Avec Marx

17 août 2017

Umberto Eco, l'Ur-fascisme, les citoyens appelés à jouer le rôle de peuple

"LʼUr-fascisme, indique Umberto Eco, se fonde sur un populisme qualitatif. Dans une démocratie, les citoyens jouissent de droits individuels, mais l'ensemble des citoyens n'est doté d'un poids politique que du point de vue quantitatif (on suit les décisions de la majorité). Pour l'Ur-fascisme, les individus en tant que tels n'ont pas de droits, et le peuple est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la volonté commune. Puisque aucune quantité d'êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. Ayant perdu leur pouvoir de délégation, les citoyens n'agissent pas, ils sont seulement appelés, pars pro toto, à jouer le rôle du peuple. Ainsi, le peuple n'est plus qu'une fiction théâtrale. Pour avoir un bon exemple de populisme qualitatif, il n'est plus besoin de Piazza Venezia ou du Stade de Nuremberg. Notre avenir voit se profiler un populisme qualitatif Télé ou Internet, où la réponse émotive d'un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la Voix du Peuple. En raison de son populisme qualitatif, l'Ur-fascisme doit sʼopposer aux gouvernements parlementaires «putrides». Lʼune des premières phrases que prononça Mussolini au parlement italien fut : « J'aurais pu transformer cette salle sourde et grise en un bivouac pour mes manipules. ›› Effectivement, il trouva aussitôt un meilleur abri pour ses manipules, mais peu après il liquida le parlement. Chaque fois qu'un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu'il ne représente plus la Voix du Peuple, on flaire l'odeur de l'Ur-fascisme..."

Reprenons la lecture des conceptions de Umberto Eco sur le fascisme...

Michel Peyret


30 janvier 2017

Umberto Eco, le fascisme primitif et éternel et ... Donald Trump

En 1995, Umberto Eco publie un long article dans la New York Review of Books. Son thème : le fascisme éternel, ce qu’il appelle l’Ur-fascisme. Le linguiste, philosophe, philologue, romancier, penseur italien essaie de brosser le portrait invariant de ce qui constitue le fascisme, au-delà de l’expérience italienne née avec Mussolini en 1922.

Pour ce faire, il répertorie dans cet article 14 caractéristiques du fascisme, dont nous publions la liste argumentée ci-dessous. Toute ressemblance avec un président américain en exercice....

  1. Le culte de la tradition
  2. Refus du monde moderne
  3. L’irrationalisme et culte de l’action pour l’action
  4. Le désaccord, l’esprit critique, est une trahison
  5. Refus radical de la différence, raciste par définition
  6. L’appel aux classes moyennes frustrées
  7. L’obsession du complot
  8. Exalter la force de l’ennemi puis la vaincre
  9. Le pacifisme est une collusion avec l’ennemi
  10. L’élitisme de masse
  11. Le culte du héros
  12. Puissance = culte du machisme = mépris pour les femmes
  13. Les individus n’ont pas de droit, seul le peuple...
  14. Invention d’une nouvelle langue, lexique pauvre, syntaxe élémentaire

A la fin de l’article de la New York Review of Books, Umberto Eco ajoute. « Nous devons rester en alerte, pour que le sens de ces mots ne soit pas à nouveau oubliés. L’Ur-fascisme est toujours parmi nous, parfois sous des déguisements. Ce serait si simple, pour nous, s’ils apparaissaient sur la scène mondiale en proclamant ‘Je vais rouvrir Auschwitz, je veux voir les Chemises noires parader de nouveau sur les places italiennes’. La vie n’est pas si simple. L’Ur-fascisme peut revenir sous les atours les plus innocents. Notre devoir est de le démasquer et de pointer du doigt chacune de ses nouvelles expressions, tous les jours et partout dans le monde ».

Lire l'entretien qu'Umberto Eco nous avait accordé en 2011, au moment de la sortie du Cimetière de Prague, où il parle de la mystification, du faux, du racisme.

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Article intégral de Umberto Eco (photo Daniel Fouray)

L’Ur-Fascisme (fascisme éternel, ou primitif)

Supposons qu'il existe une série de groupes politiques.

Le groupe Un est caractérisé par les aspects abc, le groupe Deux par bcd, et ainsi de suite. Deux est semblable à Un en tant qu'ils ont deux aspects en commun. Trois est semblable à Deux et Quatre est semblable à Trois pour la même raison. Notons que Trois est aussi semblable à Un (ils ont en commun l'aspect c). Le cas le plus curieux, c'est Quatre, évidemment semblable à Trois et à Deux, mais sans aucune caractéristique commune avec Un. Toutefois, en raison de la série ininterrompue de similarités décroissantes entre Un et Quatre, il subsiste, par une sorte de transitivité illusoire, un air de famille entre Quatre et Un.

Le fascisme est devenu un terme s'adaptant à tout parce que même si l'on élimine d'un régime fasciste un ou plusieurs aspects, il sera toujours possible de le reconnaître comme fasciste. Enlevez-lui l'impérialisme et vous aurez Franco et Salazar ; enlevez le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique. Ajoutez au fascisme italien un anticapitalisme radical (qui ne fascina jamais Mussolini) et vous aurez Ezra Pound. Ajoutez le culte de la mythologie celte et le mysticisme du Graal (totalement étranger au fascisme officiel) et vous aurez l'un des gourous fascistes les plus respectés, Julius Evola. En dépit de cet imbroglio, je crois possible d'établir une liste de caractéristiques typiques de ce que je voudrais appeler l'Ur- fascisme, c'est-à-dire le Fascisme Primitif et Eternel. Impossible d'incorporer ces caractéristiques, dans un système, beaucoup se contredisent réciproquement et sont typiques d'autres formes de despotisme ou de fanatisme. Mais il suffit qu'une seule d'entre elles soit présente pour faire coaguler une nébuleuse fasciste.

  1. La première caractéristique d'un Ur-fascisme, c'est le culte de la tradition. Le traditionalisme est plus ancien que le fascisme. Il ne fut pas seulement typique de la pensée contre-révolutionnaire catholique après la Révolution française, il est né vers la fin de l'âge hellénistique, en réaction au rationalisme grec classique.

 

Dans le bassin méditerranéen, les peuples de religions différentes (toutes acceptées avec indulgence par le Panthéon romain) se prirent à rêver d'une révélation reçue à l'aube de l'histoire humaine. Cette révélation resta longtemps cachée sous le voile de langues désormais oubliées, confiée aux hiéroglyphes égyptiens, aux runes celtes, aux textes sacrés, encore inconnus, des religions asiatiques.

Cette nouvelle culture devait être syncrétiste. Le syncrétisme n'est pas seulement, comme l'indiquent les dictionnaires, la combinaison de diverses formes de croyances ou de pratiques. Une telle combinaison doit tolérer les contradictions. Tous les messages originaux contiennent un germe de sagesse et, lorsqu'ils semblent dire des choses différentes ou incompatibles, c'est uniquement parce que chacun fait allusion, de façon allégorique, à quelque vérité primitive.

Conséquence : il ne peut y avoir d'avancée du savoir La vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes et l'on ne peut que continuer à interpréter son message obscur. Il suffit de regarder le syllabus de chaque mouvement fasciste pour y trouver les principaux penseurs traditionalistes. La gnose nazie se nourrissait d'éléments traditionalistes, syncrétistes, occultes. Julius Evola, la source théorétique essentielle de la nouvelle droite italienne, mélangeait le Graal avec les Protocoles des Sages de Sion, l'alchimie avec le Saint Empire romain. Le fait même que, pour montrer son ouverture d'esprit, une partie de la droite italienne ait récemment élargi son syllabus en réunissant De Maistre, Guénon et Gramsci, est une preuve lumineuse de syncrétisme.

Si vous regardez par curiosité les rayons des librairies américaines portant l'indication « New Age ››, vous y trouverez même saint Augustin, lequel, pour autant que je sache, n'était pas fasciste. Mais le fait même de réunir saint Augustin et Stonehenge, ça, c'est un symptôme d'Ur-fascisme.

 

  1. Le traditionalisme implique le refus du monde moderne. Les fascistes comme les nazis adoraient la technologie, tandis qu'en général les penseurs traditionalistes la refusent, la tenant pour la négation des valeurs spirituelles traditionnelles. Toutefois, bien que le nazisme ait été fier de ses succès industriels, ses louanges de la modernité n'étaient que l'aspect superficiel d'une idéologie fondée sur le Sang et la Terre (Blut und Boden). Le refus du monde moderne était camouflé sous la condamnation du mode de vie capitaliste, mais il recouvrait surtout le rejet de l'esprit de 1789 (et de 1776 bien sûr) : le siècle des Lumières, l'Age de la Raison, conçus comme le début de la dépravation moderne. En ce sens, l'Ur-fascisme peut être défini comme irrationalisme.

 

  1. Lʼirrationalisme dépend aussi du culte de l'action pour l'action. Lʼaction est belle en soi, on doit donc la mettre en œuvre avant - et sans - la moindre réflexion. Penser est une forme d'émasculation. Ainsi, la culture est suspecte, puisqu'on l'identifie à une attitude critique. De la déclaration attribuée à Goebbels (« quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver ») à l'emploi courant d'expressions telles que sales intellectuels, crânes d'œuf, snobs radicaux, les universités sont un repaire de communistes, la suspicion envers le monde intellectuel a toujours été un symptôme d'Ur-fascisme. Lʼessentiel de l'engagement des intellectuels fascistes officiels consistait à accuser la culture moderne et lʼintelligentsia d'avoir abandonné les valeurs traditionnelles.
  2. Aucune forme de syncrétisme ne peut accepter la critique. L'esprit critique établit des distinctions, et distinguer est un signe de modernité. Dans la culture moderne, la communauté scientifique entend le désaccord comme un instrument de progrès des connaissances. Pour l'Ur- fascisme, le désaccord est trahison.
  3. Le désaccord est en outre signe de diversité. LʼUr- fascisme croît et cherche le consensus en exploitant et exacerbant la naturelle peur de la différence. Le premier appel d'un mouvement fasciste ou prématurément fasciste est lancé contre les intrus. LʼUr-fasciste est donc raciste par définition.
  4. LʼUr-fascisme naît de la frustration individuelle ou sociale. Aussi, l'une des caractéristiques typiques des fascismes historiques est-elle l'appel aux classes moyennes frustrées, défavorisées par une crise économique ou une humiliation politique, épouvantée par la pression de groupes sociaux inférieurs. A notre époque où les anciens « prolétaires » sont en passe de devenir la petite bourgeoisie (et où les Lumpen s'auto-excluent de la scène politique), le fascisme puisera son auditoire dans cette nouvelle majorité.
  5. Quant à ceux qui n'ont aucune identité sociale, l'Ur- fascisme leur dit qu'ils jouissent d'un unique privilège - le plus commun de tous : être né dans le même pays. La source du nationalisme est là. Par ailleurs, les seuls à pouvoir fournir une identité à la nation étant les ennemis, on trouve à la racine de la psychologie Ur-fasciste l'obsession du complot, si possible international. Les disciples doivent se sentir assiégés. Le moyen le plus simple de faire émerger un complot consiste à en appeler à la xénophobie. Toutefois, le complot doit également venir de l'intérieur. Aussi les juifs sont-ils en général la meilleure des cibles puisqu'ils présentent l'avantage d'être à la fois dedans et dehors. Aux Etats-Unis, le livre de Pat Robertson, The New World Order constitue le dernier exemple en date d'obsession du complot.
  6. Les disciples doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la force de l'ennemi. Quand j'étais enfant, on m'apprenait que les Anglais étaient « le peuple aux cinq repas ›› : ils mangeaient plus souvent que le pauvre mais sobre Italien. Les juifs sont riches et ils s'entraident grâce à un réseau secret d'assistance mutuelle. Cependant, les disciples doivent être convaincus de pouvoir vaincre leurs ennemis. Ainsi, par un continuel déplacement de registre rhétorique, les ennemis sont à la fois trop forts et trop faibles. Les fascismes sont condamnés à perdre leurs guerres, parce qu'ils sont dans l'incapacité constitutionnelle d'évaluer objectivement la force de l'ennemi.
  7. Pour l'Ur-fascisme, il n'y a pas de lutte pour la vie, mais plutôt une vie pour la lutte. Le pacifisme est alors une collusion avec l'ennemi ; le pacifisme est mauvais car la vie est une guerre permanente. Toutefois, cela comporte un complexe d'Armageddon : puisque les ennemis doivent et peuvent être défaits, il devra y avoir une bataille finale, à la suite de laquelle le mouvement prendra le contrôle du monde. Cette solution finale implique qu'il s'ensuivra une ère de paix, un Age d'or venant contredire le principe de guerre permanente. Aucun leader fasciste n'a jamais réussi à résoudre cette contradiction.
  8. Lʼélitisme est un aspect type de l'idéologie réactionnaire, en tant que fondamentalement aristocratique. Dans l'histoire, tous les élitismes aristocratiques et militaristes ont impliqué le mépris pour les faibles. LʼUrfascisme ne peut éviter de prêcher l'élitisme populaire. Tout citoyen appartient au peuple le meilleur du monde, les membres du parti sont les citoyens les meilleurs, tout citoyen peut (ou devrait) devenir membre du parti. Cependant, il n'est point de patriciens sans plébéiens. Le leader, qui sait que son pouvoir n'a pas été obtenu par délégation mais conquis par la force, sait aussi que sa force est fondée sur la faiblesse des masses, tellement faibles qu'elles méritent et ont besoin d'un Dominateur. Comme le groupe est organisé hiérarchiquement (selon un modèle militaire), chaque leader subordonné méprise ses subalternes, lesquels méprisent à leur tour leurs inférieurs. Tout cela renforce le sentiment d'un élitisme de masse.
  9. Dans cette perspective, chacun est éduqué pour devenir un héros. Si dans toute mythologie, le héros est un être exceptionnel, dans l'idéologie Ur-fasciste, le héros est la norme. Un culte de l'héroïsme étroitement lié au culte de la mort : ce n'est pas un hasard si la devise des phalangistes était Viva la muerte. Pour les gens normaux, la mort est désagréable mais il faut l'affronter avec dignité; pour les croyants, c'est une façon douloureuse d'atteindre a un bonheur surnaturel. Le héros Ur-fasciste, lui, aspire à la mort, annoncée comme la plus belle récompense d'une vie héroïque. Le héros Ur-fasciste est impatient de mourir. Entre nous soit dit, dans son impatience, il lui arrive plus souvent de faire mourir les autres.
  10. Puisque la guerre permanente et l'héroïsme sont des jeux difficiles à jouer, l'Urfasciste transfère sa volonté de puissance sur des questions sexuelles. Là est l'origine du machisme (impliquant le mépris pour les femmes et la condamnation intolérante de mœurs sexuelles non conformistes, de la chasteté à lʼhomosexualité). Puisque le sexe aussi est un jeu difficile à jouer, le héros Urfasciste joue avec les armes, véritables Ersatz phalliques: ses jeux guerriers proviennent d'une Invidia Penis permanente.

