de la population. A chaque fois qu’il y a à revendiquer quelque chose, ils se taisent sous le coup de l’argent sale.

C’est au peuple de mener sa lutte en ne faisant pas confiance aux dirigeants qui les exploitent au même titre que les sociétés étrangères.

Alfousseini Togo

Source : Le Canard de la Venise

Contributions Facebook

Denis Collin, patriotisme ou nationalisme

« Il faut donc distinguer, considère Denis Collin, le patriotisme du peuple et le nationalisme des dirigeants. Le patriotisme du peuple a un contenu social libérateur. La défense de la patrie – cet amour de la patrie dont Rousseau disait qu’il est le sentiment nécessaire à tout peuple qui veut un régime démocratique fort – signifie la défense des siens, de son travail, de sa vie, de ses acquis sociaux et même aussi de toutes ces particularités nationales à travers lesquelles se forge une identité. C’est dans cette arène réelle que nous devons mener le combat, pas dans l’arène imaginaire du mondialisme. Nous sommes prêts à défendre la patrie, mais ce doit être notre patrie, pas celle des « 200 familles » et des trusts et « marchés ». Et pour défendre notre patrie, l’armée doit être notre armée et nous devons avoir notre propre politique militaire et notre propre politique étrangère. Evidemment aujourd’hui ni la patrie ni la démocratie ne semblent menacées par une invasion militaire étrangère, mais elles le sont par la soumission des classes dirigeants (« socialistes » compris) à l’impérialisme US. La situation pourrait, en outre, changer du tout au tout, si un gouvernement « vraiment de gauche » entreprenait de rompre avec Maastricht, de sortir de l’OTAN et d’exproprier les trusts « multinationaux ». Un tel gouvernement aurait besoin de tous les moyens, y compris militaires, pour assurer son indépendance nationale... »

Reprenons la lecture des réflexions de Denis Collin...

Michel Peyret


La question militaire

Actualité et retour sur un vieux débat

Par la-sociale • Archives • Jeudi 15/02/2018 •


Le service national est de retour. Une promesse de campagne nous dit-on.Trois ou six mois et ce sera le travail de l'Armée. Alors que la nation est de facto mise hors jeu par l'intégration européenne, alors que nous ne pouvons plus librement décider de notre budget, voilà que les gesticulations tentent de remplacer une véritable politique d'indépendance nationale.

Il est cependant utile de se poser sérieusement ces questions militaires. Elles ne sont pas des affaires de spécialistes. Mélenchon a defendu un certain nombre de thèses qu'on pourrait dire, sans jugement péjoratif, qu'elles sont plutôt "néo-gaullistes". Mais je crains que la grand majorité des militants de la FI en soit totalement ignorante. Les "no border" niçois qui défilaient sous le drapeau de la France Insoumise doivent difficilement s'accomoder de l'idée de défense nationale! Pour entamer ce débat, nous publions un article de 1996 paru dans la revue Le Marxisme Aujourd'hui, une revue aujourd'hui disparue et qu'animait Pierre Broué, historien trotskiste réputé.


Dans le numéro 24 de LMA, Pierre Broué nous appelait à prendre la plume sur les questions soulevées à l’occasion de la décision de Chirac supprimant la conscription. C’est en effet une question centrale sur laquelle « la gauche traditionnelle conserve un silence étourdissant ». J’ajouterai qu’il en va presque de même pour la gauche non traditionnelle, y compris les groupes qui se réclament du trotskysme et qui ont, en général, oublié l’insistance du fondateur de l’Armée Rouge sur la nécessité absolue d’une politique militaire du prolétariat.

Plusieurs questions sont ici entremêlées que je vais essayer de traiter une par une.

1.      Quelle est la signification de la décision de Chirac ? Dans quelle politique générale s’inscrit-elle et que révèle-t-elle sur la stratégie à moyen et long terme des gouvernements bourgeois ?

2.      Quelle doit être en général notre attitude à l’égard de la question de la « défense nationale » ? Pouvons-nous nous contenter de quelques slogans sur le « défaitisme révolutionnaire » ?

3.      Quelles revendications précises, susceptibles d’être largement comprises, devons-nous défendre si nous ne voulons pas nous satisfaire du simple rétablissement de la conscription ?

Signification de la décision de Chirac

La suppression de la conscription et l’orientation vers une « armée professionnelle » correspond à plusieurs nécessités stratégiques et non pas comme cela a été dit à un simple besoin d’une armée plus économique ; une armée professionnelle risque en effet de coûter beaucoup plus cher que l’actuel système.

1.      Il s’agit d’abord d’accélérer la réintégration de la France dans le dispositif unifié de l’OTAN. La soi-disant « défense européenne » ne joue dans ce cadre qu’un rôle supplétif comme tout cela avait d’ailleurs été fort bien expliqué dans le traité de Maastricht.

2.      La suppression de la conscription correspond également à un changement des missions de l’armée à l’extérieur. Il ne s’agit plus principalement de mener des guerres classiques du type guerre impérialiste traditionnelle ou guerre coloniale. Dans le cadre du « nouvel ordre international » sous direction américaine, les bataillons français doivent participer aux diverses opérations de maintien de l’ordre et de pacification, de la guerre du Golfe à l’ex-Yougoslavie. Pour cela, l’armée de conscription est particulièrement inadaptée et on a pu tester en ces diverses occasions la difficulté pour l’armée française de mobiliser de manière opérationnelle un effectif un tant soit peu conséquent.

3.      La politique de défense nucléaire française a changé. De la dissuasion du faible au fort, qui suppose un armement nucléaire de terreur massive, on est passé au nucléaire tactique et aux « armes de théâtre » utilisables dans des conflits limités. Cette orientation engagée par Mitterrand1 est poursuivie par Chirac et c’est le sens de l’arrêt des essais nucléaires grandeur nature – la dernière campagne de Mururoa n’a servi que d’écran de fumée pour masquer le sens réel de la politique chiraquienne.

4.      Une des préoccupations essentielles des dirigeants occidentaux est le maintien de l’ordre intérieur. Les dangers d’émeutes urbaines, type Los Angelès, sont prises au sérieux par les états-majors. Des plans « secret défense » définissent les modalités et de répression de ces émeutes éventuelles et de manipulation de l’opinion publique par le contrôle des médias. Pour ces tâches, l’armée de conscription est particulièrement inadaptée – chez les ganaches on doit encore avoir le souvenir des braves pioupious du 17!

La question de la défense nationale

L’exposé rigoureux du sens de la politique des classes dirigeantes ne saurait nous dispenser d’avoir une réflexion sérieuse sur la question de la défense nationale et du patriotisme. Le nationalisme et l’exaltation chauvine que pratiquent les classes dirigeantes quand le besoin s’en fait sentir n’est une simple intoxication de l’opinion publique aux de guerres impérialistes. D’une part les classes dirigeantes renoncent volontiers à la défense de la patrie quand leurs intérêts sont en cause. Des nobles émigrés pendant la Grande Révolution jusqu'à la divine surprise pétainiste en passant par l’écrasement de la Commune de Paris, les élites n’ont jamais manqué de sacrifier l’amour de la patrie à l’auri sacra fames et le peuple de France a eu maintes fois l’occasion de lier d’un lien solide son patriotisme et la défense des revendications sociales.

Il faut donc distinguer le patriotisme du peuple et le nationalisme des dirigeants. Le patriotisme du peuple a un contenu social libérateur. La défense de la patrie – cet amour de la patrie dont Rousseau disait qu’il est le sentiment nécessaire à tout peuple qui veut un régime démocratique fort – signifie la défense des siens, de son travail, de sa vie, de ses acquis sociaux et même aussi de toutes ces particularités nationales à travers lesquelles se forge une identité. C’est dans cette arène réelle que nous devons mener le combat, pas dans l’arène imaginaire du mondialisme. Nous sommes prêts à défendre la patrie, mais ce doit être notre patrie, pas celle des « 200 familles » et des trusts et « marchés ». Et pour défendre notre patrie, l’armée doit être notre armée et nous devons avoir notre propre politique militaire et notre propre politique étrangère.2 Evidemment aujourd’hui ni la patrie ni la démocratie ne semblent menacées par une invasion militaire étrangère, mais elles le sont par la soumission des classes dirigeants (« socialistes » compris) à l’impérialisme US. La situation pourrait, en outre, changer du tout au tout, si un gouvernement « vraiment de gauche » entreprenait de rompre avec Maastricht, de sortir de l’OTAN et d’exproprier les trusts « multinationaux ». Un tel gouvernement aurait besoin de tous les moyens, y compris militaires, pour assurer son indépendance nationale.

Il faudrait discuter sérieusement dans ce cadre de notre attitude spécifique à l’égard de l’arme nucléaire. La tartufferie des traités de non-prolifération doit être dénoncée : on réserve aux titulaires officiels de cette arme (par ailleurs membres du Conseil de sécurité de la « caverne des brigands » qu’est l’ONU) le monopole d’une arme qui n’a même plus l’excuse de l’équilibre de la terreur et qui est ouvertement destinée au maintien de l’ordre et à la dissuasion à l’égard du « Sud ». Je ne crois pas non plus que le nucléaire stratégique de l’ancienne doctrine gaulliste puisse être défendu. Le général Copel a montré, il y a quelques années, que ce n’était qu’une nouvelle ligne Maginot.3 En tous cas, il faut nous demander ce que nous ferions du nucléaire si nous arrivions au pouvoir. J’avoue ne pas avoir de position complètement ficelée, mais je voudrais souligner l’importance qu’il y a à nous poser ces questions maintenant.

La question de la conscription

Il faut d’abord tordre le cou à la vieille idée que l’armée de conscription est un héritage révolutionnaire et qu’elle serait, en soi, démocratique. A Valmy, comme on le sait, ce sont des volontaires qui ont combattu et la conscription correspondit aux besoins des guerres extérieures impérialistes. L’armée chilienne de Pinochet n’était pas uniquement une armée de métier. Si Trotsky demandait qu’on ne s’oppose pas à la conscription américaine en 1940, c’était dans une situation assez particulière. Et je voudrais rappeler que l’opposition à la conscription a été un puissant facteur de développement du mouvement anti-guerre aux USA pendant la guerre du Vietnam, tout le mouvement des rappelés en France pendant la guerre d’Algérie. Dire « on rétablira la conscription en 98 », comme le proposent certains de nos amis, c’est faire l’économie d’une réflexion sérieuse.

La conscription n’a pratiquement aucun soutien dans les jeunes générations et ses anciennes justifications (brassage social, etc.) ne correspondent plus à rien. L’idée de service civil en remplacement ou en complément du service militaire est une idée réactionnaire dont le seul but est de procurer du travail gratis supplémentaire et d’accroître ainsi les difficultés des jeunes. Dans les lycées, on remplace les MI/SE par des appelés du contingent ! Pour tous, le service militaire, c’est essentiellement perdre un an, sans aucune formation militaire réelle. C’est aussi souvent le lieu des brimades, des humiliations et de l’embrigadement de la jeunesse.

Pourquoi la gauche au pouvoir n’a-t-elle pas réduit le service militaire au temps des classes (1 à 2 mois) complété par des périodes de 4-5 jours tous les ans qui n’ont aucun besoin d’être effectués dans des casernes à 500 ou 1000 km de chez soi ? Pourquoi pas une organisation systématique de la défense civile et une formation de toute la population aux techniques de résistance passive ? Ce serait là un moyen d’assurer la défense du pays de manière efficace et de rendre difficile toute invasion classique. Pour les capitalistes, ce serait évidemment inacceptable car serait le spectre du « peuple en armes » qui se dresserait, mais ce serait un vraie école de civisme et de politique.

Il faudrait évidemment maintenir une armée de métier. Mais là encore de profondes réformes de structure permettrait de la démocratiser, incluant, aux moins en temps de paix, l’existence de tous les droits démocratiques dont bénéficient les fonctionnaires (y compris les droits syndicaux, car le militaire de métier doit aussi gagner sa vie, s’occuper de sa famille, etc.) et la mise en place de commissaires élus à tous les niveaux pour contrôler cette institution spéciale qui détient le monopole des armes. Il faudrait également des procédures de contrôle démocratique des écoles militaires.

Voilà de bons moyens de réconcilier l’armée et la nation. Mais ils supposent la rupture avec les classes dirigeantes et leurs conseillers et experts.

Le 3 septembre 1996.

Denis COLLIN

1 La fameuse question des missiles Pershing à installer en RFA joue ici un rôle fondamental, et pas seulement parce qu’elle marque le début de l’amitié Mitterrand et Kohl.

2 Sur ces questions, je ne peux que renvoyer aux derniers articles de Trotsky (Août 40) qui sont d’une clarté absolue.

Voir Général Copel : « Vaincre la guerre, c’est possible ! » (Gallimard 1985).


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22 février 2018

Robert Bibeau, Qu'est-ce que le mode de production communiste???

Bonjour camarades.

Le webmagazine Les7duQuebec.com est heureux de vous offrir ce texte en exclusivité.  Écrit en 1975-1976 par un collectif inconnu, il présente une vision très contemporaine de ce que pourrait être le mode de production communiste moderne. L’exercice « utopiste » auquel se livre le collectif les amène à confronter la plupart des concepts politiques et économiques du marxisme, pour lesquels ils proposent parfois des mises à jour très pertinentes.

Sectaires et dogmatiques s’abstenir. 

Vous pouvez lire le texte de 133 pages directement à l’écran ou alors le télécharger en version PDF en cliquant ici même : texte Gérard. http://www.les7duquebec.com/wp-content/uploads/2018/02/texte-Gérard-1.pdf

 Un volume très intéressant et une belle contribution au débat prolétarien contemporain. N’hésitez pas à nous faire connaître vos réactions en zone « Commentaires » sur  http://www.les7duquebec.com/trouvailles/quest-ce-que-le-communisme/

 

Excellente lecture.  Robert Bibeau. Éditeur  http://www.les7duquebec.com

 

Bibeau.robert@videotron.ca

Éditeur du webmagazine  http://www.les7duquebec.com

Roger Dangeville, Marx-Engels et l'extinction de l'Etat

« L'extinction de l'État, indique la présentation, est au centre de la doctrine de la dictature du prolétariat, parce qu'il fait partie des superstructures de violence qui ne sont donc pas de façon directe, mais indirecte seulement – par leur effet – des facteurs économiques ; en un mot, il n'a plus de raison d'être quand la société n'a plus besoin de ce moyen qui est lié à la domination de classe. Sans la dictature du prolétariat, on ne pourrait abolir le salariat, les rapports de classe en général et le prolétariat lui-même. L'État qui organise la violence, la répression et intervient despotiquement dans les rapports de production, réduira progressivement par la force le domaine de l'économie privée, ce qui permettra d'en extirper les chaînes du salariat qui pèsent sur le travail ouvrier et celui-ci, du même coup, se développera en producteur communautaire librement associé... »

Reprenons la lecture de la présentation de l'ouvrage...

Michel Peyret


LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT.
Une anthologie de Marx-Engels sur La dictature du prolétariat.
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Karl MARX et Friedrich ENGELS, LA DICTATURE DU PROLÉTARIATUne anthologie de Marx-Engels sur : La dictature du prolétariat. Introduction, traduction et notes de Roger DANGEVILLE. (1979) Traduction inédite réalisée par Roger Dangeville, jamais publiée. Une publication originale des Classiques des sciences sociales avec l’autorisation des ayant-droits accordée le 1er septembre 2010.

LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT

PRÉSENTATION [1]

_______

par Roger DANGEVILLE, 1979.

« Pourquoi combattrions-nous pour la dictature du prolétariat, si le pouvoir politique était impuissant à intervenir dans l'économie ? La violence, c'est-à-dire la puissance de l'État, est aussi une force économique. »

Engels à Conrad Schmidt, 27-10-1890.

Double solution aux mêmes conditions historiques

 

Les superstructures, parce qu'elles représentent une domination de classe, divergent plus ou moins de la base économique : cette distorsion est faible aux périodes révolutionnaires qui font faire un pas en avant à l'humanité ; elle ne cesse de croître sous le capitalisme et de diminuer toujours davantage dans la phase inférieure du socialisme. Les révolutions successives, avec leurs interventions despotiques et leurs actions de force contre les superstructures surannées qui expriment le maximum d'antagonismes et de conflits de classe, s'avèrent donc nécessaires et inévitables.

L'action politique trouve sa raison d'être dans les contradictions, au sein de la base économique existante, entre les intérêts de la classe dominante et ceux de la classe dominée – et la politique disparaîtra quand il n'y aura plus ces oppositions. C'est la raison pour laquelle l'État et la dictature sont liés nécessairement à certains stades du complexe et difficile cheminement de l'humanité. Et le prolétariat lui-même, au soir de sa victoire, devra ériger son propre État de classe, parce que les antagonismes au sein de la base productive et donc aussi de la société ne s'effacent pas du jour au lendemain. Selon l'expression de Lénine, durant toute une longue phase encore subsistent des éléments, des parcelles, des morceaux et de capitalisme et de socialisme [2].

