Avec Marx

24 septembre 2017

Hassane Zerrouky, aujourd'hui le Tigre charrie des cadavres

« Aujourd’hui, nous dit Hassane Zerrouky, le Tigre est en train de dépérir. À la diminution de son débit s’ajoute la pollution de ses eaux, imputable aux destructions causées par les interventions américaines de 1991 et de 2003. Le masgouf, carpe grillée prisée par les Bagdadis servie dans les restaurants du quartier de Qrayyat (ouest de la capitale irakienne) sur les berges du Tigre, risque de n’être plus qu’un souvenir. Ce fleuve mythique, chanté par les poètes irakiens, charrie des cadavres des victimes du conflit irakien... »

Reprenons la lecture de l'article de Hassane Zerrouky....

Michel Peyret


Le Tigre, un fleuve au cœur de l’histoire de la civilisation

Des fleuves et des histoires

HASSANE ZERROUKY

JEUDI, 14 AOÛT, 2014

L'HUMANITÉ

Ce géant d’eau forme, avec l’Euphrate, la Mésopotamie. C’est dans cette région, qui englobait le sud-est de la Turquie, l’Irak et la Syrie, que virent le jour, il y a six mille ans, les premières cités.

« C’est ici qu’est né le monde », dit ce vieux paysan kurde de la région de Cizré, dans le Sud-Est anatolien, pointant un bras du Tigre. Prenant sa source dans les monts Taurus et long de 1 900 km, il en parcourt 300 en territoire turc, avant de traverser l’Irak du nord au sud et de rejoindre l’Euphrate pour former l’estuaire du Chatt al-Arab sur le golfe Persique.

L’ombre d’Abraham et de Noé plane sur des vestiges engloutis

Ce vieux Kurde n’avait pas tort. Ce fleuve (avec l’Euphrate) est au cœur de l’histoire de la civilisation. C’est dans cette Mésopotamie, qui englobait le sud-est de la Turquie, l’Irak et la Syrie, que virent le jour, il y a six mille ans, les premières cités. C’est là que sont nés l’agriculture et l’art du jardin, que furent inventées la roue et l’écriture. C’est à cette civilisation (époques sumérienne, chaldéenne et assyrienne) que l’on doit le premier système de lois – le code d’Hammourabi, 1750 av. J.-C., qui codifie et organise l’État, l’économie et la société – ou encore la division du cercle et du ciel en 360 degrés et le partage du temps en heures, minutes et secondes, de l’année en douze mois, de la semaine en sept jours et, partant, l’astronomie, en particulier la constellation du zodiaque.

Quand, à partir de Dyarbakir sur les bords du Tigre, on s’enfonce dans ce Sud-Est anatolien, rocailleux et presque aride par endroits, dominé par les monts Cudi, au climat rude en hiver et chaud en été, on a du mal à imaginer que sur ce territoire de 75 000 km2, et de 9 millions d’habitants, planent l’ombre des dieux mésopotamiens et hittites, mais aussi celle d’Abraham et Noé. « Là où vous mettez un pied, il y a un vestige antique », affirme cet enseignant kurde, sympathisant du PKK, rencontré à Silopi, dernière étape avant l’Irak. Car ici, sur les berges du Tigre, on va à la rencontre de civilisations millénaires – hittite, assyrienne, babylonienne, perse, grecque, romaine, byzantine, arabe et islamique.

À Dyarbakir, en attestent les murailles en basalte longues de 5 km, les monuments datant des époques byzantine et islamique et, à 3 km au sud de la ville, le « Pont des dix yeux » du XIe siècle. Plus bas, toujours en bordure du Tigre, Hasankeyf, joyau architectural de l’art islamique ayhoubide, seldjoukide et ottoman, aujourd’hui menacé d’être englouti par les eaux du barrage d’Ilisu construit en amont. En vérité, c’est tout un patrimoine historique qui est menacé par la construction des barrages de Batman et d’Ilisu, contre lesquels s’est mobilisée la société civile turque depuis qu’à la fin des années 1970 l’État turc a lancé le projet GAP (Great Anatolian Project), qui à travers la réalisation de 22 barrages sur les versants du Tigre et de l’Euphrate vise à irriguer 1,7 million d’hectares.

Et à proximité de l’Irak, à quelques kilomètres du Tigre, Cizré, ville où serait né Noé, entourée par les monts Cudi où, sur la foi des habitants et des guides touristiques, aurait échoué son arche. Poursuivant sa route, le Tigre longe le Kurdistan turco-irakien. Et nous voici, à 117 km à vol d’oiseau de Silopi, à Mossoul, deuxième ville irakienne (1,5 million d’habitants), et ses cinq ponts sur le Tigre, bâtie sur les ruines de Ninive, capitale de l’Assyrie.

De l’épopée de Gilgamesh aux révoltes sociales de Bagdad

Ici, entre Mossoul et Bagdad, bat le cœur de la civilisation mésopotamienne, ses dynasties, celle d’Hammourabi, de Nabuchodonosor (605-562 av. J.-C.), qui, avec Babylone pour capitale, régna sur un empire englobant l’actuel Proche-Orient et la Turquie, et dont Saddam Hussein se voulait l’héritier.

C’est à Ninive que fut découverte l’épopée de Gilgamesh (personnage mythique) sous le règne de Sargon, récit narrant le déluge mille ans avant la Bible. Mossoul abrite le tombeau de Jonas (mosquée de Younes) que les djihadistes de l’État islamique (EI) ont dynamité en juillet dernier. Plus bas, en bordure du Tigre, Tikrit (250 000 habitants), ancienne forteresse assyrienne, lieu de naissance de Saladin (XIIe siècle) mais aussi de Saddam Hussein, puis Samarra et sa mosquée d’or construite en 944, dont le dôme a été détruit en 2006 par un attentat islamiste.

Et enfin Bagdad, édifiée au VIIe siècle, dont le rayonnement économique (industrie textile et du papier), culturel et scientifique sous la dynastie des Abbassides s’étendit jusqu’en Europe pendant plus de trois siècles. Lieu aussi de grandes révoltes sociales – les zandjs (esclaves noirs) et les Ismaéliens. La capitale irakienne et ses douze ponts enjambant le fleuve, dont l’un d’eux, le pont al-Djoumhouria, est tristement célèbre : c’est de ce pont qu’un char Abrams a tiré sur l’hôtel Palestine, tuant trois journalistes (voir article dans l’Humanité du 9 avril 2003),

Aujourd’hui, le Tigre est en train de dépérir. À la diminution de son débit s’ajoute la pollution de ses eaux, imputable aux destructions causées par les interventions américaines de 1991 et de 2003. Le masgouf, carpe grillée prisée par les Bagdadis servie dans les restaurants du quartier de Qrayyat (ouest de la capitale irakienne) sur les berges du Tigre, risque de n’être plus qu’un souvenir. Ce fleuve mythique, chanté par les poètes irakiens, charrie des cadavres des victimes du conflit irakien.

Hervé Amiot, le Tigre et l'Euphrate, la gestion de l'eau

« Il n’existe pas, précise Hervé Amiot, de traités internationaux pour l’utilisation des rivières non navigables. Parmi le flou juridique, les Etats essaient de faire reconnaitre le statut international ou non-international du fleuve. La Turquie milite pour refuser le statut international au Tigre et à l’Euphrate. Il s’agirait pour elle de fleuves transfrontaliers, car ils ne forment jamais des frontières entre Etats. Les conséquences sont importantes : avec ce statut, la Turquie n’a alors pas à partager ses ressources hydriques avec les pays d’aval. En revanche, la Syrie et l’Irak prétendent que ces fleuves sont internationaux. Par conséquent, la gestion doit être concertée et l’eau partagée entre les différents pays du bassin. D’autres doctrines existent pour pallier les vides juridiques. La doctrine d’amont avantage la Turquie et l’Iran : elle considère la forte contribution au débit des fleuves comme une source de droit. La doctrine de l’ancienneté de l’aménagement donne raison à l’Irak, qui a le plus tôt construit des barrages et des canaux. Enfin, une doctrine plus consensuelle demande aux pays d’amont d’exploiter l’eau sans gêner les pays d’aval. Mais les ambiguïtés sont nombreuses... »

Reprenons la lecture de la présentation de Hervé Amiot...

Michel Peyret


L’EAU, CAUSE OU PRÉTEXTE POUR LES CONFLITS ? L’EXEMPLE DU TIGRE ET DE L’EUPHRATE 

ARTICLE PUBLIÉ LE 06/12/2013

Par Hervé Amiot

Le Tigre et l’Euphrate forment le croissant fertile de la Mésopotamie qui a vu naître la civilisation néolithique au IXème millénaire avant J.-C. Aujourd’hui, l’eau de ces fleuves est cependant moins synonyme de prospérité que de conflits. La croissance démographique nécessite de prélever de plus en plus d’eau des deux fleuves pour alimenter le secteur agricole et hydroélectrique.

Cependant, il ne faut pas oublier que le bassin du Tigre et de l’Euphrate est situé au cœur du Moyen-Orient, dans une zone très complexe géopolitiquement. Cette étude de cas permet donc de se poser la question plus générale du rapport entre eau et conflits. L’eau peut-elle être la cause de conflits entre Etats ou entre groupes à l’intérieur d’un Etat ? Autrement dit, peut-il exister des « guerres de l’eau » ? Ou alors l’eau ne serait-elle pas plutôt un prétexte pour d’autres conflits plus profonds, un simple vecteur, un support pour la diffusion de conflits déjà existants ? Après avoir pointé les limites de l’approche consistant à voir l’eau comme la cause des conflits (I), nous verrons qu’il faut davantage considérer l’eau comme un vecteur voire un prétexte pour des conflits plus profonds, mais qu’elle peut toutefois servir de déclencheur à ces derniers (II). Enfin, étant donné que les causes de ces conflits sont plus politiques qu’hydriques, nous nous demanderons si une gestion concertée du bassin est possible (III).

I – Les aménagements du Tigre et de l’Euphrate : source de conflits ?

Géographie du bassin fluvial

Prenant leur source en Turquie, le Tigre et l’Euphrate parcourent la Syrie et l’Irak pour se jeter dans le Golfe Persique par le delta du Chatt-el-Arab. L’Iran appartient aussi au bassin fluvial puisque des affluents du Tigre y prennent leur source. La pluviométrie est forte au niveau des sources turques et iraniennes, mais globalement modeste sur le reste du bassin versant. Ainsi, la part principale du débit des deux fleuves se constitue sur le territoire de la Turquie.

Le fleuve le plus occidental est l’Euphrate. Long de 2315 km, il draine un bassin versant de 440 000 km², dont 35% se situent en Turquie, 20% en Syrie et 45% en Irak. En revanche, 88% du débit du fleuve provient des eaux turques, alors que 12% provient des eaux syriennes, et que l’Irak ne contribue pas au débit du fleuve.

Le Tigre est le fleuve situé plus à l’Est. Il est long de 1900 km et draine un bassin de 258 000 km², situé à 12% en Turquie, 2% en Syrie, 53% en Irak et 33% en Iran. C’est l’Irak qui contribue le plus au débit du fleuve, à hauteur de 51%. La Turquie y participe à 40%, l’Iran à 9% et la Syrie n’y contribue pas.

On voit donc que la Turquie tire de grands avantages de sa situation en amont. Ce sont ses eaux qui alimentent le plus le bassin et elle peut donc capter l’eau avant que celle-ci arrive dans les Etats en aval. Dans le contexte de croissance démographique, les ressources en eau sont hautement importantes pour ces Etats déjà fortement peuplés à la fin des années 2000 (31 millions d’habitants pour l’Irak, 20 millions pour la Syrie, 75 millions pour la Turquie). C’est pourquoi les Etats riverains du bassin ont rapidement attaché de l’importance à l’aménagement fluvial.

L’aménagement est également rendu nécessaire par les caractéristiques mêmes des fleuves. De régime pluvio-nival, ils présentent de fortes crues au printemps issues de la fonte des neiges du plateau anatolien. Mais ces crues sont trop tardives pour les récoltes d’hiver, et trop précoces pour les récoltes d’été. Les débits annuels sont extrêmement irréguliers : 42% du débit de l’Euphrate s’écoule en avril-mai, 53% du débit du Tigre, de mars à mai (Lasserre et Descroix, 2011). D’où la nécessité de construire des barrages et des canaux pour régulariser le cours des fleuves et pouvoir exploiter l’eau hors des périodes de crues.

Une exploitation des fleuves de plus en plus importante …

L’Irak C’est sur l’Euphrate, en Irak actuelle, que l’Empire ottoman, puissance qui domine la région au début du XXème siècle, décide de construire un premier barrage en 1911. Dans l’entre-deux-guerres, d’autres barrages sont construits sur le Tigre par la puissance mandataire britannique, puis par le royaume d’Irak, indépendant en 1932. Ces premiers barrages sont des barrages de dérivation, qui permettent de canaliser le débit des fleuves et d’acheminer l’eau vers des terres à irriguer. Après la Seconde Guerre mondiale, le dispositif est complété, avec cette fois pour objectif de protéger les plaines des inondations. Le barrage de Ramadi (1965) régule les eaux de l’Euphrate tandis que celui de Samara (1965) contrôle le cours du Tigre. Dans un troisième temps, la fonction des barrages change. Alors qu’ils étaient construits dans la plaine mésopotamienne pour détourner les eaux des fleuves, on crée à présent des barrages de retenue dans les régions montagneuses. Ils servent à capter l’eau et lutter contre l’irrégularité interannuelle du débit, mais aussi à produire de l’électricité. Sur l’Euphrate, le barrage de Haditha est achevé en 1985. Le barrage Saddam (ou d’Eski) est construit sur le Tigre, en amont de Mossoul. En 1976, le canal Tharthar Euphrate est percé. Il permet de réutiliser les eaux accumulées dans le lac Tharthar par le Tigre, et ainsi de pallier la faible alimentation de l’Euphrate consécutive aux travaux entrepris en amont en Syrie et en Turquie. En 1992, Saddam Hussein inaugure un autre canal entre le Tigre et l’Euphrate, le « troisième fleuve » ou « Grand canal », long de 565 km, prenant sa source près de Bagdad et débouchant dans le Golfe Persique, près de Bassorah.

La Syrie Depuis les années 1970, la Syrie et la Turquie réalisent des aménagements sur les deux fleuves. Entre 1968 et 1976, la Syrie construit, avec l’aide soviétique, le grand barrage de Taqba, sur l’Euphrate, créant une retenue (le lac Assad) de 12 milliards de m³. Il sert à produire de l’électricité et à irriguer de vastes surfaces agricoles. Les résultats sont moins satisfaisants que prévus, du fait des problèmes de salinisation des terres ou encore de fortes pertes d’eau. La Syrie a aussi aménagé la haute vallée du Khabour, affluent oriental de l’Euphrate, par une dizaine de petits barrages et trois barrages moyens. Au total, selon Georges Mutin (2003), les infrastructures réalisées par la Syrie depuis les années 1980 permettent de mobiliser 13 milliards de m³ d’eau. Mais la Turquie, plus en amont, procède elle aussi à d’importants prélèvements.

La Turquie Achevé en 1974, le barrage du Keban, situé très en amont sur l’Euphrate, fournit essentiellement de l’électricité. Mais la Turquie a lancé en 1989 un programme beaucoup plus ambitieux : le GAP (Güneydogu Anadolu Projesi) ou Programme Régional de Développement de l’Anatolie du Sud-Est. Ce plan monumental prévoit la construction de 22 barrages d’une capacité totale de 60 km³, de 19 centrales électriques, et l’irrigation de 1,7 millions d’ha, faisant de la Turquie une grande puissance agricole. Prévu pour 2005, son achèvement a été repoussé à 2029, par manque de financements.

Devant les protestations de la Syrie et de l’Irak, Ankara fait valoir que ses prélèvements sont moindres que ceux des pays d’aval, alors que l’essentiel de l’eau provient de son territoire. La Turquie note aussi que, pendant de nombreuses années, elle n’a pas mis en valeur son potentiel et qu’il est légitime qu’elle rattrape son retard à présent. 

Si le projet du GAO était réalisé entièrement, la réaction du débit de l’Euphrate et du Tigre affecterait durablement la Syrie et l’Irak. Le débit à l’entrée du territoire syrien devrait passer de 500 m³/s à 300m³/s. En effet, Lasserre et Descroix (2011) citent les recherches des hydrologues Kolars et Mitchell (1991) : les travaux du GAP terminés, le débit naturel de l’Euphrate serait réduit de 70% pour un débit de seulement 299 m³/s à la frontière syro-turque (très loin du débit minimum de 500 m³/s garanti par un traité bilatéral). L’Irak, quant à elle, ne disposerait plus que de 20% de son débit de l’Euphrate, et, après utilisation du fleuve en Irak, celui-ci serait à sec à son point de jonction avec le Tigre à Qurna.

Une exploitation génératrice de tensions

Avec la multiplication des aménagements sur le Tigre et l’Euphrate, la question du partage des eaux devient de plus en plus aiguë et conflictuelle. A plusieurs reprises, les tensions ont failli éclater, conduisant à l’affrontement direct. En 1975, la décision syrienne de construire le barrage de Taqba entraîne un violent différend avec l’Irak. A partir de 1990, le projet turc du GAP provoque une dégradation des relations avec la Syrie et l’Irak. Pour faire plier Damas, qui soutient la guérilla kurde de façon à déstabiliser Ankara, la Turquie mobilise ses troupes à la frontière syrienne et menace Damas d’une invasion.

Ce dernier exemple nous montre que les conflits autour de l’eau ne sont jamais déconnectés des autres problématiques. Ainsi, le conflit autour du GAP s’inscrit d’une part dans le problème kurde, et d’autre part dans le jeu des puissances pour le leadership régional. C’est ainsi que Françoise Rolland (2006) affirme que l’eau n’est pas la cause directe des conflits dans la région. Les disputes pour l’eau dérivent des conflits préexistants. Un dernier exemple est instructif. Le « troisième fleuve », ce canal réalisé dans le Sud de l’Irak par Saddam Hussein est officiellement censé permettre l’évacuation des eaux salées et polluées en évitant de les rejeter dans les deux fleuves. Mais il vise l’assèchement des marais du Sud, où vivent les populations chiites d’Irak (dont plusieurs milliers d’opposants au régime), pour permettre un contrôle policier et militaire de l’espace.

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Carte : Les conflits autour du bassin du Tigre et de l’Euphrate

II – L’eau, davantage un vecteur des conflits plutôt qu’une source de conflits ?

La carte géopolitique de la région est très complexe. Ces tensions autour de l’eau s’inscrivent dans des conflits beaucoup plus profonds, issus de la création des Etats-nations à la suite de la chute de l’Empire ottoman et de la décolonisation. Ainsi, l’eau ne semble être qu’un vecteur, voire un prétexte à des conflits qui sont davantage le fruit de la cristallisation d’un ressentiment historique.

Des antagonismes anciens

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman dominait l’ensemble du bassin, assurant son unité et étouffant les antagonismes. Après la Seconde Guerre mondiale, des Etats-nations se sont créés, accédant directement à l’indépendance, ou après un mandat de la Société des Nations (comme la Syrie). C’est alors que les antagonismes se sont attisés.

Selon Françoise Rolland (2006), même sans l’eau, les antagonismes entre la Turquie, la Syrie et l’Irak se seraient développés. Les Turques veulent en effet éviter d’être confondus avec les peuples arabes qui, alliés des Britanniques pendant la Première Guerre mondiale, les ont expulsés de leurs territoires. Ces dissensions trouvent une expression concrète dans les conflits territoriaux autour de la définition des frontières. La Syrie revendique par exemple le sandjak (division administrative ottomane) d’Alexandrette, c’est-à-dire la région de Hatay, au sud de la Turquie, zone appartenant à la Syrie mandataire, mais cédée par la France à la Turquie en 1939. Entre les Irakiens et les Turcs, on trouve la même dynamique négative. La tutelle ottomane avait véhiculé des sentiments d’humiliation chez les Arabes, et inversement, le retrait des Ottomans a provoqué le même sentiment chez les Turcs.

Entre la Syrie et l’Irak, pourtant deux pays arabes, le ressentiment n’est pas absent. Des rivalités sont nées au sein du parti Baath (parti panarabe, socialiste et laïc) gouvernant les deux pays. Ceux-ci se disputent le leadership sur le panarabisme, c’est-à-dire le mouvement séculier visant à réunir tous les peuples arabes dans un même Etat. Ainsi, quand la Turquie prélève l’eau de l’Euphrate pour alimenter le nouveau barrage Atatürk, en 1991, l’Irak incrimine la Syrie.