 

  1. LʼUr-fascisme se fonde sur un populisme qualitatif. Dans une démocratie, les citoyens jouissent de droits individuels, mais l'ensemble des citoyens n'est doté d'un poids politique que du point de vue quantitatif (on suit les décisions de la majorité). Pour l'Ur-fascisme, les individus en tant que tels n'ont pas de droits, et le peuple est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la volonté commune. Puisque aucune quantité d'êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. Ayant perdu leur pouvoir de délégation, les citoyens n'agissent pas, ils sont seulement appelés, pars pro toto, à jouer le rôle du peuple. Ainsi, le peuple n'est plus qu'une fiction théâtrale. Pour avoir un bon exemple de populisme qualitatif, il n'est plus besoin de Piazza Venezia ou du Stade de Nuremberg. Notre avenir voit se profiler un populisme qualitatif Télé ou Internet, où la réponse émotive d'un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la Voix du Peuple. En raison de son populisme qualitatif, l'Ur-fascisme doit sʼopposer aux gouvernements parlementaires «putrides». Lʼune des premières phrases que prononça Mussolini au parlement italien fut : « J'aurais pu transformer cette salle sourde et grise en un bivouac pour mes manipules. ›› Effectivement, il trouva aussitôt un meilleur abri pour ses manipules, mais peu après il liquida le parlement. Chaque fois qu'un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu'il ne représente plus la Voix du Peuple, on flaire l'odeur de l'Ur-fascisme
  2. L'Ur-Fascisme parle la Newspeak. La Newspeak fut inventée par Orwell dans 1984, comme langue officielle de l'Ingsoc, le socialisme anglais, mais des éléments d'Ur-fascisme sont communs à diverses formes de dictature. Tous les textes scolaires nazis ou fascistes se fondaient sur un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire, afin de limiter les instruments de raisonnement complexe et critique. Cela dit, nous devons être prêts à identifier d'autres formes de Newspeak, même lorsqu'elles prennent l'aspect innocent d'un populaire talk-show.

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Joseph Kishore, Etats-Unis, un mouvement vers le fascisme

« Le fascisme, estime Joseph Kishore, n’est pas encore un mouvement de masse aux États-Unis. La mobilisation nationale des organisations d’extrême droite pour s’opposer à l’enlèvement d’une statue du général confédéré Robert E. Lee n’a attiré que quelques centaines de personnes. Nonobstant leur soutien limité parmi la vaste masse de la population, cependant, ces éléments réactionnaires jouissent du soutien de puissantes sections de l’État, y compris la Maison-Blanche elle-même. Ils ont le soutien financier de milliardaires (Stephen Bannon, le stratège en chef fasciste de Trump, a développé des liens étroits avec Robert Mercer, gestionnaire de fonds spéculatifs). Et ils ont la sympathie active de sections importantes de l’appareil militaire et de la police. Tout au long de sa campagne et de ses sept premiers mois en exercice, Trump et ses conseillers fascistes ont poursuivi une stratégie politique bien définie, en croyant pouvoir exploiter une colère sociale généralisée et une désorientation politique pour développer un mouvement extra-parlementaire visant à supprimer violemment toute opposition populaire à une politique d’extrême militarisme et de réaction sociale... »

Reprenons la lecture de l'analyse de Joseph Kishore...

Michel Peyret


Par Joseph Kishore
16 août 2017

L’éruption de violence nazie à Charlottesville, en Virginie, pendant le week-end, a été un choc pour des millions de personnes aux États-Unis et dans le monde. Les images des suprématistes blancs pro-nazis assaillant les contre-manifestants et le meurtre brutal de Heather Heyer, âgée de 32 ans, ont exposé l’état de putréfaction sociale et politique de la société américaine. Des voyous nazis ont semé le chaos dans une ville universitaire et ont terrorisé les étudiants et les autres résidents alors que les policiers souriant d’un air suffisant se tenaient à l’écart et ont fait des clins d’œil aux attaquants. En réalité, le pays qui se prend à prêcher la moralité au monde et à se poser en tant que phare du droit et de la stabilité démocratique craque de toutes parts.

Il y a une grande différence entre la colère profonde de millions de personnes ordinaires au cours des événements à Charlottesville d’une part et les lamentations pour la forme et les condamnations hypocrites de la violence par des politiciens des partis démocrate et républicain et des médias de l’establishment d’autre part. Leurs déclarations puent le manque de sincérité. Leurs dénonciations pour la forme de la violence à Charlottesville sont dépourvues d’un examen sérieux des conditions sociales et politiques sous-jacentes dont elle est issue.

L’éditorial de lundi (« La haine dont il n’ose pas parler ») dans le New York Times était typique de cela. Dans ce journal qui exprime le point de vue du Parti démocrate, les éditeurs ont critiqué Trump pour ne pas avoir condamné les groupes suprématistes blancs responsables de la violence. Ils ont déclaré que Trump « est seul dans l’histoire présidentielle moderne dans sa volonté de convoquer des démons de la bigoterie et de l’intolérance à son service ». Le président s’accroche aux suprématistes blancs, ont ajouté les rédacteurs, « pour sauver à tout prix sa présidence défaillante ».

Sans Trump implique le Times, les rues de l’Amérique résonneraient d’hymnes d’amour fraternel. Mais l’interprétation de l’histoire qui fait tout reposer sur « le méchant Trump » n’explique rien. Le voyou de la Maison-Blanche est, comme la violence à Charlottesville, un symptôme d’une crise profonde et insoluble.

En tant que phénomène politique et social, le fascisme est un produit du capitalisme en crise extrême. En analysant la montée du mouvement nazi en Allemagne en 1932, Trotsky a expliqué que la classe dirigeante se tourne vers le fascisme « lorsque les moyens “normaux”, militaires et policiers, de la dictature bourgeoise, avec leur couverture parlementaire, ne suffisent pas pour maintenir la société en équilibre. À travers les agents du fascisme, le capital met en mouvement les masses de la petite bourgeoisie enragée, les bandes des lumpen-prolétaires déclassés et démoralisés tous ces innombrables êtres humains que le capital financier a lui-même plongés dans la rage et le désespoir ». (Léon Trotsky, Comment vaincre le fascisme, Écrits sur l’Allemagne 1931-1933, Les Éditions de la passion, 1993, p.67)

Le fascisme n’est pas encore un mouvement de masse aux États-Unis. La mobilisation nationale des organisations d’extrême droite pour s’opposer à l’enlèvement d’une statue du général confédéré Robert E. Lee n’a attiré que quelques centaines de personnes.

Nonobstant leur soutien limité parmi la vaste masse de la population, cependant, ces éléments réactionnaires jouissent du soutien de puissantes sections de l’État, y compris la Maison-Blanche elle-même. Ils ont le soutien financier de milliardaires (Stephen Bannon, le stratège en chef fasciste de Trump, a développé des liens étroits avec Robert Mercer, gestionnaire de fonds spéculatifs). Et ils ont la sympathie active de sections importantes de l’appareil militaire et de la police.

Tout au long de sa campagne et de ses sept premiers mois en exercice, Trump et ses conseillers fascistes ont poursuivi une stratégie politique bien définie, en croyant pouvoir exploiter une colère sociale généralisée et une désorientation politique pour développer un mouvement extra-parlementaire visant à supprimer violemment toute opposition populaire à une politique d’extrême militarisme et de réaction sociale.

Cependant, Trump est moins le créateur que le résultat de processus économiques, sociaux et politiques prolongés. Son administration, composée d’oligarques et de généraux, découle d’un quart de siècle de guerre sans fin, de quatre décennies de contre-révolution sociale et du caractère de plus en plus autoritaire de la politique américaine. La torture, les assassinats par drone, les guerres d’agression, les meurtres de la police – supervisés par les démocrates et les républicains – constituent la toile de fond des événements de Charlottesville.

Le plus grand atout de Trump a été le caractère et l’orientation de ses opposants politiques au sein de la classe dirigeante. Il a vaincu Hillary Clinton lors des élections de 2016 parce que les démocrates ont mené leur campagne comme le parti du statu quo, l’incarnation de la complaisance et de l’autosatisfaction. Depuis l’élection, leur opposition à Trump a été entièrement orientée vers les agences de renseignement et les militaires, où les éléments fascistes s’épanouissent, sur la base de la demande d’une politique plus agressive contre la Russie. Ils sont incapables d’avancer un programme qui puisse inspirer un soutien populaire significatif, et ils ne le veulent pas, puisqu’ils représentent une alliance entre Wall Street et des couches privilégiées de la classe moyenne.

Trump a pu gagner une certaine base dans les régions du pays qui ont été dévastées par la désindustrialisation, profitant du rôle réactionnaire des syndicats, qui ont longtemps abandonné toute opposition aux exigences des sociétés, favorisant plutôt l’idéologie toxique de nationalisme économique. Le programme « l’Amérique d’abord » de l’Administration Trump a trouvé un terrain fertile parmi les dirigeants syndicaux privilégiés et complètement corrompus.

Un facteur idéologique supplémentaire a servi à alimenter la montée des organisations nationalistes blanches : la légitimation de la politique explicitement raciste par le Parti démocrate. Alors que les démocrates et leurs affiliés des médias ont dénoncé les actions ouvertement racistes des néonazis à Charlottesville, il n’en reste pas moins que les nationalistes blancs ont été aidés et encouragés par la promotion implacable du Parti démocrate et de ses alliés de race en tant que catégorie principale de l’analyse sociale et politique.

Des chroniques et des articles sans fin sont apparus dans les pages du New York Times et d’autres publications favorisant le concept de la « blancheur » et du « privilège blanc ». C’est un chroniqueur du Times, Charles Blow, qui, dans un éditorial de juin 2016 dénonçant le film Free State of Jones, a attaqué « l’insistance libérale blanche que la race n’est qu’une construction subordonnée à la classe ». Comme l’a commenté le World Socialist Web Site à l’époque, Blow « n’est pas un fasciste, mais il pense bigrement comme tel ».