Dans les deux cas, l'État est synonyme d'oppression et d'iniquités, de violence et d'inhumanité, et il implique l'existence de conditions d'exploitation et d'inégalités, bien qu'un abîme sépare l'État bourgeois et l'État prolétarien, car le premier exprime la tendance à conserver le plus possible l'exploitation et l'oppression, voire à les aggraver, tandis que le second a la volonté politique farouche opposée d'en accélérer la destruction. Cette différence de nature est totale, non fractionnable : on ne peut la réaliser par morceaux, ni la couper en tranches.

 Le bond révolutionnaire de la conquête du pouvoir est qualitatif. La quantité de forces productives nouvelles, bloquées par le conservatisme des superstructures de contrainte surannées, a produit une qualité nouvelle de forces productives qui, avec la victoire de la révolution, prennent un essor quantitatif nouveau. Ces renversements complets d'orientation sont conditionnés dans les sociétés de classe par la révolution politique, acte dictatorial par excellence : ils s'appuient sur les superstructures de l'État nouveau qui déblaie la voie à la progression lente, graduelle de l'économie à partir d'un niveau supérieur. C'est parce que ce changement politique est total, fondamental, condition sine qua non d'un nouvel essor supérieur de l'humanité que les communistes sont totalitaires en politique, et ce n'est pas pour nous un terme offensant. Les bourgeois le sont tout autant que nous, et ils appliquent tous les jours le principe : mors tua vita mea, car dans la question du pouvoir, ce qui joue est le tout ou rien, l'inexorable ou bien toi ou bien moi - partout et toujours. C'est là que réside tout Marx, revendiqué par tout Lénine [3]. La question de l'État est centrale, et la conquête du pouvoir un impératif incontournable du parti communiste. Mais l'État n'est pas un fétiche pour Marx et la dictature n'est qu'un point de passage, car l'humanité progressera par évolutions successives lorsque seront abolies les différences de classes – et avec elles l'État et les superstructures politiques qui s'opposent à la société et au travail créateur.

Si la différence politique est complète, quelle est alors la différence économique ? C'est une bêtise grosse comme une montagne de répondre que, sous l'État bourgeois, tout est économie capitaliste, car c'est fermer les yeux sur les innombrables vestiges de modes de production précapitalistes ainsi que sur les rapports communistes déjà enfouis au sein du capitalisme. Et il en va de même sous l'État prolétarien qui implique même l'existence d'éléments communistes, capitalistes, etc., ces derniers devant être éliminés au fur et à mesure.

Rôle spécifique de l'État prolétarien

L'État de la dictature du prolétariat est lié à une phase tout à fait déterminée de l'évolution des forces productives, et c'est ce qui explique aussi bien sa nature que sa fonction qui sont toutes deux éminemment transitoires. Selon l'expression de Marx : « Entre la société capitaliste et la société communiste, se situe la période de transformation révolutionnaire de l'une en l'autre. À cette période correspond évidemment une phase de transition politique, où l'État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat » (cf. la Critique du programme de Gotha).

Pour bien saisir la spécificité de l'État de la dictature du prolétariat, il faut considérer sa genèse. Il convient de parler, dans les pays capitalistes développés dans lesquels nous vivons, de conquête du pouvoir, pourvu qu'on l'entende comme conquête d'un État nouveau qui implique au préalable la destruction de l'État bourgeois. Le processus n'est donc ni légal, ni pacifique, mais violent, armé, révolutionnaire. Le marxisme ne considère pas l’État comme une nécessité éternelle pour relier les hommes entre eux, à l’opposé de la conception bourgeoise.  La conquête du pouvoir est en réalité un moyen pour amorcer une dynamique de la force et de la violence dirigées vers l'avenir en vue d'emporter les entraves et les obstacles des institutions qui s'opposent au développement ultérieur des forces productives. Il y aurait une double erreur à penser que la conquête du pouvoir puisse s'encadrer dans un événement parlementaire même accompagné de combats de rues et d'une guerre extérieure. En effet, 1/  cela conduirait au pire conservatisme, puisque la conquête du pouvoir ne serait pas révolutionnaire, c'est-à-dire apte à balayer par la violence les rapports bourgeois et à initier une dynamique violente de changements économiques ; 2/ cela reviendrait à admettre que l'État passe des mains d'une classe à l'autre, en étant une institution ouverte à des contenus sociaux opposés, donc qu'il est au-dessus des classes et de leurs luttes historiques – ce qui mène à un respect craintif de la légalité et à l'apologie vulgaire de l'ordre constitué.

L'extinction de l'État est au centre de la doctrine de la dictature du prolétariat, parce qu'il fait partie des superstructures de violence qui ne sont donc pas de façon directe, mais indirecte seulement – par leur effet – des facteurs économiques ; en un mot, il n'a plus de raison d'être quand la société n'a plus besoin de ce moyen qui est lié à la domination de classe. Sans la dictature du prolétariat, on ne pourrait abolir le salariat, les rapports de classe en général et le prolétariat lui-même. L'État qui organise la violence, la répression et intervient despotiquement dans les rapports de production, réduira progressivement par la force le domaine de l'économie privée, ce qui permettra d'en extirper les chaînes du salariat qui pèsent sur le travail ouvrier et celui-ci, du même coup, se développera en producteur communautaire librement associé. Pour être plus précis, disons qu'avant d'abolir ainsi le travail salarié, il a fallu le généraliser, de force encore, pour tous, en en diminuant la charge par tête d'ouvrier – ce qui est un premier pas vers la réduction du salariat avec la suppression des classes non productives (bourgeois, propriétaires fonciers, parasites, oisifs, improductifs, etc.) non pas physiquement, mais économiquement, en les contraignant à participer au travail productif.

La clé du révolutionnement économique est politique: dans le parti qui détient les principes et le but de la société sans classes du communisme, et dans l'État, violence organisée, comme moyen pour le parti d'imposer le révolutionnement économique. Le parti assure le changement qualitatif, totalitaire, d'orientation de la dynamique sociale vers le socialisme, avec la conquête du pouvoir qu'il prépare, organise et réalise lui-même en brisant d'abord l'État adverse, puis en prenant la tête du nouvel État de la dictature du prolétariat. Quant à l'État, il sert de moyen transitoire pour briser les entraves de l'économie privée, en tenant compte des rapports de force et du possible, car l'économie progresse graduellement.

Dans ces conditions, il saute aux yeux qu'aussi longtemps qu'existe l'État existent aussi des rapports bourgeois (cf. la référence au droit bourgeois du stade inférieur du socialisme, dont parle Marx dans le programme de Gotha). La concomitance économique (et non politique, domaine totalitaire et exclusif s'il en est) entre capitalisme et socialisme subsistera donc au cours d'une phase très longue de la dictature du prolétariat. Elle sera surtout prononcée aux débuts de son cours historique, où l'on se trouve dans un milieu heurté, divisé en « phases » hétérogènes, pouvant évoluer avec des petits pas, des pas plus grands en avant, et même parfois en arrière. Ce sont les infantiles anarchistes qui veulent que tout se fasse en un jour... et tout recommence – comme le montre l'expérience des révolutions qui lâchent le pouvoir au soir de sa conquête.

Le parti qui assure l'orientation de l'État prolétarien vers le socialisme, repose donc sur une théorie et des principes. Dans la période de transition, il défend l'immutabilité de la voie, mais non sa rectilignité ou son absence de hauts et de bas, d'avances et de reculs, voire de tournants difficiles. Ses lignes directrices ne naissent pas de la tête, des caprices du chef ou des assemblées suprêmes. Le chef du parti n'a pas dans ses mains un volant et devant soi l'arbitraire de la direction en vue: c'est le conducteur d'un train ou d'un tramway. Sa force est qu'il sait que la voie est déterminée, bien qu'elle ne soit pas du tout en ligne droite partout ; il sait par quelles stations (phases) il doit passer ainsi que le but où il va, avec des courbes, des hauts et des bas. Il lui arrive même, dans des conditions historiques particulièrement tragiques de la lutte des classes, de s'arrêter, voire de reculer sur ses rails sous la pression adverse, mais il garde en tête la direction et il repart de plus belle.

En termes mathématiques, on dira : de l'État bourgeois à l'État prolétarien, la dérivée du passage est infinie au plan politique, alors qu'au plan économique elle est finie et peut être nulle à un moment donné – il faut même avoir l'audace de dire négative.

Trotsky illustre par un exemple facile le fait que les motifs économiques ne coïncident pas avec les nécessités politiques. C'est une monstruosité de détruire des installations productives, mais il faut néanmoins le faire parfois pour des raisons politiques (militaires, par exemple). Si nous sommes menacés durant la guerre par le danger d'être encerclés et étouffés par des gardes blanches, je fais sauter le pont qui entretient les communications. Or, détruire des ponts, des routes et des chemins de fer signifie chuter ensuite à un niveau plus bas de forces productives.

Certains posent la même problématique en disant que la tactique est souple, et ils l'entendent au sens de libre, improvisable. Il n'en est absolument rien. Elle est liée aux principes, et elle-même est rigide. Face à ceux qui veulent que la tactique soit, disons, plastique, nous dirons qu'elle est dure comme l’acier. Un exemple : l'épée de Lénine, dans la lutte, pliait souvent, mais, quand elle se redressait, elle allait droit au cœur de l'ennemi, tandis que les partisans de la tactique souple et malléable sont comme le tas de merde qui tombe, et s'affaisse.

Ainsi Lénine, à une période où le parlementarisme était encore juvénile, mit en œuvre en Russie une tactique consistant à entrer dans la chambre des députés – non pas pour conquérir et grignoter de l'intérieur les institutions de l'État existant, voire pour arriver à quelque strapontin dans le gouvernement bourgeois, mais pour y faire entendre le son de la révolution, et préparer les masses à l'assaut contre l'État capitaliste et à la dissolution par la force de l'assemblée parlementaire [4]. Il en était de même pour le « principe » bourgeois (toujours bafoué par ses porte-parole) de l'autodétermination des nations : cette revendication vise à briser l'oppression impérialiste et à libérer l'initiative révolutionnaire des masses. Il en est ainsi encore pour l'utilisation de l'arme de l'État en général, arme qu'il faut manier sous la dictature du prolétariat de telle sorte que l'on puisse à la fin jeter l'État au rebut de l'histoire.

C'est ce principe qui est au centre du rapport entre État et parti. L'État est l'appareil de violence lié aux rapports de force entre socialisme et capitalisme, c'est une violence temporaire dans une société où se mêlent diverses « phases » historiques. Il est donc une force hétérogène, évoluant selon le développement des forces productives et les aléas de la lutte de classes : il est l'expression de la « conquête de la démocratie », c'est une force de compromis sous la direction du parti – et le compromis cesse avec la victoire du communisme et la fin de l'État. L'illustration en est, par exemple, l'alliance avec la paysannerie dans un État dirigé par la classe ouvrière. Le but en est double : ce n'est qu'avec cette masse numériquement la plus nombreuse dans la nation, qu'il est possible d'arriver au pouvoir, puis de régner, pour battre la contre-révolution intérieure et extérieure. Selon l'évolution historique, ou bien le prolétariat qui dispose de l'arme de l'État reprendra la lutte contre la paysannerie riche, moyenne et même les petits paysans propriétaires, ou bien le procès économique aura permis de hausser cette classe au niveau social du libre producteur associé, atteint par le prolétariat salarié de l'industrie et de l'agriculture [5].

En somme, l'État suit toutes les vicissitudes de la lutte des classes alors que le Parti incarne le programme et les principes irréfragables, le fil ou radar entre passé, présent et avenir. Il est communiste dès sa naissance, et son caractère de classe lui vient de ce qu'il représente le prolétariat qui produit d'abord la base économique du communisme au sein de la société capitaliste, puis en est le fossoyeur, tandis qu'elle accouche du socialisme. Le parti accompagne – ou mieux – précède le prolétariat et son État dictatorial dans tout ce procès qui va de sa naissance à son abolition en passant par ses métamorphoses révolutionnaires.

Il importe de bien distinguer entre parti et État, ne serait-ce que pour avoir une idée claire du processus de transition économique au socialisme. L'État en est l'instrument, avec les mesures de transition économico-politiques qu'il impose. L'État de classe est – par « actualité » et non par « décision » - national, mieux, géographiquement déterminé [6]. Le parti, en revanche, est international – et ce fait détermine sa nature. Si l'État contingent s'éteindra, quand il n'y aura plus ni politique, ni classes, nous ne pourrons plus accoler au parti le terme de classe ou de politique. Mieux, du moment que l'État de la dictature aura aboli pour toujours les autres partis, il n'est pas exact non plus de l'appeler parti, parce que ce mot vient de part - et qu'une partie en suppose toujours une autre. Le parti survivra néanmoins, sous une autre forme, parce qu'il est communiste, c'est-à-dire anticipe la théorie, les principes et le but communistes – et ce, en plus et indépendamment du stade « actuel » de la lutte de classes mondiale.

C'est grâce au parti que l'État prolétarien peut s'éteindre, car les rapports communistes, défendus et élaborés par le parti, existent avant et après l'État de la dictature : ils déterminent le devenir de celui-ci. L'État est un instrument d'oppression des classes – en l'occurrence de la bourgeoisie surannée – et il s'éteint quand il a rempli ses fonctions, quand les classes n'existent plus. Ce n'est qu'à ce moment-là que le parti et le communisme triomphent. La discussion est tout autre qu'académique : c'est le parti à la tête de l'État prolétarien qui lui fixe le but et les principes du communisme qui feront qu'il sera aboli à la fin.

Voici un exemple historique, négatif certes mais clair : dans cette dualité entre le Parti (ou mieux l'Internationale) et l'État, Staline représentait l'État – et il a eu, hélas, le dessus sur le Parti. Soit dit cependant entre parenthèses, c'est le rapport des forces qui a évolué ainsi, après des défaites successives ; Staline n'est qu'un prête-nom, et le marxisme ne fait pas de la criminologie individuelle une explication historique. En Russie donc, l'État, au lieu de se dégonfler, n'a fait que se dilater monstrueusement. Ce simple fait, soixante ans après la révolution, suffirait à faire comprendre à ceux qui le voudraient que le socialisme est mort dans les institutions de ce pays : le parti qui permet à l'État de se dissoudre quand les rapports communistes se diffusent à la production et à la distribution, qui perdent de plus en plus leur caractère de classe, a été évincé de la direction du pays de la révolution d'Octobre.

Le parti qui naît avec le communisme, créé dans la base économique par le prolétariat et triomphant avec l'abolition des classes et de l'État, ne s'éteindra pas. Peut-être, dans ces temps lointains, ne s'appellera-t-il plus parti, mais il vivra comme l'organe unique, le « cerveau » d'une société libre de forces de classes, en simple organe de recherche et d'étude sociale coïncidant avec les grands organismes de recherche scientifique de la société nouvelle.

Liaison entre pays arriérés et métropoles avancées

S'il y a distorsion entre base économique et superstructures, c'est qu'une classe intervient dans les rapports de production et de distribution, en vue d'y faire prévaloir ses intérêts. Le moyen concentré de ces « interventions despotiques » est l'État, dont la forme change selon les besoins et les rapports de force d'une complexité extrême dans la société. Parce qu'instrument concret de la domination de classe, l'État n'a pas de forme unique qui corresponde à chaque mode de production – par exemple, la monarchie absolue pour le féodalisme, la république libérale pour le capitalisme. Ses formes fluctuent, au contraire, tout au long de la lutte des classes, de l'évolution économique (jeunesse, maturité, sénilité) du mode de production et selon les rapports impérialistes de dépendance des États etc.

Il est, par exemple, deux situations possibles : l'État capitaliste qui garantit la domination bourgeoise sur les ouvriers, alors que la base économique renferme déjà toutes les forces productives développées pour asseoir le socialisme (Angleterre dès le milieu du XIXe siècle, aux yeux de Marx) ; l'État de la dictature du prolétariat dans un pays encore largement précapitaliste, où il faut donc encore développer de larges secteurs du mode de production bourgeois.

Aussi, Marx n'hésitait-il pas à proposer aux communistes de conquérir le pouvoir en Allemagne, pays attardé en 1848, alors que le socialisme y était impossible au plan économique, puisque le capitalisme lui-même n'y était qu'à ses tout premiers débuts. En conséquence, son programme passait par des mesures essentiellement bourgeoises – développement du système monétaire et mercantile, du crédit, des banques, multiplication des fabriques, contrôle sur les capitalistes et les financiers, etc. - dans l'attente de la jonction du pays arriéré avec la révolution des pays avancés, la France et, plus encore, l'Angleterre. En effet, « ce n'est qu'au moment où les chartistes seront à la tête du gouvernement anglais que la révolution passera du domaine de l'utopie [de la politique] à celui de la réalité [économie] » [7]. En d'autres termes, par l'extension de la révolution à la forteresse anglaise, la révolution politique du prolétariat allemand aurait trouvé sa base économique pour passer au socialisme avec l'aide fraternelle en forces productives des ouvriers anglais. En effet, jusque vers la fin du siècle dernier, l'Angleterre était le seul pays européen à disposer d'une base économique capitaliste assez développée pour pouvoir passer au socialisme en économie : « Si le landlordisme et le capitalisme ont leur siège en Angleterre, par contrecoup, les conditions matérielles y sont aussi les plus mûres pour leur destruction » [8].