La question des minorités

Les Kurdes Les Kurdes sont un peuple partagé entre quatre Etats, qui a de grandes difficultés à se faire reconnaitre une identité spécifique. La Turquie s’est voulue un Etat-nation unitaire et centralisé, et n’a reconnu qu’une ethnie turque musulmane. Les Kurdes sont aussi étouffés en Syrie, en Iran. En Irak, Saddam Hussein a même perpétré des massacres envers la minorité du Nord-Est du pays : en 1988, l’utilisation d’armes chimiques contre la ville d’Halabja fait 180 000 morts. 

La minorité kurde revendique dans chaque pays un Etat indépendant ou au moins l’autonomie. En 2005, l’Irak a reconnu la « Région autonome du Kurdistan » comme entité politique fédérale. Mais cela menace la stabilité des Etats voisins car les Kurdes turcs, de loin les plus nombreux (20 millions contre 4 millions pour les Kurdes irakiens) pourraient accentuer leur pression sur Ankara. Depuis 1984, le PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) mène d’ailleurs une lutte active contre le gouvernement central.

Les chiites du Sud de l’Irak A l’échelle de l’Irak, ils sont quantitativement majoritaires, mais, ayant été longtemps marginalisés politiquement, ils ont longtemps formé une minorité sur le plan qualitatif. Dès la période du mandat britannique, la dynastie hachémite (de confession sunnite) à la tête du pays marginalise les chiites. Cela est en partie lié au contexte régional : l’Iran a toujours été considéré comme un ennemi de l’Irak en tant qu’Etat persan à majorité chiite, et ce, d’autant plus après la Révolution islamique de 1979. La législation qui s’est mise en place dans les années 1920 et qui a perduré sous Saddam Hussein est particulièrement discriminatoire. Nous avons vu que l’aménagement fluvial a même été utilisé par Saddam Hussein pour renforcer le contrôle de la population chiite : l’assèchement des marais du Sud du pays, autour de Bassorah, vise à permettre une meilleure pénétration de l’armée dans la région.

L’eau n’est donc qu’un élément périphérique des conflits : l’exemple du GAP

Le grand projet d’aménagement hydraulique du Sud-est anatolien (GAP) ne vise pas uniquement à augmenter les ressources en eau et en électricité du pays. Il est avant tout une réponse au problème kurde. Ankara a estimé que la seule solution à cette question était la mise en valeur économique du pays kurde, le développement économique par l’irrigation et l’hydroélectricité d’une région où le niveau de vie moyen est inférieur de 47% à la moyenne nationale. Ce projet se veut être une réponse définitive aux demandes d’autodétermination de la population kurde. En permettant à la minorité de voir son niveau de vie augmenter, Ankara espère séduire les Kurdes modérés et mettre fin au désir indépendantiste.

Dans les faits, la réalisation du projet entraîne l’ennoiement de nombreux villages, donc des déplacements de population et la constitution de gros bourgs. Cette concentration de la population kurde rend son contrôle plus facile. L’objectif majeur du GAP est donc, sous couvert d’un vaste programme de réaménagement du territoire visant à désenclaver la région, de déplacer les populations kurdes pour mieux les contrôler, et surtout, de les déplacer loin des frontières avec l’Irak, la Syrie et l’Iran, pour couper les rebelles des bases arrières qu’ils possèdent dans ces pays. L’armée turque contrôlera ainsi plus facilement cet espace transfrontalier vidé de sa population.

Car le problème kurde est aussi interétatique. Les pays riverains soutiennent les Kurdes turcs pour déstabiliser Ankara. En 1991, la Turquie bloque pratiquement l’écoulement de l’Euphrate pour remplir le barrage Atatürk nouvellement construit. Les Kurdes servent alors d’instrument à l’Irak et à la Syrie pour faire pression sur la Turquie : la Syrie aide le PKK à déstabiliser Ankara.

L’événement de 1991 montre finalement que, si l’arrière-plan du conflit est bien le problème de la minorité kurde et les jeux de puissance entre les Etats pour l’acquisition du leadership régional, c’est bien un événement directement lié à l’eau (la restriction du débit de l’Euphrate) qui a mis le feu aux poudres. Ainsi peut-on nuancer la position de Françoise Rolland (2006), pour qui l’eau n’est pas la cause de conflits entre les Etats. Certes, on ne peut pas dire que l’eau est la cause initiale des conflits face à la complexité de la donne géopolitique (antagonismes historiques, problème des minorités). Cependant, plus qu’un simple théâtre, un simple support pour les conflits, l’eau peut être l’élément déclencheur de ceux-ci, l’étincelle qui embrase une situation déjà délicate.

III – Une gestion concertée est-elle possible ?

Si les disputes pour l’eau dérivent de conflits préexistants, éminemment politiques, elles semblent pouvoir être résolues. Il suffit de les détacher de ces conflits et de les considérer comme de simples problèmes « d’ingénierie et de partage » (F. Rolland). Mais est-ce aussi simple que cela ? En d’autres termes, le dialogue autour de la gestion de l’eau est-il possible ?

Un droit international balbutiant

Il n’existe pas de traités internationaux pour l’utilisation des rivières non navigables. Parmi le flou juridique, les Etats essaient de faire reconnaitre le statut international ou non-international du fleuve. La Turquie milite pour refuser le statut international au Tigre et à l’Euphrate. Il s’agirait pour elle de fleuves transfrontaliers, car ils ne forment jamais des frontières entre Etats. Les conséquences sont importantes : avec ce statut, la Turquie n’a alors pas à partager ses ressources hydriques avec les pays d’aval. En revanche, la Syrie et l’Irak prétendent que ces fleuves sont internationaux. Par conséquent, la gestion doit être concertée et l’eau partagée entre les différents pays du bassin.

D’autres doctrines existent pour pallier les vides juridiques. La doctrine d’amont avantage la Turquie et l’Iran : elle considère la forte contribution au débit des fleuves comme une source de droit. La doctrine de l’ancienneté de l’aménagement donne raison à l’Irak, qui a le plus tôt construit des barrages et des canaux. Enfin, une doctrine plus consensuelle demande aux pays d’amont d’exploiter l’eau sans gêner les pays d’aval. Mais les ambiguïtés sont nombreuses. La Turquie affirme que ses aménagements bénéficient aussi aux pays d’aval puisqu’ils permettent de régulariser le cours des fleuves. De plus, elle affirme que le principal problème de l’Irak et de la Syrie n’est pas le manque d’eau, mais la mauvaise gestion et le gaspillage.

Des coopérations interétatiques peu concluantes

L’article 109 du Traité de Lausanne de 1923 (réglant le sort des territoires de l’Empire ottoman après sa dislocation) annonce qu’il est nécessaire de créer une commission mixte regroupant les trois Etats de la région (Turquie, Syrie sous mandat français, Irak sous mandat britannique) chargée de gérer les litiges qui pourraient naître des projets hydrauliques. Une clause stipule que la Turquie doit consulter l’Irak avant tout aménagement. En 1946, un premier traité bilatéral est signé entre la Turquie et l’Irak. Depuis 1962, plusieurs négociations se sont tenues entre les trois Etats : Syrie-Irak (1962, 1974), Syrie-Turquie (1962, 1971), tripartites (1965, 1971). Mais aucune n’a abouti en raison d’autres conflits. En 1964, la Turquie et la Syrie s’opposent à propos du sandjak d’Alexandrette. En 1966, la scission au sein du parti Baath fait naître de forts antagonismes entre la Syrie et l’Irak. Le processus reprend néanmoins. En 1980, une Commission d’économie mixte turco-irakienne s’accorde sur la formation d’un Comité technique paritaire chargé d’étudier le bassin. La Syrie le rejoint en 1983. Mais après seize réunions, le comité se bloque et arrête son travail. Il y a trop de méfiance entre les Etats pour que les négociations puissent aboutir.

Un exemple de projet de coopération avorté est celui des « pipelines de la paix ». Voulant renforcer le rôle stratégique de ses ressources hydriques, la Turquie propose en 1987 puis en 1997 d’exporter massivement l’eau des fleuves Seyhan et Ceyhan (situés entièrement sur son territoire), vers la Syrie, Israël et l’Arabie saoudite. Derrière ce projet, il y a des considérations hautement stratégiques : rejouer un rôle géopolitique déterminant dans la région et échanger l’eau contre le pétrole du Golfe. Finalement, le projet n’aboutit pas ; il est rejeté par les pays arabes qui ne veulent pas se mettre sous la dépendance d’un autre et qui critiquent le voile placé sur la question du Tigre et de l’Euphrate.

A partir des années 2000, la Turquie semble en position de force dans la région. L’Irak est dans une situation instable depuis 2003, et depuis 2011, une guerre civile sanglante déchire la Syrie, qui ne peut plus se préoccuper des questions hydriques.

Pour conclure, on peut laisser la parole à Françoise Rolland, qui cite J. Kalpakian (Identity, Conflict and Coopération in international River Systems, 2004) : « Les disputes pour l’eau sont un champ supplémentaire de conflits, mais elle n’en sont pas la cause. La Turquie, la Syrie et l’Irak peuvent résoudre leurs problèmes d’eau, mais ne le font pas, car ces problèmes n’ont rien à voir avec l’eau elle-même ».

Bibliographie

- AYEB Habib, L’eau au Proche Orient. La guerre n’aura pas lieu, Khartala-Cedej, 1998, 232 p.

- LASSERRE Frédéric, DESCROIX Luc, Eaux et territoires. Tensions, coopérations et géopolitique de l’eau, Presses de l’université du Québec, 2011, 492 p.

- MUTIN Georges, « Le Tigre et l’Euphrate de la discorde », Vertigo - la revue électronique en sciences de l’environnement[En ligne], Volume 4, n°3, décembre 2003, mis en ligne le 01 décembre 2003, consulté le 03 décembre 2013.

PICARD Elizabeth dir., La question kurde, Editions Complexe, 1991, 162 p.

ROLLAND Françoise, « Le Tigre et l’Euphrate : source de conflits ou situation conflictuelle liée à l’histoire ? », Confluences Méditerranée, n°58, 2006.

 


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Loi Travail, la vision biblique d'une telle loi

« La grande difficulté, nous dit Etienne Omnes, quand on explore la vision du monde biblique d’une telle loi, c’est que la Bible est franchement silencieuse sur la macro-économie. Devons-nous dire, à l’instar de beaucoup de nos frères évangéliques américains que Jésus a prêché le capitalisme ? Ou bien au contraire, dire que Jésus a vécu et donc enseigné le communisme comme le disent les libéraux ? Le libre échange des Toyota Yaris n’est pas vraiment quelque chose que nous pouvons trouver entre deux chapitres de la lettre aux Romains. Cependant, il y a malgré tout des éléments bibliques qui serviront de base à notre réflexion... »

Reprenons la lecture de la recherche biblique de Etienne Omnes...

Michel Peyret


Podcast « Les Fils d’Issacar » : Loi Travail : Diminuer le devoir des maîtres, fragiliser les moissonneurs

23 septembre 2017

Bonjour à tous, nous sommes le samedi 23 septembre 2017, je suis Etienne OMNES et vous écoutez les fils d’Issacar, une analyse hebdomadaire des évènements et nouvelles sous un point de vue chrétien.

L’actualité que je vais commenter cette semaine n’a curieusement pas fait la une de l’actualité cette semaine, et j’en suis le premier surpris. Il s’agit pourtant d’un évènement qui va modifier durablement et profondément une partie importante de nos vies, et dont les conséquences vont se ressentir lourdement dans nos familles, dans nos vies et dans nos églises. Je veux parler de la loi travail, dont les ordonnances ont été présentées mercredi au conseil des ministres, et contre laquelle se mobilisent plusieurs syndicats.

Je ne vous cache pas avoir eu peur en écrivant ce podcast de verser dans une théologie de la libération, ou autre forme de marxisme christianisé à la hâte. Mais en creusant davantage, il m’a semblé qu’il y avait des raisons proprement bibliques à partir desquelles nous pouvons juger cette loi qui vient.

Loi Travail : Diminuer le devoir des maîtres, fragiliser les moissonneurs.

La grande difficulté, quand on explore la vision du monde biblique d’une telle loi, c’est que la Bible est franchement silencieuse sur la macro-économie. Devons-nous dire, à l’instar de beaucoup de nos frères évangéliques américains que Jésus a prêché le capitalisme ? Ou bien au contraire, dire que Jésus a vécu et donc enseigné le communisme comme le disent les libéraux ? Le libre échange des Toyota Yaris n’est pas vraiment quelque chose que nous pouvons trouver entre deux chapitres de la lettre aux Romains. Cependant, il y a malgré tout des éléments bibliques qui serviront de base à notre réflexion. Mais avant cela, rappelons les faits :

La réforme du code du travail est une grande loi que le gouvernement d’Edouard Philippe se prépare à faire voter dans le courant de ces prochaines semaines. Dans l’esprit, il s’agit de changer complètement de changer de philosophie économique : au lieu d’avoir une économie régulée par des lois et des conventions nationales, encourager au contraire chaque entreprise à avoir ses propres règles pour mieux s’adapter à l’économie mondiale. Dans la pratique, ce sont des mesures qui facilitent le processus de licenciement, et allègent la présence des syndicats en échange de davantage de protection face au chômage et plus de facilité à se former.

Le premier volet est plutôt bien connu et défini, le deuxième beaucoup moins. L’idée finale est de pouvoir être facilement débauché, mais aussi facilement embauché et entre les deux courir après un emploi. Beaucoup d’articles présentent précisément les dispositions de cette loi, aussi je ne vais pas passer plus de temps dessus et je vais passer au commentaire de celle-ci.

La Bible ne se préoccupe pas des mouvements commerciaux mondiaux, ni de philosophie économique avancée. Le centrage de la Bible se fait autour de problématiques individuelles, et c’est toujours au cœur de l’homme que Dieu s’adresse. Il y a cependant plusieurs passages qui parlent du lien travailleur-patron. Pour faire simple : Travailleurs : faites bien votre travail. Patron : traitez avec justice vos travailleurs. L’exemple le plus clair se trouve dans la lettre aux Colossiens

« Serviteurs, obéissez en toutes choses à vos maîtres selon la chair, non pas seulement sous leurs yeux, comme pour plaire aux hommes, mais avec simplicité de coeur, dans la crainte du Seigneur. Tout ce que vous faites, faites-le de bon coeur, comme pour le Seigneur et non pour des hommes. […] Maîtres, accordez à vos serviteurs ce qui est juste et équitable, sachant que vous aussi vous avez un maître dans le ciel. »

Si certains parmi vous peuvent être heurtés à l’idée de se soumettre à leur patron, je rappelle que la soumission au sens biblique ne s’étend pas jusqu’à commettre le mal par obéissance envers le patron. La Bible nous ordonne de nous soumettre aux autorités, et dans le cadre de l’entreprise, il n’y a rien de scandaleux à faire simplement le travail pour lequel nous sommes payés. C’est lorsque les autorités rentrent en contradiction avec Dieu que leur autorité s’affaisse, et qu’il « vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». Donc au final, le devoir des ouvriers est simplement de bien faire leur travail.

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Ce qui est intéressant, et ce qui est peu enseigné, c’est le devoir des patrons quant aux ouvriers. Paul dis d’accorder ce qui est juste et équitable, mais la chose vraiment intéressante c’est la justification qui est donnée : le patron doit accorder ce qui est juste à l’ouvrier… parce qu’il est lui-même l’ouvrier (le contexte original dit même l’esclave)… de Dieu. J’en arrive donc à la conclusion suivante : dans la Parole de Dieu, il y a une égalité radicale entre patron et ouvrier. Et juste pour enfoncer le clou, je le répète :  dans la Parole de Dieu, il y a une égalité radicale entre patron et ouvrier. Le patron n’est pas une catégorie supérieure, qui vit selon d’autres règles. Il n’est pas libre non plus d’agir n’importe comment avec ses travailleurs, sans quoi il tombera sous la critique du jugement de l’apôtre Jacques :

« A vous maintenant, riches ! Pleurez et gémissez, à cause des malheurs qui viendront sur vous. Vos richesses sont pourries, et vos vêtements sont rongés par les teignes. Votre or et votre argent sont rouillés; et leur rouille s’élèvera en témoignage contre vous, et dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé des trésors dans les derniers jours ! Voici, le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et dont vous les avez frustrés, crie, et les cris des moissonneurs sont parvenus jusqu’aux oreilles du Seigneur des armées. Vous avez vécu sur la terre dans les voluptés et dans les délices, vous avez rassasié vos coeurs au jour du carnage. Vous avez condamné, vous avez tué le juste, qui ne vous a pas résisté. »

De la même façon que nous devons prendre soin de notre prochain, parce que nous avons le commandement d’aimer notre prochain… nous devons prendre soin de notre patron en travaillant bien pour lui comme pour le Seigneur. Et lui, de son côté, doit nous traiter équitablement comme le Seigneur le ferait. Sa légitimité tient ou tombe à cet alignement.

Que penser maintenant de la loi travail ? Je suis obligé de décrire certain de ses aspects. Il est par exemple prévu de plafonner les indemnités de licenciement, si bien que n’importe quelle entreprise qui souhaiterait licencier peut prévoir une réserve d’argent pour payer les primes –si jamais les salariés contestent- et plus sereinement pouvoir purger ses effectifs. Il est aussi prévu que les modalités de ces départs se fassent en dehors de la justice ou des syndicats : en effet, si jamais vous contestez cette décision devant les prud’hommes, SI jamais vous gagnez votre procès, vous toucherez maximum 20 mois de salaires pour 20 ans d’ancienneté. Imposables. Si vous vous entendez avec votre patron en revanche, vous aurez peut-être moins (c’est pas vraiment comme si vous étiez en position de négocier), mais il serait non imposable, et voici comment on décourage les moissonneurs d’avoir recours à la justice.

Les représentations syndicales dans l’entreprise, qui sont actuellement réparties en 3 comités (Hygiène et Sécurité, Comité d’ Entreprise et un autre) sont fusionnées en une seule, dont les missions, les capacités et surtout le pouvoir et la composition seront laissées plus ou moins à la discrétion du chef d’entreprise. C’est retirer aux moissonneurs leurs défenseurs. Par souci de faire preuve de bonne volonté, le gouvernement a généreusement proposé que ces nouveaux défenseurs syndicaux soient formés par un « master en dialogue social » afin de pouvoir plus efficacement défendre les ouvriers tout en appartenant au niveau d’études du patron.

Bref, quel que soit le côté où l’on regarde, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas tant de réformer la société française vers le meilleur, que de diminuer le devoir des maîtres à l’égard de leurs moissonneurs. On tâche de nous faire passer cela comme de l’équitable, mais les formules bizarres et technocratiques qui accompagnent abondamment ce projet montre bien qu’il y a une réalité moins sympathique derrière. Quel que soit le nom sophistiqué que l’on peut donner à ces idées, il s’agit rien de moins que diminuer les capacités de résistances des moissonneurs afin de pouvoir amasser davantage de trésors au dernier jour, trésors qui ne sont pas reversés à ceux qui travaillent, mais à ceux qui financent, ce qui leur fera mériter cette apostrophe :

« vous vous êtes engraissés comme des animaux pour le jour du sacrifice. »

J’ai d’autant plus de raisons d’être critique, que le principal argument avancé en faveur de ce projet de loi est l’idée que c’est inévitable. Il est inévitable de s’adapter à l’économie liquide du monde, alors autant s’y jeter nous-même. Il est inévitable que les transformations économiques nous poussent à cela, sinon nous nous retrouverons sans rien. Il est inévitable que nous fassions passer cette loi, car nous avons les forces de l’histoire qui sont de notre côté. Ce n’est pas un argument : c’est une bonne grosse intimidation de dimension nationale. La fatalité n’existe pas dans la Bible, au contraire : il n’y a pas une seule réalité immuable que Dieu n’ait pas touchée ou critiquée et au final fait disparaître de nos pays. Vous souvenez vous qu’il était inévitable qu’il y ait des esclaves aux Antilles, que c’était peut être triste, mais tellement nécessaire à la prospérité de notre pays ?

Ce qui est en jeu dépasse largement la législation du travail. Ce sont nos familles, nos couples et nos enfants qui sont concernés. Quand on sait les ravages que provoquent le chômage sur nos conjoints, nos enfants ou nous même, quand nous sommes déjà en train de perdre nos vies en espérant pouvoir les gagner, quand l’équilibre de nos familles entre vie professionnelle et vie familiale est déjà rompu en faveur de l’entreprise… il devient difficile d’être chrétien et en même temps être indifférent à cette transformation du travail qui vient. Que Dieu nous assiste tous, et qu’il revienne vite ! En attendant, prions pour que nos dirigeants renoncent à ce projet.