La fixation obsessionnelle sur la politique raciale, de la part du Parti démocrate et de la confrérie des organisations de pseudo-gauche qui opèrent dans son orbite a atteint son apogée lors de la campagne électorale de Hillary Clinton qui a été organisée sur le principe que tous les problèmes sociaux peuvent être réduits à race et au racisme, et que les griefs des travailleurs blancs ne sont pas dus au chômage et à la pauvreté, mais au racisme et à leurs privilèges.

L’interprétation raciale de la politique, de la culture et de la société par les démocrates était politiquement pratique, car elle a permis de détourner l’attention des problèmes d’inégalité sociale et de guerre tout en blâmant les travailleurs blancs – et non pas le système capitaliste et la classe dirigeante – pour l’élection de Trump.

Alors que l’administration Trump entretenait de plus en plus les forces fascistes au cours des derniers mois, Google – en alliance avec les sections de l’État particulièrement associées au Parti démocrate – mettait en œuvre un programme de censure visant des sites web de gauche et progressistes, et surtout, le World Socialist Web Site. La réponse de toutes les factions de la classe dirigeante à la crise sociale et politique qui a produit Trump est de chercher à bloquer et à supprimer tout défi au système capitaliste.

Une longue expérience historique a démontré que le fascisme ne peut être combattu que par la mobilisation de la classe ouvrière sur un programme socialiste et révolutionnaire. La lutte contre l’extrême droite doit être développée grâce à l’unification de toutes les sections de la classe ouvrière, de toutes les races, genres et nationalités. L’opposition au fascisme doit être liée à la lutte contre la guerre, l’inégalité sociale, le chômage, les bas salaires, la violence policière et tous les maux sociaux produits par le capitalisme.

Tant que les intérêts de la classe ouvrière ne sont pas articulés et avancés en adoptant une forme politique indépendante, ce sont les forces de l’extrême droite qui en bénéficieront. La tâche urgente est de construire une direction révolutionnaire dans la classe ouvrière – le Parti de l’égalité socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 15 août 2017)

Peter Symonds, Trump renforce sa menace incendiaire visant la Corée

« La doctrine de la « guerre préventive », indique Peter Symonds, invoquée par Trump et ses conseillers pour justifier une attaque, et même une frappe nucléaire, contre la Corée du Nord a d’abord été énoncée par le président George W. Bush comme prétexte à l’invasion et à l’occupation de l’Irak. Le président Barack Obama a développé la doctrine de Bush pour déclarer que toute menace sur les « valeurs et intérêts » américains, serait une cause suffisante pour que les États-Unis attaquent militairement un autre pays. Cette nouvelle doctrine est une violation flagrante du droit international. Mener une guerre d’agression a été le crime principal pour lequel les dirigeants nazis ont été accusés et condamnés lors des procès de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale... »

Reprenons la lecture des constats relevés par Peter Symonds...

Michel Peyret


L’impérialisme américain et la menace d’une guerre nucléaire contre la Corée du Nord

Par Peter Symonds
12 août 2017

Le monde est au bord d’une guerre sur la péninsule coréenne qui pourrait rapidement se transformer en un conflit nucléaire mondial.

Le président américain Donald Trump a renforcé sa menace incendiaire d’engloutir la Corée du Nord dans « un feu et une fureur que le monde n’a jamais vus jusqu’à présent ». Jeudi, il a commenté que ses mots n’étaient « peut-être pas assez durs » et a averti que la réponse des États-Unis à toute attaque « sera un événement jamais vu jusqu’alors ». Il a ajouté que l’arsenal nucléaire américain était « en excellent état ».

Interrogé sur une éventuelle « attaque préventive » contre la Corée du Nord, Trump a déclaré qu’il ne parlerait pas d’options militaires, mais il ne l’a pas écarté. Qu’une attaque soit à l’étude dans les milieux dirigeants américains a été souligné par un article paru dans le New York Times intitulé « Si les États-Unis attaquent en premier la Corée du Nord, est-ce de la légitime défense ? » Le commentaire a traité d’une attaque unilatérale, agressive, contre la Corée du Nord comme une option légitime, se demandant si elle remplirait les critères juridiques d’une frappe préventive.

Un article effrayant dans le Washington Post est allé plus loin pour examiner comment Washington pourrait lancer une attaque nucléaire préventive sur la Corée du Nord. Il a conclu que Trump pourrait ordonner une première frappe nucléaire sans obtenir l’accord de ses conseillers, et que ni l’armée ni le Congrès ne pourraient annuler son ordre.

Que Trump cherche à provoquer le régime hautement instable de Pyongyang à commettre un acte désespéré auquel les États-Unis répondraient avec une force écrasante, ou qu’il cherche à créer les conditions pour lancer des frappes préventives contre la Corée du Nord, les États-Unis préparent un crime monstrueux « que le monde n’a jamais vu jusqu’à présent ».

Même si la guerre se limitait à la péninsule coréenne et n’engageait que des armes classiques, la mort et la destruction atteindraient des millions de personnes, comme cela a été le cas pendant la guerre de Corée de 1950-53. Le secrétaire à la Défense, le général James Mattis, a menacé cette semaine que, si la Corée du Nord ne s’inclinait pas devant les ordres de Washington, Washington provoquerait « la fin du régime et la destruction de son peuple », c’est-à-dire l’anéantissement d’un pays de 25 millions de personnes. Si d’autres puissances nucléaires telles que la Chine et la Russie devaient y être entraînées, les conséquences mondiales seraient incalculables.

Qui est responsable de cette crise ? Les médias américains accusent d’une seule et même voix l'« agression » nord-coréenne. C’est un mensonge, dans la droite ligne du rôle des médias américains comme relais de la propagande d’État.

La crise actuelle est le résultat d’une politique d’agression brutale exercée par l’impérialisme américain au cours du dernier quart de siècle au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Asie centrale et dans les Balkans. À la suite de la dissolution de l’Union soviétique de 1991, qui avait agi comme un obstacle aux ambitions mondiales de Washington, le Pentagone a rédigé des lignes directrices en matière de défense indiquant que la stratégie fondamentale des États-Unis doit « se concentrer sur l’empêchement de l’émergence de tout futur concurrent mondial potentiel ».

La doctrine de la « guerre préventive » invoquée par Trump et ses conseillers pour justifier une attaque, et même une frappe nucléaire, contre la Corée du Nord a d’abord été énoncée par le président George W. Bush comme prétexte à l’invasion et à l’occupation de l’Irak. Le président Barack Obama a développé la doctrine de Bush pour déclarer que toute menace sur les « valeurs et intérêts » américains, serait une cause suffisante pour que les États-Unis attaquent militairement un autre pays. Cette nouvelle doctrine est une violation flagrante du droit international. Mener une guerre d’agression a été le crime principal pour lequel les dirigeants nazis ont été accusés et condamnés lors des procès de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale.

S’inspirant de la position du gouvernement de Trump, il y a maintenant un bombardement médiatique dans les pays occidentaux pour diaboliser le leader nord-coréen Kim Jong-un, le présenter comme un fou et gonfler grossièrement la menace que constituent les « armes de destruction massive » de son régime. Cela suit un mode opératoire bien rodé qui a été utilisé pour mettre l’opinion publique au pas derrière les guerres dirigées par les États-Unis contre la Serbie, l’Irak, la Libye et la Syrie.

Derrière ce flot de propagande, quel est le caractère fondamental de cette guerre imminente ? C’est un conflit entre la puissance impérialiste la plus armée au monde et un pays opprimé et appauvri, dont le caractère social et politique est le produit d’une oppression coloniale et impérialiste implacable tout au long du vingtième siècle.

Après plus de quarante ans de domination coloniale brutale par le Japon, les États-Unis ont installé une dictature militaire à Séoul et mené une guerre presque génocidaire au début des années 1950 pour préserver la division artificielle de la péninsule coréenne entre le Nord et le Sud. Depuis la fin de la guerre, la Corée du Nord a été soumise à un blocus économique dirigé par les États-Unis, accompagné de provocations répétées et de menaces militaires.

La cible principale des menaces de guerre du gouvernement Trump n’est pas la Corée du Nord, mais la Chine, que les États-Unis considèrent comme le principal obstacle à leur domination régionale et mondiale. Le renforcement militaire des États-Unis dans toute la région Asie-Pacifique n’a pas commencé avec le milliardaire fasciste Trump, c’est une continuation du « pivot vers l’Asie » développé par le gouvernement d’Obama. En transférant cette initiative géostratégique à Trump, Obama a identifié la Corée du Nord comme le principal défi militaire qui se présentait au nouveau gouvernement et a conseillé que la « menace » nord-coréenne serve de prétexte pour faire monter d’un cran l’épreuve de force américaine avec la Chine.

Le fait que les déclarations belliqueuses de Trump surviennent immédiatement après un vote unanime au Conseil de sécurité de l’ONU pour de nouvelles sanctions sévères contre Pyongyang démontre que Washington a interprété le vote de la Chine à l’appui de la résolution des sanctions comme un signe de faiblesse et un feu vert pour intensifier immédiatement le face-à-face. La menace de « feu et fureur » contre la Corée du Nord est un avertissement implicite à la Chine, à la Russie et à toute autre puissance qui présente un défi à l’hégémonie des États-Unis.

Toute attaque des États-Unis contre la Corée du Nord pourrait rapidement devenir une guerre avec la Chine, comme cela s’est déjà produit en 1950. Le contrôle américain de la péninsule coréenne stratégiquement placée pourrait devenir le tremplin pour des provocations et des interventions dans le nord de la Chine, comme ce fut le cas pour l’impérialisme japonais dans les années 1930. La Chine, qui s’est battue il y a 67 ans pour empêcher une prise de contrôle américaine de la Corée du Nord et qui maintient encore un traité de défense mutuelle avec Pyongyang, est très consciente du danger et a renforcé militairement sa frontière nord.

Seule la mobilisation révolutionnaire indépendante de la classe ouvrière à l’échelle internationale peut désarmer les va-t-en-guerre et arrêter la marche impérialiste vers une nouvelle guerre mondiale.

(Article paru en anglais le 11 août 2017)

Palestine, le droit des peuples selon l'ONU

« Conformément au droit international humanitaire, nous dit le texte, les guerres de libération nationale ont été expressément reconnues en tant que telles par l’adoption du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1949, en tant que droit protégé et essentiel des peuples occupées à travers le monde.Dans une évolution pleine de vitalité dans le droit humanitaire, il y a des décennies, l’Assemblée générale des Nations Unies (UNGA) – une fois présentée comme la conscience collective du monde – a noté le droit des peuples à l’autodétermination, à l’indépendance et aux droits de l’homme. En effet, dès 1974, la résolution 3314 de l’Assemblée Générale des Nations Unies [AGNU] a interdit aux États-membres « toute occupation militaire, même temporaire ».Dans la partie la plus lourde de signification, la résolution a non seulement affirmé le droit « à l’autodétermination, à la liberté et à l’indépendance […] des peuples privés de ce droit, […] en particulier les peuples sous régimes coloniaux et racistes ou autres formes de domination étrangère », mais a noté le droit des peuples occupés « à lutter … et à chercher et obtenir un soutien » dans cet effort... »

Revenons à la lecture des articles de soutien à la lutte du peuple palestinien...

Michel Peyret


« S’il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès »

...Il n’y a pas de magie à la résistance et à la lutte. Celles-ci transcendent le temps et le lieu et tirent leur sens et leur ardeur dans l’inclinaison naturelle qui nous conduit tous à vouloir être libres – libres de déterminer le déroulement de nos propres vies...

Pour info, 4 articles ci-dessous.

Cordialement

Paul Monmaur


http://www.ujfp.org/spip.php?article5769

Les Palestiniens ont un droit légal à la résistance armée

par Stanley L. Cohen

jeudi 27 juillet 2017

Par Stanley L. Cohen. Publié le 24 juillet 2017 sur le site de Chronique de Palestine.

Stanley L Cohen – Il est temps pour Israël d’accepter le fait suivant : en tant que peuple occupé, les Palestiniens ont le droit de résister – de toutes les manières possibles.

Il y a longtemps de cela, il avait été convenu que la résistance et même la lutte armée contre une force d’occupation coloniale n’étaient pas seulement reconnues par le droit international, mais précisément approuvées.

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Combattants de la résistance palestinienne à Gaza - Photo : al-Qassam.

Conformément au droit international humanitaire, les guerres de libération nationale ont été expressément reconnues en tant que telles par l’adoption du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1949, en tant que droit protégé et essentiel des peuples occupées à travers le monde.