Un cas semblable à celui de l'Allemagne de 1847 a été la Russie de 1917, où le parti bolchévik a instauré la dictature du prolétariat, alors que l'économie, pour la plus grande partie féodale, ne connaissait que quelques points concentrés de capitalisme. De même, la bourgeoisie américaine a fait sa révolution capitaliste alors que l'impérialisme anglais avait diffusé, dans plus de la moitié du territoire – chez les Sudistes qui étaient les plus riches, les mieux armés et dominaient l'État central – l'esclavage qui correspond à un mode de production tout à fait archaïque, séparé de la révolution bourgeoise par tout un mode de production, le féodalisme. La révolution politique, avec la violence armée, s'était avéré là aussi un puissant agent de transformation économique, qui permit un « bond » historique formidable – en s'appuyant sur la base capitaliste. Bien qu'encore relativement peu développée au Nord, la bourgeoisie américaine parvint – grâce à sa révolution anti-impérialiste – à faire passer rapidement le Sud esclavagiste à son mode de production bourgeois [9].

Défaillance bourgeoise dans les pays arriérés

Le prolétariat et la bourgeoisie étant enfants des mêmes rapports de production, ils ont en commun des intérêts historiques contre les classes féodales qui freinent leur essor. Comme le notent Marx-Engels, la bourgeoisie doit prendre, au début de son règne, des mesures progressives pour toute la société moderne, y compris donc le prolétariat. Cependant, comme ils le soulignent aussitôt, la bourgeoisie, plutôt timorée, s'avère toujours plus défaillante dans la révolution – et le prolétariat juvénile doit asséner les coups les plus rudes aux puissances féodales, en se substituant parfois même directement aux bourgeois. Cela n'a rien d'étrange, puisque les capitalistes exploitent la classe ouvrière non seulement économiquement, mais encore politiquement et socialement : au soir de la victoire, ils s'emparent des fruits de la révolution, en assurant leur fonction de direction, très lacunaire par ailleurs.

Mais, comme le notait Engels de façon classique, il arrive un moment où la bourgeoisie ne cherche plus à jouer son rôle révolutionnaire dans les pays et continents précapitalistes. Et une question brûlante se pose depuis plus d'un siècle. Là où la classe bourgeoise est hors d'état d'être ce protagoniste de l'histoire qu'elle fut en Europe et dans certains des pays occupés par la race blanche, là où elle ne parvient pas à conduire les mémorables luttes sociales victorieuses, qui vont des libertés communales aux grandes révolutions nationales et aux guerres de systématisation de l'Europe, et furent comme en Amérique de véritables guerres civiles, créant le parterre mondial de l'ordre capitaliste – là où ce drame n'a pas été joué, qu'en sera-t-il du rôle historique de la classe ouvrière ?

Le prolétariat s'arrogera-t-il la mission colossale sans son prologue historique bourgeois qu'il haïra et aimera dès sa naissance, avec l'alternative atroce : je ne peux vivre ni avec toi, ni sans toi ? Je ne peux, ô bourgeoisie, avancer sur une autre route que celle du sillon fécond que tu as ouvert dans les guerres civiles qui ont déchiré le ventre de l'Europe ; je ne peux respirer sans ta culture et ta technique, mais je ne peux davantage vivre et parvenir à la vie véritable sans démasquer ta nature négrière, sans me convulser contre ton exploitation, et enfin renverser ton ordre et tes institutions, à l'avènement desquels tu sacrifias la vie de millions de combattants.

À cette angoissante question que pose Marx lui-même, il est une seule échappatoire: que la révolution socialiste triomphe dans les pays avancés et apporte son aide fraternelle aux pays arriérés sous la direction de leur prolétariat. Sinon, il faut passer sous les fourches caudines du capitalisme. Certes, le prolétariat révolutionnaire peut se substituer à la bourgeoisie en tant que classe physique : le tsar lui-même a fait construire le transsibérien avec du capital occidental ou a décrété la réforme agraire de 1861. Or, il ne peut passer au socialisme sans la base économique du capitalisme qu'il est obligé de développer lui-même, en se substituant à la bourgeoisie, MAIS sans sa domination politique et idéologique – avec des superstructures de contrainte différentes. Voilà la dure vérité qui ne cesse aujourd'hui d'être vérité révolutionnaire.

Parce que le socialisme est scientifique, et non pas utopique, il n'avait pas d'autre voie à proposer au prolétariat allemand et russe etc., et Marx dut lui-même, en tant que chef du parti communiste de l'Allemagne révolutionnaire de 1848-49, lutter physiquement dans ce but. Devant les défaillances répétées de la bourgeoisie allemande (1525, 1793, 1806, etc.), Marx proposa au prolétariat de la relayer le plus rapidement possible en 1848 (cf. les dernières pages du Manifeste) – et sa prévision ne fut pas démentie : la bourgeoisie allemande, assoiffée d'affaires, ne prospère vraiment qu'à l'ombre du bras séculier d'une autre classe qui règne pour elle : Bismarck, Hitler ou le protecteur américain, voire russe.

Les mesures qu'aurait dues prendre en 1848 le prolétariat allemand en l'absence de la bourgeoisie partagent dans une large mesure celles que l'histoire impose alors au capitalisme qui représente par rapport aux conditions prébourgeoises un pas en avant de l'humanité. Les superstructures de violence épousent alors étroitement l'évolution des forces productives pour soutenir leur essor – et, selon l'expression d'Engels, l'exploitation ne pèse guère alors aux yeux des prolétaires [10]. Les interventions despotiques balaient vigoureusement les entraves des corporations, du servage, etc. devant les manufactures et autres entreprises capitalistes : les masses petite-bourgeoises des campagnes sont le plus durement touchées. Les réformes sont alors révolutionnaires, et ce n'est qu'au fur et à mesure, bien après, que le cours de l'économie entre en contradiction de plus en plus criante avec les superstructures de la domination bourgeoise, celles-ci devenant de plus en plus conservatrices, et donc totalitaires. Le temps des réformes est passé, et les sociaux-démocrates qui continuent de les prôner deviennent des renégats et des traîtres à leur classe.

Pour un marxiste, le déterminisme économique n'est nullement contredit par le fait qu'un pouvoir politique socialiste s'appuie sur une économie non encore socialiste. Car si l'économie en était au niveau socialiste, c'est-à-dire était sortie des formes capitalistes et mercantiles, il n'y aurait plus d'État ni de structures politiques. Ils seraient exclus par l'essor économique lui-même. Celui qui se perdrait dans cette difficulté n'aurait rien compris à la notion d'État, de superstructures et de dictature. Le marxisme n'opposerait pas aux anarchistes que la violence et l'État dictatoriaux sont nécessaires après le renversement de l'État bourgeois, s'il n'était pas d'ores et déjà établi par toute une longue expérience historique, théorisée par Marx-Engels et Lénine que - pour une période toute autre que brève, même dans les pays ultra-industrialisés – le prolétariat sera la classe politique dominante au gouvernement, tandis qu'en économie il sera encore la classe ouvrière exploitée. Il produira encore longtemps du surtravail à la différence de son travail nécessaire : 1/ pour appuyer la révolution mondiale qui ne triomphera qu'à la seconde, voire troisième vague (dont chacune peut être séparée de l'autre par des décennies), lorsqu'aura été emportée la forteresse du capitalisme impérialiste, aujourd'hui les USA ; 2/ pour relever les ruines et aider le prolétariat des pays attardés, et 3/ pour préparer et ordonner les forces productives en vue d'assurer cette abondance qui permet de « donner à chacun selon ses besoins ».

Est-ce à dire que l'État du prolétariat prendra les mêmes mesures que la bourgeoisie ? Il n'en est rien, parce que d'emblée, une différence qualitative intervient avec la nature nouvelle, prolétarienne, de l'État. Ne serait-ce que parce que les exploiteurs et les classes oisives sont écartés du pouvoir et des décisions économiques, toute l'orientation de l'économie change complètement.

Même si l'économie reste encore soumise, dans les pays économiquement attardés, aux lois mercantiles et monétaires, celles-ci sont transgressées si besoin est, parfois fondamentalement par le prolétariat au pouvoir, alors que ces mêmes lois poussent aveuglément les bourgeois vers la recherche du profit et l'accumulation maximale, liée à la paupérisation des larges masses qui se manifeste surtout dans les pays dépendants. Même si le point de départ, et donc aussi le niveau des forces productives, est extrêmement bas, de sorte qu'il faut – tant que la révolution reste isolée dans un seul pays – prendre des mesures de contenu essentiellement bourgeois, la dictature du prolétariat interviendra despotiquement pour satisfaire avant tout les besoins essentiels [11]. Les intérêts des producteurs prévaudront d'emblée sur ceux des classes oisives, rentières et improductives, qui absorbaient le produit d'industries entières et devront maintenant participer activement à la production. On infléchira donc, de façon très nette, les choix économiques et la distribution dans l'intérêt collectif des masses laborieuses – même si leur révolution prévaut, s'il le faut, sur leurs intérêts immédiats, non par choix délibéré mais par nécessité imposée par la lutte des classes.

Le premier acte révolutionnaire des ouvriers est déjà de faire sauter les superstructures qui entravent l'essor des forces productives. Par définition donc, la classe du travail a pris l'initiative dans la société et l'économie, et pousse vers des procédés productifs qui sortent paysans et petits bourgeois de leur quiétude et léthargie séculaires.

Réformes bourgeoises
et interventions despotiques du prolétariat

Avec les données que l'étude du capitalisme a pu fournir jusque vers 1890, on ne pouvait affirmer scientifiquement qu'il fallait exclure une interprétation d'évolution gradualiste et réformiste de la voie au socialisme, ni, dans la pratique politique, qu'il fallait considérer sans autre forme de procès comme traître celui qui soutenait qu'il était possible à la classe ouvrière d'arriver au pouvoir par la voie légalitaire (bien entendu avec les moyens et les méthodes classistes [12] et non possibilistes, c'est-à-dire d'entrée dans les gouvernements bourgeois). Marx et Engels eux-mêmes ont reconnu cette éventualité (mais avec des batailles avant, et plus encore après la prise du pouvoir, contre la réaction intérieure et extérieure de la bourgeoisie etc.) dans certains cas historiquement très circonscrits (quelques occasions en Angleterre, en Allemagne, aux USA par exemple, et jamais en France, etc. - sans parler de pays secondaires comme la Hollande qui étaient pratiquement hors du mouvement général) [13]. En témoigne leur position vis-à-vis du chartisme et de la social-démocratie allemande, etc. Cependant, pour leur part, ils rejetaient l'étiquette de social-démocrate  en s'en tenant à celle de communiste. Les marxistes de la tendance de gauche soutinrent, dès le début de l'étape impérialiste vers la fin du XIXe siècle, que la société capitaliste devait désormais subir le heurt révolutionnaire, et ne pouvait même plus être réformée par une législation limitant progressivement les privilèges patronaux [14]. Au reste, confirmant la thèse de Marx de 1852 [15], l'expérience de la Commune avait déjà démontré que ce heurt de la guerre civile devait conduire à la destruction préalable de l'État bourgeois et à la formation d'un État prolétarien, celui-ci constituant la force indispensable pour opprimer la bourgeoisie vaincue durant le long et complexe processus de son élimination sociale: cf. l'État et la Révolution de Lénine.

Marx aussi bien que Lénine ont expliqué que la mutation d'une structure productive ne saurait être instantanée, mais qu'elle s'effectuerait par une série de modifications graduelles ;  au début de celles-ci, ils ont placé la révolution politique. C'est sur cette vision scientifique que se fonde, chez Marx et Lénine, la doctrine de l'inévitabilité de la dictature de classe. Cet État, en une dynamique violente, interviendra par des mesures despotiques – plutôt que par des réformes – pour détruire tous les vestiges de la forme capitaliste – après avoir constaté son existence. C'est pour cela que le prolétariat conservera l'armée, l'État, la loi, sans lesquels il devrait recommencer à chaque instant la bataille.

Quand le capitalisme sera définitivement écrasé, la société ne procédera plus par révolutions, ni même par réformes légalement coactives. L'antithèse entre réforme et révolution est propre à l'histoire de l'économie privée mercantile, capitaliste. Qui parle de réforme accepte de vivre encore dans la préhistoire du capitalisme. Déclarer avoir déjà édifié le socialisme et projeter de grandes réformes d'État, est historiquement absurde. La force qui agit et dirige ce pouvoir n'a pour fonction ni de révolutionner ni de réformer le capitalisme, mais de le défendre, le servir et tenter de l'éterniser – c'est ce qui est le cas aujourd'hui en Russie, par exemple. L'horreur qu'il faut éprouver vis-à-vis de ces réformes est plus forte que celle que suscitèrent les réformistes du XIXe siècle: ceux-ci promirent de changer, à l'aide d'emplâtres, le visage de la société capitaliste, mais au moins n'essayèrent-ils pas de raconter qu'ils l'avaient changé – et ils n'invitèrent pas les révolutionnaires à lui faire risette.

Praxis et théorisation des mesures de transition
au communisme

Selon Engels, on ne saurait confondre réforme bourgeoise et mesure prolétarienne : « La différence est bel et bien centrale. Tant que les classes possédantes restent au pouvoir, toute étatisation, par exemple, est simple réaménagement formel du mode d'exploitation, et non son abolition » [16] - comme c'est le cas lorsque le prolétariat est à la tête de l'État.

Les mesures de transition du prolétariat se distinguent, par ailleurs, des réformes bourgeoises en ce qu'elles sont essentiellement fluides, dynamiques, destinées à pousser les masses et l'appareil économique dans le mouvement, alors que les réformes bourgeoises sont faites pour assurer – toujours, par un côté du moins – un avantage au capital, donc une assurance, ce qui gonfle les superstructures juridiques, administratives qui s'alourdissent au fur et à mesure, au point d'étouffer la vie économique et sociale – jusqu'à la crise qui en débloque une partie pour un cycle aboutissant à… une crise plus grave encore.

En somme, la bourgeoisie peut réformer dans deux situations historiques : 1/ au cours de la révolution, mais alors les interventions despotiques gênent bientôt la bourgeoisie qui arrête le processus pour éviter d'être débordée par des éléments plus avancés qu'elle et pour s'en approprier les fruits: sa révolution est partielle et elle dévore ses enfants, les trop audacieux Danton et Robespierre ; 2/ quand la bourgeoisie est installée au pouvoir, les réformes sont imposées de force par les ouvriers, et la bourgeoisie s'acharne à les contrecarrer - cf. par exemple, la réduction des heures de travail – ou elles vont grossir l'arsenal des lois dans l'intérêt monétaire ou, pire encore, politique bourgeois. De plus, une réforme appliquée par la bourgeoisie est autant que possible isolée et partielle, alors que les interventions prolétariennes s'intègrent dans un ensemble cohérent et systématique où l'une s'articule et s'appuie sur l'autre: leur mode d'application a un caractère organique – et les masses ne paient plus un lourd tribut aux classes dominantes qui sont obnubilées par leurs intérêts particuliers.

Au reste, Engels voit – sans doute à l'exemple de l'Allemagne à l'industrialisation impétueuse du dernier tiers du XIXe siècle – que les réformes bourgeoises s'imposent spontanément à la classe au pouvoir, en l'occurrence au hobereau semi-bourgeois Bismarck – et l'on a, à la fin, pour effet irrémédiable la ruine du mode de production capitaliste: « Dans la mesure où la révolution économique s'effectuera plus vite et de façon plus incisive, dans cette mesure s'imposeront aussi avec nécessité des interventions qui, apparemment destinées seulement à porter remède aux disparités devenues intolérables par leur ampleur même, mineront dans leurs effets les bases du mode de production actuel » [17]. Chez la bourgeoisie, ce mouvement est aveugle et infiniment sinueux: il s'effectue, selon l'expression de Marx, sous la pression d'une loi de la nature. C'est en partant de l'analyse rigoureusement scientifique de ces phénomènes que Marx en est arrivé à en déduire, au plan théorique, un système rationnel (durchdacht, imprégné de pensée, dirait-on en allemand) qui correspond à la loi pure de ces mouvements historiques, débarrassés de leurs éléments troubles et hétérogènes, de leurs méandres et sinuosités, bref de leurs impuretés qui compliquent le procès à l'extrême et le rendent infiniment douloureux aux masses.

Déjà au plan politique, le prolétariat, dès sa naissance, était contraint d'intervenir de manière plus ou moins consciente et systématique, anticipant encore la société communiste supérieure  où la production et la distribution seront réglées à l'avance par un plan collectif qui permettra à l'humanité de contrôler et de dominer son destin.

Marx s'est indubitablement appuyé sur les luttes de classe du prolétariat français au cours des années 1793 où celui-ci fut temporairement au pouvoir et systématisa ses interventions despotiques dans le sous-sol économique en un ensemble politique cohérent et organique [18]. Peu avant la révolution allemande et européenne de 1848, il en déduisait sa théorie de la révolution permanente qui commence dans les conditions attardées d'un pays pour déboucher, en liaison avec les autres pays révolutionnaires, dans le communisme.