Merci d’avoir écouté les fils d’Issacar. Vous pouvez nous suivre sur Facebook en aimant la page « les Fils d’Issacar ». Si vous avez apprécié l’épisode, n’hésitez pas à le partager.

Nous vous donnons rendez-vous la semaine prochaine. D’ici là, je vous souhaite une excellente semaine.

Etienne OMNES

Phileosophiablog.wordpress.com

Timothée Davi

Timothée Davi

Né en 1992, Timothée Davi est détenteur d'un Master en Théologie Fondamentale de la Faculté de Théologie Protestante de Strasbourg. Sa thèse de Master portait sur l'évangile de Jean. Passionné tant de la Bible et des langues bibliques que de la théologie systématique (exposé de la foi) et de l'apologétique (défense de la foi), Timothée aime écrire et partager sur divers sujets relatifs aussi bien à la foi qu'à la société en vue de l'édification des chrétiens.

Timothée Davi
www.timotheedavi.wordpress.com

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Barnabé Binctin, un projet de loi où le temporaire devient permanent

« Peu importe, considère Barnabé Bictin, qu’il vise effectivement, ou non, des entreprises de nature terroriste, ce projet de loi produit un glissement fondamental dans le Droit en se fondant désormais également sur des suspicions ou des prédictions. « C’est un renversement d’un principe essentiel du droit : la preuve. En droit pénal, on juge sur des faits, pas sur des comportements. Avec ce texte, on ouvre grand la porte à une police comportementale », analyse Florian Borg. Les défenseurs du texte feront valoir qu’il prévoit une évaluation annuelle de la loi, ainsi qu’une clause de caducité pour certaines dispositions. Les assignations à résidence et les perquisitions, notamment, ont une date de péremption fixée au 31 décembre 2020. « Mais on sait d’expérience qu’une fois que c’est rentré dans le droit, il est très difficile de faire marche arrière », tempère Bénédicte Jeannerod. Quand l’exception devient la norme, on finit par s’y habituer, en témoigne l’expérience du Patriot Act aux États-Unis, loi antiterroriste supposée temporaire devenue permanente... »

Reprenons la lecture des considérations de Barnabé Binctin....

Michel Peyret


Comment la France s’apprête à devenir un Etat policier

Publié le 23 Septembre 2017 par Socialisme libertaire

 

France Etat policier

 
" Comment la France s’apprête à devenir un État policier 
où chacun est transformé en potentiel suspect. "
Article du 22 septembre 2017 de BASTA ! 
 

« État policier », « despotisme doux », « césarisme » : juristes, avocats et grandes organisations de défense des droits humains critiquent très sévèrement le projet de loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, qui doit être votée à l’Assemblée nationale, la semaine prochaine. Remplaçant l’état d’urgence qui arrive à expiration, cette loi en prolonge plusieurs dispositions très controversées, banalise l’arbitraire, et autorise même le recours à des polices privées sur la voie publique. A croire que, bien au-delà de la lutte anti-terroriste, c’est toute forme de contestation de l’ordre établi qui pourrait être visée.

Coincée entre la fameuse réforme du code du travail – dont les cinq ordonnances sont présentées, ce vendredi 22 septembre, dans leur version définitive en Conseil des ministres – et le projet de loi de finance 2018, présenté lors du suivant, mercredi 27 septembre, elle passerait presque inaperçue. Elle n’a pourtant rien d’anecdotique : « C’est une révolution, puisqu’elle nous fait changer de régime politique : jamais une telle concentration des pouvoirs aux mains de l’exécutif n’a été atteinte sous la Vème République », s’insurge Arié Alimi, avocat et membre de la Ligue des Droits de l’Homme. Elle, c’est la loi de sécurité intérieure, attendue à l’Assemblée nationale à partir de lundi prochain dans le cadre d’une session extraordinaire.

Après son adoption par le Sénat le 18 juillet dernier, puis son passage devant la Commission des lois de l’Assemblée la semaine dernière, son vote au Palais Bourbon risque d’être une simple formalité : « La nouvelle majorité parlementaire n’a peut-être ni le choix, ni le recul nécessaire sur ce texte, mais elle n’a pas l’air de s’en préoccuper beaucoup, en tout cas », raconte Florian Borg, avocat au barreau de Lille et membre du Syndicat des avocats de France. Le juriste se dit « inquiet » après son audition par le rapporteur de la loi et par les députés membres de la commission des lois : « D’habitude, il y a toujours du débat, de la confrontation ou, au moins, quelques questions. Là, rien, aucune réaction… . »

Ne dites plus « perquisitions » mais « visites domiciliaires »

Le désintérêt est d’autant plus gênant que l’enjeu est conséquent : le projet de loi « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » ne vise rien de moins qu’à remplacer l’état d’urgence installé en France au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Après une sixième et dernière prolongation cet été, ce régime doit être levé au 1er novembre, sans pour autant disparaître du paysage : plusieurs de ces dispositions sont directement reprises dans le texte qui lui succède.

C’est le cas des assignations à résidence ou des perquisitions, maintenues moyennant un petit changement de nom. Il faudra désormais parler respectivement de « mesures individuelles de contrôle et de surveillance » et de « visites domiciliaires » (sic) : « Mis à part quelques petites modifications d’application à la marge, ce sont exactement les mêmes mesures, décrivant les mêmes logiques, décrypte Laurence Blisson, magistrate et secrétaire générale du Syndicat de la magistrature. On les maquille simplement d’une novlangue pour faire croire à une distinction entre l’état d’urgence et l’actuel projet de loi. »

« Abandon des principes qui devaient garantir les individus contre l’arbitraire »

Ce faisant, le projet de loi pérennise donc dans le droit commun un régime d’exception, qui étend considérablement les pouvoirs de l’exécutif, au détriment du judiciaire. « C’est la remise en cause d’un principe fondamental à tout État de droit : la séparation et l’équilibre des pouvoirs, rappelle Kartik Raj, juriste et chercheur pour l’ONG Human Rights Watch (HRW). C’est d’autant plus inquiétant qu’on touche là directement aux libertés individuelles. »

Arié Alimi, lui, n’hésite pas à parler d’un texte « césariste », où les pouvoirs sont de plus en plus concentrés entre quelques mains : « Lorsqu’une démocratie transfère trop de pouvoirs à la police administrative, on appelle cela une dictature du commissaire. Avec de telles dispositions, on peut sans exagération parler d’État policier ». Même son de cloche du côté de la juriste Mireille Delmas-Marty, qui voit la menace d’un « despotisme doux » dans cette « dynamique sécuritaire marquée par l’abandon des principes qui devaient garantir les individus contre l’arbitraire » [1]

Un État policier qui s’étend bien au-delà de la lutte antiterroriste

Comme depuis les débuts de l’état d’urgence, ce choix est officiellement motivé par le besoin de renforcer les dispositifs de lutte contre le terrorisme. Un discours resté inchangé avec l’arrivée du nouvel exécutif : « Le risque auquel on est confrontés aujourd’hui et le niveau élevé de menaces justifient parfaitement que l’on prenne un certain nombre de mesures législatives pour lutter contre le terrorisme » se défendait ainsi le Premier ministre Édouard Philippe, cet été, dans une interview accordée au magazine Society. Une obsession qui est toutefois loin d’être aussi légitime qu’on veut bien la présenter : « La France est déjà dotée d’un arsenal législatif très puissant en la matière, l’un des plus robustes d’Europe. Il ne s’agit pas de nier le problème que représente le terrorisme, mais d’expliquer qu’on n’y fait pas face en empilant à chaque fois une loi supplémentaire… », analyse pour Bastamag Bénédicte Jeannerod, directrice de HRW France [2].
 

Pis, depuis deux ans, l’état d’urgence a eu pour conséquence d’engendrer toute une série d’abus, outrepassant nettement le cadre présumé de la lutte contre le terrorisme. « Des militants écologistes ont été assignés à résidence lors de la COP 21 ; des interdictions de séjour ont été prononcées à l’encontre de militants participant au mouvement « Nuit Debout » et des interdictions et restrictions de manifester ont été imposées aux organisations syndicales dans le contexte de l’opposition à la loi d’août 2016 relative à la réforme du code du travail » : l’observation émane de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui dresse la liste de ces « dérives […] constatées récemment dans le cadre de l’état d’urgence » dans un avis public dénonçant « une dangereuse banalisation des mesures de l’état d’urgence ». [3]

Une manifestation interdite tous les trois jours

De son côté, Amnesty International avait publié au printemps un important rapport comptabilisant les différentes entraves, notamment politiques, faites au prétexte de l’état d’urgence : 639 mesures d’interdictions individuelles de manifester ont été prises en 18 mois – dont 574 dans le cadre des manifestations contre la loi travail et 21 dans le cadre de manifestations liées à la COP 21 – ainsi que 155 manifestations interdites, soit une tous les trois jours.

De pareils dévoiements sont-ils à craindre avec l’adoption de ce nouveau projet de loi ? « On ne peut pas préjuger de l’intention, mais on constate qu’on avait le même discours sur le seul ‘’objectif terroriste’’ avec la loi de renseignement en 2015. Aujourd’hui elle a une utilisation beaucoup plus étendue, preuve que ce genre de dispositif peut ensuite servir à autre chose, et notamment à contrôler les mouvements sociaux. Il faut considérer ce texte à plus long-terme » témoigne Arthur Messaud, pour l’association La Quadrature du Net.

Périmètres « de protection » ou de répression ?

En singeant l’état d’urgence, le texte risque donc de produire les mêmes effets. C’est même une certitude pour Arié Alimi : « Ce que l’on a vu avec l’état d’urgence était une expérimentation de ce qui va se pérenniser ici ». En cause, plusieurs mesures qui inquiètent plus particulièrement les juristes et associations de défense des droits de l’Homme. Parmi elles, l’une des « quatre mesures phares » selon le Gouvernement : les « périmètres de protection » que pourront instaurer les préfets pour « assurer la sécurité d’un lieu ou d’un événement soumis à un risque d’actes de terrorisme à raison de sa nature ou de l’ampleur de sa fréquentation », tel que le stipule l’article 1er du projet.

« On pouvait difficilement faire plus vague, note Florian Borg. Ça signifie que le seul nombre peut engendrer l’activation du dit ‘’risque terroriste’’ : cela peut devenir très facilement un outil pour enfreindre le droit de manifester… ». Concrètement, palpations, inspections des bagages et fouilles des véhicules – autant de pouvoirs jusque-là soumis à réquisition judiciaire – pourront dès lors être effectuées sur un périmètre, dont l’étendue et la durée sont régies par des critères tout aussi flous, officiellement « adaptées et proportionnées aux nécessités que font apparaître les circonstances » selon le texte.

Bientôt des polices privées sur la voie publique

La nouvelle loi stipule que ces contrôles pourront être assurés par des forces de sécurité privé. « Il faut désormais s’attendre à voir des agents de Securitas gérer les manifestations de la voie publique », fait valoir Laurence Blisson. Une mesure dont l’étude d’impact du projet de loi questionnait même la constitutionnalité [4]… Une chose est sûre, les débats brûlants sur la gestion et l’encadrement des manifestations, depuis l’entrée en vigueur de l’état d’urgence, ne devraient pas s’éteindre de sitôt. « Les pratiques d’entonnoir et de souricière, les obligations de ranger autocollant ou drapeau risquent de devenir monnaie courante et créer toujours plus de tension, » regrette Florian Borg.

D’autres dispositions nourrissent les préoccupations, telle l’extension massive des contrôles d’identité sur une bonne partie du territoire français. Les « zones frontalières » sont élargies. Auparavant elles ne concernaient que les ports, les aéroports, les gares ferroviaires et routières ainsi qu’une bande de 20 km à partir d’une frontière terrestre. Ce périmètre de 20 km est désormais étendu autour de tous les points de passages de frontières – ports, aéroports, gares – englobant ainsi la plupart des agglomérations françaises, soit 28,6 % du territoire métropolitain, où réside 67 % de la population. La police pourra y mener des contrôles d’identités massifs pendant 12 heures d’affilée (6h jusqu’à présent), en s’affranchissant de tout feu vert judiciaire, du principe constitutionnel de la liberté d’aller et de venir, et du principe européen de libre-circulation.

« Légalisation du contrôle au faciès »

La Cimade a dénoncé l’effacement « des derniers garde-fous juridiques », ouvrant la voie à une forme de « légalisation du contrôle au faciès » [5]. Une accentuation du régime dérogatoire qui pourrait aussi servir d’autres objectifs : « Le caractère exorbitant du dispositif débouche en pratique sur du contrôle discriminatoire et va d’abord servir la politique migratoire, c’est très classique, explique Laurence Blisson. En l’espèce, il pourrait aussi servir à suivre, voire à empêcher les mouvements des militants politiques, puisque chacun est transformé en potentiel suspect ».

Autre mesure dont on parle moins, inscrite la semaine dernière après le passage devant la commission des lois : la possible radiation d’un fonctionnaire, « eu égard à la menace grave qu’il fait peser sur la sécurité publique » (art 4 sexies). « Or, cette fois, étrangement, il n’est pas fait mention du terme « terrorisme » dans la rédaction de cet article… », constate Laurence Blisson. Le concept de « menace grave » étant par définition à géométrie variable, les syndicalistes de la fonction publique auraient-ils, par exemple, du souci à se faire avec le projet de loi ? « Cette disposition incarne tout ce que l’on dénonce sur le fond avec ce texte : accepter un régime dérogatoire aux procédures classiques ainsi que des mesures privatives de liberté sur la base de critères extrêmement flous », poursuit la présidente du Syndicat de la Magistrature.

« Si quelqu’un dérange, il est relativement facile d’invoquer le terrorisme »

A bien des égards, la notion de terrorisme apparaît – quand elle est mentionnée – comme un alibi, tant elle reste insuffisamment définie. Pour mieux y inclure dans son champ d’approche, les mouvements sociaux et les activistes de tout poil ? « Si quelqu’un dérange, il est relativement facile dans ce contexte d’invoquer le terrorisme… », estime ainsi Arthur Messaud. Or le précédent de l’affaire Tarnac rappelle que l’État français peut vite assimiler des mouvements de gauche et écologistes à une forme de terrorisme…

« La Cour de Cassation a tranché en considérant que Tarnac n’était pas du terrorisme, ‘en l’espèce’ précise-t-elle. Le débat est loin d’être clos », alerte Laurence Blisson. L’histoire même du terme « terrorisme » trace des contours politiques incertains, souligne de son côté Arthur Messaud : « C’est un mot qui a longtemps servi à discréditer les mouvements anarchistes en France, puis à combattre des courants politiques anticapitalistes au niveau international. »

Vers une police du comportement ?

Peu importe qu’il vise effectivement, ou non, des entreprises de nature terroriste, ce projet de loi produit un glissement fondamental dans le Droit en se fondant désormais également sur des suspicions ou des prédictions. « C’est un renversement d’un principe essentiel du droit : la preuve. En droit pénal, on juge sur des faits, pas sur des comportements. Avec ce texte, on ouvre grand la porte à une police comportementale », analyse Florian Borg.

Les défenseurs du texte feront valoir qu’il prévoit une évaluation annuelle de la loi, ainsi qu’une clause de caducité pour certaines dispositions. Les assignations à résidence et les perquisitions, notamment, ont une date de péremption fixée au 31 décembre 2020. « Mais on sait d’expérience qu’une fois que c’est rentré dans le droit, il est très difficile de faire marche arrière », tempère Bénédicte Jeannerod. Quand l’exception devient la norme, on finit par s’y habituer, en témoigne l’expérience du Patriot Act aux États-Unis, loi antiterroriste supposée temporaire devenue permanente.

« Il y a un effet cliquet, ces mesures ne disparaîtront plus de notre régime de droit, avance Laurence Blisson. Sans compter le phénomène d’accoutumance alimenté par un discours public largement contaminé au tout-sécuritaire. » Une banalisation qui a déjà frappé de plein fouet l’inconscient des principaux responsables politiques, à l’image de l’invraisemblable lapsus du ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, au moment de défendre ses amendements devant la commission des lois, la semaine dernière, évoquant la « sortie de l’état de droit » pour parler de la sortie de l’état d’urgence [6]. Dans un tel contexte, le discours du Défenseur des Droits, Jacques Toubon, proactif sur la critique de l’état d’urgence et de ses dérives depuis plusieurs mois, semble tristement inaudible : « Les démocraties ne peuvent pas répondre aux barbares en allant sur leur terrain, en mettant en cause la protection des libertés. L’État de droit est et restera notre arme la plus efficace » [7].

Barnabé Binctin

Photos : © Serge d’Ignazio
 


- Un rassemblement devant l’Assemblée nationale est prévue lundi 25 septembre à 18h, à l’appel du collectif Non à l’état d’urgence permanent, voir leur appel ici

- Une pétition à destination des députés de la République En Marche est en ligne, ouverte à tous les citoyens, sur le site mesopinions
 

Notes

[1] « De l’état d’urgence au despotisme doux », Libération, 16 juillet 2017. Tribune à lire ici

[2] A lire également, sa tribune parue sur Libération dans laquelle est dénoncé un pays « drogué à l’état d’urgence ».

[3] Voir son avis du 6 juillet 2017, consultable ici

[4] Extrait : « Il n’est donc pas possible, en principe, de déléguer à des personnes privées, des tâches inhérentes à l’exercice par l’État de ses missions de souveraineté », page 19 de l’étude d’impact, consultable ici

[5] Voir à ce sujet le communiqué de la Cimade

[6] Vidéo disponible ici

[7] Extrait d’une interview accordée au Monde, le 23 juin 2017, consultable ici
 

Comment la France s’apprête à devenir un Etat policier

Comment la France s’apprête à devenir un Etat policier

 

Camille Loty Malebranche, que sera le citoyen d'avenir ?

« Conscients, nous dit Camille Loty Malebranche, que les organes idéologiques d’État sont eux-mêmes sciemment façonnés pour être ces cloaques que j’appelle vulgarophiles, nous devons, nous les non embringués à la foule de l’ordre étatique des vulgarités idéologisées, proposer - ne serait-ce que par notre refus ferme et fortement exprimé du statu quo - une construction nouvelle et digne de la citoyenneté. Car si l’individu est vulnérable à la vulgarophilie idéologique, le citoyen vrai, cest-à-dire conscient et bien éduqué, parviendra à démasquer les pièges par lesquels l’État et la société moloch le dépossèdent de son humanité, de sa conscience réflexive, de sa raison pour le réifier. Le citoyen à venir, s’il naît au bout de nos efforts, ne sera plus métamorphosable en chose réflexe impulsive ou objet fanatique comme le sont bien des foules actuelles dites peuples voire nations aux pieds de l’État qui en fait son paillasson... »

Oui, avec Camille Loty Malebranche, nous ne voulons pas être des paillassons de l'Etat...

Michel Peyret


Vulgarophilie: production du peuple en foule par l’oligarchie.

16 Septembre 2017

Par Camille Loty Malebranche

 

De l'État vulgarophile

La vulgarophilie est l’art macabre d’encanaillement du peuple par l’État. Art sordide d’un État morbide qui tend, à coups de perfidies extrêmes, à faire de toute la société une collectivité vulgaire, une immense foule manipulée à travers toutes espèces de perversions réifiantes.

L’une des plus maléfiques réussites des establishments manipulateurs qui mènent idéologiquement le monde, c’est de réduire les peuples en foules médiatico-idéologiques et de niveler au plus vil la perception conditionnée que les majorités reçoivent de la factualité des choses du social que sont la politique, l’économie, le culturel… Tous ces paramètres de la vie sociale du civilisé sont dénaturés et produits en credo vulgairement identitaires du grand nombre. Ériger un populisme de parti au lieu de créer un vrai débat politique interrogateur des choses systémiques; promouvoir le kitsch pour bloquer la vraie production intellectuelle; ostraciser et marginaliser la discursivité tout en amplifiant le radotage médiatique attaquant les accessoires du mal-être collectif plutôt que les causes structurelles du mal, voilà la méthode oligarchique pour rendre foule et vulgaire le peuple.