Dans une évolution pleine de vitalité dans le droit humanitaire, il y a des décennies, l’Assemblée générale des Nations Unies (UNGA) – une fois présentée comme la conscience collective du monde – a noté le droit des peuples à l’autodétermination, à l’indépendance et aux droits de l’homme.

En effet, dès 1974, la résolution 3314 de l’Assemblée Générale des Nations Unies [AGNU] a interdit aux États-membres « toute occupation militaire, même temporaire ».

Dans la partie la plus lourde de signification, la résolution a non seulement affirmé le droit « à l’autodétermination, à la liberté et à l’indépendance […] des peuples privés de ce droit, […] en particulier les peuples sous régimes coloniaux et racistes ou autres formes de domination étrangère », mais a noté le droit des peuples occupés « à lutter … et à chercher et obtenir un soutien » dans cet effort.

Le terme « lutte armée » a été intégré dans cette résolution sans définition précise, comme beaucoup d’autres qui ont précédé et qui ont maintenu le droit des populations indigènes à expulser un occupant.

Cette imprécision devait disparaître le 3 décembre 1982. Ce jour-là, la résolution 37/43 de l’Assemblée générale des Nations Unies a supprimé tout doute ou débat sur le droit légal des peuples occupés à résister aux forces d’occupation par tous les moyens reconnus. La résolution réaffirma « la légitimité de la lutte des peuples pour l’indépendance, l’intégrité territoriale, l’unité nationale et la libération de la domination coloniale et étrangère, par tous les moyens disponibles, y compris la lutte armée ».

Israël se berce d’illusions

Bien qu’Israël ait tenté, à maintes reprises, de faire supprimer le sens dépourvu d’ambiguïté de cette résolution précise – et de placer ainsi son occupation d’un demi-siècle en Cisjordanie et à Gaza au-delà de son champ application – c’est un effort voué à l’échec et une illusion si on s’en tient au vocabulaire exigeant de la déclaration elle-même.

Dans la partie la plus significative, l’article 21 de la résolution condamne fermement « les activités expansionnistes d’Israël au Moyen-Orient et le bombardement permanent des civils palestiniens, qui constituent un obstacle sérieux à la réalisation de l’autodétermination et de l’indépendance du peuple palestinien ».

N’hésitant jamais à réécrire l’histoire, et cela bien avant la création des Nations Unies, les sionistes européens se considéraient comme un peuple sous occupation tandis qu’ils émigraient en Palestine.

En effet, 50 ans avant que l’ONU ne parle du droit à la lutte armée comme moyen de libération des peuples indigènes, les sionistes européens se sont attribués frauduleusement le même concept alors que l’Irgun, Lehi et d’autres groupes terroristes imposaient toute une décennie de chaos mortel.

Au cours de cette période, ils ont massacré non seulement des milliers de Palestiniens indigènes, mais ils se sont attaqués aussi à la police et au personnel militaire britanniques qui avaient longtemps maintenu une présence coloniale sur place.

Une histoire des attaques sionistes

Peut-être, alors que les Israéliens s’assoient pour pleurer la perte de deux de leurs soldats qui ont été abattus la semaine dernière à Jérusalem – dans ce que beaucoup considèrent comme un acte de résistance légitime – un retour d’un minimum de mémoire pourrait simplement replacer les événements dans leur contexte historique.

Il y a longtemps, traitant les Britanniques de force d’occupation dans « leur patrie », les sionistes ont ciblé la police britannique et les unités militaires sans la moindre pitié dans toute la Palestine et ailleurs.

Le 12 avril 1938, l’Irgun a assassiné deux policiers britanniques dans un attentat à la bombe dans un train à Haïfa. Le 26 août 1939, deux officiers britanniques ont été tués par une mine placée par Irgun à Jérusalem. Le 14 février 1944, deux agents de police britanniques ont été abattus lorsqu’ils ont tenté d’arrêter des gens qui avaient collé des affiches sur les murs de la ville d’Haïfa. Le 27 septembre 1944, plus de 100 membres de l’Irgun ont attaqué quatre postes de police britanniques, blessant des centaines d’officiers. Deux jours plus tard, un agent de police britannique de haut rang du Service du renseignement a été assassiné à Jérusalem.

Le 1er novembre 1945, un autre policier a été tué alors que cinq trains ont été l’objet d’attaques à la bombe. Le 27 décembre 1945, sept officiers britanniques ont perdu la vie dans une attaque à la bombe au siège de la police à Jérusalem. Entre le 9 et le 13 novembre 1946, les membres juifs « souterrains » ont lancé une série d’attentats à la bombe et aux mines antipersonnel dans les gares ferroviaires, dans les trains et les tramways, tuant 11 soldats et policiers britanniques et huit soldats arabes.

Quatre autres officiers ont été assassinés lors d’une autre attaque sur un quartier général de la police le 12 janvier 1947. Neuf mois plus tard, quatre policiers britanniques ont été assassinés lors d’une attaque de banque commise par l’Irgun et, trois jours plus tard, le 26 septembre 1947, 13 autres agents étaient tués dans une autre attaque terroriste sur un poste de police britannique.

Ce ne sont que quelques-unes des nombreuses attaques dirigées par des terroristes sionistes contre la police britannique, considérés par la plupart des Juifs européens comme des cibles légitimes d’une campagne qu’ils ont qualifiée de « libération » contre une force d’occupation.

Tout au long de cette période, les terroristes juifs ont également entrepris d’innombrables attaques qui n’ont épargné aucune partie de l’infrastructure britannique et palestinienne. Ils ont frappé les installations militaires et policières britanniques, les bureaux du gouvernement et les navires, souvent avec des bombes. Ils ont également saboté les chemins de fer, les ponts et les installations pétrolières.

Des dizaines de cibles économiques ont été attaquées, dont 20 trains endommagés ou faits dérailler, et cinq stations ferroviaires. De nombreuses attaques ont été menées contre l’industrie pétrolière, dont une, en mars 1947, sur une raffinerie de la Shell à Haifa qui a détruit quelque 16 000 tonnes de pétrole.

Des terroristes sionistes ont tué des soldats britanniques dans toute la Palestine, en utilisant tout type de pièges, des embuscades, des tireurs d’élite et des véhicules bourrés d’explosifs.

Une attaque, en particulier, résume le terrorisme de ceux qui – sans aucun support dans le droit international – n’ont vu aucune limitation à leurs efforts pour « libérer » un terrain sur lequel ils avaient en grande partie récemment émigré.

En 1947, l’Irgun a enlevé deux sous-officiers du Corps d’intelligence de l’armée britannique et menacé de les pendre si la condamnation à mort de trois de ses membres était maintenus. Lorsque les trois membres de l’Irgun ont été exécutés par pendaison, les deux sergents britanniques ont été pendus en représailles, et leurs corps remplis d’explosifs ont été laissés dans un bosquet d’eucalyptus.

En annonçant leur exécution, l’Irgun a déclaré que les deux soldats britanniques avaient été pendus après leur condamnation pour « activités criminelles anti-hébraïques » qui comprenaient : l’entrée illégale dans la patrie hébraïque et l’appartenance à une organisation terroriste criminelle britannique – connue sous le nom d’armée d’occupation – qui était « responsable de la torture, du meurtre, de la déportation et du refus du droit à la vie pour le peuple hébreu ». Les soldats ont également été accusés de possession illégale d’armes, d’espionnage anti-juif en civil et de projets hostiles prémédités contre les forces clandestines.

Bien au-delà des limites territoriales de la Palestine, à la fin des années 1946-1947, une campagne continue de terrorisme a visé les Britanniques. Des actes de sabotage ont été effectués sur les routes de transport militaires britanniques en Allemagne. Le Lehi a également essayé, sans succès, de lancer une bombe sur la Chambre des communes à partir d’un avion affrété en provenance de France et, en octobre 1946, il a attaqué à la bombe l’ambassade britannique à Rome.

Un certain nombre d’autres engins explosifs ont été désamorcés dans et autour des cibles stratégiques à Londres. Quelque 21 lettres piégées ont été adressées, à plusieurs reprises, à des personnalités politiques britanniques de premier plan. Beaucoup de ces missives ont été interceptées, tandis que d’autres ont atteint leurs destinataires mais en étant identifiées comme tel avant qu’elles n’explosent.

Le prix élevé de l’autodétermination

L’autodétermination est une voie difficile et coûteuse pour les occupés. En Palestine, quelle que soit l’arme choisie – qu’il s’agisse de la parole, du stylo ou de l’arme à feu – il y a un prix très lourd à payer pour son utilisation.

Aujourd’hui, « dire la vérité face au pouvoir » est devenu un incantation magique de résistance populaire dans les cercles et les sociétés néolibérales. En Palestine, cependant, pour les occupés et les opprimés, c’est un chemin absolument sûr vers la prison ou la mort. Pourtant, pour des générations de Palestiniens dépouillés du moindre souffle d’air pouvant évoquer un sentiment de liberté, l’histoire enseigne qu’il n’y a tout simplement aucun autre choix.

Le silence est une capitulation. Se taire, c’est trahir tous ceux qui sont venus avant et tous ceux qui viendront après.

Pour ceux qui n’ont jamais ressenti le joug constant de l’oppression, ni l’ont vu de près, c’est une vision au-delà de la raison. L’occupation est lourde pour l’occupé, chaque jour, de toutes les manières, en limitant ce que vous êtes et ce que vous pouvez oser devenir.

La présence constante des barrages militaires, des armes à feu, des ordres, de la prison et de la mort sont des compagnons de voyage pour les occupés, que ce soit des nourrissons, des adolescents au printemps de la vie, des personnes âgées ou ceux piégés dans des limites artificielles de frontières sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle.

Aux familles des deux policiers druzes israéliens qui ont perdu la vie en essayant de contrôler un lieu qui ne leur appartenait pas, je transmets mes condoléances. Ces jeunes hommes, cependant, n’ont pas été perdus pour le bien d’une « résistance », mais volontairement sacrifiés pour une vicieuse occupation qui n’a aucune légitimité.

En fin de compte, s’il y a un deuil, ce doit être pour les 11 millions d’occupés, en Palestine ou à l’extérieur, en tant que réfugiés apatrides, dépouillés d’une voix et de la moindre chance dans la vie, alors que le monde présente des excuses motivées en grande partie par les paquets cadeaux en retour qui portent l’étoile de David.

Il n’y a pas un jour sans que la gargouille sioniste ne surplombe un nourrisson palestinien enveloppé dans un linceul funèbre, privé de vie parce que l’électricité ou la liberté de mouvement sont devenus un privilège pervers qui soumet des millions d’otages aux caprices politiques de quelques-uns. Qu’ils soient israéliens, égyptiens, ou qu’il s’agisse de ceux qui osent se prétendre la direction politique palestinienne, la responsabilité des infanticides à Gaza est la leur, et à eux seuls.

« S’il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès »

Les trois jeunes hommes, cousins, qui ont volontairement sacrifié leur vie dans l’attaque contre les deux officiers israéliens à Jérusalem, ne l’ont pas fait comme un geste sans signification né du désespoir, mais plutôt comme une déclaration personnelle de leur fierté nationale, dans la lignée de beaucoup d’autres qui avaient compris que le prix de la liberté peut parfois signifier tout perdre.

Pendant 70 ans, il n’y a pas eu un jour sans la mort de jeunes femmes et hommes palestiniens qui, tragiquement, ont trouvé plus de dignité et de liberté dans le martyre que dans une vie soumise et passive contrôlée par ceux qui ont osé définir les paramètres de ce que serait leur vie.

Des millions d’entre nous dans le monde entier rêvons d’un meilleur temps et d’un meilleur lieu pour les Palestiniens … [pour qu’ils soient] libres de déployer leurs ailes, de se lever, de découvrir qui ils sont et ce qu’ils souhaitent devenir. Jusque-là, je ne pleurerai pas la perte de ceux qui arrêtent leur vol. Au lieu de cela, j’applaudis ceux qui osent lutter, osent gagner par tous les moyens nécessaires.

Il n’y a pas de magie à la résistance et à la lutte. Celles-ci transcendent le temps et le lieu et tirent leur sens et leur ardeur dans l’inclinaison naturelle qui nous conduit tous à vouloir être libres – libres de déterminer le déroulement de nos propres vies.

En Palestine, il n’existe pas une telle liberté. En Palestine, le droit international reconnaît les droits fondamentaux à l’autodétermination, à la liberté et à l’indépendance des occupés. En Palestine, cela inclut le droit à la lutte armée, si nécessaire.