C'est de cette synthèse que Marx-Engels tirèrent leur schéma stratégique qu'ils appliquèrent à la révolution européenne de 1848-49, en liant l'action du prolétariat attardé d'Allemagne et d'Europe centrale à celle des ouvriers avancés de Paris et de Londres [19].

« Le triomphe de la classe ouvrière ne dépend pas seulement de l'Angleterre [pays capitaliste le plus avancé]; il ne pourra être ASSURE [et c'est alors que se réalise en économie le socialisme du stade inférieur] que par la coopération au moins de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne » [20].

La révolution d'Octobre fut confrontée à des problèmes identiques, et le parti bolchévik leur apporta les mêmes solutions, comme Lénine le déclara lui-même. C'est dans cette continuité que se manifeste le parti communiste. En effet, cet organe n'aurait pas de raison historique d'exister s'il n'était pas possible de résoudre les questions avec des données de principe. Principe est une notion temporelle et signifie résoudre les problèmes de 1979 avec des solutions tirées des batailles de 1917, comme Lénine a résolu ceux de 1917 avec les données de 1848-1860 et, mieux, avec les données de toute l'histoire systématisées dans ces années en théorie de parti du prolétariat mondial. Dans ces conditions, le marxisme s'oppose directement à l'opportunisme. Celui-ci se définit au sens non pas moral mais encore temporel, car la faute opportuniste est toujours d'agir sous la suggestion des événements immédiats, actuels, modernes, c'est-à-dire qu'il veut résoudre la question avec des données de la dernière minute et sous leur pression – ce qui est diamétralement opposé à la solution de principe. Ce n'est pas par hasard qu'une société sénile et en dissolution fait proliférer les partis qui vivent sur le dernier événement de la nuit.

Mais, dira-t-on, cette stratégie de la révolution permanente, de la prise en charge par le prolétariat des tâches de la bourgeoisie, a fait faillite puisque finalement le prolétariat a été battu. Il n'en est rien, puisque sa volonté et son programme immédiat ont été exécutés par ceux-là mêmes qui les ont vaincus, et la base économique du socialisme s’est développée : « La révolution de 1848 a fait exécuter, en somme, la tâche de la bourgeoisie par des combattants prolétariens sous l'enseigne du prolétariat ». Et dans la phrase suivante, Engels explique que les bourgeois furent contraints, malgré eux, à exécuter la volonté des révolutionnaires qu'ils avaient pourtant battus à plate couture: « Elle a réalisé, par le truchement de Napoléon III et de Bismarck, ses exécuteurs testamentaires, l'indépendance de l'Italie, de l'Allemagne et de la Hongrie » (Préface polonaise de 1892 du Manifeste). Même si ce fut en sens bourgeois, l'histoire avait donc fait un pas en avant grâce au prolétariat révolutionnaire. Si la bourgeoisie ne l'avait pas réalisé à la fin, la révolution socialiste serait encore plus lointaine qu'elle ne l'est déjà. « Au cours de leur évolution, les hommes doivent commencer par produire eux-mêmes les conditions matérielles de la société nouvelle, et nul effort de l'esprit ni de la volonté ne peut les soustraire à cette destinée » [21].

Le même argument réfute aussi la thèse de Kautsky qui prétendait que le parti bolchévik ne devait pas prendre le pouvoir en Russie en 1917 : s'il ne l'avait pas fait, il n'y aurait pas eu de développement de la grande industrie dans ce pays, donc pas de base économique du socialisme aujourd'hui, puisque la grande industrie ne se développe que lorsque les entraves féodales sont brisées, et depuis toujours c'est le prolétariat qui s'est chargé de le faire – sous l'égide ou non de la bourgeoisie [22]. On ne comprend rien au socialisme si l'on n'arrive pas à admettre que le prolétariat a besoin, autant que la bourgeoisie – sinon plus qu'elle – de l'économie capitaliste, parce que celle-ci engendre le communisme dans son sein. Cela explique que Marx a pu sans paradoxe affirmer au siècle dernier que la Russie féodale, arriérée, représente l'ennemi numéro un du prolétariat, derrière l'Angleterre. En attaquant la Russie tsariste, le prolétariat russe pouvait encore faire avancer ce pays d'un pas vers le socialisme, si l'économie bourgeoise s'y développait ; enfin, le rempart russe était la principale défense du capitalisme anglais et européen contre le prolétariat. Or donc, même battue aujourd'hui, la révolution prolétarienne de 1917 a bouleversé la Russie : « Ce capitalisme d'État actuel investit d'autant plus qu'il n'y a pas de bourgeoisie, comme personne physique, pour consommer. La plus-value produite n'a donc pas à aller en partie dans sa jouissance personnelle, en déduction des investissements nouveaux. Rien n'est prélevé pour les villas, les collections et fantaisies privées; tout est réinvesti. C'est la raison aussi pour laquelle le salaire et le niveau de vie des prolétaires russes restent rivés, sans bouger, à un bas niveau. Ce qui engloutit tout, c'est construire, armer, reconstruire, industrialiser. Dans les années héroïques, nous avons tué les bourgeois en Russie et ailleurs, mais non pour faire le socialisme (impossible dans la seule Russie arriérée au plan économique). Nous l'avons fait pour avoir le plus vite possible le capitalisme. L'histoire connaît ses voies. Si nous avions su que la révolution russe prendrait cette tournure dans son parcours ultérieur, nous nous serions battus tout autant pour elle, et nous l'aurions approuvée tout aussi chaudement » [23].

Quel a été ce résultat révolutionnaire bourgeois ? « Quand nous avons dénoncé les falsifications moscoutaires du léninisme et du marxisme, nous n'avons jamais oublié que Moscou travaille cependant en sens révolutionnaire - en ouvrant la porte au capitalisme jusqu'à l'Himalaya et aux Mers Jaunes » [24].

« La révolution triomphe, même si elle est battue » [25] - c'est ce que suggérait à Marx le déterminisme de l'évolution économique et sociale, puisque les révolutionnaires ne prennent jamais les armes pour des buts abstraits, fantaisistes, mais uniquement sous la pression de besoins irrépressibles qui les poussent dans la rue, les places et les actions illégales.

Si la révolution est contenue, différée ou retenue pendant toute une période, elle n'en éclatera ensuite que plus violemment encore – sur un espace géographique plus large. C'est parce qu'au cours de plus d'un siècle un autre 1848 n'est pas venu, malgré la puissante tentative de 1917-20 de révolution permanente à l'échelle internationale qui embrasa toute l'Europe, que nous sommes convaincus qu'un jour d'une époque non lointaine, maintenant que la crise historique prévue depuis des décennies a éclaté [26], cette même révolution ne gagnera pas seulement un continent, mais certainement – en tant que prime au retard – deux continents et plus.

Ceux qui ne comprennent pas que la Russie économiquement arriérée faisait un pas en avant essentiel vers la société communiste future en développant le capitalisme d'État n'entendent rien à Marx, ni à Lénine. Il fallait y prendre le pouvoir, en outre, pour amorcer la révolution internationale car la chaîne des États et des économies capitalistes rompt non pas à ses maillons centraux les plus puissants, mais aux « plus faibles », qui relancent et favorisent ensuite la révolution dans les autres pays. S'il est tout à fait possible de prendre le pouvoir dans un pays attardé, il serait en revanche tout à fait absurde de vouloir y instaurer le socialisme dans l'économie. La révolution y serait socialiste, parce que le prolétariat s'y érige en classe dominante et dirige l'État et la politique qui va au-delà de la République bourgeoise, étant l'avant-garde de la révolution internationale. En somme, dans un tel pays, le prolétariat s'appuie sur deux pieds – l'un, disons, politique, et l'autre économique. Le premier est celui du prolétariat de l'industrie, le second celui de l'écrasante majorité petite-bourgeoise paysanne de la population. Le premier campe dans le socialisme au plan politique, le second lui est extérieur. Le premier est politique grâce à deux conditions : la prise du pouvoir par le parti prolétarien et le contrôle de l'État sur la grande industrie qui est soit aux mains de capitalistes privés, soit de capitaux contrôlés par l'État, ou un mélange des deux.

Expérience d'hier, armes pour demain

Une fois que l'histoire a spontanément fait prendre aux prolétaires, même dans les révolutions bourgeoises, des mesures despotiques pour accélérer le processus révolutionnaire et la dynamique économique, Marx les théorise en un ensemble d'interventions cohérentes que le prolétariat d'autres pays à la veille de révolutions peut à son tour proposer comme programme avant même le feu des événements. Ainsi Engels parlait-il de « mesures qui PREPARENT LE CHAMP DE BATAILLE EN FAVEUR DU PROLETARIAT » [27].

Selon l'expression de Lénine: « Les Soviets de députés ouvriers et soldats doivent prendre le pouvoir, mais non pour créer une république bourgeoise du type habituel ou pour passer directement au socialisme. C'est impossible... Nous ne pouvons être partisans d' « introduire » le socialisme; ce serait la pire des absurdités. Nous devons préconiser le socialisme. La majorité de la population est formée en Russie de paysans qui ne peuvent en aucune façon désirer le socialisme. Mais que pourraient-ils objecter à la création dans chaque village d'une banque qui leur permettrait d'améliorer leur exploitation? » [28].

En somme, la stratégie révolutionnaire est d'une grande audace : les mesures de transition mercantiles et monétaires, c'est-à-dire bourgeoises, qui préparent les bases économiques du socialisme, peuvent servir de tremplin au prolétariat, d'abord pour conquérir le pouvoir et s'y maintenir, puis pour amorcer et favoriser la révolution internationale. C'est ainsi que la politique socialiste s'appuie sur l'industrie lourde, toute capitaliste qu'elle soit, pour assurer au pouvoir les armes de la guerre de classe et de la guerre civile face à la contre-révolution interne et externe. Ce que l'on pourrait tenir pour un « détour » par l'économie mercantile et monétaire devient un moyen de tenir bon et d'accélérer le processus de la révolution permanente à l'échelle mondiale [29]. La jonction économique se fera avec la victoire de la révolution dans un (ou un groupe de) pays avancés. Toute la stratégie de la révolution de 1848 était basée sur cette dialectique [30] - comme celle de 1917-1920 en Russie et en Allemagne.

Programme en vue de la conquête du pouvoir
dans un pays arriéré

L'une des revendications que le prolétariat peut avancer avant la révolution pour préparer l'assaut du pouvoir aussi bien que pour intervenir ensuite dans les rapports économiques pour les transformer est la nécessité du contrôle. Face à l'effondrement de l'économie qui échappe des mains des classes dirigeantes au cours de la crise révolutionnaire, le mot d'ordre du contrôle s'impose pour distinguer la nouvelle économie politique de l'ancienne qui fait faillite [31]. Ce mot d'ordre prépare le prolétariat à affronter les tâches économiques, en même temps qu'il initie les masses aux problèmes brûlants de la société. Ce qui commande en outre la possibilité d'intervenir despotiquement dans les rapports économiques et sociaux est le contrôle préalable de toutes les activités, le recensement de ce dont on dispose en capacités productives (force de travail, machines, installations etc.), en produits du travail ou de la terre susceptibles d'être distribués soit pour la consommation, soit pour la production. Au cours de la révolution, la nécessité du contrôle s'impose impérieusement aux forces révolutionnaires, et tout d'abord pour survivre et se défendre contre les forces ennemies, sous forme militaire qui est la plus contraignante, urgente et concentrée, avec une hiérarchie de priorités, où choix, décision et action ne sont pas séparées – comme en philosophie.

Le contrôle, né des besoins immédiats, est fondamental pour le prolétariat qui défend les intérêts des larges masses plus paupérisées que jamais au cours des guerres et crises sociales, et auxquelles il faut assurer l'essentiel – ce qui implique un système de répartition plus juste que celui qui s'opère par l'argent, et amorce un changement dans le mode de distribution et donc aussi de production.

Dans la Catastrophe imminente etc. [32], Lénine décrit comment la bourgeoisie est elle-même contrainte périodiquement, aux moments de graves catastrophes et crises, d'instaurer un « communisme de guerre » (rationnement et contrôle strict, voire égalitaire). De cette base matérielle, il fait le tremplin pour renverser cette même bourgeoisie, et instaurer un contrôle du peuple tout entier sur la distribution et la production, en vue de lancer la révolution. Il note d'abord que les bourgeois ont bonne mine de critiquer notre « communisme de caserne », eux qui aboutissent périodiquement à de longues périodes de rationnement franc et ouvert, qui ponctuent le rationnement permanent des masses pauvres par le « détour » de l'argent.

La critique de ce « communisme de guerre bourgeois » permet enfin à Lénine de distinguer ce qui sépare ce système borné du contrôle prolétarien pour préparer le communisme. Le rationnement bourgeois porte sur les produits, peu nombreux, de consommation indispensable et conserve le rationnement, plus odieux encore, au moyen de l'argent. Le maximum de consommation n'existe que pour le pain, le sucre, l'huile, la viande, les cigarettes, il n'est pas fixé pour tous les produits, tant s'en faut. On ne touche pas aux objets de « luxe », puisque « de toute façon il y en a peu », et ils sont hors de portée des bourses populaires. Ainsi, en Allemagne, le pain blanc ne figurait pas dans le rationnement, et les riches dérogent constamment aux « normes » de consommation. Dans les villes d'eaux, le pain blanc est donné à volonté aux malades ou aux riches qui font leur cure, sans parler des denrées de choix, rares et raffinées. L'État capitaliste procède, en outre, à un rationnement bureaucratique : il craint de développer l'initiative des ouvriers et d'« attiser » leurs exigences. L'état de siège pèse autant sur eux que sur l'ennemi, les rouspéteurs étant assimilés à la cinquième colonne. En somme, le peuple est soumis à une surveillance féroce, et les bourgeois, avec leurs profits de guerre, échappent à tout contrôle. La réglementation de la « vie économique » est limitée au maximum, sous le despotisme renforcé de la bureaucratie, car le risque est grand qu'avec les ravages croissants de la guerre et la famine, le peuple réclame une distribution plus juste, voire exige que la production soit adaptée à la satisfaction des besoins fondamentaux.

Dans les guerres, « ces mères des révolutions modernes », l'idée de planification non monétaire ni mercantile s'impose donc non seulement aux esprits, mais dans les faits – comme nécessité économique et sociale. Aussi Lénine proposait-il la réglementation de la consommation non pas comme mesure socialiste, mais comme levier pour conquérir le pouvoir. Le mot d'ordre en était : en présence des calamités inouïes qui accablent les masses, il ne suffit pas d'instaurer la carte de pain. Ce qu'il faudrait d'abord, c'est le groupement forcé de la population entière en des sociétés de consommation. Ce serait une sorte de conquête de la « démocratie » [33], avec l'initiative des masses qui permet la liquidation de l'oligarchie au pouvoir et de l'oppression des profiteurs et exploiteurs, car c'est le seul moyen de réaliser intégralement le contrôle de la consommation.

Or, « celui-ci a pour corollaire, d'abord, le service de travail pour les riches, qui seraient tenus de remplir gratuitement, dans ces sociétés de consommation, des fonctions de secrétaires ou tout autre emploi analogue ; ensuite, le partage égal des produits de consommation, afin que les charges de la guerre soient réparties d'une façon vraiment égale ; enfin, l'organisation du contrôle pour que les classes pauvres contrôlent la consommation des riches » - ce contrôle a, en somme, pour conséquence la révolution.

Puisque Lénine évoque ici la question de l'obligation pour tous de travailler, qui est aussi contenue dans les programmes de transition de 1848 etc. de Marx-Engels, il faut dissiper de graves équivoques à son sujet. En fait, cette mesure n'est pas du communisme, mais constitue seulement un pas, une transition nécessaire, vers lui. Ici encore les bourgeois ont bonne mine de critiquer ce qui est au fond une mesure capitaliste, comme il ressort clairement du fait qu'ils contraignent les masses à travailler ou... à crever de faim, sans parler de ce qu'ils extraient leurs profits de ce travail toujours plus généralisé d'autrui. Dans un programme ouvrier, cette obligation est d'abord édictée pour tous sans exception, bourgeois et rentiers y compris – ce qui explique leur rage. Ensuite, elle est conçue dans l'intérêt de la classe ouvrière – et non à la gloire du travail – en vue de réduire les heures de travail pour tous, puisque la production dispose de plus de bras. Certes, l'économie de ce pays arriéré a toujours besoin de beaucoup de main-d’œuvre, mais elle est moins exploitée individuellement qu'auparavant. Sans cette réduction de la peine, on tourne le dos au socialisme et on retourne vers le capitalisme : au lieu des samedis communistes de Lénine, on a le stakhanovisme à la Staline [34].