Le peuple au sein de l’État vulgarophile est une collection de foules à toutes fins utiles: foules électoralistes, foules consommatrices, foules culturalistes, foules nationalistes… Les deux dernières réfèrent respectivement aux instincts de mode vis-à-vis de la production culturelle pour le défoulement collectif et aux appels identitaires violents des États interpellant le chauvinisme égoïste des individus qui se voient assignés une appartenance ostraciste dit nationalisme ou identité nationale…

Déposséder le peuple de toute rationalité, lui faire des promesses électorales mirifiques et l’utiliser comme ramassis de réflexes électoralistes pour le vote et la légitimation des monstruosités oligarchiques, c’est effectivement lui assigner une place insidieuse de foule. Tout comme justifier le pillage systématique du sud par le nord en arguant de faussetés économiques pour mieux occulter les mécanismes financiers de l’égrugeage du sud par le nord, est entreprise de transformation des multitudes médiatiques qui reçoivent ces informations factices, en foules désinformées et aliénées. La vulgarophilie étatique est une machine à fabriquer des aliénés intumescents et des imbéciles gonflés de la plus sale des arrogances. La vulgarophilie étatique est ochlocratique dans les événements à usage de masse pour y puiser une "légitimité" massive majoritaire mais demeure strictement oligarchique dans l’orientation des politiques toujours appliquées par et pour quelques-uns instrumentalisant l’État. La déviation vulgarophile de la multitude populaire ne se fait qu’à coups de déviances immondes infligées par l’État pourri et sa société putréfiée.

Vulgarophilie et démantèlement de la citoyenneté. 

La production oligarchique du peuple en foule, est une désorientation des énergies potentiellement révolutionnaires par l’idéologie. Dans un tel contexte, les consciences encore alertes doivent monter de nouvelles stratégies pour partir en guerre à ces cloaques institutionnels faisant des populations, des foules méprisables utilisables aux plus basses besognes du système. Conscients que les organes idéologiques d’État sont eux-mêmes sciemment façonnés pour être ces cloaques que j’appelle vulgarophiles, nous devons, nous les non embringués à la foule de l’ordre étatique des vulgarités idéologisées, proposer - ne serait-ce que par notre refus ferme et fortement exprimé du statu quo - une construction nouvelle et digne de la citoyenneté. Car si l’individu est vulnérable à la vulgarophilie idéologique, le citoyen vrai, cest-à-dire conscient et bien éduqué, parviendra à démasquer les pièges par lesquels l’État et la société moloch le dépossèdent de son humanité, de sa conscience réflexive, de sa raison pour le réifier. Le citoyen à venir, s’il naît au bout de nos efforts, ne sera plus métamorphosable en chose réflexe impulsive ou objet fanatique comme le sont bien des foules actuelles dites peuples voire nations aux pieds de l’État qui en fait son paillasson.

Il est ici à noter que l’adjectif vulgarophile comporte une sémantique duelle nuancée selon que son emploi réfère à l’actif ou au passif. Ainsi, l’État vulgarophile est celui qui structure par les institutions quil administre un comportement de foules à la société quest le peuple, tassé par lui en cohortes irrationnelles et vulgaires. Par contre, la société vulgarophile est celle qui est dénaturée en foules, celle qui subit la débilitation de ses potentialités civiles et politiques et se voit réduite en collection de foules au rythme des intérêts de conjonctures et de circonstances déterminées par les besoins et désirs des oligarques maîtres de lÉtat et de l’institution sociale...

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE

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23 septembre 2017

Informations Ouvrières, la lutte des classes se poursuit sous Macron

« Mais le gouvernement Macron-Philippe, nous dit Informations Ouvrières,  est dans la crainte de ne pouvoir faire aboutir ses projets : « Si le plan rate, si les syndicats se disent bernés, l’échec sera double » (Les Échos). La volonté de mise au pas des organisations syndicales ne leur est pas acquise et c’est bien là leur problème. La lutte des classes, moteur de l’histoire, inexorablement se poursuit dans les entreprises et dans la rue afin de refuser les diktats de la classe des nantis et des prévaricateurs. Nous serons donc dans la lutte, avec ceux qui luttent, une fois de plus, pour refuser ce coup d’État permanent contre les acquis de civilisation, dans les semaines et les mois à venir... »

Reprenons la lecture de l'article de Informations Ouvrières...

Michel Peyret


Informations Ouvrières n°470

« Aux fainéants, aux cyniques et aux extrêmes… » (E. Macron, Athènes)

mercredi 13 septembre 2017 


« Aux fainéants, aux cyniques et aux extrêmes… » (E. Macron, Athènes) 

Serge Bloch, membre du bureau national du POI 

Le mépris de classe pour les travailleurs, auquel nous a habitués le président-banquier Macron, aux côtés de ses acolytes et serviteurs du gouvernement et du Parlement, composé de copains et de coquins, prend des tournures qui ne sont pas pour nous surprendre. 

Ses petites phrases pleines d’arrogance, de haine et de condescendance vis-à-vis de ceux qui ne peuvent se payer un costard, de celles, ouvrières de leur état, qui regardées du haut de sa statue de commandeur méprisant, seraient « illettrées », ne sont que la poursuite d’un long processus qui va des raffarinades avec la fameuse « France d’en bas » aux tartarinades à la sauce hollandaise parlant de ses « sans-dents » comme d’autres parlaient sous l’Ancien Régime de leurs serfs. 

Néanmoins, toutes ces effronteries et ces obscénités ne sont que des révélateurs qui, pensent-ils, leur laissent toute latéralité pour casser afin de détruire l’ensemble des conquêtes acquises par la lutte de classe. Après celle menée tout au long de l’année 2016 contre les lois El Khomri, et ses procédures antidémocratiques (49.3 et état d’urgence) issues de la Constitution qui n’ose s’avouer corporatiste, voici venu le temps des ordonnances autorisées par un Parlement caporalisé et godillotisé. 

L’accélération des contre-réformes rétrogrades est donc mise en branle à la demande des mandataires, le Medef, les think-tanks, et les officines lobbyistes qui font florès, prennent de l’embonpoint sous ce régime digne représentant des intérêts du capital financier.

 Les affairistes s’attaquent au Code du travail qu’ils veulent transformer en peau de chagrin, aux conventions collectives chèrement acquises et défendues, à l’enseignement de nos plus jeunes jusqu’à l’université, aux formations professionnelles, à la santé publique et à la Sécurité sociale issue d’une époque révolutionnaire (1945), puis bien sûr aux droits à la retraite, aux retraités et même à la dépendance, qu’elle soit liée au handicap, à l’invalidité ou à la fin de vie. La liste n’est pas exhaustive. En matière de démolition des droits acquis, leur imagination est toujours au pouvoir et sans limite. 

Mais le gouvernement Macron-Philippe est dans la crainte de ne pouvoir faire aboutir ses projets : « Si le plan rate, si les syndicats se disent bernés, l’échec sera double » (Les Échos). 

La volonté de mise au pas des organisations syndicales ne leur est pas acquise et c’est bien là leur problème. La lutte des classes, moteur de l’histoire, inexorablement se poursuit dans les entreprises et dans la rue afin de refuser les diktats de la classe des nantis et des prévaricateurs. 

Nous serons donc dans la lutte, avec ceux qui luttent, une fois de plus, pour refuser ce coup d’État permanent contre les acquis de civilisation, dans les semaines et les mois à venir. 

Enfin, à propos des insignifiants, des malavisés et des dérisoires parlementaires délégataires de pouvoirs inconsidérés, un plaisantin inscrira un jour sur la porte de l’Assemblée nationale « Chambre à louer, non meublée ».

IO470 

IO470 

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Catalogne, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes

« Dans les prochains jours, nous dit la déclaration de la Quatrième Internationale, il y aura un bras de fer entre les forces populaires et souverainistes catalanes, soutenues par les secteurs démocratiques de la population espagnole, s’opposant à l’immobilisme, et les tentations autoritaires de l’État espagnol héritées de quarante années de dictature franquiste. En outre, il semblerait que pour la première fois des conditions existent pour une convergence objective des deux grands mouvements de masse résultant de la crise internationale et de la crise du régime dans l’État espagnol, qui jusqu’à maintenant se sont tenus à distance : le mouvement des indignés qui s’est imposé le 15 mai 2011 et le processus indépendantiste catalan qui avait éclos un an plus tôt. Cette convergence a un énorme potentiel stratégique de rupture dont les forces anticapitalistes et révolutionnaires, catalanes et espagnoles, doivent tirer partie pour le développer... »

Reprenons la lecture de la déclaration de la Quatrième Internationale...

Michel Peyret


ETAT ESPAGNOL - CATALOGNE

Défendons le droit à l’autodétermination de la Catalogne

Cf. aussi : [Espagne] [Quatrième Internationale]

Déclaration de la IVe Internationale

Le 20 septembre, la Garde civile et la police nationale espagnole ont arrêté 14 hauts fonctionnaires de la Generalitat (gouvernement catalan) et ont procédé à la perquisition de 40 bâtiments publics et domiciles privés. La police a saisi la propagande des CUP (Candidatures d’unité populaire, principal parti de la gauche indépendantiste) et a assiégé sans mandat judiciaire ses locaux durant toute la journée sans autre but que celui de faire une provocation. Après avoir mis en accusation plus de 700 maires de Catalogne, qui soutiennent le référendum du 1er octobre, et après les agressions successives contre le Bureau du Parlement catalan, les actions du 20 septembre constituent un saut qualitatif dans l’escalade de la répression des institutions de l’état espagnol contre le référendum d’autodétermination.

Escalade de la répression et mise sous tutelle des dépenses de Generalitat

A cela s’ajoute la mise sous tutelle des dépenses de la Generalitat par le Ministère des Finances espagnol, ce qui est une annulation de fait de l’autonomie, après de longues années de contrôle de ses finances publiques, sous prétexte d’assurer la mise en œuvre des politiques d’austérité, alors que le gouvernement de Madrid visait en pratique à noyer progressivement l’autonomie. En outre, la mesure prise par le ministre Montoro met en danger de nombreuses lignes budgétaires (en commençant par le revenu basique d’insertion récemment approuvé par le Parlement pour atténuer l’extrême pauvreté et l’exclusion sociale) et génère l’incertitude des fonctionnaires et des employés du publics quant au paiement de leurs prochains salaires.

Choc des légitimités en Catalogne

Depuis les 6 et 7 septembre – approbation de la loi sur le référendum et vote de la loi « de désengagement » par le Parlement catalan – il y a une situation de dualité de légitimités : deux systèmes juridiques qui ne se reconnaissent pas mutuellement coexistent. La première de ces lois vise à convoquer la consultation et la seconde est une sorte de « constitution provisoire » pour la période entre l’hypothétique victoire du « oui » à l’indépendance et une Assemblée constituante. Les deux lois ont été annulées par le Tribunal constitutionnel espagnol, mais elles restent en vigueur du point de vue du gouvernement de la Generalitat et d’une majorité de la population catalane, qui considèrent que le Tribunal constitutionnel n’est pas légitime pour les annuler. C’est une situation qui contient des germes d’une révolution politique dans une partie de l’État espagnol ainsi que ceux d’une crise sans précédent du postfranquisme : de la monarchie et de la Constitution de 1978. Les prochains jours seront décisifs.

Soutien au référendum d’autodétermination du 1er octobre et des mobilisations contre la répression et pour les droits civiques

La situation est très tendue et les événements du 20 septembre annoncent une escalade d'actions-réactions qui ouvrent la voie d’un débordement. Pour le moment, l'appareil répressif n'a pas été fragmenté (Mossos d'Esquadra – la police catalane – n'a pas osé désobéir aux ordres des tribunaux espagnols, mais essaye d'adopter un profil bas pour éviter que ses membres ne soient jugés pour désobéissance), mais ce qui pourrait se passer s’il y a une répression ouverte et massive contre la population qui se mobilise pacifiquement reste imprévisible.

Pour le moment, le gouvernement catalan maintien la convocation du 1er octobre, mais la Garde civile a également confisqué au cours des semaines précédentes la propagande électorale, les bulletins de vote et les lettres de recensement dans les imprimeries et les journaux de toute la Catalogne.

L’escalade répressive de l’État espagnol, précédée par l’adoption de la soit disant « loi bâillon » (qui réduit sévèrement les droits démocratiques pour empêcher les luttes des indignéEs et les mobilisations sociales appelées « les marées »), a imposé un état d’exception de fait, qui a déjà gravement réduit les droits fondamentaux et qui non seulement met en danger l’avenir des institutions catalanes, mais constitue également la menace d’une involution politique la plus grave depuis la tentative du coup d’État du 23 février 1981.

La réaction du peuple catalan, y compris d’importants secteurs du mouvement ouvrier organisé, a été une importante mobilisation à Barcelone et dans toutes la Catalogne, qui a pu compter sur la solidarité des manifestations contre la répression et pour le droit de décider dans les principales villes de tout l’État espagnol. L’appel à la grève générale est en discussion et les éboueurs de Barcelone ont décidé de saboter les croiseurs ancrés dans le port de Barcelone pour loger une partie des près de 5 000 policiers et gardes civils que le Ministère de l’Intérieur a transporté en Catalogne pour réprimer le référendum.

Dans les prochains jours il y aura un bras de fer entre les forces populaires et souverainistes catalanes, soutenues par les secteurs démocratiques de la population espagnole, s’opposant à l’immobilisme, et les tentations autoritaires de l’État espagnol héritées de quarante années de dictature franquiste. En outre, il semblerait que pour la première fois des conditions existent pour une convergence objective des deux grands mouvements de masse résultant de la crise internationale et de la crise du régime dans l’État espagnol, qui jusqu’à maintenant se sont tenus à distance : le mouvement des indignés qui s’est imposé le 15 mai 2011 et le processus indépendantiste catalan qui avait éclos un an plus tôt. Cette convergence a un énorme potentiel stratégique de rupture dont les forces anticapitalistes et révolutionnaires, catalanes et espagnoles, doivent tirer partie pour le développer. La pression des événements pousse à leur convergence objective : face à la répression les secteurs ouvriers et populaires prennent conscience de l’enjeu et, à leur tour, les courants nationalistes recherchent la solidarité entre les forces progressistes et démocratiques de l’ensemble de l’État espagnol.

Solidarité internationale urgente

Dans ce contexte la mobilisation internationale joue un rôle fondamental dans le conflit. Une victoire en Catalogne serait une victoire pour toutes les forces populaires, révolutionnaires et démocratiques en Europe et dans le monde. Une défaite conduirait à un sérieux revers de la démocratie et de la lutte des classes en Catalogne, dans l’´tat espagnol et dans l’Union européenne.

La IVe Internationale appelle ses sections et ses organisations sympathisantes à organiser la solidarité dans tous les pays et à convoquer des rassemblements devant les ambassades et les consulats espagnols en faveur du droit à l’autodétermination et contre la répression pour empêcher toute nouvelle action répressive de l’État espagnole.

Vive le droit à l’autodétermination de la Catalogne !

Soutien total au référendum d’autodétermination du 1er octobre !

A bas la répression, les atteintes aux libertés et la réaction politique ! ■

Le 21 septembre 2017

Bureau exécutif de la IVe Internationale

Philippe Martinez, la solidarité et l'universalité des droits

« Notre principe, rappelle Philippe Martinez, c’est celui de la Sécu : je cotise selon mes moyens, je reçois selon mes besoins. C’est le principe de la solidarité et de l’universalité des droits. Un principe qui n’a jamais été aussi moderne ! Si l’on souhaite créer un régime pour tout le monde, il faut que le principe des cotisations soit le même pour tous. Évidemment, certains ont la double casquette, puisqu’il faut qu’ils paient les cotisations sociales salariales et patronales.Mais les oubliés de la société, ce sont aussi les chauffeurs Uber ou les coursiers à vélos. Quand ces « travailleurs 3.0 », selon Macron, sont malades, ils n’ont rien et perdent leur boulot. Ils veulent ressembler aux ringards que nous sommes, c’est à dire disposer de droits ! Les livreurs à vélo de Deliveroo se battent en ce moment pour obtenir une grille de salaires, des cotisations sociales, des délégués du personnel. Nous devons revenir à certains fondamentaux que l’on a oubliés, y compris dans la CGT : une cotisation sociale, c’est un salaire différé... »

Reprenons la lecture de l'interview de Philippe Martinez...

Michel Peyret


Philippe Martinez (CGT) : « Une telle attaque contre le monde du travail, les chômeurs et les retraités est inédite »

par Agnès Rousseaux, Ivan du Roy 8 septembre 2017

Remonté par une profonde réforme du code du travail, plus rétrograde encore que la loi El Khomri, le mouvement social s’apprête à battre à nouveau le pavé. A l’heure de jauger le rapport de force, et pour mieux en cerner les enjeux, Philippe Martinez, le leader de la CGT, a répondu aux questions de Basta !. L’occasion de revenir sur les points les plus contestés des ordonnances, et sur la politique gouvernementale ouvertement inégalitaire. Mais aussi d’engager une réflexion sur les nécessaires évolutions du syndicalisme, face aux puissants bouleversements du monde travail, et sur la manière de faire avancer des alternatives. Entretien.

Photos : © Serge d’Ignazio

Basta ! : Les ordonnances réformant le code du travail marquent, selon vous, une étape vers « la fin du contrat de travail ». Pourquoi ?

Philippe Martinez : A partir du moment où un accord d’entreprise prévaut sur le contrat de travail, c’est de fait la fin du contrat de travail. Les ordonnances prévoient que, demain, un accord d’entreprise s’appliquera à tous. Nul besoin de signer un avenant au contrat en cas de modification du temps de travail et de la rémunération. Ceux qui refuseront seront licenciés sans indemnités et sans recours. Donc le contrat de travail ne prévaut plus.

Plusieurs décisions seront laissées aux branches (agro-alimentaire, métallurgie, construction...), comme le nombre et la durée maximum des CDD, les CDI « de chantier » ou les horaires de travail. Pensez-vous que dans les secteurs sous tension, les syndicats pourront résister à la flexibilité que prôneront inévitablement les employeurs ?

Des garde-fous existent mais cela demeure très fragile. La seule garantie, c’est qu’il faut désormais une majorité pour signer un accord. Celui-ci dépendra des modalités de la négociation et de la manière dont sera pris en compte ce que pensent les salariés. Souvent l’employeur dit « soit vous signez, soit on ferme la boîte ». J’appelle cela du chantage. Certains estiment que le rôle des branches est renforcé. C’est incontestable, mais, avant, ces prérogatives étaient inscrites dans la loi. Les négociations dans les branches ont été renforcées au détriment du principe républicain d’égalité.

Les Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) sont supprimés et dilués dans un nouveau « comité social et économique ». Ils étaient pourtant devenus un outil très utile pour les salariés confrontés à des risques physiques et à des pressions managériales importantes, comme à Renault, à France Télécom/Orange ou à la SNCF. Qu’en pensez-vous ?

Les CHSCT ont leur mot à dire dans toutes les réorganisations du travail. Ils ne sont pas seulement là pour vérifier si un salarié porte des chaussures de sécurité ou un casque. Ils sont consultés sur l’organisation. C’est une institution qui a un lien très fort avec les salariés, davantage encore que le délégué du personnel ou les élus du comité d’entreprise. Leur suppression représente un danger pour la sécurité et l’organisation du travail. Une commission « hygiène et sécurité » sera créée au sein du nouveau conseil social et économique, mais ses prérogatives en matière d’expertise et d’ester en justice sont floues. En cas d’accident ou de suicide, sera-t-il encore possible de remettre en cause l’organisation du travail qui – rappelons-le quand même – est imposée par l’employeur ?

Derrière cette suppression, le risque est aussi une professionnalisation du syndicalisme. Les élus du personnel, dont le nombre sera fixé ultérieurement par décret, cumuleront les fonctions actuelles de membre du comité d’entreprise, délégué du personnel et membre du CHSCT. Or, nous passons déjà trop de temps en réunion ! A quel moment, dans ces conditions, va-t-on rencontrer les salariés ? Même des super délégués ne connaissent pas tous les problèmes d’un service ou d’un atelier de leur entreprise. Ce sont les salariés qui nous alertent sur ces questions.

Les élus du personnel risquent de devenir des experts du syndicalisme complètement déconnectés des réalités du travail, et de se retrouver entre gens de bonne compagnie, comme on en voit souvent sur les plateaux télé, pour décider à la place de la majorité des salariés de ce qui est bien ou non pour eux. Où s’exprime la parole des salariés ? Nous aurons un syndicalisme déconnecté, alors que déjà, en politique, on se plaint souvent d’avoir des élus en dehors des réalités ! Ce n’est pas notre conception du syndicalisme.

Le recours aux expertises indépendantes, à l’initiative des salariés, est-il menacé ?

C’est l’inquiétude exprimée dans une lettre signée par dix cabinets d’expertise, représentant la diversité des affinités syndicales. Les comités d’entreprise vont être obligés de payer 20 % du coût des expertises qu’ils souhaitent solliciter. Cela signifie que des budgets de fonctionnement seront sacrifiés, que l’on piochera dans celui des affaires culturelles et sociales en cas d’expertises importantes. Ou, au contraire, que certaines expertises pourtant nécessaires, comme en cas d’évènements extraordinaires, n’auront pas lieu si les élus estiment qu’elles coûtent trop cher.