Il y a longtemps, le célèbre abolitionniste Frederick Douglass, lui-même ancien esclave, écrivait sur ce qu’est la lutte. Ces mots ne résonnent pas moins aujourd’hui, en Palestine, qu’ils ne l’ont fait il y a 150 ans au cœur des plantations du sud des États-Unis :

« S’il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès. Ceux qui professent vouloir la liberté, et pourtant critiquent l’action, sont des hommes qui veulent des récoltes sans labourer le sol. Ils veulent de la pluie sans tonnerre et sans foudre. Ils veulent l’océan sans la peur du rugissement de ses eaux immenses. Cette lutte peut être morale, ou elle peut être physique, ou être à la fois morale et physique, mais elle doit être une lutte. Le pouvoir ne concède rien sans une exigence. Il ne l’a jamais fait et ne le fera jamais. »

Stanley L. Cohen

Stanley L Cohen est un avocat et militant des droits de l’homme, spécialisé sur le Moyen-Orient et l’Afrique


http://www.europalestine.com/spip.php?article13272

3 août 2017

Arrestations massives, tortures et éxécutions extrajudiciaires : le rapport d’Addameer

L’association de défense des droits des prisonniers, qui avait déjà annoncé le chiffre de 388 Palestiniens dont 70 mineurs et 7 femmes enlevés dans toute la Palestine occupée en juin dernier par l’armée d’occupation, alerte sur le fait que 160 Palestiniens, dont 30 enfants, ont été kidnappés et emprisonnés sur la seule ville de Jérusalem Est, entre le 14 et le 25 juillet !


Et ce chiffre n’inclut pas celui des blessés, car sur la même période 400 Palestiniens ont dû être hospitalisés.

En outre, souligne Addameer, 15 dirigeants politiques palestiniens ont été arrêtés à Jérusalem le 20 juillet dernier ; et quand certains ont été relâchés, après des interrogatoires musclés, ce fut avec l’interdiction de mettre les pieds à la mosquée Al Aqsa, de ne faire aucun discours, de ne participer à aucune manifestation, de ne donner aucune interview à des medias.

Même chose pour les membres des familles de martyrs assassinés par Israel comme Mohammed Abu Ghannam, son père et Ismaeel Abu Ghannam, son cousin, qui ont été détenus et violemment interrogés.

Sur les 30 enfants arrêtés, un bon nombre l’ont été en raison de leurs propos critiques sur l’occupant sur Facebook. La plupart ont été battus et brutalisés pendant leur arrestation.

Les journalistes n’ont pas été en reste : ils ont été systématiquement frappés et empêchés de faire leur métier. Leur matériel leur a été confisqué. Parmi eux, le photographe de Reuters, Sinan Abu Mezer, celui de l’agence de presse palestinienne Wafa, Afif Amira, le journaliste de Palestine TV Rami Khatib, et l’équipe de Sky News, dont Shireen Younis, Mohammed Abu Hadwan, et Muammar Yassin.

L’armée d’occupation s’est par ailleurs déchaînée sur de nombreux jeunes hommes de Jérusalem, notamment dans le quartier de Wad Al Jouz, où ils ont été roués de coups, notamment sur la tête, avec la crosse des fusils, et souvent grièvement blessés avant d’être arrêtés.

Dans cette même courte période de temps, les exécutions extra-judiciaires ont fait 13 victimes, dont un adolescent de 17 ans, Mohammed Mahmoud Sharaf, assassiné par un colon.

Addameer a défendu plusieurs jeunes Palestiniens comparaissant devant des tribunaux militaires ces derniers jours, dont Ali Abu Saniyeh, 19 ans, arrêté alors qu’il priait dans la rue Salah al-Din à Jérusalem avec des milliers d’autres Palestiniens. Lors de son arrestation, l’un des soldats l’a grièvement blessé en sautant à pieds joints sur son visage et sur son cou ; en l’insultant.

Sur les 20 détenus présents au tribunal, tous ont été condamnés à une prolongation de leur interrogatoire, sachant qu’ils ont tous été torturés pendant leur leur détention, et en portaient les traces, dont des hématomes sur le corps et le visage. L’un avait même les jambes fracturées, rapporte Addameer.

Les attaques de l’armée à l’intérieur des hôpitaux, et notamment celui de Makassed à Jérusalem ont été décrites : elles ont fait de nombreux blessés, mais 300 Palestiniens ont réussi à empêcher les escadrons de la mort de kidnapper le corps d’un jeune martyr.

En effet, la non restitution des corps des Palestiniens assassinés à leur famille, en tant que punition collective, qui constitue une atteinte à toutes les conventions internationales et au droit à la dignité, est devenue la spécialité de cette "grande démocratie" qu’on nous donne en modèle, et qu’on voudrait nous empêcher de boycotter.

Par ailleurs, tient à souligner Addameer, l’armée a bouclé la population palestinienne dans différents endroits comme le village de Kobar à l’ouest de Ramallah, assiégé quotidiennement par l’armée, après l’assassinat de 3 colons. Des centaines de soldats, avec chiens et bulldozers ont mené des raids quotidiens de "représailles", l’intrusion dans de nombreux foyers, la fermeture de l’entrée du village, et on blessé une quinzaine d’habitants du village.

(Traduit par CAPJPO-EuroPalestine)

Source : Addameer

CAPJPO-EuroPalestine


 

http://www.europalestine.com/spip.php?article13301

9 août 2017

Quatre "raids" israéliens sur Gaza la nuit dernière

Les "raids" sont en fait des bombardement israéliens, qui ont fait 5 blessés dans la bande de Gaza, rapporte Ziad Medoukh.


Ces bombardements, dont les medias français n’ont même pas parlé, on visé, dans la nuit de mardi à mercredi, Gaza, Beit Hanoun et Beit Lahya au nord de la bande de Gaza.

Déjà la semaine dernière, l’armée d’occupation avait envahi Gaza, à l’Est de Khan Younes, avec ses chars, bulldozers et immenses grues, détruisant des terrains agricoles, et ouvrant le feu sur des agriculteurs palestiniens, à la "recherche d’éventuels tunnels".


En fait, l’armée israélienne, qui a soi-disant quitté Gaza, y pénètre sur une base quasi quotidienne, que ce soit par la terre ou par la mer, et blesse régulièrement des fermiers, des bergers et des pêcheurs, entravant des activités qui assurent la survie de la population assiégée.

Nous vous appelons :

  • 2) A diffuser de l’information dans toutes les villes sur la situation dans le camp de concentration de Gaza


CAPJPO-EuroPalestine


http://www.enfantsdepalestine.org/article/temoignage-de-ziad-medoukh-sur-la-pollution-de-la-mer-de-gaza

Témoignage de Ziad Medoukh sur la pollution de la mer de Gaza

Soumis par abnah le ven, 04/08/2017 -

La souffrance des Palestiniens de Gaza se poursuit.

Témoignages et explications de Ziad Medoukh en direct de la plage de Gaza sur la pollution de la mer de Gaza.

Les Palestiniens de Gaza sous blocus israélien sont privés de leur seul loisir: la plage de Gaza, en plein été, ils ne peuvent pas s' y rendent à cause de la pollution de la mer de Gaza.

Actuellement, la bande de Gaza subit une pollution terrible

La pollution de la côte et des nappes de Gaza  à cause de l'effondrement de deux centres de traitement des eaux usées.

Les stations d'épuration sont à l'arrêt faute d'électricité.

Plus de 100.000 mètres cubes d'eau usées sont rejetées quotidiennement dans la méditerranée et pollue la côte de Gaza.

Les égouts débordent sur les plages de Gaza.

Presque 95% des plages de Gaza sont infréquentables.

La bande de Gaza est devenue la région la plus polluée du monde

Une situation catastrophique pour deux millions de Palestiniens de Gaza avec les différentes crises: électricité, eau et pollution.

La politique des punitions collectives se poursuit contre cette région sous blocus

Honte à cette communauté internationale officielle complice!

Honte à ce blocus israélien inhumain contre la bande de Gaza !

Vive la solidarité internationale!

Gaza la vie résiste, existe et persiste!

Gaza garde espoir malgré tout!

Amitiés de Gaza la vie!

Rubriques: 

Nouvelles de Palestine

16 août 2017

Serpent-Libertaire, la violence de l'Etat et du patronat

« Sans vergogne, nous dit l'article, les crapules qui nous gouvernent ont choisi leur camp, comme en témoigne l’invitation de Netanyahou à la commémoration de la Rafle du Vél’d’Hiv, pendant que l’Etat d’Israël renforce sa politique colonialiste et refuse aux Palestiniens l’accès à l’esplanade des Mosquées. En témoignent également les mesures d’incitation à l’installation pour les banquiers et traders britanniques, avec le soutien de la Ville de Paris, alors qu’ont lieu des expulsions massives de réfugiés. Un an après le meurtre d’Adama, si les gendarmes de Beaumont-sur-Oise restent impunis, la famille Traoré subit une répression constante. En France, la police peut tuer, violer, humilier ou mutiler sans être inquiétée. La ténacité des familles victimes de la brutalité policière, la force collective de militants associatifs ou syndicaux durant la répression du mouvement contre la loi Travail, ont permis de révéler la violence de l’Etat et du patronat : en 2017, quand on proteste, quand on n’accepte plus l’exploitation, l’oppression et l’injustice, on devient facilement de la chair à matraque... »

Reprenons la lecture des dénonciations justifiées de l'article de Serpent-Libertaire...

Michel Peyret


SERPENT - LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

13 Août 2017

Publié par Patrick Granet

Guerres impérialistes, guerre sociale... Un président au service du capital

Guerres impérialistes, guerre sociale... Un président au service du capita

Derrière la fiction d’un combat entre petits chefs, c’est l’entente cordiale

À l’origine de cette chamaillerie, on trouve les déclarations de Gérald Darmanin, ministre des comptes publics : « Tous [les] objectifs » du gouvernement « sont liés à la réduction du poids [des] dépenses publiques », c’est-à-dire 4,5 milliards d’euros de restrictions budgétaires, dont 850 millions de moins pour l’armée en 2017.

Pierre Le Jolis de Villiers de Saintignon désormais ex-chef d’état-major des armées et frère du politicien réactionnaire de Vendée, a alors mis en scène un mélodrame bien huilé et aurait déclaré : « Je ne me laisserai pas baiser comme ça ». Réponse de Macron : « Je suis votre chef […]. Ce que j’ai du mal à considérer des autres secteurs, je l’admets encore moins lorsqu’il s’agit des armées ». Dernière réplique du militaire : « Parce que tout le monde a ses insuffisances, personne ne mérite d’être aveuglément suivi ».

Des députés ont alors pris fait et cause pour le général outragé qui a failli passer pour un symbole du service public en danger ! Parmi tous les défenseurs de l’armée « humiliée », on trouve… Alexis Corbière, député et porte-parole de la France Insoumise, dont les épanchements chauvins n’ont rien de surprenant. Mais cette fois-ci, il ne s’agit plus seulement d’agiter des drapeaux tricolores en meeting ou d’en appeler à la défense de la nation. « Les conséquences de l’austérité sur l’Armée sont intolérables. Le “coup de gueule” du Général de Villiers est légitime » selon Corbière qui, au-delà d’une vision très particulière de ce qu’est l’austérité, alimente à sa façon les non-dits de cette pitoyable polémique, tout en affirmant à demi-mot que le rôle de l’armée française serait positif !

Du fric pour les facs et les lycées, pas pour les flics ni pour l’armée !

Scandaleuse, cette polémique se double d’un jeu de dupes. Macron et de Villiers défendent délibérément la même politique impérialiste, en Afrique comme au Proche-Orient, pour le plus grand profit des marchands de mort Dassault, Thalès, EADS et Safran. D’ailleurs, Macron s’est empressé de rappeler sa promesse d’augmenter le budget militaire de 34,2 milliards d’euros dès 2018, avec un objectif de 50 milliards pour 2025, tout cela en accord avec l’OTAN, les industriels de l’armement et… l’armée ! Et toutes les opérations françaises en cours seront maintenues.

Cette mise en scène a donné une occasion de s’indigner à tous les va-t-en-guerre amis des marchands d’armes. Mais l’émotion était absente quand il s’est agi d’expliquer aux étudiants – qui sont 87 000 à ne pas trouver de place en fac à la rentrée 2017 – que leur avenir, c’est la sélection renforcée, la baisse des aides au logement et un budget de l’enseignement supérieur amputé de 331 millions d’euros…

Pas la moindre indignation non plus quand ont été annoncés le retour du jour de carence et du gel des salaires pour les travailleurs du public, la baisse de 120 000 postes de leurs effectifs ou encore, pour tous les salariés, l’augmentation de la CSG dont le taux était déjà passé de 1 à 7 % entre 1990 et aujourd’hui.