L'obligation de travail pour tous n'est pas un moyen de gonfler la production, comme dans le capitalisme ; elle permet d'introduire un début de réglementation de la vie et de la production sociales d'après un certain plan d'ensemble qui est toujours moins oppresseur – même si l'économie reste encore enserrée dans le carcan mercantile et monétaire – que l'anarchie et la jungle du libéralisme, où le gaspillage, le mépris du travail qui échappe à toute réglementation, atteignent leur comble.

C'est encore Lénine qui explique le sens de cette mesure de transition du gouvernement ouvrier en l'opposant à la politique bourgeoise. Aux périodes de haute prospérité, les pays capitalistes même les plus privilégiés poussent tout le monde au travail, les jeunes et les femmes sont plus nombreux que jamais dans les fabriques. Au cours de la guerre, les forces valides sont enrôlées obligatoirement dans la production ou les forces armées militaires ou paramilitaires – en Allemagne hitlérienne aussi bien qu'en Angleterre churchillienne, sans parler de la France pétainiste qui retourne d'abord aux travaux champêtres, et imite ensuite ses deux voisins, « ami » et « ennemi ». Nous ne parlons pas des périodes de chômage qui sont les pires pour les... travailleurs : « Les junkers (grands propriétaires fonciers) et les capitalistes instituent en Allemagne le service de travail obligatoire qui devient fatalement un bagne militaire pour les ouvriers. Mais considérez la même institution, et réfléchissez à la portée qu'elle aurait dans un État démocratique révolutionnaire [démocratique pour Lénine n'est pas communiste, mais correspond à un stade inférieur de coexistence de plusieurs classes dans l'évolution. N.d.Tr.]. Le service de travail obligatoire institué, réglé et dirigé par les Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, ce n'est pas encore le socialisme, mais ce n'est déjà plus le capitalisme » (l.c. p.391). Si l'on n'est plus dans le capitalisme dans le cas évoqué par Lénine, ce n'est pas que l'on soit déjà dans le communisme ou le socialisme au plan économique, bien que la différence qualitative (des orientations sociales) soit déjà complète par rapport au capitalisme, puisque le prolétariat exerce sa dictature avec une politique visant à l'abolition des privilèges de classes.

Dictature égale contrôle

Pour autant que la valeur d'échange, l'argent et le marché reculent dans l'État ouvrier, le contrôle sur les valeurs d'usage gagne en importance. Or, le contrôle est lié à l'institution politique qui l'exerce [35]. Tout gouvernement révolutionnaire prolétarien met au premier plan le contrôle, parce qu'il anticipe d'emblée et de très loin déjà le mode de répartition du communisme supérieur au sens où la distribution – et aussi la production – s'effectue non plus selon les critères de rentabilité, de marché, d'argent et de profit, de la démente production pour la production, mais selon les besoins humains, les plus essentiels d'abord, et plus raffinés ensuite.

Le contrôle, pour être efficace au plan économique, a deux présuppositions essentielles : 1/ il faut que le pays où il s'effectue ait déjà atteint un certain niveau de développement économique et social qui permette un inventaire des biens et produise un excédent appréciable par rapport aux besoins immédiats des producteurs, qui, au niveau économique le plus bas de satisfaction des besoins élémentaires de l'homme, sont parcellaires, dispersés et autosuffisants ; 2/ que le « contrôleur » dispose des armes, c'est-à-dire du pouvoir. Lénine fait remarquer que ceux qui l'oublieraient sombrent dans le ridicule – ce que le contrôlé lui-même met en évidence en disant : « Contrôle-moi à ton aise, pendant que je garde les canons. Gave-toi de contrôle! » [36]

Dès lors que le capital, qui commande péremptoirement tout le travail, les services et le produit d'autrui dans l'infecte société mercantile et monétaire, a cessé d'imposer sa loi, parce que l'économie s'est effondrée, soit dans la guerre, soit dans la crise révolutionnaire, il ne reste plus qu'un facteur pour réagir contre la jungle de l'arbitraire et du chaos – la discipline. Et l'histoire d'un pays traversé par les pires catastrophes sociales cycliques qu'est l'Allemagne a démontré que ce facteur permet de surmonter la pénurie et les désastres mieux que l'individualisme obtus des pays latins, par exemple. Lénine l'explique d'un mot : « Cette discipline ne tombe pas du ciel, elle n'est pas le fruit de vœux pieux: elle découle des conditions matérielles de la grande production, ET UNIQUEMENT DE CES CONDITIONS » [37].

Et cette discipline n'étant plus mercantile, Lénine l'appelle « communiste » : « L'organisation communiste du travail social, dont le socialisme constitue le premier pas, repose et reposera de plus sur la discipline consciente et librement consentie des travailleurs eux-mêmes qui ont secoué le joug des grands propriétaires fonciers ainsi que des capitalistes » (ibid.).

Mais au moment de la révolution nous sommes encore loin de l'homme du communisme supérieur qui n'a plus besoin d'être discipliné par les moyens matériels extérieurs de l'économie, l'argent, qui fait que le travailleur vend lui-même sa force de travail et se soumet au procès de production dictatorial du capital, puis au marchand qui lui vend sa pitance, enfin au flic et au juriste qui maintiennent cet ordre infâme, sans parler du curé et du député, etc. qui lui expliquent que c'est ce qu'il a choisi librement, le meilleur des mondes possibles. Lénine a déjà dans les yeux cet homme nouveau du communisme, issu de la dictature non mercantile du prolétariat : « Discipline des producteurs conscients et unis, sur lesquels ne pèse aucun joug et qui ne connaissent aucun autre pouvoir que celui de leur propre union, de leur propre avant-garde plus consciente, audacieuse, unie, révolutionnaire et ferme » (ibid., p.427).

Comme le notait justement Lénine, la discipline est fille de la grande industrie, et non de la morale ou de la coercition brutale. Et son jugement est plus que confirmé aujourd'hui par l'industrie surdéveloppée : l'homme, coupé de tous ses liens avec l'espèce, se retrouve seul, mutilé, sans force ni initiative, solitaire dans la foule et la concurrence ; socialement, il est discipliné, même s'il se veut sottement original alors qu'il est fabriqué à un bon milliard d'exemplaires, réglé comme du papier à musique, robotisé, mécanisé et manipulé par la grande production en série et les usines de psychologie modernes, made in USA, qui inondent le monde entier de leur merde.

Stades du socialisme et communisme de guerre

Il reste un point à considérer – celui du communisme de guerre, qu'il faut distinguer nettement des stades successifs de la révolution permanente dans un pays attardé ou du premier stade du socialisme dans un pays avancé. C'est d'autant plus nécessaire que le communisme de guerre a de fortes chances de s'imposer à l'avenir encore. Déjà la Commune de Paris a connu ces terribles épreuves, mais celles-ci risquent d'être le sort de toutes les révolutions futures, puisque le capitalisme impose des destructions toujours pires à mesure qu'il vieillit – ce qui confirme encore la thèse marxiste du capitalisme catastrophique.

En principe, les mesures de transition au socialisme, prônées par Marx ou Engels de 1848 à 1875 et même 1891, s'appliquent à une économie qui a surmonté les troubles de la guerre civile et évolue « rationnellement », c'est-à-dire selon les normes économiques et non les exigences politiques de la défense prioritaire du pouvoir. Le communisme de guerre, lui, correspond à une phase où il s'agit avant tout de survivre et de défendre la révolution. Les dispositions prises dans ces circonstances n'ont rien à voir avec les mesures de transition au socialisme, voire avec le programme de préparation de la révolution. Il faut donc les distinguer soigneusement – et ce d'autant plus que rares ont été ceux qui ont compris que, par rapport à la situation de communisme de guerre, la Nouvelle politique économique (NEP) de Lénine n'a pas vraiment constitué un pas en arrière. Leur étonnement vient de ce qu'ils ont un point de vue anarchiste : ils croient que la révolution introduit aussitôt le socialisme, alors qu'en réalité le socialisme, en économie, dépend du niveau de production réel atteint par le pays de la révolution.

L'homme véritablement social et épanoui ne peut être que le fruit de la révolution sociale engendrée par un très haut niveau des forces productives. Si celles-ci font défaut ou si elles sont ruinées à l'échelle d'un pays ou d'un continent et que les rapports mercantiles et monétaires sont éliminés, tout ce que l'on peut réaliser, c'est le communisme de guerre. Le pouvoir d'État n'est pas un deus ex machina : il agit à partir de la base de l'économie qu'il influence en retour. Il ne construit pas le socialisme, mais balaie les rapports sociaux devant la progression des forces productives.

Dans un pays arriéré, par exemple, où le prolétariat est au pouvoir, il y a deux phases en général où la distribution s'effectue de manière égalitaire : 1/ celle du communisme de guerre, né de la catastrophe de la guerre, des destructions de la guerre civile, etc., mais cette phase n'est pas nécessaire pour parvenir au communisme ; 2/ celle du socialisme inférieur où l'argent est aboli et remplacé par le système des bons de travail.

Il importe de faire nettement la différence, ne serait-ce que pour expliquer que le temps n'est pas encore venu alors d'introduire la distribution égalitaire du socialisme inférieur, faute d'une base économique adéquate, celle où le capital et la rente foncière sont déjà évincés et où il ne faut plus rémunérer qu'un seul facteur de la production, le travail humain – ce qui implique le plus haut développement auquel puisse parvenir le mode de production bourgeois [38].

Pour mieux éclaircir ce point particulièrement difficile des mesures de transition au communisme, nous prendrons un exemple historique qui met en évidence les différences spécifiques des phases successives de la révolution permanente dans un pays arriéré – celui de la Russie des glorieuses années 20.

L'ensemble des mesures intitulées communisme de guerre– et elles portent bien ce nom – s'explique par le contexte historique, politique et militaire. Mais, si l'on veut les considérer sous l'aspect économique, elles relèvent du stade du communisme non pas inférieur mais supérieur. C'était en Russie de 1920, pour employer une formule moderne, un « pont aérien » lancé vers l'onde de la révolution de l'Occident développé, vers un futur qui refluera à la suite de la défaite de la révolution en Europe centrale.

Il faut donc expliquer ce point économiquement, en sachant qu'une forme de production et de société peut apparaître avant ou après son temps comme phase précaire ; par exemple, de nos jours un régime esclavagiste de la part d'une bande de forbans, ou un régime de rationnement socialiste à partir de calculs mathématiques dans une cité médiévale ou bourgeoise assiégée – Arras ou Paris.

Considérons donc le pain que l'on distribue sans demander de l'argent en échange à Moscou, ou le tramway où chacun monte et descend comme il veut. Lorsqu'on répartit la ration de pain dans les quartiers, on ne demande pas à celui qui la reçoit s'il a travaillé ou s'il peut en fournir la preuve, voire s'il a un ticket – ce qui n'est pas possible dans les moments difficiles. On voit qu'il a faim, et on lui donne sa ration – comme au soldat en service -, et il est libre de s'en aller ensuite. La délivrance du pain est un acte qui se déroule entre la société et l'individu, et elle ne s'établit pas autrement que pour l'usage de l'énergie électrique du tramway : on ne compte pas les voyages effectués dans la journée, pas plus qu'on n'en demande la raison. Mettre sur pied une organisation pour cela serait trop difficile dans une situation tendue à l'extrême. L'individu que l'on vient de transporter ou de rassasier dans ces conditions peut généralement décider lui-même – sans qu'il y ait de liens avec ce qui précède ou ce qui suivra - s'il va s'en aller au travail, creuser une tranchée à la périphérie de la ville ou ramasser l'arme de quelqu'un qui vient d'être tué pour continuer la lutte contre les Blancs.

Toutefois, ce système qui a surmonté toute mesure mercantile au plan individuel aussi bien que social, s'il répond économiquement à la forme du communisme supérieur - « à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités » - n'est possible qu'au moyen de mécanismes de coercition et d'oppression à la tête desquels se trouvent la dictature, la terreur rouge, la guerre civile en permanence, organisées par l'avant-garde des ouvriers, le parti communiste. La farine pour le pain est là, parce que les détachements d'ouvriers armés de la ville sont allés à la campagne pour la prendre de force aux paysans qui en ont de trop par rapport à la pénurie qui règne dans l'armée et la ville. S'il est possible d'éviter qu'un chacal accapare des rations de pain ou abuse d'une façon ou d'une autre des services sociaux non payés ni contrôlés, c'est que la première patrouille venue d'ouvriers armés peut l'arrêter, le juger sommairement et le punir sur place, sans autre forme de procès. Ce n'est pas une habitude historique (que l'on a coutume d'appeler conscience) formée au cours des générations, qui limite les besoins et exalte les capacités, mais la force révolutionnaire en explosion immédiate qui n'a pas le loisir de calculer les pourcentages d'erreurs et les préjudices supportés par le fantasme de la personne humaine.

Le système du bon de travail est beaucoup plus complexe et il implique une organisation sociale qui – comme Marx l'a expliqué – doit évoluer de façon pacifique et sans effusion de sang, même s'il s'agit d'une société tout juste sortie du sein capitaliste. Il implique donc une ultime application du droit de distribution, c'est-à-dire de droit bourgeois. Or, cela était très en avance sur les possibilités d'une économie telle que la russe, où en 1921 prévalaient encore des formes sociales d'une échelle plus basse non seulement que le capitalisme d'État, mais encore le capitalisme privé lui-même, voire la petite production mercantile : le simple contrôle statistique était alors encore du domaine du rêve [39].

Dans le système des « bons de travail », tous les produits vont directement à la société et ne font pas l'objet d'un échange ni entre producteurs, ni entre individus particuliers ou associés. Cependant, la société calcule combien de temps-travail ils représentent (ce dont on ne se préoccupera plus du tout dans le stade supérieur du communisme, comme on ne s'en préoccupait pas non plus dans la glorieuse période des Communes assiégées de Paris ou de Russie). Elle en fait le total qu'elle met en concordance avec la somme des heures de travail que chacun a donné à la production. Pour chaque heure de travail, l'individu pourra retirer une partie équivalente du produit social, après déduction des aliquotes pour les frais sociaux, etc.

Supposons que l'on applique le système des bons de travail en donnant du pain, par exemple, sans violer le principe du travail égal en fonction du temps. On pourra établir que dans la journée – mettons de six heures – le pain représente une heure. Si le bon de la journée a donc six marques, le pain correspondra à l'une de ces six marques. L'organisation de ce système suppose que la société sache combien il y a de kilos de pain et combien il y a d'heures de travail pour établir quel est le rapport entre ces deux quantités, une fois que l'on a écarté les nombreuses autres incidences qui entrent en jeu. Au préalable, tout cela implique, on le voit, qu'il n'y ait plus de marché du pain, ni de pain revendable comme marchandise, ni de monnaie échangée contre du temps de travail, c'est-à-dire de salariat.

Cela, on ne l'a jamais vu en Russie, et rien ne le laissait entrevoir non plus, tout le travail étant exprimé en monnaie, et toute cette monnaie étant exprimée dans sa forme capital. Aussi dans les années 1920, durant le communisme de guerre, n'a-t-on jamais posé la question du stade inférieur du communisme (c'est-à-dire de la consommation égale pour un temps de travail égal sur la base d'une économie hautement productive), parce qu'on avait affaire à des marxistes, et non à des fous enivrés par le feu et les flammes du mouvement historique révolutionnaire. Or donc, le rapport entre « tant de droit à du pain pour tant de devoir de travail » sera sanctionné par un État prolétarien faisant encore usage de l'obligation bourgeoise du droit et du devoir que, dans les programmes de Gotha et d'Erfurt, Marx et Engels tinrent à opposer à la bourde lassaléenne du droit au fruit intégral de son propre travail, l'égalité de devoir de pair avec l'égalité de droit, comment poser ce rapport de l'égalité entre tant de pain contre tant de travail, quand la majorité de la population – pour ne pas parler de tout le reste – produisait le pain et le mangeait avant même qu'il soit pesé [40] ?

La question de la comptabilité n'est pas simplement formelle. Elle évolue selon le développement économique atteint par la société. Dans le livre II du Capital [41], Marx explique qu'elle aura une importance accrue dans le communisme supérieur, cependant pour des raisons totalement contraires à ce que suggère la pratique capitaliste où elle envahit tout à la suite de l'argent qui a besoin de mesurer même des choses qui n'ont aucune utilité pratique. Au fond, cette comptabilité communiste n'a que le nom en commun avec la capitaliste, car c'est le prolongement – de qualité nouvelle – du contrôle de la dictature du prolétariat qui s'est lui-même substitué à la dictature de l'argent, des banques et de la finance. Elle n'a rien à voir non plus avec ce qu'elle était dans les sociétés mercantiles, car elle ne porte plus sur l'argent.

Soit dit en passant, cela constituera une énorme diminution des faux frais de production. En effet, comme le dit Marx, sous le capitalisme tout produit doit exister doublement pour être marchandise, c'est-à-dire article conforme à ses règles de distribution : une fois sous forme de produit (valeur d'usage), une autre sous celle de la marchandise (valeur d'échange). Ce n'est pas la fabrication de monnaie (extraction des métaux précieux, frappe, etc.) qui constitue la plus grande part des faux frais de ce système monétaire, car pour fonctionner jour après jour on dilapide des masses inouïes de forces productives, de main-d'œuvre, d'installations immobilières, de machines les plus sophistiquées, etc., avec le réseau bancaire, financier, etc. qui enserre jusqu'au dernier hameau.