De longues expertises comme celles demandées après les suicides au Technocentre de Renault [trois salariés en cinq mois, entre 2006 et 2007, ndlr] ou à la SNCF après l’accident de Brétigny-sur-Orge [le déraillement du Paris-Limoges, en juillet 2014, qui a tué sept personnes, ndlr] ne seront probablement plus possibles.

Un plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif est instauré. Quelles seront, selon vous, ses conséquences directes sur les salariés ?

C’est comme si, en matière pénale, on créait un barème de peines. Ensuite le juge coche une case sur sa grille, sans prendre en compte les préjudices particuliers, la gravité de la faute ou la situation personnelle. On restreint la marge de manœuvre du juge qui, pourtant, est à même de déterminer la gravité de la faute de l’employeur. Le « droit à l’erreur » de l’employeur, prévu par les ordonnances, est absolument scandaleux. L’employeur peut initialement indiquer un motif de licenciement le plus flou possible.

Si le salarié monte un dossier et porte plainte aux prud’hommes, une fois devant le juge, l’employeur pourra expliquer : « Excusez-moi, je me suis trompé de motif de licenciement, ce n’est pas celui-ci, mais celui-là » ! Comment un salarié peut-il se défendre dans ces conditions, quand il est accusé d’une chose, et qu’une fois devant le juge il découvre qu’il est accusé d’autre chose ? La possibilité pour les salariés de se défendre en sera affaiblie.

En contrepartie de ce plafonnement, le gouvernement prévoit l’augmentation des indemnités de licenciement (qui passent de 20 % à 25% de mois de salaire par année d’ancienneté). Est-ce selon vous une compensation suffisante, dans un contexte où les ruptures conventionnelles ne cessent d’augmenter ?

En cas de rupture conventionnelle, la possibilité d’un recours aux prud’hommes pour le salarié constituait une monnaie d’échange, pour mieux négocier avec son employeur. Les employeurs savent désormais à l’avance combien un licenciement potentiellement illégal ou abusif va leur coûter. Cela change les rapports de force ! Et inciter l’employeur à diminuer les indemnités consenties lors d’une négociation de gré à gré.

Le Régime social des indépendants va aussi être réformé. Quelles sont les propositions de la CGT pour que les artisans, les petits commerçants, les travailleurs « ubérisés » puissent bénéficier d’une protection sociale équivalente à celle des salariés du régime général ?

Notre principe, c’est celui de la Sécu : je cotise selon mes moyens, je reçois selon mes besoins. C’est le principe de la solidarité et de l’universalité des droits. Un principe qui n’a jamais été aussi moderne ! Si l’on souhaite créer un régime pour tout le monde, il faut que le principe des cotisations soit le même pour tous. Évidemment, certains ont la double casquette, puisqu’il faut qu’ils paient les cotisations sociales salariales et patronales.

Mais les oubliés de la société, ce sont aussi les chauffeurs Uber ou les coursiers à vélos. Quand ces « travailleurs 3.0 », selon Macron, sont malades, ils n’ont rien et perdent leur boulot. Ils veulent ressembler aux ringards que nous sommes, c’est à dire disposer de droits ! Les livreurs à vélo de Deliveroo se battent en ce moment pour obtenir une grille de salaires, des cotisations sociales, des délégués du personnel. Nous devons revenir à certains fondamentaux que l’on a oubliés, y compris dans la CGT : une cotisation sociale, c’est un salaire différé. Au contraire de ce que pense le Medef, l’important ce n’est pas ce qui figure en bas à droite de la fiche de paie [le salaire net] mais ce qui est en haut [le salaire brut]. Le salaire, c’est à la fois ce que l’on touche à la fin du mois et ce que l’on perçoit tout au long de sa vie, en cas de maladie puis à la retraite.

Les ordonnances changent aussi le périmètre pris en compte en cas de licenciement économique : on regardera la santé économique de l’entreprise au niveau national et non plus celle du groupe au niveau international. Est-ce une porte ouverte pour multiplier les plans sociaux en France, dans des groupes internationaux à la santé florissante ?

C’est un encouragement pour toutes les entreprises à implanter leur siège social au Luxembourg, et une dérégulation totale de pratiques déloyales. Ma boîte, Renault, rêve d’implanter son siège aux Pays-Bas ! Quand on connaît les possibilités d’écriture comptable dont dispose une grande entreprise pour basculer ses bénéfices d’un côté ou de l’autre, c’est incroyable... Par exemple, on crée une holding immobilière qui gère le patrimoine immobilier de l’entreprise. Chaque établissement de l’entreprise paie son loyer à la holding immobilière. Il suffit alors de doubler le loyer d’un site pour le mettre financièrement dans le rouge et justifier des licenciements. C’est ce qui se passe chez GM&S, à La Souterraine dans la Creuse, où le prix du m2 est à peu près équivalent à celui de Paris... Quand je vois Emmanuel Macron faire le tour de l’Europe en déclarant qu’il va lutter contre le dumping fiscal et social, cela me fait doucement sourire.

Cela risque-t-il d’affaiblir la dimension européenne du syndicalisme ?

Probablement. Savoir que la maison mère, basée au Luxembourg, dispose de plein de cash, ne servira plus à rien quand ils fermeront leur filiale en France. Connaître les liens entre filiales d’un grand groupe ne sera plus utilisable pour contester un plan social. Dans ces conditions, pourquoi se rendre à des comités d’entreprise européens ?

Comment le dialogue social va-t-il évoluer avec les nouvelles mesures comme les référendums d’entreprise à l’initiative de l’employeur ou la possibilité de négocier sans syndicat dans les TPE ?

Dans les entreprises de moins de 50 salariés, c’est réglé : plus besoin de délégué syndical ! Il suffit à l’employeur de demander au comptable de la boîte de négocier l’accord d’entreprise… Il n’y aura ni expertise ni aide syndicale pour conseiller les salariés. La loi El-Khomri venait pourtant de créer des institutions représentatives du personnel pour les très petites entreprises. Le gouvernement aurait pu s’en servir ! L’objectif de la CGT n’est pas de « se taper du patron », mais d’éviter des contentieux au travail : or quand un employeur veut faire vite, cela finit souvent aux prud’hommes.

Voyez-vous des points positifs dans ces ordonnances ?

2,5 ! C’est le nombre d’avancées. Il y a évidemment le principe des accords majoritaires, qui devront désormais être signés par des syndicats représentant 50% des voix, et non plus 30% comme précédemment. On reconnaît également, enfin, qu’il existe des discriminations syndicales : quand un salarié a un mandat syndical, son déroulement de carrière est souvent entravé. Enfin, nous avons signé un accord pour réglementer le télétravail, qui est bien souvent synonyme de surcharge de travail pour le salarié. Cela entre dans la loi, c’est plutôt une bonne chose.

Les deux mois de discussion entre syndicats et gouvernement ont-ils permis des avancées ?

Pas avec nous. Il faut souligner qu’aucun syndicat n’est satisfait. Comparé à l’année dernière, c’est une évolution notable.

Plusieurs rapports montrent que la dérégulation du marché du travail ne favorise pas la création l’emploi. Comment expliquez-vous l’entêtement du nouveau gouvernement dans cette voie ?

Le gouvernement n’est pas au service de ceux qui travaillent, mais au service de ceux qui profitent de ce travail. Lier courbe du chômage et protection des salariés est un faux débat. C’est la énième loi qui remet en cause des droits. Je suis pragmatique et je regarde : la courbe du chômage a-t-elle baissé ? Non. D’autres pays sont cités en exemple. L’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ont tous connu leur Loi Travail. L’Allemagne est aujourd’hui un pays à deux vitesses : celle des branches, comme la métallurgie, où les syndicats ont un vrai pouvoir de négociation, et celle des mini jobs, des lois Hartz et de la précarité. En Italie, certains salariés se voient donner un coupon de travail, d’une ou deux heures de travail par semaine.

En Espagne, le nombre de salariés couverts par les branches a diminué. Une étude a été menée par les syndicats sur les cuisiniers, qui disposaient auparavant de leur convention collective. Résultat : leur salaire a baissé en moyenne de 30 %, puisqu’il n’y a plus de règles collectives. Partout, le nombre de chômeurs officiels diminue – quand vous travaillez une heure par semaine, on ne vous considère plus comme chômeur –, mais on renforce la précarité et le travail informel, non déclaré. L’objectif du gouvernement est de changer la nature de l’emploi, sur le modèle anglo-saxon. Ils n’ont pas encore proposé de référendums aux salariés pour savoir s’ils acceptaient ou non l’implantation d’un syndicat, comme aux Etats-Unis, mais ils pourraient y venir.

Comment appréhendez-vous les négociations à venir sur la réforme de l’assurance chômage, la formation professionnelle, les retraites et la possible remise en cause du Smic ?

Certains observateurs découvrent aujourd’hui la méthode de Macron et de Pénicaud. C’est une pratique issue des grandes entreprises : dire une chose différente à l’un et à l’autre, entretenir la division syndicale, ne pas réunir ensemble les acteurs. Cette méthode risque de se généraliser. L’objectif est de baisser le coût du travail. A l’occasion des 120 ans de la CGT, nous avons fait une exposition d’affiches : en 1906, quand nous commencions à revendiquer 8h de travail, 8h de loisirs et 8h de sommeil par jour, le patronat évoquait déjà l’augmentation du coût du travail. C’est loin d’être une idée nouvelle !

Renforcement du pouvoir des employeurs sur les salariés, coupes budgétaires dans les APL, cadeau de 4 milliards d’euros aux plus fortunés avec la réforme à venir de l’ISF, suppression de la taxe exceptionnelle sur les dividendes, dans le contexte d’une année record pour les actionnaires... En plus de trente ans de syndicalisme, avez-vous déjà été confronté à une telle vague de politiques inégalitaires ?

C’est du jamais vu. Un vrai programme néolibéral sur tous les sujets, à vitesse accélérée. Une telle attaque contre le monde du travail, y compris les chômeurs et les retraités, est inédite.

Après l’échec de la mobilisation, pourtant importante, face à la loi El Khomri, comment s’opposer efficacement aux régressions sociales ? Comment lutter contre les ordonnances sur le travail, dans ce contexte de profondes divisions du mouvement syndical ?

Nous devons savoir balayer devant notre porte. Notre syndicalisme doit prendre en compte ce qui a bougé dans le monde du travail : les start-ups, les « ubérisés », un monde du travail qui a explosé. Le prendre en compte ne signifie pas s’adapter à des choix imposés de l’extérieur, mais écouter les travailleurs concernés. Prenez les « Deliveroo » : la CGT n’a pas à dire « ce ne sont pas des salariés, donc on ne s’occupe pas d’eux ». Ils demandent que nous les écoutions, que nous les aidions, sans leur imposer un modèle. Je pense que le syndicalisme a beaucoup d’avenir, à condition que nous poussions plus loin nos réflexions sur notre relation aux salariés, aux travailleurs.

Quand j’ai commencé à travailler à Renault Billancourt, nous étions encore 20 000 salariés. Les vigiles du site étaient métallos, les jardiniers qui tondaient la pelouse étaient métallos. Tous travaillaient chez Renault. Aujourd’hui, ce sont des dizaines de boîtes de prestations. Soit nous considérons que ces salariés-là, quel que soit leur statut, sont transparents. Soit nous estimons que nous vivons au sein d’une communauté de travail où les intérêts sont convergents mais les préoccupations différentes. Nous devons partir des réalités de ceux qui travaillent sans leur imposer de mot d’ordre. Notre capacité de mobilisation dépend de notre faculté à voir le monde tel qu’il est et à n’oublier personne.

Pourquoi cette prise de conscience prend-elle autant de temps ?

Elle n’est pas acquise. Il suffit de se rendre dans une entreprise pour le constater. J’ai visité une filiale de Saint-Gobain, dans la Creuse. De nombreuses personnes portaient des gilets fluo « visiteurs », ce que je fais remarquer aux camarades de la boîte. « Eux, ce sont les intérimaires », me répond-on. Avoir mis des gilets « visiteurs » aux intérimaires, quelle belle image ! Je ne sais pas si la DRH avait étudié le problème, mais cela m’a marqué. Si vous allez chez Airbus, c’est pareil : on donne un vêtement différent aux intérimaires, aux salariés en CDD, pour leur signifier : « Vous êtes de passage chez nous, mais vous n’allez pas rester ».

Si les syndicats entrent dans ce jeu-là, nous n’allons pas améliorer les conditions de travail ni la courbe du chômage ! Nous aurons un syndicalisme qui fait du tri sélectif. Le jour où chacun s’apercevra que nous pouvons avoir une diversité de revendications et de préoccupations, mais avec un même objectif, nous avancerons plus vite. Nous avons une autoroute devant nous, mais nous dressons nous-mêmes des barrières à péages.

Quel objectif fixez-vous à la mobilisation qui s’enclenche le 12 septembre ? Le retrait des ordonnances est-il vraiment envisageable ?

Évidemment. Mais nous devons proposer des alternatives, car l’existant n’est pas satisfaisant. Le retrait des ordonnances, c’est revenir à la loi El Khomri avec laquelle nous n’étions pas d’accord ! Donc nous devons être cohérents, et proposer autre chose.

Comment voyez-vous l’appel à mobilisation d’une organisation politique, la France insoumise, alors qu’habituellement ces dernières se contentaient de soutenir les mouvements impulsés par les syndicats ? Cela augure-t-il une recomposition entre mouvement social et politique ?

Pas à la CGT. Chacun son rôle et ses complémentarités. Certains débats au sein des mouvements politiques ne sont pas du ressort de la CGT. Nous n’avions pas de candidat aux législatives ! Les expériences sont diverses : Nuit Debout l’année dernière, le mouvement associatif, le mouvement citoyen et politique. La richesse vient de cette diversité, mais il ne faut pas se marcher sur les pieds.

Comment expliquez-vous l’attitude des autres confédérations syndicales qui n’appellent pas à manifester le 12 septembre ?

Nous critiquons tous ces ordonnances. Mais certains considèrent que la méthode et le résultat ne méritent pas de descendre ensemble dans la rue. Le syndicalisme consiste-t-il à éviter le pire, ou à asseoir de nouveaux droits ?

Ils gardent de l’énergie pour les autres batailles qui s’annoncent ?

Attention à ne pas garder trop d’énergie, car on peut exploser avant de démarrer ! C’est un gars de chez Renault qui vous dit ça.

Comment la CGT peut-elle prendre part plus activement à la construction des projets alternatifs, prenant en compte les dimensions de partage des richesses, les enjeux écologiques, les nouvelles formes d’économie coopérative ? Est-ce selon vous le rôle d’un syndicat ?

Malgré le jeu médiatique qui consiste à nous cantonner dans le rôle de contestataires, nous portons des propositions sur bien des sujets. Nous menons actuellement une campagne pour conjuguer développement industriel, préservation de l’environnement et économie circulaire. Nous travaillons sur les services publics, face à la désertification dans certains territoires. Nous réfléchissons au partage des gains de productivité que permet le numérique. Mais les gens en face, avec qui nous discutons, fixent un cadre tellement étroit que cela ne nous permet pas de développer ces propositions.

Plus aucune entreprise française n’est capable de fabriquer des éoliennes. Thales possède dans l’Isère un établissement spécialisé dans l’imagerie médicale, qu’ils veulent fermer, tout en investissant énormément dans les drones militaires, capables de tuer. A Renault, des collègues travaillent depuis des années sur des moteurs plus propres. La direction ne leur demande pas si cela fonctionne, si c’est bon pour la planète, mais combien cela va rapporter à la fin de l’année. Résultat : des années de recherches partent à la poubelle. C’est scandaleux.

Sur tous ces sujets, nous devons recréer des espaces de débat et de lien social au sein de l’entreprise. Le bien-travailler passe par là, par des endroits où l’on se parle. Mais j’ai cru comprendre que ce ne sont pas les critères défendus par Emmanuel Macron.

Propos recueillis par Ivan du Roy et Agnès Rousseaux

Photos : © Serge d’Ignazio

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Bill Van Auken, la guerre dans les contradictions du système capitaliste

« Si, considère Bill Van Auken, l’escalade rapide du face-à-face militaire entre juin et août 1914, qui a produit la boucherie de la Première Guerre mondiale, impliquait sans doute «des conséquences imprévues» et des «inepties» de la part des différentes dynasties au pouvoir et des gouvernements bourgeois d’Europe, la guerre avait ses racines dans les contradictions du système capitaliste en son ensemble, surtout entre l’avancée et l’intégration globales des forces productives de l’humanité et la division de la planète en un système d’États-nations rivaux qui forme le socle du système capitaliste. Comme Trotsky l’a expliqué dans La guerre et l’Internationale, écrit en 1915 au milieu de la guerre, les puissances capitalistes ont cherché à résoudre cette contradiction non pas «au moyen d’une coopération intelligente et organisée de tous les producteurs, mais par l’exploitation du système économique mondial par la classe capitaliste du pays victorieux». La guerre, écrit-il, représentait «le plus grand effondrement dans l’histoire d’un système économique détruit par ses propres contradictions»... »

Reprenons la lecture des prédictions du secrétaire général de L'ONU...

Michel Peyret


Le chef de l’ONU met en garde contre la marche vers la guerre mondiale

Par Bill Van Auken
9 septembre 2017

L’avertissement publié mardi par le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, selon lequel la confrontation qui se développe sur la péninsule coréenne ressemble de plus en plus aux événements qui ont mené au déclenchement de la Première Guerre mondiale il y a plus d’un siècle méritent d’être pris avec grand sérieux.

«Les guerres ne commencent pas généralement sur une décision de partir en guerre prise à un certain moment par les parties», a-t-il déclaré. «Si vous regardez l’histoire de la Première Guerre mondiale, c’était étape par étape, une partie faisait une chose, l’autre partie en faisait une autre, puis une escalade […] C’est le risque que nous devons éviter en relation avec la situation de la Corée du Nord.»

Sans nommer Donald Trump et la clique de généraux en service actif et retraités qui mènent la politique toujours plus belliqueuse et téméraire des États-Unis, Guterres se référait clairement à eux en avertissant que «la rhétorique d’affrontement peut entraîner des conséquences imprévues. La solution doit être politique». Il a ajouté: «Les conséquences potentielles de l’action militaire sont trop horribles».

Quoi qu’exprimé dans le langage diplomatique que les Nations Unies se réservent pour traiter des crimes et des provocations de l’impérialisme américain à l’échelle mondiale, le sens des remarques de Guterres ne faisait aucun doute. Les «conséquences imprévues» des menaces provocatrices lancées par Washington pour lancer une «guerre préventive» contre la Corée du Nord peuvent s’avérer être un conflit militaire qui se transforme en guerre nucléaire mondiale.

La charte fondatrice des Nations Unies a déclaré dans sa première phrase que la mission de l’organisation était de «préserver les générations futures du fléau de la guerre qui a infligé à l’humanité de terribles souffrances deux fois en l’espace d’une vie humaine». Le fait que le responsable de l’organisation avertisse l’humanité qu’elle risque de telles «terribles souffrances» pour une troisième fois, et d’une ampleur qui éclipserait de loin les carnages de la Première Guerre mondiale et de la Seconde Guerre mondiale est, pourrait-on penser, d’un intérêt public considérable.

De plus, les déclarations de Guterres ne sont pas uniques en leur genre. Le mois dernier, le ministre allemand des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel, a comparé l’impasse entre les États-Unis et la Corée du Nord à la descente de l’Europe vers la Première Guerre mondiale. Le risque, a-t-il dit, était que «comme dans la Première Guerre mondiale, nous marcherons à la guerre comme des somnambules. Cependant, cette fois cela pourrait être une guerre nucléaire. »

De même, le mois dernier, James Clapper, qui était jusqu’en janvier de cette année le Directeur du renseignement national américain, a déclaré dans un entretien télévisé que la situation sur la péninsule coréenne lui rappelait «un peu l’histoire de la Première Guerre mondiale et de la manière dont le monde d’une certaine façon y est allé par ineptie. Là, j’espère que les gens apprennent de l’histoire et ne la répéteront pas.»

Ces sérieux avertissements, cependant, ont été largement ignorés. Il n’y a pas de reportages ou de commentaires sérieux concernant la menace de guerre nucléaire et ses implications pour la population des États-Unis et de la planète entière dans les médias capitalistes américains. Aucune personnalité de premier plan du Parti républicain ou du Parti démocrate n’a émis d’avertissement ou demandé un débat au sujet du parcours intensément dangereux et provocateur poursuivi par l’administration Trump par rapport à la Corée du Nord.

Les diverses organisations et publications de la pseudo-gauche, qui orbitent autour du Parti démocrate, maintiennent un silence radio strict sur le risque de guerre. Aucune d’elles n’a intérêt à révéler cette menace au peuple américain, et beaucoup moins à lutter pour organiser un mouvement des travailleurs et des jeunes contre cette menace.