Unir nos luttes et nos résistances contre ce gouvernement du patronat et de la guerre !

Sans vergogne, les crapules qui nous gouvernent ont choisi leur camp, comme en témoigne l’invitation de Netanyahou à la commémoration de la Rafle du Vél’d’Hiv, pendant que l’Etat d’Israël renforce sa politique colonialiste et refuse aux Palestiniens l’accès à l’esplanade des Mosquées. En témoignent également les mesures d’incitation à l’installation pour les banquiers et traders britanniques, avec le soutien de la Ville de Paris, alors qu’ont lieu des expulsions massives de réfugiés.

Un an après le meurtre d’Adama, si les gendarmes de Beaumont-sur-Oise restent impunis, la famille Traoré subit une répression constante. En France, la police peut tuer, violer, humilier ou mutiler sans être inquiétée. La ténacité des familles victimes de la brutalité policière, la force collective de militants associatifs ou syndicaux durant la répression du mouvement contre la loi Travail, ont permis de révéler la violence de l’Etat et du patronat : en 2017, quand on proteste, quand on n’accepte plus l’exploitation, l’oppression et l’injustice, on devient facilement de la chair à matraque.

Pourtant, depuis déjà plusieurs mois, celles et ceux qui se sont regroupés au sein du Front social ont montré que la division de notre camp n’est pas une fatalité.Le 12 septembre, la CGT appelle à une journée de grève. Après s’être rendue sans broncher aux rendez-vous avec Macron, pas davantage que d’autres elle n’a remis en cause la duperie du « dialogue social » : ce n’est pourtant qu’une arme administrative entre les mains des patrons et du gouvernement, visant à accréditer l’idée qu’on pourrait discuter à armes égales dans les salons en l’absence de luttes sociales d’ampleur dans la rue et les entreprises.

Alors la journée du 12 ne doit pas être une promenade inoffensive, permettant juste aux responsables syndicaux d’avoir bonne conscience quand ils iront à Matignon négocier des queues de cerise ! Elle doit être une journée de grève interprofessionnelle, connaître une réplique le 20 et donner le point de départ d’un mouvement d’ensemble contre ce gouvernement, ses hommes en armes et ses amis du Medef ! 

Macron reprend le match là où Hollande s’est arrêté, faisons de même : en partant des convergences nées du mouvement contre la loi Travail, avec la jeunesse des quartiers populaires, des facs et des lycées, faisons connaître à ce « jeune » président ce que sera un Mai 68 qui ira jusqu’au bout, pour renverser sa politique et son monde capitaliste.

26/07/2017

Léon Trotsky, les pronostics et l'histoire

« Ce qui est arrivé, indique Léon Trotsky, n’est pas, et de loin, ce qui était prévu dans ces articles. Et ce qu’ils prévoyaient est loin de s’être réalisé. C’est le destin de tout pronostic politique. La réalité est infiniment plus riche en ressources, variantes et combinaisons que n’importe quelle imagination. Que la guerre commencerait par un partage de la Pologne entre l’Allemagne et l’URSS, nous ne l’avions pas prédit. Peut-être qu’une analyse plus attentive et plus détaillée nous aurait suggéré aussi cette variante, Mais quand tout est fait et dit, le partage de la Pologne n’est qu’un épisode. Un pronostic est valable, non pas dans la mesure où il exprime ou trouve une confirmation photographique exacte des développements ultérieurs, mais plutôt s’il nous aide, en projetant devant nous les facteurs historiques, à nous orienter dans le cours réel des événements. Il nous semble de ce point de vue que les articles réunis dans ce volume ont victorieusement subi l’épreuve. L’auteur se sent le droit d’ajouter qu’ils peuvent (encore être utiles) même aujourd’hui en éclairant le présent à la lumière du passé... »

Reprenons les réflexions de Léon Trotsky en 1940...

Michel Peyret


1940

 

Publié dans le tome 23 des Oeuvres de Trotsky, édition ILT. Traduction de l’anglais du vol. 12 supplément des Writings. Une copie de notes inachevées rédigées en russe a été retrouvée par les éditeurs des Writings dans les archives de Cannon à la Bibliothèque d’histoire sociale de New York. Les notes ont été traduites du russe par Ron Allen et le texte reconstitué à partir de feuillets non numérotés. Il s’agissait de la préface d’un livre qui devait être intitulé Guerre et Paix. Il devait comprendre les articles suivants : « La démocratie parlementaire prendra-t-elle la place des soviets ? » (25 février 1929) ; « Le désarmement et les Etats-Unis d’Europe » (4 octobre ; 1929) — que Trotsky devait finalement décider de retirer du recueil ; « Qu’est-ce que le national-socialisme ?» (10 juin 1933) ; « Devant une nouvelle guerre mondiale » (15 juillet 1937) ; « Le défaitiste totalitaire du Kremlin » (12 septembre 1938) ; « Seule la révolution peut terminer la guerre » (18 mars 1939) ; « L’énigme de l’U.R.S.S. » (21 juin 1939) ; « Le Kremlin dans la politique mondiale » (1er juillet 1939) ; « Les Etats-Unis participeront à la guerre » ; (1er octobre 1939) ; « Les Etoiles jumelles, Hitler-Staline » (4 décembre 1939). (Informations données par George Breitman)
Repris dans le n° 39 des Cahiers du Mouvement Ouvrier, à partir de "C'est devenu maintenant une habitude...". Les CMO signalent que le lecteur ne peut vraiment saisir les allusions faites à cette série d'articles au début de la préface.

   

Trotsky

Léon Trotsky

Toute l’histoire ne serait-elle donc que faute et échec ?

mai 1940

1] Je reproduis pour commencer un article publié pour la première fois en mai 1929, c’est-à-dire quelques semaines après ma déportation en Turquie [2]. Il servira dans une certaine mesure d’introduction à plusieurs des autres articles en donnant une perspective du développement d’ensemble. Onze années d’épreuve sérieuse se sont écoulées depuis. Cet article a été imprimé dans la revue américaine The New Republic avant que ses rédacteurs n’aient reçu la révélation de la « bonne parole » du Kremlin. Les éditeurs avaient accompagné mon article de leurs propres commentaires qui revêtent maintenant, onze ans après, un intérêt particulier. Ma principale faiblesse, selon la rédaction, consistait en un « marxisme rigide » qui m’empêchait de pénétrer ou de saisir la « vue réaliste de l’histoire ». Le signe le plus éclatant de mon absence d’une vue réaliste de l’histoire se manifestait dans mon appréciation de la démocratie formelle, c’est-à-dire du régime parlementaire qui, disais-je dans cet article, était pour la première fois entré en conflit avec le développement de la société et disparaîtrait nécessairement d’un pays après l’autre. Contre moi, la rédaction de New Republic soutenait que la démocratie n’avait été ruinée que dans les pays où elle n’avait été établie que sous la forme d’un « faible commencement » et dans ceux où « la révolution industrielle n’avait qu’à peine commencé ». La rédaction n’expliquait pas, ou ne paraissait pas gênée de l’impossibilité d’expliquer pourquoi de « faibles commencements » de la démocratie s’il s’agit d’une forme viable, n’avait pas mûri ultérieurement comme cela s’était produit dans les vieux pays capitalistes, mais au contraire avaient été balayés par divers systèmes de dictature. La seconde référence, à l’insuffisance du développement industriel, ou, plus exactement, du développement capitaliste, est relativement valable pour la Russie, l’Italie, les pays de l’Europe du Sud-Est, les Balkans et l’Espagne. Mais on ne peut guère parler de l’insuffisance du développement industriel en Autriche et en Allemagne. Mieux, dans ces deux pays, la démocratie a tenu pendant quinze ans environ avant de laisser la place à des dictatures fascistes. La rédaction de New Republic ne prévoyait pas cela, alors que mon propre « marxisme rigide » et mon manque d’une « vue réaliste de l’histoire » ne m’ont pas empêché de prévoir ces développements.

Le troisième argument de la rédaction de The New Republic de l’époque est plus frappant encore. Kerensky, avec sa faiblesse et son indécision, était, voyez-vous, « un accident historique que Trotsky ne pouvait admettre parce qu’il n’avait pas sa place dans son schéma mécaniste pour ce genre de choses ». La faiblesse de caractère de Kerensky en tant qu’individu était à coup sûr un accident du point de vue du développement historique. Mais le fait qu’une démocratie historiquement attardée, condamnée dès son début même, ne pouvait trouver d’autre dirigeant que le faible et hésitant Kerensky n’est pas un accident.

Des démocrates et diverses nuances ont gouverné pendant nombre d’années en Allemagne et en Autriche. Tous se sont laissés chasser de la scène politique sans résistance. On peut bien entendu dire que la faiblesse de Scheidemann, Ebert [3] et autres était un « accident historique ». Mais pourquoi a-t-on laissé ces gens prendre le rôle de chefs de la démocratie? Ne sommes-nous pas autorisés à conclure qu’une démocratie historiquement attardée, déchirée par des contradictions internes et condamnée à la mort historique, ne peut trouver pour la diriger que des gens dénués d’idées claires et de volonté ferme ? Ou, sinon, ne sommes-nous pas justifiés d’affirmer qu’indépendamment de leurs traits personnels de caractère, les dirigeants de la démocratie formelle dans les temps de crise perdent leur sang-froid sous la pression des contradictions historiques et abandonnent leurs positions sans combattre ? Si ce type d’accident historique se répète à plusieurs reprises dans des états de niveau de développement varié, nous avons alors le droit de conclure que ce ne sont pas des exceptions historiques que nous avons sous les yeux, mais des exemples d’une loi historique générale.

La vérification la plus récente de cette loi a été le destin de la république espagnole.

On peut bien entendu dire que les caractères individuels de Zamora, Azana, Caballero [4] et autres constituaient leur malheureux lot personnel et, en ce sens, « un accident historique ». Mais ce n’était pas un accident que c’étaient précisément ces gens qui assumaient la direction de cette démocratie tardive décadente et que, bien qu’ils se soient battus cette fois, ils ont rendu toutes leurs positions à une clique sans valeur de généraux. Je me permettrai donc de penser qu’un « schéma mécanique » n’est pas si mauvais, s’il permet de prévoir de grands événements.

C'est devenu maintenant une habitude dans la presse bourgeoise du monde de décrire la situation actuelle comme le produit de la néfaste volonté d’un seul homme. L’initiative de ce concept revient à la France. "Ce n’est pas réellement par la volonté d’un seul homme, d’un seul fou, que l’Europe et l’humanité tout entière vont être à nouveau plongées dans le gouffre de la guerre ?" Puis l’idée a traversé jusqu’en Angleterre et aux Etats-Unis. L’histoire, c’est que le monde entier vit généralement dans le cadre florissant de rapports fraternels et pacifiques. Mais il apparaît quelque part un dictateur et ce seul homme est capable de plonger le monde entier, avec ses millions d’habitants, dans la guerre.

C’est la même idée que The New Republic a élaborée sur Kerenski et la révolution d’Octobre. Là, l’ennui était qu’une personne faible a assumé la direction de la démocratie et n’a pas su comment empêcher des hommes forts de renverser la démocratie et de la remplacer par une dictature.

Maintenant, le malheur est qu’il y a en Allemagne au pouvoir un homme fort qui bouleverse la paix que chérissent les démocraties plus puissantes.

Ce qui est arrivé n’est pas, et de loin, ce qui était prévu dans ces articles. Et ce qu’ils prévoyaient est loin de s’être réalisé. C’est le destin de tout pronostic politique. La réalité est infiniment plus riche en ressources, variantes et combinaisons que n’importe quelle imagination. Que la guerre commencerait par un partage de la Pologne entre l’Allemagne et l’URSS, nous ne l’avions pas prédit. Peut-être qu’une analyse plus attentive et plus détaillée nous aurait suggéré aussi cette variante, Mais quand tout est fait et dit, le partage de la Pologne n’est qu’un épisode.

Un pronostic est valable, non pas dans la mesure où il exprime ou trouve une confirmation photographique exacte des développements ultérieurs, mais plutôt s’il nous aide, en projetant devant nous les facteurs historiques, à nous orienter dans le cours réel des événements. Il nous semble de ce point de vue que les articles réunis dans ce volume ont victorieusement subi l’épreuve. L’auteur se sent le droit d’ajouter qu’ils peuvent (encore être utiles) même aujourd’hui en éclairant le présent à la lumière du passé.