On sait que, de nos jours, les frais de circulation mercantile dépassent les coûts de production des denrées. C'est dire que, du simple fait de l'élimination du système de comptabilité monétaire, les heures de travail de la société pourraient être réduites de plus de la moitié dans la société non mercantile du communisme, et ce, sans dommage – au contraire.

Pourquoi, cependant, la comptabilité gagnera-t-elle encore en importance sous le communisme ? Répondre à cette question permet, en opposition aux conditions actuelles, de mieux définir les caractéristiques de l'économie communiste – si l'on peut encore parler alors d'économie, car il s'agit plutôt d'un métabolisme, échange naturel entre l'espèce humaine et la nature en un rapport qui accroît et multiplie les forces et possibilités de l'une comme de l'autre [42]. Or donc, bien que son poids et son efficacité y seront multipliés, la comptabilité y sera réduite à un minimum technique dérisoire : on ne comptera plus qu'en grandeurs physiques les matières premières et auxiliaires, le nombre de producteurs et de consommateurs, d'enfants, de vieillards, ainsi que les produits, la brosse à chaussures par exemple, dont il n'y aura plus cent variétés différentes, celle qui fait le meilleur usage s'imposant aussi bien à l'un qu'à l'autre, dès lors que les hommes ne mettent plus leur point d'honneur à se distinguer... par leurs objets personnels, si l'on peut dire. En somme, il n'y aura plus que des chiffres de mètres cubes, de tonnes, de calories, de kilowatts et autres grandeurs et unités ayant un clair sens physique accessible à tous. Bref, au lieu d'être monétaire, la comptabilité sera physique. Le cancer bureaucratique et ses effets néfastes, liés pour ce qui est de leurs causes non tant à l'État qu'au mercantilisme qui exaspère les intérêts individuels et les oppose entre eux et à la société, seront purement et simplement éliminés.


[1] Ce recueil sur la Dictature du prolétariat précède la publication des textes de Marx-Engels sur la Société communiste qui se développe déjà au sein de la base économique du capitalisme et sert de levier pour les efforts révolutionnaires du prolétariat et de point de référence pour les mesures de transition au communisme. Du point de vue méthodologique, nous commençons, dans cette Présentation, par déterminer quel est le rapport entre la lutte politique révolutionnaire et l'œuvre économique du travail ouvrier au sein de la base productive, afin de définir quelle est la marge de jeu et l'efficacité en retour de l'action ou de la violence politique sur les rapports communistes enfouis dans le giron du mode de production capitaliste. On pourra établir ainsi quel peut être l'effet des mesures de transition décrétées par le Parti communiste à la tête de l'État de la dictature du prolétariat, et quelle en est la base de classe.

[2] Lénine, en dialecticien éminent  à l'audace inouïe, allait jusqu'à dire que le socialisme n'existait qu'au plan politique en Russie et au plan économique en Allemagne : « Le socialisme est impossible sans la technique du grand capitalisme, conçue d'après le dernier mot de la science moderne... L'histoire a suivi des chemins si particuliers qu'elle a donné naissance, en 1918, à deux moitiés de socialisme, séparées et voisines comme deux futurs poussins sous la coquille commune de l'impérialisme international. L'Allemagne et la Russie incarnent en 1918, avec une évidence particulière la réalisation matérielle des CONDITIONS du socialisme – des conditions  productives, économiques et sociales, d'une part, et des conditions politiques, D'AUTRE PART » (Cf. L'Impôt en Nature, in Œuvres, t. 32, p.354 et 355).

[3] Ce recueil de Marx-Engels sur la dictature du prolétariat ne surgit pas ex novo. Il arrive, au contraire, après des débats historiques sur ce sujet par définition brûlant. Il ne s'agit donc pas d'être complet, mais plutôt d'ajouter ces textes parfois inédits aux notions fondamentales. Nous renvoyons par ailleurs aux textes classiques de Marx-Engels sur les Luttes de classes (1848-49 et 1871), à l'Antidühring, aux dernières pages de la Misère de la Philosophie, ainsi qu’aux recueils sur le Mouvement ouvrier français, sur les Utopistes et l'Utopisme et Communauté de l'avenir, pour ce qui est de la société communiste que se fixe comme but la dictature du prolétariat. Par ailleurs, nous ne produisons pas les passages sur l'État et la Commune de Paris que commente brillamment Lénine dans l'État et la Révolution (Œuvres,t. 25, p.413-531). On ne peut dire mieux que lui – et nous le tenons donc pour un acquis auquel on ne peut que renvoyer le lecteur soucieux de ces problèmes vitaux. On trouvera, en outre, une étude, dans le prolongement marxiste le plus strict, sur la question de la violence révolutionnaire dans l'opuscule intitulé Force, violence et dictature dans la lutte de classe, traduction française Ed. Programme communiste.

[4] Autre exemple : Marx et Engels pouvaient justifier en Allemagne une politique ou tactique social-démocrate aussi longtemps que le démocratisme bourgeois était encore progressif. Dans les pays attardés, Marx parle ainsi du « prolétariat démocrate », parce qu'il faut passer nécessairement par l'étape bourgeoise tant que l'attaque contre le capitalisme ne peut s'effectuer de manière frontale. La voie est encore longue avant le point d'abolition de la démocratie qui correspond au communisme sans institutions politiques, ni État. Ici encore, le train ou tramway fait un long tournant, mais le terme en est clair.

[5] Cf. infra la Commune et ses rapports avec la paysannerie, ainsi que Dialogue avec les Morts, chapitre les « Vingt ans » de bons rapports de Lénine avec la paysannerie, p.133-135. Selon la formule de Lénine, ces bons rapports devaient permettre de tenir jusqu'à la victoire des partis prolétariens dans les pays plus développés. Le détour est immense, mais les compromis économiques - deux pas en avant, un en arrière, etc. - auraient permis de tenir l'essentiel – la victoire politique de la révolution mondiale au maillon le plus faible de la chaîne bourgeoise, avec l'orientation socialiste de l'Octobre russe.

[6] Il est évident que les nations disparaîtront toutes à la fin, lorsque l'humanité sera unifiée en un seul ensemble. C'est une utopie de croire que le capitalisme puisse surmonter les nations, ne serait-ce qu'en créant des ensembles plus vastes, la petite Europe par exemple, parce que le capital est jungle des nationalismes et de l'impérialisme. Il ne s'agit donc pas de faire un chapitre nouveau du programme de parti sur le thème de la systématisation à partir de zéro de tous les peuples homogènes en un nouvel ordre politique, géographique, d'États, organisé par la violence ou le consensus mutuel. L'unification de toute l'humanité ne peut se faire que sous le socialisme, avec l'abolition de l'État géographiquement circonscrit et limité, c'est-à-dire avec l'extinction de toute violence et limitation étatique. Il est donc erroné de penser que ce sera l'État socialiste qui unifiera l'humanité en un seul ensemble : l'État, aussi longtemps qu'il existe, est synonyme, au contraire, de limitations et d'entraves. En somme, le mot d'ordre « À bas les frontières » n'a de sens qu'à partir du moment où le socialisme (sans État) est une réalité : ce n'est pas une méthode d'organisation de l'humanité par les institutions politiques, car celles-ci présupposent des frontières.

Les mots d'ordre d’autodétermination des peuples de Lénine ne sont donc nullement des formules d'organisation définitive. Et il en est de même de celles sur la paix sans annexions, le droit d'une nation de se séparer de l'hégémonie de l'autre. Ce sont des moyens de libérer les masses de l'emprise de l'impérialisme et du colonialisme, de leur rendre l'initiative, pour les amener à une révolution socialiste qui transforme effectivement les rapports économiques et sociaux qui les enserrent. Ainsi, Lénine écrivait-il, par exemple sur les propositions à tous les peuples d'une paix démocratique, fondée sur le renoncement complet à toute espèce d'annexions et de contributions, qu'elles « créeraient entre les ouvriers des pays belligérants une entière confiance réciproque et amèneraient inévitablement des soulèvements du prolétariat contre les gouvernements impérialistes qui s'opposeraient à la paix proposée » (LENINE, la 7ème Conférence de Russie du POSD(b)R, in Œuvres, t.24, p.275).

[7] Cf. MARX, le Mouvement révolutionnaire, 1-1-1849, in Werke, t. 6, p.150.

[8] Cf. MARX, Circulaire du Conseil général de l'A.I.T. au Conseil fédéral de la Suisse romande, 1-1-1870, in Werke, t. 16, p.386. Marx répète, 30 ans après la révolution de 1848-49, que « l'Angleterre seule peut servir de levier à une révolution sérieuse dans l'économie, si l'initiative révolutionnaire partait cette fois de la France » (ibid.).

[9] Cf. MARX-ENGELS, la Guerre civile aux États-Unis, Ed. 10/18. On trouvera le parallèle entre le bond américain et la révolution double de Russie en 1917 dans le texte Dialogue avec les Morts, chapitre sur les Révolutions qui ont à remplir des tâches que leur a léguées le passé (en langue italienne : Dialogato coi Morti, Ed. Filo del Tempo, p.II-XVIII et 196-199)Marx a établi – pour la Russie, dont une énorme fraction de l'économie et de la population se trouvait dans des rapports de production proches du communisme archaïque – l'hypothèse d'un bond par-dessus le capitalisme, si la révolution prolétarienne de Russie effectuait sa jonction avec celle d'Europe centrale, et notamment d'Allemagne. Nous ne faisons que citer ici pour mémoire cette hypothèse qui pouvait se réaliser seulement dans des conditions de temps strictement déterminées en Russie, et renvoyons le lecteur au recueil de MARX-ENGELS, la Russie, Ed. 10/18, p.236-278. Le texte central en est les trois projets de lettre de Marx à Véra Zassoulitch, écrits en français et reproduits in l'Homme et la Société, n°5, p.165-179. Pour ce qui est de la même solution en ce qui concerne les pays coloniaux, cf. MARX-ENGELS, la Chine, section II, Bond par-dessus le capitalisme, p.61-141, Ed. 10/18, 1973. La Troisième Internationale en a fait son programme du Congrès de Bakou qui tenta de faire la jonction entre la Russie soviétique, le prolétariat des métropoles avancées et les peuples de couleur, cf. Manifestes, Thèses et résolutions des 4 premiers Congrès mondiaux de l'Internationale Communiste, Réimpression F. Maspero, 1969, p.60.

[10] Cf. MARX-ENGELS, les Utopistes, PCM (Petite collection Maspero), p.13 : « Tant que le mode de production se trouve dans le cours ascendant de son développement, il est acclamé même par ceux qui sont désavantagés par le mode de distribution existant. Cela a été le cas des ouvriers anglais lors de l'apparition de la grande industrie » (ENGELS, Antidühring). Pour ce qui est de l'Angleterre, Engels fait coïncider cette époque avec l'action d'Owen et l'essor du chartisme où les ouvriers anglais arrachèrent diverses améliorations sociales et luttèrent plus que jamais: « applaudir » n'est pas, pour lui, assister aux événements en spectateur ébahi.

[11] L'État de la dictature n'en prônera pas pour autant un « socialisme romantique » ou « capitalisme populaire », en opérant un transfert du profit aux masses populaires. Ce serait contraire à l'intérêt de classe du prolétariat, ainsi qu'au développement même des forces productives. Une économie qui mange tout le profit périclite au niveau petit-bourgeois, alors qu'une économie où domine le prolétariat produit une plus-value pléthorique au bénéfice de la société – ce qui ne signifie pas qu'il faut rechercher le taux d'investissement maximal, mais que l'on élimine, autant que possible, les points arriérés de l'économie, en les haussant rapidement à un niveau supérieur par les mesures de transition adéquates. Il ne s'agit pas de tirer encore plus de la carcasse des ouvriers, mais de hausser les catégories précapitalistes de travailleurs au niveau des ouvriers modernes ou de leur productivité, en étendant à une fraction toujours croissante de la population les procédés et rapports modernes de production. La pire solution est toujours populaire, celle qui laisse stagner la masse de la population dans son arriération et pèse uniquement sur les prolétaires des quelques branches qui elles-mêmes ne peuvent pas avancer. La classe révolutionnaire utilisera franchement le mode de production moderne du capitalisme dans les pays attardés, plutôt que les moyens petit-bourgeois de la production.

Ainsi, les ouvriers russes d'aujourd'hui sont-ils mal fournis, non pas à cause de leurs conditions propres et de leur productivité élevée due à l'utilisation franche du capitalisme, mais des conditions précapitalistes de l'agriculture kolkhozienne avec ses méthodes « populaires » petite-bourgeoises, qui font stagner les forces productives dans les parcellaires travaux des lopins et jardins privés. Ces porcs de kolkhoziens mangent eux-mêmes les moyens de subsistance plutôt que de les envoyer à la ville, mais n'hésitent pas à éponger une part énorme de la plus-value des ouvriers industriels, en se faisant construire des routes, des écoles, des relais de télévision, des lignes de chemin de fer, etc.

[12] Ainsi, à l'époque du chartisme qui se proposait la conquête légale du pouvoir, les ouvriers appuyèrent les réformes démocratiques par des grèves et des manifestations violentes, et Engels était sceptique sur l'efficacité des moyens de conquête pacifique : « La seule idée qui animait à la fois les ouvriers et les chartistes était celle d'une révolution pacifique par la voie légale, ce qui représente une contradiction dans les termes, une impossibilité pratique : ils échouèrent à vouloir l'exécuter. Et, de fait, la première mesure qui leur était commune à tous – l'arrêt de travail dans les fabriques – était déjà violente et illégale », cf. ENGELS, les Crises anglaises, in la Gazette rhénane, 9-12-1842. Cf. également Fil du Temps, n°11, sur la Crise actuelle et la stratégie révolutionnaire, p.142-146, sur le Chartisme et la violence dans l'étape « pacifique ».

[13] Pour ce qui est de l'hypothèse de Marx-Engels applicable à l'Angleterre, etc. dans les conditions du siècle dernier en ce qui concerne la violence et l'État, cf. LENINE, l'État et la révolution, in Œuvres, t. 25, p.449, et pour ce qui est de la tactique SOCIAL-DEMOCRATE au sein du capitalisme jeune, cf. MARX-ENGELS, la Social-démocratie allemande, Ed. 10/18, 1975, p.20-27, 301-339. En ce qui concerne les petits pays séparés du reste du monde par la muraille de Chine de leurs frontières datant d'autres temps ou artificiellement créées par la contre-révolution, cf. MARX-ENGELS, la Belgique, Editions Fil du Temps, 1977, p.164-165 (note) et chapitre sur les Petits pays, entraves à la révolution, p.261-267.

[14] Ainsi, Rosa Luxemburg affirmait-elle le point de vue de Marx-Engels face au révisionnisme et réformisme de Bernstein : « Les institutions démocratiques (...) ont terminé leur rôle dans le développement de la société bourgeoise (…). On peut faire les mêmes remarques à propos de toute la machine politique et administrative de l'État (…). Cette transformation, historiquement inséparable du développement de la démocratie, est aujourd'hui si complètement achevée que les composantes purement démocratiques de la société, le suffrage universel, le régime républicain, pourraient être supprimées sans que l'administration, les finances, l'organisation militaire eussent besoin de revenir aux formes antérieures à la Révolution de Mars 1848 en Allemagne ». Cf. Réforme sociale ou révolution?, inŒuvres, t. I, PCM, p.68.

[15] Cf. MARX-ENGELS, la Commune de 1871, Ed. 10/18, p.217-249.

[16] Cf. Engels à M. Oppenheim, 24-3-1891.

[17] Ibid.

[18] « Dans les périodes inévitables de pénurie provoquée par la crise révolutionnaire à l'intérieur, ainsi que par la guerre aux frontières et même dans les provinces du pays, il n'était pas possible d'assurer la nourriture et les fournitures par le mécanisme de l'argent, cher aux bourgeois. Il fallait couvrir les besoins essentiels en premier : ravitaillement et fourniture de l'armée et de la population. Seuls les coups de force du parti plébéien et des bras nus pouvaient permettre d'assurer les conditions de survie aux masses exploitées les plus pauvres, et du même coup ils défendaient les intérêts de toute la nation. Sous cette pression, la bourgeoisie s'aperçut qu'il était possible d'agir sur les prix par une contrainte de plus en plus sévère, et l'action directe des faubouriens força l'Assemblée à faire exécuter ces lois. » Le lecteur trouvera un exposé détaillé de ces mesures dans le chapitre intitulé Terreur et transformations économiques et sociales, in le Marxisme et la question militaire, Fil du Temps n°10, p.182-194.

[19] Cf. MARX-ENGELS, Écrits militaires, Ed. de l'Herne, chap. la Révolution de 1848-49, p.191-321.

[20] Cf. ENGELS, le Socialisme utopique etc., in Werke, t. 19, p.544. Cf. également MARX-ENGELS, le Mouvement ouvrier français, PCM, 1974, tome 1, chapitres sur la Révolution permanente en France et la Révolution permanente à l'échelle internationale, p.26-36.