La sombre réalité de ce qui se prépare est discutée plus franchement dans les groupes de réflexion et les publications militaires. Un de ces articles, rédigé par Rob Givens, ancien général de la Force aérienne qui a occupé le poste d’adjoint du chef des opérations militaires américaines en Corée, a averti que la guerre sur la péninsule coréenne «longtemps inimaginable, devient de plus en plus possible».

L’ouverture d’un tel conflit, écrit-il, verrait intervenir «des bombardiers américains en provenance du monde entier [de sorte que] chaque mètre carré de la Corée du Nord serait à portée».

« Le nombre des victimes en Corée du Nord serait épouvantable», écrit-il. «Les estimations sont que nous infligerions 20.000 victimes au Nord chaque jour de combat». En même temps, écrit-il, on estime que la Corée du Nord «infligerait 20.000 victimes chaque jour à Séoul au cours des premiers jours». La perte massive de vies humaines, prévient-il, «serait inévitable».

Nous utiliserons des bombes à fragmentation qui répandent de petites bombes sur des zones de la taille d’un terrain de football», écrit-il. «Nous répliquerons aux tirs d’artillerie partout où les batteries ennemies tireront. Lorsque cela sera optimal du point de vue des conditions militaires, nous frapperons des cibles au milieu des zones urbaines; il serait impossible d’éviter les victimes civiles. Pour nous battre efficacement, nous devrons bombarder les installations de commandement au cœur des quartiers. Nous détruirons les missiles sur les lanceurs mobiles même s’ils sont placés dans des zones sensibles. Nos forces terrestres feront pleuvoir le feu sur l’ennemi sans trop se préoccuper des dommages. Et, oui, nous bombarderons des cibles plus largement que dans les dernières décennies». Il a affirmé que le nombre de morts ne serait rien «en comparaison avec nos 16 dernières années de combat actif au Moyen-Orient», c’est-à-dire avec des millions de personnes tuées et mutilées.

Ce qui est décrit ici est un crime de guerre de dimensions hitlériennes. Et pourtant, dans les calculs fous des planificateurs des guerres impérialistes modernes, c’est le «meilleur scénario», celui dans lequel une nouvelle guerre en Corée ne comporte ni un échange nucléaire, ni l’implication de la Chine et de la Russie, puissances nucléaires majeures qui ont toutes deux une frontière avec la Corée du Nord et sont elles-mêmes aux prises avec Washington en mer de Chine méridionale, en Syrie, et en Europe de l’Est.

Éviter ces deux éventualités catastrophiques est peu probable, comme cela a été précisé au cours des deux derniers jours, car les États-Unis vont déployer des lanceurs supplémentaires jeudi pour leur système de défense antimissile THAAD, défiant des manifestations populaires en Corée du Sud et des critiques de Beijing selon lesquelles le système vise en fait la Chine, et faciliterait une première frappe nucléaire contre elle. Deux jours plus tôt, la Chine avait procédé à des essais de ses propres systèmes antimissiles près de la frontière nord-coréenne. Signalant que l’exercice préparait un affrontement avec les États-Unis, le South China Morning Post a cité un expert de la marine installé à Beijing disant que l’exercice a démontré que «la Chine est prête et capable d’arrêter toute puissance qui menace la stabilité dans la région».

Si l’escalade rapide du face-à-face militaire entre juin et août 1914, qui a produit la boucherie de la Première Guerre mondiale, impliquait sans doute «des conséquences imprévues» et des «inepties» de la part des différentes dynasties au pouvoir et des gouvernements bourgeois d’Europe, la guerre avait ses racines dans les contradictions du système capitaliste en son ensemble, surtout entre l’avancée et l’intégration globales des forces productives de l’humanité et la division de la planète en un système d’États-nations rivaux qui forme le socle du système capitaliste.

Comme Trotsky l’a expliqué dans La guerre et l’Internationale, écrit en 1915 au milieu de la guerre, les puissances capitalistes ont cherché à résoudre cette contradiction non pas «au moyen d’une coopération intelligente et organisée de tous les producteurs, mais par l’exploitation du système économique mondial par la classe capitaliste du pays victorieux». La guerre, écrit-il, représentait «le plus grand effondrement dans l’histoire d’un système économique détruit par ses propres contradictions».

Un siècle plus tard, ces contradictions, loin d’être résolues, ont été amplifiées par la mondialisation capitaliste et l’effort implacable de l’impérialisme américain pour contrer son déclin sur la scène capitaliste mondiale en affirmant son hégémonie mondiale à travers l’utilisation toujours plus agressive et dangereuse de la force militaire.

Mais la guerre n’est pas la seule expression des contradictions insolubles du système capitaliste mondial. Celles-ci créent également les conditions matérielles objectives de la révolution sociale. La prise de pouvoir par la classe ouvrière russe sous la direction du Parti bolchevique, il y a 100 ans, a sonné le glas de la Première Guerre mondiale.

La tâche de la classe ouvrière aujourd’hui est d’empêcher le déclenchement d’une troisième guerre mondiale, qui ne pourrait que se terminer par une conflagration nucléaire à laquelle l’humanité ne survivrait pas. La tâche la plus urgente est le développement d’un mouvement politique de masse de la classe ouvrière en opposition à la guerre et à sa source, le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 8 septembre 2017)

Joseph Kishore, février 1917, le début de convulsions révolutionnaires

« Contrairement à Lénine, indique Joseph Kishore, Trotsky insistait sur le fait que la classe ouvrière, une fois parvenue au pouvoir, ne pourrait se limiter à des tâches purement «bourgeoises», et qu’elle se trouverait contrainte de faire des incursions dans les rapports de propriété capitalistes pour commencer à introduire le socialisme. Ayant pris le pouvoir d’État, quel programme la classe ouvrière appliquerait-elle? Même s’il s’agissait d’établir un État en alliance avec la paysannerie, comment le parti de la classe ouvrière réagirait-il au chômage ou aux pénuries de nourriture, aux grèves des travailleurs ou aux lock-out imposés par les employeurs? En 1909, Trotsky critiqua Lénine qui croyait que «la contradiction qui existe entre les intérêts de classe du prolétariat et les conditions objectives [c’est-à-dire l’arriération de la Russie] sera résolue par «une limitation volontaire du rôle politique assumé par le prolétariat» qui exercera «un ascétisme de classe»...

Reprenons la lecture de la conférence de Joseph Kishore...

Michel Peyret


Spontanéité et conscience dans la Révolution de Février

Par Joseph Kishore
19 août 2017

Nous publions ici une traduction française de l’allocution prononcée le samedi 22 avril par Joseph Kishore, secrétaire national du Parti de l’égalité socialiste (États-Unis). Il s’agit de la quatrième d’une série de cinq conférences internationales en ligne présentées par le Comité international de la Quatrième Internationale pour marquer le centenaire de la Révolution russe de 1917.

Contexte de février : le développement combiné et irrégulier de la Russie et la théorie de la révolution permanente

Les événements de février 1917 en Russie ont marqué le début de convulsions révolutionnaires qui ont changé le cours de l’histoire. Le 22 février, la veille de la révolution, Nicolas II était encore l’empereur et l’autocrate de toute la Russie. Une semaine plus tard, la dynastie des Romanov apparemment invincible, qui avait régné sur la Russie depuis plus de 300 ans, était renversée, remplacée par la «dualité de pouvoirs» instable du gouvernement provisoire bourgeois et du Soviet des députés ouvriers et soldats. C’est dans ce cadre que les conflits politiques qui allaient se développer au cours des huit prochains mois ont mené à la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, sous la direction du Parti bolchevik.

Pour commencer notre revue de la Révolution de 1917, nous devons de nouveau examiner la façon dont la «Question russe» a été comprise et analysée par le mouvement révolutionnaire, car c’est seulement dans ce contexte qu’il est possible de comprendre les conflits politiques et sociaux qui se sont développés au cours de ces événements importants de 1917.

Le principe fondamental du marxisme est que la révolution sociale – c’est-à-dire le processus de remplacement d’une classe dirigeante par une autre – n’a lieu que lorsque le développement des forces productives n’est plus possible dans le cadre des rapports de production existants. Le socialisme scientifique se fonde, non pas sur des fantaisies utopiques, mais sur les contradictions objectives du capitalisme et les intérêts sociaux de la classe ouvrière. Alors que nous examinons la situation mondiale aujourd’hui, il est clair que le système capitaliste des États-nations est devenu un obstacle énorme au développement futur de la production et à l’avenir même de l’humanité.

Le marxisme a cependant commencé à s’enraciner en Russie dans des conditions où le niveau de développement social et économique considéré comme nécessaire pour un mouvement socialiste – en particulier, la prédominance des rapports de propriété capitalistes et une classe ouvrière de masse – était très faible. Même au début du vingtième siècle, la paysannerie représentait encore 85% de la population, en grande partie aux prises avec l’ignorance et la pauvreté. Malgré l’émancipation formelle des serfs en 1861, la propriété foncière était dominée par les grands propriétaires fonciers. Les anciens rapports féodaux, abolis en Europe occidentale dans les grandes révolutions bourgeoises des 17e et 18e siècles, subsistaient toujours dans l’empire russe. Sur le plan politique, l’aristocratie tsariste dominait le pays et il n’existait pas vraiment d’appareil démocratique et parlementaire comme en Europe occidentale et aux États-Unis. Cela signifiait que les tâches immédiates du mouvement révolutionnaire en Russie avaient un caractère démocratique-bourgeois.

Le «père du marxisme russe», Georgi Plekhanov, a été le premier à reconnaître que la classe ouvrière russe, malgré sa taille relativement petite par rapport à la paysannerie, serait la force révolutionnaire décisive dans la révolution démocratique. «Le mouvement révolutionnaire en Russie ne triomphera que comme un mouvement ouvrier ou il ne triomphera jamais», a-t-il proclamé lors du congrès fondateur de la Deuxième Internationale en 1889. Sa conception était celle d’une révolution en deux étapes, dans laquelle la classe ouvrière jouerait le rôle de premier plan dans la révolution démocratique, mais le pouvoir serait nécessairement transféré d’une certaine façon à la bourgeoisie, permettant une période de développement capitaliste plus ou moins prolongée avant que la classe ouvrière ne soit suffisamment forte pour prendre le pouvoir elle-même.

Georgi Plekhanov

Les camarades North et Volkov ont fait remarquer dans leur essai important sur Plekhanov publié à la fin de l’an dernier que «La valeur exceptionnelle de Plekhanov en tant que penseur politique réside dans le fait qu’il a prévu le rôle décisif de la classe ouvrière, bien avant qu’elle ne devienne un groupe social de masse occupant une place spécifique dans la vie économique et politique, alors que le capitalisme en Russie n’en était encore qu’à ses premiers pas» [1]. En effet, cette conception fondamentale et visionnaire est le fondement du développement ultérieur de l’ensemble du mouvement marxiste en Russie.

Les étapes ultérieures du capitalisme russe, cependant, ont soulevé des problèmes critiques de perspective qui ont exposé les faiblesses et les conséquences de la conception de la révolution en deux étapes de Plekhanov. La révolution de 1905, comme nous l’avons vu lors de la conférence du camarade Fred Williams, a non seulement démontré l’énorme pouvoir social de la classe ouvrière, mais aussi le rôle contre-révolutionnaire de la bourgeoisie en réaction à cela. En 1905, Plekhanov, alors associé à la faction menchevique du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, a écrit que la révolution était de caractère bourgeois, ce qui signifiait que ces transformations démocratiques «ne signifient pas en elles-mêmes une tentative de miner le capitalisme», mais plutôt qu’elles «ouvrent la voie, pour la première fois et d’une façon valable, à un développement du capitalisme ample et rapide, européen et non asiatique… rendant possible pour la première fois, la domination de la bourgeoisie en tant que classe». [2]

Mais comment serait-il possible de transférer le pouvoir à une classe qui n’en veut pas, et qui est terrifiée par la classe – la classe ouvrière – qui est la principale force motrice de la révolution même? Pour la classe ouvrière, la logique de cette perspective signifiait qu’elle devait s’abstenir de faire avancer ses propres intérêts de peur d’effrayer la bourgeoisie et de la conduire dans le camp de la réaction. Comme nous le verrons, ce programme et cette perspective seront développés par les Mencheviks et le Parti socialiste-révolutionnaire après la Révolution de Février.

La perspective de Lénine, le chef des Bolcheviks, était très différente. La révolution russe devait être une révolution démocratique bourgeoise, mais les tâches fondamentales de cette révolution ne seraient pas réalisées par la bourgeoisie ou en alliance avec celle-ci. La plus importante de ces tâches était la liquidation des rapports féodaux dans les campagnes. En Russie cependant, la bourgeoisie n’était pas plus disposée qu’elle était capable d’accomplir cette tâche. En réponse à la déclaration de Plekhanov en 1905 selon laquelle il fallait faire attention à ne pas repousser les partis non prolétariens par un «manque de tact», Lénine répondait que «les libéraux et les propriétaires terriens vous pardonneront des millions de "manques de tact" mais ne vous pardonneront pas une tentative de leur prendre la terre.» [3]

Lénine a plutôt avancé un programme de renversement de l’aristocratie tsariste par une «dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie», le terme «dictature» étant utilisé dans le sens marxiste de pouvoir d’État. Pour Lénine, la classe ouvrière prendrait le pouvoir en alliance avec la paysannerie et mettrait en œuvre les mesures démocratiques les plus radicales. Cependant, cette révolution ne transcenderait pas et ne pourrait d’ailleurs pas transcender le cadre des rapports de propriété capitalistes. «La social-démocratie a constamment souligné la nature bourgeoise de la révolution imminente en Russie, a-t-il écrit en 1905, et a insisté sur une démarche claire de démarcation entre le programme minimum démocratique et le programme socialiste maximum... Objectivement, a-t-il ajouté, les événements historiques ont maintenant posé devant le prolétariat russe précisément la tâche de mener à bien la révolution démocratique bourgeoise... Cette tâche confronte le peuple dans son ensemble, toute la masse de la petite bourgeoisie et de la paysannerie. Sans une telle révolution, le développement plus ou moins étendu d’une organisation de classe indépendante pour la révolution socialiste est impensable.» [4]

La théorie de la révolution permanente de Trotsky rejetait la théorie en deux étapes de Plekhanov ainsi que la «dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie» proposée par Lénine.

Trotsky reconnaissait que les tâches fondamentales de la révolution démocratique bourgeoise n’avaient pas encore été complétées. L’«inégalité» du développement capitaliste s’expliquait par l’arriération relative de l’économie et de la société russes. Cependant, dans ce retard, des rapports de classe d’un caractère très avancé avaient été introduits, en raison de l’interaction de l’économie russe avec l’économie mondiale. Plutôt que de s’accompagner d’une croissance organique du capitalisme impliquant le développement d’une large couche de petit bourgeois et de petits artisans, écrivait Trotsky en 1906, «Le capital occidental fit irruption avec la coopération directe de l’absolutisme, et transforma en peu d’années bon nombre de vieilles villes archaïques en centres commerciaux et industriels; il créa même, en un court laps de temps, de nouvelles villes commerciales et industrielles en des lieux jusque-là absolument inhabités.» [5]

Trotsky fera référence à ce phénomène plus tard comme la «loi du développement combiné» – un «rapprochement de diverses étapes, la combinaison de phases distinctes, l’amalgame de formes archaïques avec les plus modernes». [6]

Léon Trotsky

Ce caractère «combiné et inégal» du développement russe a déterminé la physionomie sociale et l’orientation politique des différentes classes. La vitesse et la concentration de l’industrialisation donnaient à la lutte des classes un caractère particulièrement explosif.

En ce qui concerne la bourgeoisie, elle dépendait complètement du capital étranger et donc de l’impérialisme européen. La gravité de la lutte des classes signifiait que la bourgeoisie libérale russe était perpétuellement terrifiée que le développement d’un mouvement révolutionnaire contre le tsar entrainerait la création d’un mouvement ouvrier contre la propriété privée. Elle allait donc constamment se réfugier dans les bras du tsar et elle cherchait une alliance avec l’aristocratie terrienne.

Ce phénomène avait déjà été vu en Europe, sous une forme quelque peu différente, pendant les révolutions de 1848. Les mouvements révolutionnaires en Hongrie, en Allemagne et en Autriche du milieu du 19e siècle s’étaient caractérisés par un haut degré de lutte ouvrière, et la bourgeoisie, craignant une telle révolution, s’allia à la réaction. «Aucune lutte ne peut être victorieuse», écrivait le révolutionnaire allemand Ferdinand Lassalle à Marx en 1849, «si les questions sociales n’y entrent que comme un élément vague et restent à l’arrière-plan, et si elle est menée extérieurement sous le drapeau de la renaissance nationale et de la république bourgeoise.» [7] C’est dans leur rapport de 1850 à l’Autorité centrale de la Ligue des communistes que Marx et Engels parlent pour la première fois de la «révolution en permanence», pour désigner l’opposition ouvrière aux «phrases hypocrites des petits bourgeois démocratiques» qui «prêchent en général au prolétariat l’union et la réconciliation… où, pour ne pas troubler la bonne entente, les revendications particulières du prolétariat ne doivent pas être formulées.» [8]

L’intensité des conflits de classe en Russie, un demi-siècle plus tard, était beaucoup plus grande, et l’appétit révolutionnaire de la bourgeoisie beaucoup moindre qu’en 1848 en Europe, et nettement moindre qu’en 1789 au moment de la grande Révolution française. Le renversement du tsar et la résolution des «tâches démocratiques» revenaient donc à la classe ouvrière de la Russie, qui, selon Trotsky, jouerait le rôle principal dans la révolution en entraînant les masses paysannes dans son sillage.

Contrairement à Lénine, Trotsky insistait sur le fait que la classe ouvrière, une fois parvenue au pouvoir, ne pourrait se limiter à des tâches purement «bourgeoises», et qu’elle se trouverait contrainte de faire des incursions dans les rapports de propriété capitalistes pour commencer à introduire le socialisme. Ayant pris le pouvoir d’État, quel programme la classe ouvrière appliquerait-elle? Même s’il s’agissait d’établir un État en alliance avec la paysannerie, comment le parti de la classe ouvrière réagirait-il au chômage ou aux pénuries de nourriture, aux grèves des travailleurs ou aux lock-out imposés par les employeurs? En 1909, Trotsky critiqua Lénine qui croyait que «la contradiction qui existe entre les intérêts de classe du prolétariat et les conditions objectives [c’est-à-dire l’arriération de la Russie] sera résolue par «une limitation volontaire du rôle politique assumé par le prolétariat» qui exercera «un ascétisme de classe».

«Alors que les Mencheviks, partant de la notion abstraite selon laquelle “Notre révolution est bourgeoise”, en viennent à l’idée d’adapter toute la tactique du prolétariat à la conduite de la bourgeoisie libérale jusqu’à la conquête du pouvoir par celle-ci, les bolcheviks, partant d’une conception non moins abstraite, “Dictature démocratique mais non socialiste”, en viennent à l’idée d’une auto-limitation du prolétariat détenant le pouvoir à un régime de démocratie bourgeoise. Il est vrai qu’entre mencheviks et bolcheviks il y a une différence essentielle : tandis que les aspects anti-révolutionnaires du menchevisme se manifestent dès à présent dans toute leur étendue, ce qu’il y a d’anti-révolutionnaire dans le bolchevisme ne nous menace – mais la menace n’en est pas moins sérieuse – que dans le cas d’une victoire révolutionnaire.» [9]

La révolution en Russie ne pouvait être dirigée que par la classe ouvrière et, après avoir pris le pouvoir, celle-ci serait amenée à introduire des mesures de caractère socialiste. C’était l’un des sens dans lequel la révolution serait «permanente».

Mais comment cela serait-il possible dans la Russie arriérée? Comment les formes les plus avancées de rapports sociaux pouvaient-elles être introduites dans un pays qui était si économiquement sous-développé, composé en majeure partie de paysans? La clé pour résoudre ce dilemme repose sur la compréhension de la Russie et de la Révolution russe, non pas comme un événement national isolé, mais comme une composante d’une révolution internationale.