Les événements se déroulent à un rythme tel que certaines prédictions sont réalisées ou confirmées bien plus vite qu’on ne pouvait le supposer. Ainsi, quand nous parlions dans une interview (avec le St-Louis Post Dispatch, 14 février 1940) de l’inévitabilité de l’intervention des Etats-Unis dans la guerre, ce fut considéré comme une hérésie qui fut refusée par tous les partis et toutes les nuances d’opinion de parti aux Etats-Unis. Il n’y a qu’un mois de cela, et aujourd’hui, au moment où nous écrivons ces lignes, la presse américaine, commentant l'invasion de la Scandinavie par les Allemands, dit qu’une intervention des Etats-Unis est parfaitement possible dans l’année qui vient.

Le 9 mars 1939, M. Chamberlain a assuré aux correspondants étrangers que la situation internationale s’était améliorée. qu’il y avait un dégel dans les rapports anglo-allemands et que le désarmement pourrait être mis à l’ordre du jour. Six jours plus tard, l'armée allemande occupait la Tchécoslovaquie.

En 1937, M. Roosevelt proclama la neutralité ; sans prévoir le moins du monde que cette doctrine était incompatible avec la position globale des Etats-Unis.

On pourrait indéfiniment citer semblables exemples. On peut presque dire que c’est une loi que les postes de direction dans les démocraties contemporaines ne sont occupés que par des hommes qui ont pendant des années fait la démonstration qu’ils ne peuvent pas s’orienter dans la situation actuelle et qu’ils ne peuvent rien prévoir.

En juin 1939, j’ai eu une conversation avec un groupe de touristes américains sur des questions de politique mondiale. La conversation a abordé la Foire internationale de New York. Cette exposition est sans aucun doute un magnifique triomphe du génie humain. Mais quand on rappelait “le monde de demain”, on lui donnait là un nom unilatéral — unilatéral au moins. Le monde de demain apparaîtra différemment. Pour donner une image véritable du monde de demain, il faudrait des bombardiers survolant tout et lâchant leurs charges à des centaines de kilomètres alentour. La présence du génie humain côte à côte avec une barbarie terrifiante — c’est l’image du monde de demain. Là aussi, notre “schéma rigide” s’est révélé juste.

Ce qui est important dans la pensée scientifique, surtout dans les questions complexes de politique et d’histoire, c’est de distinguer le fondamental du secondaire, l’essentiel de l’accidentel, de prévoir le mouvement des facteurs essentiels du développement. Pour les gens dont la pensée ne va que du jour au lendemain, qui cherchent à se rassurer avec toutes sortes d’événements épisodiques sans les relier ensemble dans un tableau global, la pensée scientifique qui part de facteurs fondamentaux semble dogmatique : en politique, on rencontre ce paradoxe à tout moment.

Si l’auteur a justement prédit un cer­tain nombre de choses, cela n’est pas à mettre à son crédit personnel, mais à celui de la méthode qu’il a appliquée. Dans tous les autres domaines, les gens — ou au moins ceux qui sont spécialement formés — considèrent comme essentielle l’application d’une méthode définie. Il en va autrement en politique. Là domine la sorcellerie. Des gens d’une éducation supérieure croient que, pour une opération politique, les capacités d’observation, le coup d’œil, une certaine dose de finesse et le sens commun suffisent.

L’illusion de la libre volonté engendre l’arbitraire subjectif. En Amérique, on trouve beaucoup la conception de l’homme politique comme un “ingénieur” qui prend des matières premières et construit en fonction de ses plans. Il n’y a rien de plus naïf et vide que cette conception. Pourtant, comme dans toute philosophie, y compris la philosophie de l’histoire, il existe une façon juste de concevoir les rapports réciproques entre subjectif et objectif. En dernière analyse, les facteurs objectifs remportent toujours sur le subjectif. C’est pourquoi une politique juste commence toujours par une analyse du monde réel et une analyse des tendances qui le traversent. C’est seulement ainsi qu’on peut parvenir à une prédiction scientifique correcte et à une intervention correcte dans un processus sur la base de cette prédiction. Toute autre approche relèverait de la sorcellerie.

Des gens à la tournure d’esprit vulgaire pourraient maintenant faire allusion à la défaite du courant politique auquel appartenait et appartient toujours l’auteur de ce livre. Comment est-il possible que l’empiriste Staline ait vaincu la fraction qui suivait une méthode scientifique ? Cela ne veut-il pas dire que le sens commun est supérieur au doctrinarisme ?

Tout sorcier a un certain pourcentage de malades qui guérissent. Et tout docteur un certain pourcentage de malades qui meurent. A partir de là, certains tendent à préférer la sorcellerie à la médecine. Mais en fait, la science peut démontrer que dans un cas le malade a guéri en dépit de l’intervention du sorcier et que dans l'autre il est mort parce que la science médicale, au moins dans sa phase actuelle, ne pouvait effectivement surmonter les forces de destruction de l’organisme ; dans les deux cas, on peut déterminer correctement le rapport entre l'objectif et le subjectif.

En politique, la méthode scientifique ne peut assurer la victoire dans tous les cas. Mais, par ailleurs, la sorcellerie donne dans certains cas une victoire quand celle- ci repose sur des alignements objectifs et les tendances générales du développement.

II y a des gens qui se considèrent comme des gens instruits, mais qui se permettent d’émettre des jugements sommaires comme celui selon lequel “la révolution d'Octobre a été un échec”. Qu’en est-il de la Révolution française ? Elle s’est terminée par la restauration, bien qu’épisodique, des Bourbons. Et la guerre civile aux Etats-Unis ? Elle a conduit au règne des Soixante Familles. Et toute l’histoire humaine en général ? Jusqu’à présent, elle a conduit à la seconde guerre impérialiste, qui menace notre civilisation entière. Il est dans ces conditions impossible de ne pas dire que toute l’histoire n’a été que faute et échec. Finalement, qu’en est-il des êtres humains eux-mêmes — pas un petit facteur dans l’histoire ? Ne faut-il pas dire que ce produit d’une évolution biologique prolongée est un échec ? Bien entendu, il n’est interdit à personne de faire semblables observations générales. Mais elles découlent de l’expérience individuelle de petits boutiquiers, ou de la théosophie, et ne s’appliquent pas au processus historique dans son ensemble ou à toutes ses étapes, ses chapitres principaux ou ses épisodes.

1] Le titre est de la rédaction des Cahiers du Mouvement Ouvrier.

2] L’article du 25 février 1929 avait été publié dans The New Republic du 22 mai 1929 sous le titre « Which way, Russia ? »

3] Philipp Scheidemann (1865-1939), social-démocrate « majoritaire », social-chauvin pendant la guerre, avait été chef du gouvernement allemand après l’élection à la Présidence de la République de Friedrich Ebert (1871-1925), secrétaire du parti et patron de son appareil, qui avait dirigé la répression contre les révolutionnaires allemands, en alliance avec l'état-major, en 1918-1919.

4] Les trois personnalités citées ici incarnent des courants politiques d’Espagne. Niceto Alcalâ Zamora y Torres (1877-1949), un grand propriétaire, monarchiste modéré, s’était rallié à la République et avait été élu président en 1931 ; il avait été déchu par les Cortes à majorité Frente popular en 1936. Il avait alors été remplacé par Manuel Azana y Dfaz (1880-1940), avocat, dirigeant républicain qui avait été le chef des gouvernements de « gauche » dans les débuts de la République. Francisco Largo Caballero (1869-1946), dirigeant du P.S.O.E. et de l’U.G.T., ancien modéré devenu le chef de file de la « gauche socialiste » et surnommé « le Lénine espagnol », avait dirigé le gouvernement de Front populaire pendant la guerre civile de septembre 1936 à juin 1937 et avait été écarté sous la pression de Moscou.

 

David North, Trotsky dans l'histoire

« Il y a un peu plus de soixante ans, rappelle David North, le 21 août 1940, un homme mourrait. Un homme qui indiscutablement occupera toujours une place importante dans l'histoire de la lutte de l'humanité pour son émancipation. Dans les années et les décennies à venir, le personnage de Léon Trotsky apparaîtra encore plus important pour les historiens qui étudieront, analyseront et interpréteront le XXe siècle. Aucune autre vie n'a en effet reflété aussi profondément les luttes, les aspirations et les tragédies du siècle passé avec autant de profondeur et de noblesse que celle de Trotsky. Si nous acceptons comme véridique la remarquable observation de Thomas Mann selon laquelle « à notre époque, le destin de l'humanité se présente en termes politiques », alors nous pouvons dire sans crainte d'exagération que les soixante années vécues par Trotsky représentent la réalisation la plus consciente du destin. La biographie de Léon Trotsky est l'expression la plus essentielle et concentrée des vicissitudes de la révolution socialiste mondiale au cours de la première moitié du XXe siècle... »

Reprenons la lecture du rôle de Trotsky dans le siècle passé...

Michel Peyret



Pour une réévaluation de l'héritage de Trotsky et de sa place dans l'histoire du XXe siècle

Par David North
31 mai 2012

Voici le texte d'accompagnement de la conférence prononcée le 21 janvier 2001 par David North, président du comité de rédaction international du WSWS et secrétaire national du Parti de l'égalité socialiste des États ­Unis, à l'école internationale organisée à Sydney par le Parti de l'égalité socialiste d'Australie.

Introduction : le CIQI de 1991 à 2001

J'aimerais commencer en lisant un extrait tiré d'un article écrit par Léon Trotsky en 1923.

« Les révolutionnaires de notre époque, ne peuvent s'allier qu'à la classe ouvrière. Ils possèdent des caractéristiques psychologiques, des qualités intellectuelles et une volonté qui leur sont propres. Lorsque c'est nécessaire et possible, les révolutionnaires font voler en éclat les obstacles historiques. Mais lorsque c'est impossible, ils prennent des détours. S'ils ne peuvent prendre de détour, les révolutionnaires patientent et grugent peu à peu l'ordre établi. Ils sont révolutionnaires justement parce qu'ils ne craignent pas de détruire les obstacles ou d'employer la force. Ils comprennent la valeur historique de ces choses. Leurs efforts constants pour exercer la pleine capacité de leur travail destructeur et créatif à la fois visent à extraire de toute situation historique donnée le maximum possible permettant de faire avancer la classe révolutionnaire.

« Dans leurs activités, les révolutionnaires ne sont limités que par des obstacles externes et non internes. C'est à dire qu'ils doivent s'habituer à évaluer leur situation, la réalité matérielle et concrète de leur sphère d'activité dans ses aspects positifs et négatifs, et dresser le bilan politique correct qui s'impose ».

Pour moi, ce passage est remarquablement pertinent si l'on se penche sur la période historique que nous venons de traverser ces dix dernières années. L'année 2001 marque la fin de la décennie qui a suivi le déclenchement de la Guerre du Golfe en janvier 1991, la même année où en décembre survenait la dissolution de l'Union Soviétique. Nous savons tous que ces événements ont inauguré pour la classe ouvrière internationale une des périodes les plus difficiles de son histoire. Certes non pas comme les difficultés des années 1930 et 1940, car c'était alors une période de crise capitaliste extrême et explosive. Mais je pense qu'il serait exact de dire que la décennie passée a vu un déclin immense de la conscience politique de vastes sections de la classe ouvrière. Ce déclin est le produit de décennies de distorsion politique, de falsification et d'opportunisme incessants qui caractérisaient les politiques de toutes les vielles bureaucraties staliniennes et social-démocrates et qui ont privé la classe ouvrière d'une perspective et d'une orientation politiques révolutionnaires. Ainsi la classe ouvrière s'est-elle retrouvée mondialement non préparée pour faire face aux changements radicaux survenus dans la situation politique et la structure de l'économie mondiale qui ont exposé la banqueroute complète des programmes nationalistes des vieilles organisations qui prétendaient représenter ses intérêts.

La dernière décennie a été le théâtre d'un déclin général des luttes sociales indépendantes de la classe ouvrière. Parallèlement à ce processus, on a assisté dans le monde entier à la décrépitude et à l'éclatement des vielles organisations qui prétendaient représenter la classe ouvrière, ainsi qu'à l'effondrement quasi virtuel des organisations radicales qui, sous une forme ou une autre, prétendaient défendre et représenter une orientation révolutionnaire. Hormis notre tendance, le Comité International de la Quatrième Internationale, il est littéralement impossible d'identifier un seul parti politique de gauche qui ait été en mesure au cours de la dernière décennie d'encaisser l'impact destructeur de cette décrépitude quasi universelle.