[21] Cf. MARX, la Critique moralisante et la morale criticisante, in Werke, t. 4, p.339.

[22] « Dans le meilleur des cas, la bourgeoisie est une classe qui n’a rien d’héroïque. Même ses conquêtes les plus éclatantes, en Angleterre du XVIIe siècle et en France du XVIIIe siècle, elle ne les a pas arrachées de haute lutte ; c’est la masse du peuple – les ouvriers et les paysans – qui a combattu pour elle » (Cf. ENGELS, La « Crise » en Prusse, in Werke, t. 18, p. 291).

[23] Cf. Struttura economica e sociale della Russia, §26,  Ed. Programma Comunista.

[24] Cf. Lénine et la Question agraire, traduction française in Fil du Temps, n°7.

[25] Cf. MARX, la Politique britannique, 8-3-1853, in Werke, t. 8, p.528.

[26] Cf. MARX-ENGELS, la Crise, Ed. 10/18, p.397 note 29 : « Cette prévision de la crise – ou du tournant historique – de 1975 est le fait de tout le courant communiste resté fidèle à la vision selon laquelle on ne change pas le capitalisme sans la classique révolution internationale. On peut la relier à certaines intuitions de Lénine parlant, par exemple, de « plusieurs générations enchaînées » au cas où la révolution russe et européenne serait battue, puis à la polémique de 1926 contre Staline.  Trotsky y parlait de la possibilité de tenir 50 ans même si la révolution était battue : « Trotsky parlait à ce sujet de 50 ans, ce qui nous aurait conduit à 1976, date approximative de la prochaine grande crise générale du système capitaliste que nous prévoyons ». (Dialogue avec les morts, Ed. Il Programma Comunista, p. 132.) Un travail collectif intense de parti sur le Cours historique du capitalisme mondial dans les années 1957-1962 accumula des données statistiques sur les courbes de production des capitalismes dominants, afin de corroborer économiquement l’intuition politique, née de la lutte de classe ainsi que du pronostic fait en 1945, à savoir qu’une longue période d’essor capitaliste allait suivre la seconde guerre impérialiste. Tout le mouvement anti-impérialiste des peuples de couleur fut évalué dans la perspective selon laquelle « les cinquante ans perdus par nous, Blancs, battus dans les années 1920, pourraient être compensés grâce au mouvement d’accélération de la crise décisive par nos frères jaunes et noirs » (cf. Sur le texte de Lénine, « la Maladie infantile du communisme » Ed. Programme Communiste, p. 21) ».

[27] Cf. Engels à J.Weydemeyer, 12-4-1853.

Il importe de distinguer entre programme proposé avant et après la conquête du pouvoir, non parce que le contenu en est autre – au contraire –, mais parce que ce programme lancé bien avant l'assaut au pouvoir peut accélérer la victoire, voire en être la condition (ce qui met encore en évidence le rôle primordial du parti comme facteur révolutionnaire). C'est Marx qui soulignait l'importance fondamentale des rapports entre la Commune ouvrière de Paris et la paysannerie pour l'extension de la révolution de 1871 à l'ensemble du pays, et c'est Lénine qui, en défendant les mêmes thèses, s'attacha la paysannerie et rendit possible le renversement du tsarisme. Si nous avons mis en évidence les « mesures de transition » du programme ouvrier avant la conquête du pouvoir, ce n'est donc pas par académisme.

[28] Cf. LENINE, la 7ème conférence etc., in Œuvres, t. 24, p.240-241.

Le marxisme tient le plus grand compte de l'évolution réelle pour ses mesures de contrôle et d'interventions dans l'économie pays arriérés : la nationalisation des banques y joue un rôle important, décisif, mais le prolétariat lui-même ne peut l'utiliser qu'aussi longtemps que cette arme est révolutionnaire. Il n'a pas le pouvoir magique – contrairement à ce que pensait Staline – de rendre progressif et socialiste tout ce qu'il touche. Au contraire, les mesures de transition tendent, pour Marx, à se dépasser elles-mêmes en suscitant des formes nouvelles, obtenues à partir des premiers résultats.

On peut donc se poser la question : où commence l'économie socialiste (ou première phase du communisme) et où finissent les mesures bourgeoises (révolutionnaires dans les conditions arriérées, et elles seules) que peut et doit prendre le prolétariat dans des circonstances bien déterminées ? Le stade inférieur du communisme commence, le prolétariat ayant conquis l'État, au niveau dont le capitalisme le plus avancé s'est rapproché. La Russie d'aujourd'hui éclaire cette définition a contrario : le programme réel des plans quinquennaux des Républiques Soviétiques consistant à rattraper l'Europe et l'Amérique, donc à suivre le modèle capitaliste le plus développé, la Russie ne se trouve par conséquent pas dans le socialisme, mais est lancée dans l'édification d'un capitalisme développé – ce que confirme l'essor croissant de l'argent, du salariat, du marché, des échanges « fructueux » avec les autres pays capitalistes, et la politique strictement bourgeoise et impérialiste de l'État russe. La même chose s'applique à la Chine qui souffre d'un retard économique par rapport à la Russie – simple différence quantitative.

[29] Ce détour immense par le capitalisme (l'économie monétaire et mercantile) est au fond une alliance avec le diable... bourgeois. Politique léniniste ? Absolument pas. Marx lui-même écrivait on ne peut plus clairement : « En politique, on peut s'allier avec le diable lui-même pour atteindre un but déterminé – seulement, il faut être certain qu'on roule le diable et non l'inverse » (Cf. MARX, Kossuth, Mazzini et Louis-Napoléon, in New York Tribune, 1-12-1852).

[30] Cf. MARX-ENGELS, Ecrits militaires, L'Herne, p.185-298.

[31] Au moment de la création de l'Internationale, avant la vague révolutionnaire qui devait aboutir à la systématisation des nations modernes en Europe occidentale, méridionale et centrale, ainsi qu'à la Commune de Paris, Marx prépara un formulaire d'enquête statistique d'une dizaine de pages adressé à tous les ouvriers organisés des pays modernes. Marx, dans ses explications introductives, écrit qu'il s'agit de l'« œuvre première qui s'impose à la démocratie socialiste pour PREPARER LA RENOVATION SOCIALE ». Ces questions orientaient les masses et les travailleurs eux-mêmes sur les problèmes de la production, de l'économie et de la société, en leur demandant des comptes précis sur la qualité, la grandeur, la situation de leur entreprise, avec la description minutieuse des procédés de travail, du produit, de l'emploi et du genre de la main-d’œuvre, des locaux, des machines, des services de sécurité, des contrats de travail et de rémunération, des formes d'organisation des travailleurs, des grèves, des liaisons avec les autres entreprises, etc., l'Internationale étant chargée de faire le recensement général. La révolution devait disposer de la sorte d'une comptabilité complète des ressources, forces productives, etc. en valeur d'usage, dont elle pouvait disposer dans les divers pays et régions. Nous avons reproduit in extenso cette Statistique ouvrière dans MARX-ENGELS, le Syndicalisme, tome 2, p.181-190.

[32] Cf. Œuvres, t. 25, p.376-379.

[33] Dans les Principes du Communisme de 1847, où Engels prévoit le programme du parti communiste pour les principaux pays d’Europe, il définit, répondant à la question 18, ce qu'est la dictature du prolétariat dans les conditions de maturité inégale  du capitalisme des années 1840. Dans les pays arriérés,  cette dictature est démocratique (liée avec la classe paysanne), c'est-à-dire exigera sans doute une seconde lutte pour assurer la victoire complète et unique au prolétariat pur : cf. Manifeste du Parti communiste, Ed. Sociales, Classiques du marxisme, p.217-19.

Dans les Luttes de classes en France, Marx confronte cette vision de 1847, sur cette dictature SOCIALE-DEMOCRATE de la République rouge, avec les événements de 1848-49 : « Seule, la chute du capital peut promouvoir le paysan, seul, un gouvernement anticapitaliste, prolétarien, peut le faire sortir de sa misère économique, de sa dégradation sociale. La République constitutionnelle, c'est la dictature de ses exploiteurs coalisés, la République socialiste, la République rouge, c'est la dictature de ses alliés » (Ed. Sociales, 1970,  p.140).

[34] Les samedis communistes étaient réservés aux camarades du parti qui donnaient gratuitement quelques heures de leur travail pour aider la révolution en danger, et ils n'ont rien en commun avec l'odieux système stakhanoviste de Staline qui rétribue grassement les ouvriers avides de stimulants matériels.

Précisons ici, à l'occasion, le sens du terme émulation qui a eu un triste destin après Lénine. Celui-ci part de la réfutation de la thèse ultra-banale qui fait dire aux bourgeois de tous les pays et de tous les temps que la production socialiste est une utopie, car disent-ils : « Supprimez l'intérêt individuel, l'appât du gain, l'envie d'améliorer son sort par rapport à celui de son prochain – et la production s'arrêtera ; personne ne voudra plus travailler, car la société vit grâce à la compétition, la concurrence, l'émulation entre ses membres – ce que les communistes veulent supprimer précisément ». En vérité, la réponse est simple : dans la société actuelle, 95% des hommes se crèvent à travailler, non parce qu'ils peuvent espérer améliorer leur condition, mais parce que, réellement, s'ils ne le faisaient pas, leur condition EMPIRERAIT ENCORE, et ils tomberaient au bas de l'échelle économique au point de crever de faim.

La stimulation et l'émulation naissent du besoin, de la misère, de l'angoisse, et non pas de l'envie du voisin ou du désir d'entrer en compétition avec lui. De toutes manières, s'il y a compétition, c'est pour rouler l'autre et non pour faire mieux que lui dans un but... social. Lénine faisait observer que l'émulation était un fait social en Russie arriérée où les masses étaient tirées d'une léthargie séculaire qui confinait à l'indolence complète, et qu'en les portant au feu des expériences sociales, la révolution agissait comme un stimulant, et non comme un narcotique, de l'activité laborieuse. En outre, il s'agissait de passer non pas à une économie privée (avec des intérêts particuliers privés) mais à une économie associée – et c'est pourquoi Lénine n'a jamais parlé de récompenses en argent données par l'État, ou d'autres avantages et honneurs excitants. Cf. LENINE, les Tâches immédiates du pouvoir des Soviets, in Œuvres, t27, p.243-287, ainsi que Struttura economica e sociale della Russia d'oggi, Ed. Il Programma Comunista, p.370-371.

[35] Les banques ne sont pas seulement de puissants moyens de centralisation et de direction de l'économie, en sens révolutionnaire ou contre-révolutionnaire. Elles permettent à l'État de contrôler tous les mouvements de capitaux et de valeurs – sans enlever, le cas échéant, un sou à aucun propriétaire ou déposant. La nationalisation des banques permet d'organiser le contrôle de toute la vie économique, de la production et de la répartition des principaux produits : cf. LENINE, la Catastrophe imminente, p.356-67. La comptabilité serait ainsi simplifiée et unifiée ; les directeurs qui résisteraient perdraient leurs sinécures et l'occasion de se livrer à des opérations malhonnêtes.

Premier avantage : éliminer les spéculations et profits personnels ; second avantage : l'État obtiendrait pour l'industrie et sa défense les milliards nécessaires sans payer grassement les parasites privés pour le « service rendu ». Ce serait un premier pas vers l'élimination des profiteurs individuels ; un second (qui est le prolongement du premier, mais implique le prolétariat à la tête de l'État pour être mené à terme) serait la transformation de tous les banquiers, financiers et autres opérateurs économiques en employés qui travailleraient et seraient salariés par les ouvriers qui les contrôleraient. Ce dernier pas romprait avec l'économie de l'intérêt privé opposé à l'intérêt général. L'oligarchie financière aurait cessé de piller l'État et les masses. C'est avec la concentration bancaire que les pays bourgeois très développés réalisent leur pleine domination de classe : ils réglementent la vie économique de façon à créer un bagne totalitaire pour les ouvriers (et en partie pour les paysans), et un paradis pour les banquiers et les capitalistes.

En somme, la concentration et la centralisation du système monétaire peut être le fait de la classe dominante capitaliste – et Lénine le signalait dès 1917 en Allemagne et aux États-Unis -, ou bien un point de transition pour le prolétariat révolutionnaire. Qui plus est, dans un pays arriéré, elle peut être revendiquée avant la conquête du pouvoir comme moyen d’attaquer l’oligarchie dominante et servir de tremplin au prolétariat ; comme après la conquête du pouvoir pour élaborer une sorte de capitalisme monopoliste d’État, et effectuer « un pas, ou des pas en avant VERS le socialisme ».

[36] Cf. LENINE, la 7ème Conférence etc., in Œuvres, t. 24, p.230.

Toujours dans la Catastrophe imminente etc., Lénine souligne que la nationalisation des banques par le prolétariat dans un pays arriéré implique et suscite d'autres mesures pour jouer son rôle efficacement et se développer elle-même dans un sens toujours plus révolutionnaire. La nationalisation de la terre va de pair avec celle des banques, car il serait oiseux de « dominer le sol sans dominer les banques ». Ensuite, si les rapports monétaires et mercantiles doivent non seulement subsister, étant le faible développement économique du pays, mais encore être développés, cette mesure va de pair avec la cartellisation forcée des industries et syndicats patronaux (charbon, fer, pétrole, sucre, etc.), avec le contrôle ouvrier, la suppression du secret commercial et l'organisation des masses en sociétés de consommation (p.358-391).

Les assurances doivent être nationalisées en même temps que les banques, après leur fusion en une seule et leur mise sous contrôle de l'État. Déjà, tout le travail y est fait par des employés. La cartellisation forcée permet de résoudre la question du contrôle et du pouvoir : qui est le contrôleur et qui est le contrôlé, c'est-à-dire quelle classe exerce le contrôle et quelle classe le subit ? Elle constitue un moyen pour l'État de stimuler l'essor du capitalisme qui mène toujours et partout à l'organisation de la lutte des classes sur une base rationnelle.

[37] Cf. LENINE, la Grande Initiative, in Œuvres, t. 29, p.424.

[38] Dans un pays arriéré, la révolution politique est d'autant plus « facile » que la révolution économique est complexe et difficile.

Dans un tel pays – par exemple la Russie de 1917 – la centralisation politique étant très poussée, voire concentrée en un lieu et quelques mains, il suffit de l'attaquer au cœur pour que tout le pays tombe politiquement aux mains du prolétariat et de son parti. Cependant, ce pays échappe totalement à la centralisation économique des activités productives quotidiennes : le marché lui-même n'y est qu'embryonnaire, et les échanges ne s'effectuent pas entre toutes les régions de la nation. Qui plus est, le pays lui-même n'est rattaché à l'économie mondiale que par des liens économiques sporadiques, fortuits, dictés davantage par des raisons politiques et militaires qu'économiques. Cet isolement favorise certes le processus révolutionnaire initial, la conquête du pouvoir politique, mais crée à terme un rapport de forces très difficile pour le parti ouvrier au pouvoir : « Après la première révolution socialiste du prolétariat qui a renversé la bourgeoisie dans un seul pays, arriéré, le prolétariat même de ce pays reste encore longtemps plus faible que la bourgeoisie – d'abord simplement à cause des relations internationales étendues de cette dernière, ensuite à cause du renouvellement spontané et continu, de la régénération du capitalisme et de la bourgeoisie par les petits producteurs de marchandises au sein même du pays qui a renversé sa bourgeoisie » (cf. la Maladie infantile etc., in Œuvres, t. 31, p.66).

Au reste, comment aboutir au socialisme qui suppose l'épanouissement de l'homme, si les conditions matérielles épanouies n'existent pas encore ; si l'écrasante majorité de la population vit dans l'isolement barbare autosuffisant? Comme Marx, Lénine pose l'homme socialiste sur une solide base industrielle : « Le capitalisme laisse nécessairement en héritage au socialisme, d'une part les vieilles distinctions professionnelles et corporatives, qui se sont établies durant des siècles entre travailleurs, et d'autre part des syndicats qui ne peuvent se développer et n'évolueront que très lentement, pendant des années et des années, en des syndicats d'industrie plus larges, moins corporatifs, s'étendant à des industries entières, et non pas simplement à des corporations, des corps de métiers et des professions. Par l'intermédiaire de ces syndicats d'industrie, on supprimera plus tard la division du travail entre les hommes : on passera à l'éducation, à l'instruction et à la formation d'hommes universellement développés, universellement préparés et sachant tout faire » (ibid., p.44-45).  Cf. MARX-ENGELS, le Syndicalisme, PCM, 1972, tome I, p.108-110.