En pleine Révolution de 1905, Trotsky écrivait :

«En liant tous les pays entre eux par son mode de production et son commerce, le capitalisme a fait du monde entier un seul organisme économique et politique... Cela donne immédiatement aux événements qui se déroulent actuellement un caractère international, et ouvre un large horizon. L’émancipation politique de la Russie sous la direction de la classe ouvrière élèvera cette classe à des sommets historiques inconnus jusqu’à ce jour et en fera l’initiatrice de la liquidation du capitalisme mondial, dont l’histoire a réalisé toutes les prémisses objectives.» [10]

Les douze années qui ont passé entre 1905 et le déclenchement de la Révolution de Février n’ont fait que confirmer l’analyse de Trotsky. Sur les champs de bataille sanglants d’Europe, le destin des travailleurs de tous les pays était lié ensemble. La Grande Guerre et la colossale rupture du système des États-nations, marquaient également la fin de tout programme national. Elles plaçaient à l’ordre du jour la réorganisation socialiste de l’économie mondiale. C’est là un autre sens dans lequel la révolution devait être «permanente». Écrivant alors que le massacre de masse international faisait rage, Trotsky expliquait ceci:

«Une révolution bourgeoise nationale est impossible parce qu’il n’y a pas d’authentique démocratie bourgeoise révolutionnaire en Russie. L’heure des révolutions nationales est passée – au moins pour l’Europe – exactement comme l’heure des guerres nationales est passée. Il y a, entre ces deux faits, un lien naturel. Nous vivons à l’époque d’un impérialisme qui n’est pas seulement un système de conquêtes coloniales mais implique aussi, à l’intérieur, un régime déterminé. Celui-ci ne met pas la nation bourgeoise en opposition avec l’ancien régime, mais bien le prolétariat en opposition avec la nation bourgeoise.» [11]

Cette perspective est devenue le fondement stratégique essentiel du Parti bolchevik entre avril et octobre, mais pas avant qu’une lutte interne remportée par Lénine ne soit menée, et sur laquelle je reviendrai plus tard dans cette conférence.

Cinq jours

C’est à la lumière de cette introduction que nous devons examiner les événements de février 1917 et la Révolution russe dans son ensemble. Le développement de la Russie au cours de cette année fatidique, et de la même façon, la dégénérescence nationaliste et stalinienne subséquente de l’Union soviétique, ont fourni une confirmation puissante sous différentes formes de l’exactitude de la théorie de la révolution permanente de Trotsky.

Bien que plus d’informations aient été découvertes par les historiens au cours des 80 dernières années, et qu’il existe un certain nombre de travaux précieux sur la Révolution de Février, le meilleur compte rendu de la Révolution russe dans son ensemble reste l’Histoire de la révolution russe de Trotsky. Si le résultat principal de cette conférence est d’encourager davantage de personnes à lire ce livre, je considérerai cela comme un succès.

Le fait le plus immédiat de la Révolution de Février, comme avec la révolution de 1905, est que sa principale force motrice a été la classe ouvrière, et en particulier la classe ouvrière de Petrograd.

Même avant le 23 février, la lutte des classes en Russie s’était intensifiée sous l’impact de la guerre et des conditions économiques désastreuses. Bien que le nombre de grévistes ait chuté, passant du nombre de 1,3 million qu’il était pour la période de janvier à juillet 1914, juste avant le début de la guerre, à moins de 10.000 pour la période d’août à décembre de la même année, il était passé à plus de 500.000 en 1915, et à près d’un million en 1916. Au cours des semaines qui ont précédé la Révolution de Février, le nombre de grèves s’est rapidement développé, avec 186.000 travailleurs en grève pour commémorer le massacre du dimanche sanglant de 1905 et le lock-out des 25.000 travailleurs de l’usine Putilov, la plus grande usine de Petrograd, le 22 février. Les grèves revêtaient un caractère de plus en plus politique, réclamant la fin de la monarchie et de la guerre notamment.

Réunion à l’usine Putilov durant la Révolution de Février

La révolution proprement dite a commencé par l’éruption des manifestations et des grèves sauvages des travailleurs du district de Vyborg fortement industrialisé, où le Parti bolchevik avait son principal soutien de base.

Le 23 février (8 mars dans le calendrier occidental), Journée internationale de la femme, les travailleuses du textile du district de Vyborg, exaspérées par les longues heures de travail, la guerre sans fin, les pénuries alimentaires et les queues pour avoir du pain, se sont rassemblées le matin et quitté le travail. Elles ont fait appel à leurs collègues des usines voisines, comptant notamment de grandes usines métallurgiques, pour qu’ils les rejoignent.[12]

Un ouvrier de l’usine New Lessner, une usine de construction de machines dans le district de Vyborg et l’une des plus grandes usines de Petrograd à l’époque, a décrit ce qui a suivi: «Des voix de femmes criant "À bas la guerre! À bas le coût élevé de la vie! À bas la faim! Du pain pour les travailleurs!" ont été entendues dans l’allée sur laquelle les fenêtres de notre département donnaient… Une foule massive de femmes militantes remplissait l’allée. Certaines nous voyant ont commencé à brandir les bras et à crier: "Sortez! Arrêtez de travailler!" Des boules de neige claquaient sur les fenêtres. Nous avons décidé de nous joindre aux manifestations.» [13]

Bien que la politique du Parti bolchevik d’alors n’était pas d’appeler à la grève, le Comité de Vyborg s’est réuni et a décidé de soutenir la grève. Des décisions similaires ont été prises dans d’autres usines, impliquant des travailleurs associés aux partis menchevik et socialiste-révolutionnaire, ainsi qu’aux Bolcheviks. Plus de 100.000 travailleurs, soit environ le tiers de la main-d’œuvre industrielle, étaient ainsi en grève avant la fin de la journée.

Le lendemain, le vendredi 24 février, la grève a pris de l’ampleur et englobé la moitié des travailleurs industriels, soit plus de 200.000 ouvriers, puis a commencé à s’étendre au-delà du district de Vyborg. Les usines géantes, les centres de production industrielle, y compris de la production de guerre, étaient devenues des centres d’activité et d’agitation révolutionnaires. Cette journée a également vu le début des affrontements avec la police. L’armée, cependant, n’avait pas encore reçu l’ordre de tirer sur les manifestants, et on voyait les premiers signes de fraternisation entre travailleurs et soldats.

Le troisième jour, le samedi 25 février, la grève s’est étendue et est devenue pratiquement générale, avec plus de 250.000 travailleurs en grève. La police jouant un rôle de premier plan dans la répression des grèves et des manifestations, un conflit a commencé à poindre entre les soldats en ville et la police. Dans un incident, des soldats cosaques ont non seulement refusé d’aider la police à briser une manifestation, mais ils ont même attaqué les agents et tué leur commandant.

Le tsar Nicolas II a alors ordonné à Khabalov, le commandant du district militaire de Petrograd, de prendre des mesures plus drastiques pour réprimer une rébellion qui pourrait mettre en danger l’effort de guerre. «Je vous ordonne de faire cesser tous ces troubles dans la capitale à partir de demain. Ceux-ci ne peuvent être autorisés en ces temps difficiles de guerre avec l’Allemagne et l’Autriche.» Khabalov a répondu avec une ordonnance interdisant les rassemblements de rue. Des arrestations ont été faites dans la soirée, notamment celles de cinq membres du Comité bolchevik de Petrograd, les Bolcheviks étant laissés sous l’orientation directe de l’organisation de Vyborg.

Le quatrième jour était le dimanche 26 février et les usines étaient fermées. Mais les manifestations se sont poursuivies, et Khabalov a exécuté les ordres de Nicolas II avec une violence sanglante. Parvenant à mobiliser des unités militaires plus fiables, notamment les escouades d’instruction militaire composées de sous-officiers, il a ordonné aux troupes de tirer dans la foule. Des centaines de travailleurs ont été tués, et des milliers d’autres blessés.

Dans la soirée du 26, il s’est produit un événement important qui annonça ce qui allait se passer le lendemain. Le régiment Pavlovsky de la Garde Impériale s’est révolté, les soldats étant en colère que leur propre escouade d’instruction militaire ait tiré sur les travailleurs.

Le matin du 27, la révolte des soldats a commencé par la mutinerie du régiment Volynsky. Les troupes ont abattu leur commandant qui leur avait ordonné de tirer sur les travailleurs la veille. Les mutins se sont ensuite rendus dans les autres régiments des alentours pour encourager la troupe à se révolter. Une à une, les diverses casernes se sont jointes à la révolution. Les tentatives des officiers du tsar de rassembler des troupes loyales ont échoué. L’insurrection ouvrière a pris de l’ampleur, les édifices gouvernementaux ont été occupés et les prisonniers politiques libérés.

Qui a mené la Révolution de Février? Aucun parti politique centralisé ne dirigeait ces événements. Les Mencheviks et les Socialistes-révolutionnaires ne prévoyaient pas plus qu’ils ne voulaient une révolution ouvrière. Au cours des événements de février, les principaux membres de ces organisations se trouvaient dans la Douma, plaidant auprès des partis bourgeois pour qu’ils agissent et que la situation ne devienne pas hors de contrôle.

Le Mezhraiontsy (Groupe Interdistrict) – auquel Trotsky, exilé à New York, était associé – a publié une brochure le deuxième jour de la révolution, appelant à une république démocratique, au socialisme, à la fin de la guerre et à la création d’un gouvernement provisoire révolutionnaire. Mais il n’avait pas la même base de masse que les Bolcheviks, en particulier à Vyborg.

Les organisations du Parti bolchevik de niveau inférieur ont joué un rôle important, en particulier le Comité du district de Vyborg. Toutefois, la direction centrale du parti était perpétuellement à la traîne des événements et la direction locale subissait la pression constante des militants ouvriers au sein du Parti bolchevik pour agir plus agressivement, émettre des tracts, appeler à une grève générale et à l’insurrection. Au cours des événements de février, la plupart des dirigeants bolcheviks étaient en exil, y compris Lénine, qui était en Suisse, d’où il n’allait revenir qu’en avril.

Lénine

Cela ne signifie pas néanmoins que la révolution ait été purement «spontanée», une théorie «mystique» comme l’a fait remarquer Trotsky «à la convenance non seulement de tous les messieurs qui, la veille encore, avaient quiètement administré, jugé, accusé, plaidé, commercé ou commandé, et qui se hâtaient, maintenant, de se rallier à la révolution; mais elle convenait à de nombreux politiciens professionnels et à d’ex-révolutionnaires qui, ayant dormi pendant la révolution; désiraient croire que, dans cette affaire, ils ne s’étaient pas conduits autrement que tous les autres.» [14]

Ce sont des travailleurs qui ont dirigé la révolution. Ce sont des travailleurs qui ont été formés et éduqués à travers des années de propagande socialiste et à travers les expériences amères de 1905. Ils ont traversé la vague de grèves de 1912-1914 qui a failli se transformer en révolution avant le début de la guerre. Ils ont vu la mollesse des libéraux. Certains peuvent avoir été influencés ou intimidés au moment du déclenchement de la guerre par la recrudescence du nationalisme, mais ils ont vu ce que la guerre avait fait.

Beaucoup de ces travailleurs auraient été fortement influencés par le Parti bolchevik, qui était en pleine proéminence avant le début de la guerre. La révolution a été dirigée, comme l’a écrit Trotsky, par «des ouvriers conscients et bien trempés qui, surtout, avaient été formés à l’école du parti de Lénine». Mais cette direction, même si elle «était suffisante pour assurer la victoire de l’insurrection, n’était pas en mesure de mettre, dès le début, la conduite de la révolution entre les mains de l’avant-garde prolétarienne.» [15]

La dualité de pouvoirs

La classe ouvrière et les soldats de Petrograd avaient fait la révolution, mais ils n’étaient pas capables de prendre le pouvoir politique. C’est plutôt un régime complexe et instable de «dualité de pouvoirs» qui apparut, et il allait durer jusqu’à la Révolution d’Octobre.

Le 27 février, alors que le tsar était toujours au pouvoir, les représentants de la Douma se sont réunis pour discuter de la façon de contenir la situation et d’apprivoiser la révolution. Ils ont décidé de former un Comité provisoire des membres de la Douma qui publia aussitôt une déclaration annonçant qu’il «se trouve obligé... de prendre en main le rétablissement de l’État et de l’ordre public».

Contrairement à la mythologie qu’elle professa ultérieurement, la bourgeoisie libérale, représentée par les principaux partis de la Douma, n’a joué aucun rôle révolutionnaire. Terrifiée par les masses, elle chercha à conserver un régime autocratique, avec ou sans le Tsar Nicolas II. Pavel Milioukov, chef du Parti constitutionnel-démocrate bourgeois (cadets) a reconnu plus tard : «Nous ne voulions pas de cette révolution. Nous ne voulions particulièrement pas qu’elle survienne en pleine guerre. Nous avons lutté désespérément pour qu’elle ne se produise pas.» [16]

Cependant, lorsque leurs efforts pour faire pression sur le tsar pour former un nouveau gouvernement ont échoué, et comme il apparaissait clairement que les masses n’accepteraient jamais cela, les représentants de la bourgeoisie se sont tournés vers le haut commandement militaire pour forcer l’abdication du tsar. Des discussions avaient déjà eu lieu, avant la révolution, entre les militaires et les dirigeants des partis bourgeois quant à l’idée de former un nouveau gouvernement, et même de renverser Nicolas II en vue de créer de meilleures conditions pour poursuivre la guerre. Les puissances impérialistes alliées avaient montré un intérêt pour ces efforts.

Dépourvu du soutien des militaires, le tsar a abdiqué le 2 mars, transférant le pouvoir à son frère, le grand-duc Mikhaïl Alexandrovich. Le gouvernement provisoire a été formé le jour même, dirigé par le Prince Lvov, dans l’intention de servir sous le nouveau tsar. Mais Mikhaïl lui-même abdiqua, craignant pour sa tête. La dynastie Romanov était ainsi abolie, en dépit des meilleures intentions des représentants bourgeois qui dirigeaient le nouveau gouvernement.

Le même jour que le Comité de la Douma était formé au Palais de Tauride, le 27 février, dans le même bâtiment, un autre organe directeur était créé, celui-là bénéficiant du soutien des masses d’ouvriers et de soldats : le Soviet des députés ouvriers, qui prendra plus tard le nom de Soviet des députés ouvriers et soldats. Quelque 250 travailleurs, soldats et intellectuels socialistes ont participé à sa première réunion. Les Mencheviks et les Socialistes-révolutionnaires, un parti petit-bourgeois dont la base se trouvait dans la paysannerie, se retrouvaient au début à la tête du Soviet.

Le phénomène de la «dualité de pouvoirs» n’a pas été unique à la révolution russe. L’existence de deux institutions gouvernementales s’est déjà produite dans des révolutions antérieures alors qu’une classe en remplace une autre. Une telle situation ne peut se résoudre que par une guerre civile. Le régime de dualité de pouvoirs qui est apparu après la Révolution de Février a été toutefois singulier en ce sens que les dirigeants du Soviet, qui jouissaient du soutien des ouvriers et des soldats – la force motrice de la révolution – ont travaillé consciemment et délibérément à remettre le pouvoir au Gouvernement provisoire bourgeois. Le conflit de classe essentiel dissimulé dans le rapport entre ces deux organisations ne devait apparaitre clairement que lorsque les bolcheviks furent élus en majorité à la tête du Soviet plusieurs mois plus tard.

Les masses d’ouvriers et de soldats ne se tournaient pas vers la Douma, mais vers le Soviet. Les partis à la tête du Soviet, cependant, ne voulaient pas du pouvoir et n’étaient pas disposés à prendre des mesures pour répondre aux revendications des travailleurs et des soldats. Les aspirations démocratiques et sociales fondamentales des ouvriers et des soldats qui avaient fait la révolution entraient en collision avec les intérêts de la bourgeoisie, mais leurs représentants au Soviet insistaient sur le fait que c’était la bourgeoisie qui devait régner.

Ce «paradoxe» s’est exprimé sous différentes formes. Tout d’abord, il y avait la question du pouvoir même et la reconnaissance du gouvernement provisoire. Immédiatement après l’abdication du tsar Nicolas, les dirigeants du Comité exécutif du Soviet ont rencontré les représentants de la Douma pour discuter des conditions sous lesquelles le Soviet soutiendrait le nouveau gouvernement. Leurs conditions n’incluaient aucune des exigences fondamentales des travailleurs et des soldats, qu’il s’agisse de la fin de la guerre, de la création d’une république, d’une réforme agraire ou de la journée de huit heures. Ils n’avaient qu’une revendication: la liberté d’agitation. Autrement dit, ils étaient disposés et, dans les faits, désireux de donner tout le pouvoir à la bourgeoisie tant qu’elle acceptait de ne pas les arrêter.

La deuxième question, étroitement liée à la question du pouvoir, était celle de l’armement ou du désarmement des travailleurs et des milices ouvrières. Au cours de la révolution, les travailleurs les plus militants, toujours concentrés dans le district de Vyborg, avaient pris l’initiative de former des milices. Le Soviet a reconnu ce fait établi en cherchant à placer les milices sous sa propre autorité, alors que le Comité de la Douma avait mis en place ses propres milices. Cela créait les conditions pour un éventuel conflit armé entre les deux milices, c’est-à-dire une guerre civile.

Comme l’a dit un historien de la Révolution de Février: «Déjà, le 28 février, le Comité exécutif du Soviet avait clairement exprimé son intention de coopérer avec le Comité de la Douma pour résoudre ce conflit en sacrifiant l’indépendance des milices ouvrières» [17]. Il a en effet travaillé à unifier les deux milices, c’est-à-dire à désarmer les travailleurs dans les faits en subordonnant les milices ouvrières à l’autorité gouvernementale de la bourgeoisie, un geste concédé dans les décisions du Comité exécutif des 1eret 7 mars.

Troisièmement, il y avait la question du retour au travail dans les usines. Le Comité exécutif avait au début désigné le 5 mars comme date de retour au travail, sans modification des conditions de travail dans les usines. Les revendications des travailleurs pour la journée de huit heures avaient été rejetées selon le motif que cela effrayait la bourgeoisie.

Les travailleurs ont toutefois pris les choses en main, beaucoup d’ouvriers des grandes usines quittant le travail en masse après huit heures de travail. N’ayant pas le choix, l’Association des fabricants a fini par accepter à contrecœur la journée de huit heures, l’un des publicistes bourgeois faisant ce commentaire: «Pour le malheur des mencheviks, les bolcheviks avaient déjà contraint, par la terreur, l’association des fabricants à accepter l’instauration immédiate des huit heures.» [18]

Quatrièmement, les rapports au sein de l’armée. Les représentants de la Douma ont tenté de reprendre le contrôle de l’armée, ordonnant aux soldats de se soumettre à la discipline de leurs officiers et de rendre leurs armes, ce que les dirigeants du Soviet appuyaient. Mais les soldats ont rejeté ces efforts, faisant pression sur le Soviet de Petrograd pour adopter le 1er mars, le décret numéro 1. Ce décret ordonnait aux soldats de n’obéir à aucun ordre du Comité de la Douma contredisant ceux du Soviet. Il demandait également aux soldats de prendre le contrôle des armes et d’élire des comités dans chaque régiment.

Le décret numéro 1 a été adopté en l’absence des principaux dirigeants mencheviks et SR. Plus tard, ceux-ci ont tenté de l’inverser en adoptant le décret numéro 2, limitant son application à Petrograd. Cet effort pour renforcer les rapports au sein de l’armée a échoué, et la révolution a dès lors encouragé la guerre civile virtuelle en développement au sein des forces armées entre les soldats et leurs officiers.

Enfin, et surtout, il y avait la question dominante de la guerre même. Pour la bourgeoisie, le mot d’ordre était de «mener la guerre jusqu’au bout». Après avoir ignoré la question de la guerre pendant deux semaines, le Comité exécutif a adopté une résolution le 14 mars, un manifeste aux peuples du monde, contenant de nombreuses phrases pacifistes mais promettant que «Nous défendrons fermement notre propre liberté contre toutes les tentatives réactionnaires de l’intérieur et de l’extérieur. La révolution russe ne reculera pas devant les baïonnettes des conquérants et ne se laissera pas écraser par la force militaire étrangère.»

Autrement dit, la guerre continuerait. La résolution a été saluée par l’impérialisme britannique et les partis bourgeois en Russie.