[39] Aucun contrôle, ni direction centrale, ni donc planification n'est possible pour une économie de petits producteurs parcellaires tant que ceux-ci forment la masse écrasante de la nation. Au reste, cette économie est pratiquement autosuffisante et ne jette pour ainsi dire aucun excédent ou surproduit sur le marché, sauf occasionnellement, localement et saisonnièrement, car il ne s'y fait pas de production de plus-value. On ne saurait socialiser pareilles conditions de production et de vie, car comment contrôler des millions et des millions d'îlots économiques épars et clos qui ne pratiquent eux-mêmes aucun compte monétaire et mercantile? Il n'y a là rien à socialiser. Tout ce qu'il y a à faire, c'est de hausser lentement et graduellement cette économie parcellaire atomisée à un niveau moléculaire où peut commencer un lien et une structuration économiques élémentaires. Car, comme le dit Lénine : « La petite production engendre le capitalisme et la bourgeoisie constamment, chaque jour, chaque heure, d'une manière spontanée et dans de vastes proportions » (la Maladie infantile du communisme, p.18). Le seul moyen pour commencer à la centraliser, c'est le marché, puisqu'il n'est pas question de supprimer la masse des petits producteurs, inclassables et incontrôlables économiquement : « il faut faire bon ménage avec eux. On peut (et on doit) les transformer, les rééduquer – mais seulement par un travail d'organisation très long, très lent et très prudent. Qui plus est, ils entourent de toute part le prolétariat d'une ambiance petite-bourgeoise ; ils l'en pénètrent, ils l'en corrompent, ils suscitent constamment au sein du prolétariat des récidives de défauts propres à la petite bourgeoisie – manque de caractère, dispersion, individualisme, alternance d'enthousiasme et d'abattement ». Et Lénine de tirer la conclusion suivante : s'il est relativement facile de conquérir le pouvoir dans un tel pays, il est infiniment difficile d'y poursuivre la révolution socialiste et de la mener à son terme au plan de l'économie (ibid. p.59).

«  Il est mille fois plus facile de vaincre la grande bourgeoisie centralisée que de « vaincre » les millions et les millions de petits propriétaires, car ceux-ci – de par leur activité économique quotidienne, traditionnelle, invisible, insaisissable et dissolvante – suscitent précisément les conditions propices à la bourgeoisie, qui restaurent la bourgeoisie » (ibid., p.39).

[40] Le bon de travail naît quand meurt la monnaie qui peut s'accumuler. Or, au moment de l'Impôt en Nature, qui justifia la NEP, il y avait le marché, l'échange de produits possédés par des particuliers, et ce, en tant que formes progressives, tandis que les premières formes de communisme supérieur achevaient leur course lumineuse, puisque la production se serait éteinte si l'on n'avait pas clos la phase historique de la guerre civile locale menée en permanence, avec ses réquisitions, la mise au mur des spéculateurs livrés à la vindicte du peuple. Et c'est ainsi que – comme Lénine l'a prôné en maître insurpassé – la Russie est montée, et non descendue, dans l'échelle des formes économiques de la seule façon historiquement possible, en l'absence de l'incendie révolutionnaire en Europe développée.

[41] Cf. MARX, le Capital II, Ed. Sociales, tome I, p.124.

[42] Sous le communisme, la comptabilité, ayant perdu tout caractère mercantile, n'aura plus de caractère intéressé, inquisiteur, pointilleux post festum, puisqu'elle ne sera plus faite en liaison avec un organisme de pression et d'oppression, l'État et les comptes de surveillance et de contrôle ayant disparu, et, auparavant, l'exécutif n'étant plus séparé depuis longtemps déjà de l'organe qui décide. Etant désormais directement attachée à la valeur d'usage, la comptabilité se fondra avec la science en général ou, mieux, avec les mathématiques. En effet, celles-ci ayant elles-mêmes conquis une valeur d'usage physique, chimique, biologique, etc. avec l'unification de la science, exprimeront le langage sous sa forme dialectique rigoureuse qui mêle logique et poésie, nous dirions presque magie scientifique, pour fournir la clé du monde en devenir et en création: cf. le chapitre intitulé très suggestivement la FECONDITE du nombre, sur la fusion de la technique, de l'art et des mathématiques, in le Fil du Temps n°13 consacré au Marxisme et la Question philosophique. Pythagore avait une intuition plus juste de ces mathématiques que nos savants d'aujourd'hui, lorsqu'il les comparait à la musique dont une note (un chiffre pour les mathématiques) fournit la clé pour reproduire tous les chants et en créer de nouveaux.  Cf. MARX, Manuscrits mathématiques,  (à paraître). Ces mathématiques expriment chez Marx la dialectique de vie de cette société supérieure, débarrassée du moteur et du critère de toutes choses qu'était la valeur dans les sociétés mercantiles et monétaires.


Dernière mise à jour de cette page le mardi 26 octobre 2010 9:11
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.

 

 

 

 

Bernard Sengayrac, L'Utopie semble aujourd'hui sortir du purgatoire !

« Nous assistons, constate Bernard Sengayrac, au retour de réflexions, d'essais, de parutions, de débats autour de la notion d'utopie. Philosophes, sociologues, journalistes, universitaires, proposent leur vision d'un monde idéal [« Utopie » : pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux (Cf. Le Petit Robert)]. L'Utopie semble aujourd'hui sortir du purgatoire où elle était confinée depuis Thomas More et plus récemment dans le programme du PSU dans les années 1970. Parce que celui qui ne rêve pas, devient fou, l'enjeu de notre projet pourrait être de tracer les grandes lignes d'une démarche politique pour « un peuple heureux avec un gouvernement idéal ». [« projet » s'oppose là à « programme », catalogue de mesures opérationnelles conjoncturelles qui doivent nécessairement s'appuyer sur une vision universelle de transformation civilisationnelle]..."

Reprenons la lecture des considérants de Bernard Sengayrac...

Michel Peyret


LE COMMUNISME : UNE UTOPIE RÉALISTE

« Soyons réalistes, exigeons l'impossible » (Che Guevara – mai 68).

Le déclinisme d'une part, véhiculé par le discours anesthésiant dominant , et, d'autre part, les renoncements successifs opérés par les forces de progrès depuis trop longtemps ; tout, autour de nous, exige que nous empruntions un véritable chemin de progrès, que nous dessinions un nouvel horizon, que nous dégagions une vision d'avenir.

C'est un défi, nous pouvons le relever.

La nécessité sociale, écologique, politique nous imposent d'être pragmatiques ? Soyons donc utopistes ! [Ce « nous » s'adresse aux communistes et à nos structures ; c'est aussi une dynamique rassembleuse en germe pour un véritable projet de civilisation.]

Nous assistons au retour de réflexions, d'essais, de parutions, de débats autour de la notion d'utopie. Philosophes, sociologues, journalistes, universitaires, proposent leur vision d'un monde idéal [« Utopie » : pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux (Cf. Le Petit Robert)]. L'Utopie semble aujourd'hui sortir du purgatoire où elle était confinée depuis Thomas More et plus récemment dans le programme du PSU dans les années 1970.

Parce que celui qui ne rêve pas, devient fou, l'enjeu de notre projet pourrait être de tracer les grandes lignes d'une démarche politique pour « un peuple heureux avec un gouvernement idéal ». [« projet » s'oppose là à « programme », catalogue de mesures opérationnelles conjoncturelles qui doivent nécessairement s'appuyer sur une vision universelle de transformation civilisationnelle].

Revisitons les fondements de l'idéal communiste et n'ayons de cesse de les porter haut et fort. Le Communisme, c'est :

  • l'émancipation humaine contre l'exploitation, la domination, l'aliénation, l'exclusion,

  • -la maîtrise sociale de l'économie, de la gestion des ressources naturelles, de la vie politique, de la culture, de l'éducation, de la santé, etc.

  • -le partage des connaissances, des richesses, et des pouvoirs,

  • - l'Universalisme.

Le Communisme est une Utopie !

Quelques pistes pour que cette utopie devienne réalité.

[Une précision s'impose, je ne suis ni philosophe, ni sociologue, ni journaliste, ni universitaire. Mes propos manqueront de rigueur, d'argumentations, de développement. Je suis un militant de base, qui lit, écoute et essaie de réfléchir. Je laisse aux experts le soin, de valider, d'invalider, de commenter, de compléter. Et à tous les camardes de réagir s'ils le souhaitent.]

 

  • La dictature de la croissance est intimement corrélée à la dégradation du patrimoine naturel à l'échelle planétaire ; elle se mesure par le sacro-saint PIB : -proposons l'abandon du PIB comme standard international de mesure et son remplacementpar l'ECISS (l'empreinte carbone et l’indicateur de santé sociale).

  • Et travaillons à la promotion, au sein de l'ONU, d'une Organisation Mondiale de l'Environnement.

  • l’entreprise, dans la conception du capitalisme financier portée par Milton Friedman est le lieu de production du SEUL profit : -promouvons l'idée d'un nouveau type d'entreprise en rupture radicale avec cette théorie anti- sociale ; une entreprise de type coopératif produisant des biens ou des services utiles au plus grand nombre, possédée par ses associés voire les consommateurs. Et pour celles qui sont non coopératives, proposons l'instauration d'une véritable démocratie par l'élection des dirigeants par les représentants des actionnaires ET CEUX DES TRAVAILLEURS. Avec , à la clé, une limitation des salaires des dirigeants appuyés sur le salaire minimum ( échelle de 1 à 10 ? ).

  • la globalisation financière, la circulation sans contrôle des capitaux opèrent une concentration intolérable où 1 % de la population mondiale détient la quasi totalité de la richesses mondiale disponible : -proposons, dans le cadre d'une COP financière, un dispositif de régulation du système monétaire mondial par le retour à une forme de contrôle de la circulation des capitaux.

  • devant les tentations délirantes d'un « transhumanisme », de la multiplication des inter connexions entre le vivant et la cybernétique, d'amélioration des performances du genre humain dont les coûts de recherche et d'application réserveraient ces « inventions » aux plus nantis, produisant ainsi l'émergence d'une humanité à plusieurs vitesses avec d'un côté les nantis (et comme président des USA Marc Zuckerberg !), véritables dieux vivants, et de l'autre la masse des hommes producteurs (le fantasme du « Meilleur des mondes ») : -prenons le parti de l'Universalisme, du cosmopolitisme et celui de l'abolition des frontières, -celui d'un humanisme égalitaire et fraternel, accueillant « la misère du monde » et toute personne menacée dans son intégrité physique ou psychologique.

Mais bien sûr...toute transformation radicale passe, dans le cadre de la lutte des classes, par la victoire de la classe des travailleurs, des chômeurs, des exploités, des opprimés (dans le temps on disait « dictature du prolétariat »).

Celles que le PCF doit représenter.

« L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes des classes » (K.M.)

« Une idée devient une force lorsqu'elle s'empare des masses ». (K.M.)

Bernard Sengayrac – militant PCF – Fédération de la Gironde

Lucien Pons, le 21 février 1944...

Ce 21 février 2018, n’oublions pas le 21 février 1944 !

Le 21 février 1944 les Résistants du groupe FTP-MOI, Manouchian, étaient fusillés par les nazis

Bonsoir

 

Des résistants du Groupe FTP MOI de Missak Manouchian ont été fusillés par les nazis au mont Valérien. Notre devoir est de rendre hommage en ce jour anniversaire à leur sacrifice. Ils ont donné leur vie pour que la France retrouve son indépendance et sa Liberté. Cet engagement total jusqu’à la mort a permis de vaincre l’Allemagne et de s’opposer à son hégémonie. L’Europe allemande était déjà le projet d’Hitler. Puisse cet hommage nous rappeler à nos devoirs élémentaires et à nous sortir de cette léthargie qui permet à nos adversaires toutes les audaces pour détruire les conquis de la Résistances !

N’oublions pas que celui qui oublie l’histoire est condamné à la revivre.

Vous trouverez ci-après le message de Georges Gastaud pour rendre hommage à ces Résistants.

Bien cordialement

Lucien Pons

Lettre écrite par Missak Manouchian à sa femme Mélinée le 21 février 1944 à la prison de Fresnes, quelques heures avant que le chef du groupe de résistants, Manouchian soit fusillé au fort du Mont Valérien. 

"Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t'écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps. Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J'ai un regret profond de ne t'avoir pas rendue heureuse, j'aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d'avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'armée française de la libération. Avec l'aide des amis qui voudront bien m'honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l'heure avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fait de mal à personne et si je l'ai fait, je l'ai fait sans haine. Aujourd'hui, il y a du soleil. C'est en regardant le soleil et la belle nature que j'ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t'embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari. Manouchian Michel. P.S. J'ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M. "

Le groupe Manouchian était composé de :

 « Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes

Ni l’orgue, ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà, que cela passe vite onze ans /
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des partisans. »....

ça vous dit quelque chose bien sûr ... ! Et oui, ce sont les sublimes vers de l’Affiche Rouge d’Aragon, qui rend hommage à Missak Manouchian et ses Camarades qui ont été fusillés le 21 février 1944 au Mont Valérian.

Adhérant au parti communiste en 1934, il rejoint également le HOC (comite de soutien à l’Arménie qui subissait alors le blocus allié). Puis, avec la montée du front populaire, Missak Manouchian est désigné comme rédacteur en chef du journal du HOC.
A la fin de l’année 1937, Manouchian est délégué au 9ème congrès du PCF.

En février 1943, il rejoint le groupe des Francs-tireurs et partisans, un groupe armé constitué par Boris Holban, Juif de Bessarie.

Il va créer alors son réseau « le réseau Manouchian » constitué de 23 résistants communistes, « étrangers et nos frères pourtant … », Espagnols, Italiens, Arméniens, et Juifs, 22 hommes et une femme…

Constitué et organisé entre la fin de l’année 1942 et février 1943, le réseau Manouchian fait partie du groupe de résistance des « Francs-tireurs et partisans – main-d’œuvre immigrée » (FTP-MOI).

Composé de 23 communistes (dont 20 étrangers : espagnols, italiens, arméniens et juifs d’Europe centrale et de l’est), le réseau effectue de nombreux attentats et actes de sabotages contre l’occupant nazi.
Arrêtés en novembre 1943, ses membres sont jugés lors d’un procès qui se déroule devant le tribunal militaire allemand du Grand-Paris, du 17 au 21 février 1944. Ils sont condamnés à mort et fusillés le 21 février au fort du Mont-Valérien..

La seule femme du groupe, Olga Bancic, fut décapitée le 10 mai.

À l’heure où le buste de Manouchian, qui surplombe le port de Marseille, vient de subir des profanations répétées de « sympathisants d’extrême droite ».il est encore plus urgent de rendre hommage à nos Camarades, qui ont donné leurs vies pour notre liberté.

Des cérémonies, ont lieu durant tout le week-end.

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Posté par Michel Peyret à 01:55 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Les accords de libre-échange provoquent un génocide des agriculteurs

 Les accords de libre-échange provoquent un génocide des agriculteurs


Par le Parti de la démondialisation (Pardem)

Le 21 février 2018.


Les traités de libre-échange déjà signés (par exemple le CETA avec le Canada), et ceux qui risquent de l’être avec l’Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande, le Mercosur (marché commun de l’Amérique du Sud), organisent un massacre systématique de la paysannerie française. Les dégâts concernent toute la société, car cette course à la compétitivité agricole accélère la destruction de la nature avec l’usage massif des pesticides et autres intrants, et dégrade la qualité des produits alimentaires. Toute la société doit se révolter contre les politiques menées par l’Union européenne.

Une excellente vidéo permet en quelques minutes de comprendre la situation et ses causes. Jacques Sapir, sur Radio Sputnik, a invité Thierry Pouch, économiste, chef du service études et prospective à l'Assemblée Permanente des Chambres d'Agriculture et chercheur associé au Laboratoire REGARDS de l'Université de Reims Champagne-Ardenne. Il est l’auteur de La Chine au risque de la dépendance alimentaire, aux Presses Universitaires de Rennes.

Pour regarder cette vidéo cliquez ci-dessous :
https://www.youtube.com/watch?v=EMSmiT6UXuw

À vous aussi d'agir pour que le CETA ne soit pas ratifié par les parlementaires français ! C'est, en effet, cette année que les députés et les sénateurs vont se prononcer pour ratifier ou pas ce traité. Si le NON l'emporte le CETA sera caduc. Il faut donc ne pas hésiter à agir partout en France pour faire pression sur les parlementaires.

Signez la pétition appelant les parlementaires à voter NON :
http://www.pardem.org/actualite/779-signez-la-petition-contre-la-ratification-du-ceta

Téléchargez le tract-pétition et allez sur les marchés, aux portes et dans les entreprises, dans votre entourage pour la faire signer :
http://www.pardem.org/images/Tracts/Tract-CETA-8Janvier2018.pdf

Envoyez-nous ensuite cette pétition signée par courrier à l'adresse suivante :  Pardem 12, rue de la Gare 29240 KERNEVEL ou encore scannée à l'adresse suivante contact@pardem.org

Vous trouverez aussi la lettre ouverte à envoyer à vos parlementaires :
http://www.pardem.org/le-parti/campagnes/ceta/773-lettre-ouverte-aux-parlementaires-francais


En savoir plus : argumentaires, formulaires pour les parlementaires, mode d'emploi de la campagne :
http://www.pardem.org/le-parti/campagnes/ceta

En faire encore plus ? Contactez-nous pour vous organiser localement : contact@pardem.org




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Pour imprimer le bulletin d'adhésion, cliquez ci-dessous :
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Posté par Michel Peyret à 01:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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