Soukhanov, membre du Comité exécutif qui avait participé à la conférence contre la guerre de Zimmerwald en 1915, a candidement écrit plus tard dans ses mémoires:

«Il était évident que la bourgeoisie ne pouvait avoir rien en commun avec un mouvement sapant l’idée de "mener la guerre jusqu’au bout". Elle voyait, ou à tout le moins décrivait un tel mouvement comme simplement le résultat de la provocation allemande... Il était clair a priori que, si on voulait compter qu’un gouvernement bourgeois et la bourgeoisie adhèrent à la révolution, il fallait temporairement mettre sur les tablettes les slogans contre la guerre et ranger la bannière de Zimmerwald, qui était alors devenue celle de la Russie, et surtout du prolétariat de Petrograd. [19]

Lars Lih et la nouvelle falsification historique

Les événements de février et début mars marquaient la première étape de la révolution qui se déroulait. La prochaine étape devait être préparée en clarifiant nettement les tâches politiques posées par la nouvelle situation. Lénine en Suisse et Trotsky à New York ont réagi en analysant, avec une précision incroyable, ce qui s’était passé. Trotsky, dans un article publié dans le Novy Mir du 6 mars (ancien calendrier), écrivait qu’«un conflit ouvert entre les forces de la révolution, dirigées par le prolétariat urbain, et la bourgeoisie libérale anti-révolutionnaire, temporairement au pouvoir, est absolument inévitable». [20]

Le 3 mars, Lénine télégraphiait des directives pour la Russie: «Notre tactique : méfiance absolue, aucun soutien nouveau gouvernement, Kérenski surtout soupçonnons, armement prolétariat seule garantie». Dans la première de ses Lettres de loin, écrite le 7 mars, Lénine écrivait que «Quiconque prétend que les ouvriers doivent soutenir le nouveau gouvernement afin de combattre la réaction tsariste…trahit les ouvriers, trahit la cause du prolétariat, la cause de la paix et de la liberté. Car en fait, ce nouveau gouvernement, très précisément, est déjà ligoté par le capital impérialiste, par la politique impérialiste de guerre et de rapine...» [21]

Cette perspective a été développée dans les autres Lettres de loin de Lénine, dans lesquelles il décrivait un programme appelant au transfert du pouvoir aux soviets, à la fin immédiate de la guerre, à la confiscation des terres agricoles par la paysannerie, au contrôle ouvrier de la production et au début de la transition vers le socialisme.

Les positions de Lénine ont provoqué un conflit politique majeur au sein du Parti bolchevik en mars et avril 1917, dans lequel il s’est battu pour une ligne politique qui était associée à Trotsky. Ce faisant, Lénine a dû se battre avec des sections du Parti bolchevik, en particulier une faction de droite associée à Kamenev, Staline et Mouranov, qui étaient retournés à Petrograd à la mi-mars et assumé la direction de la Pravda en cherchant à pousser le parti à soutenir le gouvernement provisoire et la guerre.

Dans cette lutte, Lénine avait des alliés puissants au sein du Parti bolchevik même, en particulier sa base ouvrière. Comme l’a souligné l’historien Alexander Rabinowitch, dès le 1er mars, le Comité du district de Vyborg du parti avait «adopté une résolution demandant la saisie immédiate du pouvoir par les travailleurs et l’abolition du Comité provisoire de la Douma».

Le Bureau du Comité central, dirigé par Shliapnikov, adopta une résolution déclarant que le gouvernement provisoire était un «représentant de la grande bourgeoisie et des grands propriétaires fonciers» et qu’il fallait «engager une lutte pour la création d’un gouvernement provisoire révolutionnaire». Lorsque cette résolution fut présentée au Comité du parti de Petrograd, elle fut rejetée en faveur d’une résolution déclarant que le Parti bolchevik «ne s’oppose pas au gouvernement provisoire tant que ses politiques sont compatibles avec les intérêts... du peuple», une formule qui reflétait celle des Mencheviks. [22]

Ces faits historiques ont fait l’objet d’une falsification par les staliniens, dans le cadre d’un effort général visant à supprimer le rôle de Trotsky et l’importance de la théorie de la révolution permanente, afin de justifier leur propre politique nationaliste et opportuniste. Pour les historiens sérieux cependant, la dynamique politique fondamentale de la Révolution russe est claire – le caractère contradictoire de la dualité de pouvoirs, les rapports entre les soviets et le gouvernement provisoire, la signification des divisions au sein du Parti bolchevik et l’influence du retour de Lénine en avril.

Nous assistons maintenant à une nouvelle campagne de falsification historique de caractère essentiellement néo-stalinien. L’un des exemples les plus confirmés est l’historien Lars Lih, fortement promu par l’International Socialist Organization (ISO) et sa maison de publication, Haymarket. En effet, cet après-midi même, Lih participait à un panel avec un membre de l’ISO, Todd Chretien, lors d’une conférence sur le matérialisme historique à New York, son intervention portant sur les divisions au sein du Parti bolchevik en mars.

Dans plusieurs articles récents, Lih fait valoir qu’il n’y avait pas de divergences fondamentales au sein du Parti bolchevik dans les mois qui ont suivi la Révolution de Février, qu’il y avait une continuité sans faille entre les révolutions de Février et d’Octobre, que la «dualité de pouvoirs» n’est pas une catégorie utile pour la compréhension de la période entre les deux révolutions, et – incroyablement – que la révolution russe n’avait rien à voir avec le socialisme.

L’essai de Lih, «Fully Armed: Kamenev and Pravda in March 1917», publié en 2014, est consacré à faire valoir que la ligne de Staline et de Kamenev en mars «a préparé» les bolcheviks pour la conquête du pouvoir en octobre. [23] En échafaudant son «récit», Lih ne cite qu’un seul des éditoriaux publiés dans la Pravda après que Kamenev, Mouranov et Staline soient revenus d’exil le 15 mars. Cet éditorial, non signé mais attribué à Kamenev, se lit comme suit: «Tout comme nous appuyons énergiquement [le nouveau gouvernement provisoire] dans la liquidation complète de l’ancien régime et de la monarchie, dans la mise en œuvre des libertés, etc., nous décrierons aussi énergiquement chaque échec du gouvernement provisoire à agir selon ses intentions déclarées, chaque écart de la lutte décisive requise, chaque tentative de lier les mains du peuple ou d’éteindre le feu révolutionnaire.»

Cet éditorial est en contradiction directe avec Lénine qui dans ses Lettres de loin, caractérisait quiconque appelait à soutenir le nouveau gouvernement dans sa lutte contre l’ancien régime comme quelqu’un qui «trahit la cause du prolétariat». En fait, lorsque la Pravda publia plus tard cette lettre, la seule des Lettres de loin qui ait alors été publiée, la rédaction en supprima plusieurs passages, dont celui-là. Clairement ils avaient compris la signification de ce que Lénine avait écrit.

Lih rejette l’interprétation évidente de l’article de Kamenev comme étant celle de «lecteurs inattentifs», qui n’ont tout simplement pas lu l’éditorial au complet. L’éditorial affirme plus tard, selon la traduction de Lih, que «les chemins des forces démocratiques et du gouvernement provisoire divergeront – lorsque la bourgeoisie aura repris ses esprits, elle tentera inévitablement d’arrêter le mouvement révolutionnaire et ne lui permettra pas de se développer jusqu’à la satisfaction des besoins essentiels du prolétariat et de la paysannerie... Cette pleine satisfaction de leurs demandes ne sera possible que lorsque le pouvoir complet et total sera entre leurs mains.»

C’est en fait un argument tout à fait identique à la position des Mencheviks : Le gouvernement provisoire – c’est-à-dire la bourgeoisie – mène des actions révolutionnaires. Il doit dont être soutenu. De la façon opportuniste la plus typique, les tâches révolutionnaires sont reportées dans un avenir indéfini. C’est un argument pour justifier le soutien au gouvernement provisoire.

Lih complète la déclaration de Kamenev avec sa propre explication:

«La grande masse de soldats et des travailleurs, éveillée depuis peu à la vie politique, faisait encore confiance au nouveau gouvernement provisoire qui jouissait d’excellentes références anti-tsaristes. Cette confiance n’était pas seulement basée sur un espoir révolutionnaire exalté, comme on le décrit habituellement avec une certaine condescendance. Dans les faits, le gouvernement provisoire a effectivement pris des mesures révolutionnaires en démantelant l’appareil policier tsariste, en libérant les prisonniers politiques, en mettant en place des garanties de liberté politique élémentaire, en jetant les bases d’un système électoral national et ainsi de suite.»

Selon Lih, tôt ou tard un affrontement surviendrait donc, et c’est seulement alors qu’il faudrait s’opposer au gouvernement provisoire, ce qui est survenu plusieurs mois plus tard. Ainsi, toujours selon Lih, la ligne de Kamenev «a mené les bolcheviks jusqu’à Octobre.»

Cette analyse est erronée du début à la fin. Le nouveau gouvernement ne jouissait pas d’«excellentes références anti-tsaristes». Bien au contraire, il cherchait à préserver l’autocratie à tout prix. Les masses d’ouvriers et de soldats ne se tournaient pas vers le gouvernement provisoire pour obtenir des mesures révolutionnaires, mais plutôt vers le Soviet, alors dirigé par des partis politiques qui tentaient d’encourager le soutien au gouvernement provisoire. Pour Lénine et Trotsky, il fallait poursuivre la différenciation politique, encourager la méfiance absolue envers le gouvernement et des personnages comme Kerensky et ne pas semer l’illusion que le gouvernement lancerait des réformes démocratiques et mettrait fin à la guerre.

Dans ses affirmations, Lih ignore complètement la question la plus fondamentale du conflit qui faisait alors rage au sein du Parti bolchevik en mars, à savoir celle de la guerre. Il ignore les nombreux éditoriaux et articles publiés en mars, dans lesquels Kamenev et Staline ont adopté une position défensive sur la question de la guerre, correspondant à un soutien du gouvernement provisoire.

Un éditorial du 15 mars rédigé par Kamenev et intitulé «Pas de diplomatie secrète!» est un document tout ce qu’il y a de plus menchevik. «La guerre continue, la Grande Révolution russe n’y a pas mis fin», débute l’éditorial. «Et personne ne nourrit l’espoir qu’elle finisse demain ou après demain. Les soldats, les paysans et les ouvriers russes, qui sont partis à la guerre à l’appel du tsar maintenant renversé et qui ont versé leur sang sous ses drapeaux, se sont maintenant libérés, et les drapeaux tsaristes sont maintenant remplacés par les drapeaux rouges de la révolution.»

Pour Kamenev, la guerre est devenue une guerre de libération révolutionnaire, dirigée par le gouvernement provisoire – soit la même ligne défendue par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Kamenev poursuit ainsi: «Lorsqu’une armée fait face à une autre armée, la politique la plus absurde serait de proposer que l’une d’elle dépose les armes et retourne chez elle. Cette politique ne serait pas une politique de paix, mais une politique d’asservissement, une politique que tout peuple libre rejetterait indignement. Non, l’armée doit rester fermement à son poste, répondre balle pour balle et obus pour obus. C’est impératif.»

Démontrant une prostration abjecte devant les puissances impérialistes alliées, Kamenev continuait ainsi:

«La Russie est liée par alliance avec l’Angleterre, la France et d’autres pays. Elle ne peut agir sur la question de la paix sans ces pays. Mais cela signifie que la Russie révolutionnaire, qui s’est libérée du joug tsariste, doit directement et ouvertement se tourner vers ses alliés et leur proposer d’examiner la question de l’ouverture de négociations de paix...»
«Notre slogan n’est pas la désorganisation de l’armée révolutionnaire et de l’armée qui devient de plus en plus révolutionnaire, pas plus que le slogan vide "À bas la guerre". Notre slogan est: pression sur le gouvernement provisoire afin de l’obliger ouvertement, devant toute la démocratie mondiale, à tenter immédiatement d’inciter tous les pays belligérants à ouvrir immédiatement des négociations afin de trouver un moyen de mettre fin à la guerre mondiale. D’ici-là, tout le monde doit rester à son poste.» [24]

Kamenev terminait son éditorial en «accueillant chaleureusement» l’appel du Soviet rédigé par Soukhanov, dont j’ai parlé plus tôt.

La position pro-guerre de Kamenev a été reprise par Staline, malgré les falsifications subséquentes de la bureaucratie stalinienne. Dans son article du 16 mars intitulé «La guerre», Staline rejette le slogan «À bas la guerre!» et soutient que «Les ouvriers, les soldats et les paysans doivent organiser des réunions et des manifestations afin d’exiger que le gouvernement provisoire incite ouvertement et publiquement tous les pouvoirs belligérants à entamer immédiatement des négociations en faveur de la paix, sur la base de la reconnaissance du droit des nations à l’autodétermination.» [25].

Faire pression sur le gouvernement provisoire pour le forcer à mettre fin à la guerre – un gouvernement bourgeois composé et dirigé par des individus et des organisations qui ont été les partisans les plus fervents de la guerre tout au long de son cours sanglant.

Il suffit de comparer ces déclarations avec les écrits de Lénine pour voir l’étendue du vaste fossé politique entre les deux positions. Le 9 mars, Lénine écrivait: «Mais il est absolument inadmissible de se dissimuler et de dissimuler au peuple que ce gouvernement veut la continuation de la guerre impérialiste, qu’il est un agent du capital anglais, qu’il veut la restauration de la monarchie et l’affermissement de la domination des grands propriétaires fonciers et des capitalistes.» Puis le 12 mars, il ajoutait: «Inviter le gouvernement Goutchkov-Milioukov à conclure au plus tôt une paix honnête, démocratique et de bon voisinage, c’est imiter le bon curé du village qui, dans son sermon, invite les hobereaux et les marchands à vivre "selon la loi divine", à aimer leur prochain et à présenter la joue droite quand on les frappe sur la joue gauche.» [26]

La défense de Kamenev – et par implication de Staline – par Lit est associée à une autre position, élaborée lors d’un rapport qu’il a prononcé le mois dernier à l’Université du Michigan, selon lequel il est impossible de dire que la Révolution de Février était «démocratique-bourgeoise» et que la Révolution d’Octobre était «socialiste». C’est un mythe promu par, entre autres, Trotsky et ses partisans, qui l’ont utilisé pour suggérer qu’avant le retour de Lénine en Russie, Staline et Kamenev avaient l’intention de ne pas aller au-delà d’une révolution démocratique-bourgeoise, tandis que Lénine avait appelé à une révolution socialiste dans ses Thèses d’avril.

Toute l’année 1917 devrait plutôt être comprise comme une «révolution démocratique anti-bourgeoise». Lih affirme que l’objectif d’une révolution socialiste ne faisait pas partie du message bolchevik tout au long de 1917. [27]

Dans tous ses arguments, Lih s’appuie sur l’ignorance de ses lecteurs. L’affirmation selon laquelle les Bolcheviks n’ont pas avancé un programme socialiste est démentie par une analyse des documents du Parti, notamment de la Conférence d’avril qui a suivi le retour de Lénine. Les rédacteurs de la Pravda n’avaient aucune illusion quant à la signification des propositions de Lénine. Ils ont écrit le 8 avril, après la publication des Thèses d’avril de Lénine: «Pour ce qui est du schéma général du camarade Lénine, il nous paraît inacceptable dans la mesure où il présente comme achevée la révolution démocratique bourgeoise et compte sur une transformation immédiate de cette révolution en révolution socialiste.» [28]

Dans «La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer», écrit en septembre 1917, dans la section intitulée : «Peut-on aller de l’avant si l’on craint de marcher au Socialisme?», Lénine plaide contre les Mencheviks et les Socialistes-révolutionnaires qui prétendent que la révolution est purement démocratique-bourgeoise et qu’elle ne peut mettre en œuvre des mesures socialistes.

Lénine écrit :

«Dans l’histoire en général, et surtout en temps de guerre, il est impossible de piétiner sur place. Il faut ou avancer, ou reculer. Il est impossible d’avancer dans la Russie du vingtième siècle, qui a conquis la République et la démocratie par la voie révolutionnaire, sans marcher au socialisme, sans progresser vers le socialisme (progression conditionnée et déterminée par le niveau de la technique et de la culture : il est impossible d’«introduire» en grand le machinisme dans les exploitations paysannes comme il est impossible de le supprimer dans la production du sucre).»
«La dialectique de l’histoire est précisément telle que la guerre, qui a extraordinairement accéléré la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État, a par là même considérablement rapproché l’humanité du socialisme.» [29]

Bien que je ne puisse aborder cette question en détail dans cette conférence, cette dernière citation souligne les conditions qui ont réuni Lénine et Trotsky sur les questions de théorie et de programme. La guerre impérialiste a exposé les contradictions du capitalisme en tant que système mondial et a révélé que le sort de la classe ouvrière, une classe internationale, se décidait sur la scène mondiale. Il ne s’agissait pas d’une révolution démocratique-bourgeoise nationale, mais, pour reprendre la citation utilisée par le camarade Nick en conclusion de sa conférence, de «transformer la guerre impérialiste en guerre civile des opprimés contre les oppresseurs et pour le socialisme».

Les falsifications de Lih confirment une fois de plus que l’histoire de la Révolution russe est d’une importance considérable pour notre époque. Tant de fois dans l’histoire du vingtième siècle, les bouleversements révolutionnaires de la classe ouvrière ont été subordonnés aux intérêts de la bourgeoisie, en particulier par les trahisons du stalinisme. En Chine en 1927, en Espagne dans les années 1930, en Inde et en Indochine dans les années 1940, dans toute l’Europe après la guerre, en Indonésie dans les années 1960, au Chili et en Amérique latine dans les années 1970, en Iran en 1979, en Égypte en 2011.

Aujourd’hui, alors que nous entrons dans une nouvelle période de guerre et de révolution, les partis de la classe moyenne supérieure font tout en leur pouvoir pour bloquer le développement d’un mouvement indépendant de la classe ouvrière pour le socialisme.

Ce qui a rendu la révolution russe si unique est l’existence d’une direction révolutionnaire, avec à sa tête Lénine et Trotsky, qui a guidé le soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière à sa conclusion nécessaire : la conquête du pouvoir d’État. La prochaine étape de cette lutte, le retour de Lénine en Russie et la publication des Thèses d’avril, fera l’objet de la prochaine conférence.

Notes :

[1] «Gueorgui Valentinovitch Plekhanov (1856-1918) : Sa place dans l’histoire du marxisme,» par David North et Vladimir Volkov, World Socialist Web Site, 3 avril 2017.

[2] Cité dans «Trois conceptions de la révolution russe,» Léon Trotsky, 1939 https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/staline/lt_stal23.htm.

[3] Ibid.

[4] «La dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie», Lénine.

[5] Bilan et Perspectives, Léon Trotsky, Chapitre II : Villes et capital, Léon Trotsky, 1906.

[6] Histoire de la révolution russe, Léon Trotsky https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr01.htm.

[7] Cité dans Bilan et Perspectives, Léon Trotsky, Chapitre III: 1789-1848-1905 https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/bilanp/bilan_persp_3.html.

[8] «Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes», Karl Marx et Friedrich Engels, mars 1850. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1850/03/18500300.htm.

[9] «Nos différends», dans 1905 https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/1905/1905_a_2.htm

[10] «Introduction à l’Adresse au jury, de Ferdinand Lassalle», cité dans Bilan et Perspectives, Chapitre IX : La révolution et l’Europe https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/bilanp/bilan_persp_9.html

[11] «La lutte pour le pouvoir», dans Bilan et Perspectives https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/bilanp/bilan_persp_10.html

[12] Toutes les dates dans le compte de la Révolution de Février et après sont données dans le calendrier julien, ancien style.

[13] Cité dans The Russian Revolution, 1917, Rex. A. Wade, Cambridge University Press, 2017, p. 29.

[14] Histoire de la révolution russe, Léon Trotsky https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr08.htm

[15] Ibid.

[16] Cité dans The February Revolution: Petrograd, 1917, Tsuyoshi Hasegawa, University of Washington Press, 1989, p. 227.

[17] «The Formation of the Militia in the February Revolution: An Aspect of the Origins of Dual Power,» Tsuyoshi Hasegawa, Slavic Review, Vol 32, no 2, juin 1973, pp. 303-322.

[18] Cité dans Histoire de la révolution russe, Trotsky, Ibid. https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr12.htm

[19] The Russian Revolution 1917: A Personal Record, N. N. Sukhanov, Princeton University Press, 1984, p. 12.

[20] «The Growing Conflict», L. Trotsky (tr. Fred Williams).

[21] Lénine, première des Lettres de loin https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/03/vil19170300.htm

[22] Prelude to Revolution: The Petrograd Bolsheviks and the July 1917 Uprising, Alexander Rabinowitch, Indiana University Press, 1991, pp. 34-35.

[23] «Fully Armed: Kamenev and Pravda in March 1917,» Lars T. Lih, The NEP Era: Soviet Russia 1921-1928, 8 (2014), pp. 55-68.

[24] Pravda, édition du mercredi 15 [28] mars 1917 (notre traduction).

[25] Pravda, édition du jeudi 16 [29] mars 1914 (notre traduction).

[26] Lénine, deuxième et quatrième des Lettres de loin https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/03/vil19170300.htm

[27] ] Lih a présenté ces arguments dans un rapport qu’il a prononcé dans le cadre de la conférence Revolutionary Longings à l’université Ann Arbor du Michigan en mars 2017.

[28] Cité dans Trotsky, Histoire de la révolution russe, Ibid. https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr15.htm

[29] Lénine, La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/09/vil19170910.htm



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