Je ne nierai pas que les conditions de la dernière décennie ont eu une influence complexe sur nos cadres. Notre mouvement ne peut en effet s'isoler entièrement des pressions de l'environnement social et politique dans lequel il évolue. Nombre de camarades de notre mouvement comptent une dizaine d'années de plus et ont bien connu les problèmes qui s'accumulent sur les épaules des individus avec les années qui passent. Notre activité quotidienne a énormément changé.

En l'absence d'un vaste mouvement de masse duquel nos partis pourraient obtenir un soutien matériel et des appuis, il a fallut changer en profondeur certaines caractéristiques formelles de notre organisation. Dans bien des cas, des camarades qui travaillaient politiquement à plein temps pour le parti ont du chercher un emploi ou aller étudier pour gagner leur vie dans un environnement économique beaucoup plus difficile que celui du boum d'après-guerre. Entreprendre de tels changements à une étape avancée de la vie peut entraîner certainement bien des problèmes.

Mais lorsque l'histoire de notre mouvement sera écrite, je ne pense pas que cette expérience sera vue comme la principale caractéristique de notre tendance au cours de cette période. Ce qui restera plutôt, c'est le fait indéniable que les années 1990 ont vu une avance véritable du niveau politique et théorique de notre mouvement, et que c'est pendant cette décennie que le Comité International est apparu et est devenu, sous bien des aspects, le chef de file reconnu du socialisme international.

Partant de la prémisse que la théorie révolutionnaire oriente la pratique révolutionnaire, la dernière décennie aura été le théâtre d'une véritable éclosion de la théorie marxiste au sein de notre mouvement international. Cette éclosion de la théorie marxiste a rendu possible l'élaboration d'une nouvelle perspective pour notre mouvement qui a pris la forme de la transition des ligues en partis. Apprenant de l'analyse des profonds changements survenus dans la structure du capitalisme mondial et des développements technologiques, notre perspective est devenue la base pour créer une nouvelle forme d'organisation politique qui s'est exprimée par le lancement du World Socialist Web Site en février 1998.

Je n'ai pas pris connaissance des plus récentes statistiques, mais je sais que notre lectorat a progressé de façon exponentielle au cours des deux dernières années. Nous recevons en effet entre un million et demi et deux millions de visites mensuelles, ce qui se traduit net par plus de 100 000 lecteurs par mois. C'est là une croissance extraordinaire de l'auditoire international du mouvement trotskyste mondial.

Le point à se rappeler ici, je me permets d'attirer de nouveau l'attention sur la citation, c'est qu'en dépit de conditions objectives qui apparaissent comme étant des plus défavorables, et littéralement insupportables pour les staliniens et les diverses organisations radicales et opportunistes, nous avons réussi à extraire le matériel politique nécessaire pour assurer un développement authentique du marxisme et étendre l'influence politique du Comité International de la Quatrième Internationale. Si c'est ce que nous pouvons faire dans ces conditions de crise profonde au sein du mouvement de la classe ouvrière, nous avons toutes les raisons de penser que l'éclatement assuré des luttes de la classe ouvrière se reflétera par une croissance véritablement explosive de notre tendance politique.

Un parti politique fait ses preuves dans des conditions d'adversité politique. Notre mouvement a démontré son immense créativité et son ingéniosité dans l'identification et l'utilisation des possibilités inhérentes de la situation objective ­ des possibilités qui n'ont été détectées par aucune autre organisation prétendant représenter la classe ouvrière. Ces conditions ont permis de réaliser un important développement historique du travail du mouvement marxiste international.

En dernière analyse, sur quoi repose ce gain ? Du point de vue de l'histoire immédiate du Comité International, le facteur le plus important a été la lutte du CIQI contre l'opportunisme du Workers Revolutionary Party qui a commencé en 1982. Cette lutte a été essentielle pour revivifier les principes de base du trotskysme au sein de notre organisation.

Ceci nous amène vers un facteur beaucoup plus profond. Car que faisions-nous en fait ? Nous établissions ou plutôt rétablissions les principes que Trotsky lui-même avait développé et défendu et qui sont à la base même du développement de notre mouvement révolutionnaire. Voilà qui nous amène au thème du rapport d'aujourd'hui : la réévaluation de l'héritage de Trotsky et de sa place dans l'histoire de la Quatrième Internationale.

Soixante ans depuis l'assassinat de Léon Trotsky

Il y a un peu plus de soixante ans, le 21 août 1940, un homme mourrait. Un homme qui indiscutablement occupera toujours une place importante dans l'histoire de la lutte de l'humanité pour son émancipation. Dans les années et les décennies à venir, le personnage de Léon Trotsky apparaîtra encore plus important pour les historiens qui étudieront, analyseront et interpréteront le XXe siècle. Aucune autre vie n'a en effet reflétée aussi profondément les luttes, les aspirations et les tragédies du siècle passé avec autant de profondeur et de noblesse que celle de Trotsky. Si nous acceptons comme véridique la remarquable observation de Thomas Mann selon laquelle « à notre époque, le destin de l'humanité se présente en termes politiques », alors nous pouvons dire sans crainte d'exagération que les soixante années vécues par Trotsky représentent la réalisation la plus consciente du destin. La biographie de Léon Trotsky est l'expression la plus essentielle et concentrée des vicissitudes de la révolution socialiste mondiale au cours de la première moitié du XXe siècle.

Trois ans avant sa mort, lors d'un entretien avec un journaliste américain sceptique et hostile, Trotsky expliqua qu'il voyait sa vie non pas comme une série d'épisodes déroutants et en dernière analyse tragiques, mais bien comme un reflet des différentes étapes de la trajectoire historique du mouvement révolutionnaire. Son arrivée au pouvoir en 1917 était le produit d'un soulèvement sans précédent de la classe ouvrière. Pendant six ans, son pouvoir découlait des relations sociales et politiques créées par ce soulèvement. Le déclin de son sort politique personnel résulte inexorablement du recul de la vague révolutionnaire. Trotsky a été chassé du pouvoir non pas parce qu'il était un politicien moins adroit que Staline, mais bien parce que la force sociale sur laquelle son pouvoir était basé ­ la classe ouvrière russe et internationale ­ battait politiquement en retraite. L'épuisement de la classe ouvrière russe au lendemain de la guerre civile, le pouvoir politique croissant de la bureaucratie soviétique, et les défaites subies par la classe ouvrière européenne ­ notamment en Allemagne ­ furent, en dernière analyse les facteurs décisifs responsables de la chute du pouvoir de Trotsky.

Toutes les défaites subséquentes subies par la classe ouvrière internationale se retrouvent dans le sort personnel de Trotsky : la démoralisation politique provoquée par la défaite de la révolution chinoise en 1927 fournit à Staline l'opportunité d'expulser l'Opposition de gauche de l'Internationale communiste et d'envoyer Trotsky en exil, d'abord à Alma Ata, puis peu de temps après, hors de l'URSS. La victoire de Hitler en 1933 ­ rendue possible par les politiques criminelles et irresponsables du Parti communiste allemand dirigé par les staliniens ­ mit en branle toute une chaîne d'événements horrifiants qui aboutit aux procès de Moscou, aux catastrophes politiques des fronts populaires staliniens et à l'expulsion finale de Trotsky du continent européen vers le lointain Mexique.

C'est dans ce pays, à Coyoacan, en banlieue de Mexico, que Trotsky fut assassiné par un agent stalinien. La mort de Trotsky survint au même moment où l'orgie sanglante de la contre-révolution fasciste et stalinienne battait son plein. À cette époque, pratiquement tous les anciens camarades de Trotsky en Union Soviétique avaient été liquidés. Ses quatre enfants étaient morts, les deux filles les plus âgées étant mortes prématurément du fait des privations imposées par la persécution de leur père, alors que les deux fils, Sergei et Lev, avaient été assassinés par le régime stalinien. Lev Sedov mourût à Paris en février 1938. Il était à cette époque le cadre politique le plus important après son père dans la Quatrième Internationale. D'autres membres exceptionnels du secrétariat de la Quatrième Internationale ­ Erwin Wolf et Rudolf Klement ­ furent assassinés respectivement en 1937 et en 1938.

En 1940, Trotsky voyait son assassinat comme inévitable. Mais il ne se résigna pas en un état de quelconque pessimisme à propos de son sort. Il fit tout en son pouvoir pour parer et retarder le coup préparé par Staline et ses agents du GPU/NKVD. Il comprenait que les conspirations de Staline étaient nourries par la contre-révolution. « Je vis non pas selon la règle mais bien en exception qui la confirme ». Il prédit que Staline profiterait de la reprise de la guerre en Europe occidentale au printemps de 1940 pour frapper. Sa prévision allait s'avérer juste.

La première tentative sérieuse d 'assassinat survint dans la soirée du 24 mai 1940 alors que l'attention mondiale était tournée vers la déroute des armées françaises devant les troupes de Hitler. La seconde tentative réussit et survint en pleine bataille d'Angleterre, à la fin de l'été de la même année.

Pourquoi Trotsky exilé et apparemment isolé était-il toujours aussi craint ? Pourquoi sa mort était-elle voulue par certains ? Trotsky offrit une explication politique à cela. À l'automne 1939, quelques semaines après la signature du pacte Hitler-Staline (qu'il avait d'ailleurs prédit) qui aboutit au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Trotsky signala une conversation, rapportée dans un journal parisien, entre Hitler et l'ambassadeur français Coulondre. Alors que Hitler vantait son traité conclu avec Staline qui lui libérait les mains pour s'occuper des ennemis de l'Allemagne à l'Ouest, Coulondre l'interrompit en l'avertissant : « mais le véritable vainqueur (en cas de guerre) sera Trotsky. Y avez-vous pensé ? » Hitler reconnut la justesse de l'évaluation de l'ambassadeur français, mais blâma ses adversaires de lui forcer la main. Citant cet inqualifiable entretien, Trotsky écrivit : « Ces gentlemen aiment bien mettre un nom sur le spectre de la révolution... tant Coulondre que Hitler sont des représentants de la barbarie qui s'étend en Europe. Mais aucun des deux ne doute cependant que leur barbarie sera défaite par la révolution socialiste ».

Trotsky était certes craint par les camps fasciste et démocratique, mais encore plus par la bureaucratie soviétique. Staline n'avait pas oublié comment les défaites subies par les armées russes pendant la Première Guerre mondiale avaient discrédité le régime et mobilisé les masses. Le même danger n'était-il pas toujours présent si une nouvelle guerre éclatait, indépendamment de l'entente avec Hitler ? Aussi longtemps qu'il vivrait, Trotsky resterait la plus grande alternative révolutionnaire à la dictature bureaucratique, la personnification même du programme, des idéaux et de l'esprit d'Octobre 1917. C'est pourquoi Trotsky ne pouvait vivre.

Mais même après sa mort, la peur suscitée par le nom de Trotsky ne disparut pas. Il est difficile de penser à un autre personnage qui, non seulement de son vivant, mais même plusieurs décennies après sa mort, continue de faire frémir le pouvoir en place. L'héritage historique de Trotsky résiste à toute forme d'assimilation et de cooptation. Dix ans seulement après la mort de Marx, les théoriciens de la social-démocratie allemande avaient trouvé le moyen de rendre ses écrits acceptables pour la perspective du réformisme social. Le sort de Lénine fut encore plus terrible ses restes furent embaumés et son héritage théorique falsifié et refaçonné par la bureaucratie en une religion d'État sanctifiée. Une telle distorsion fut impossible avec Trotsky. Ses écrits et ses gestes étaient trop précis et concrets dans leurs implications révolutionnaires pour cela. De plus, les problèmes politiques analysés par Trotsky, les rapports sociopolitiques qu'il a définis, de même que les caractérisations de partis qu'il a effectué avec tant de précision, de justesse et de mordant, ont gardés toute leur pertinence pendant la majeure partie du restant du siècle.

En 1991, la Duke University publiait une étude de 1 000 pages sur le mouvement trotskyste international rédigée par Robert J. Alexander, un fervent antimarxiste considéré au sein des milieux universitaires comme un spécialiste du domaine. Dans son introduction, Alexander fit une remarquable observation : « à la fin des années 1980, les trotskystes n'étaient jamais accédés au pouvoir dans aucun pays. Bien que le trotskysme international ne jouisse du soutien d'aucun régime bien établi, contrairement aux staliniens, la persistance de ce mouvement dans une vaste diversité de pays, conjuguée à l'instabilité de la vie politique qui règne dans la plupart des États du monde, fait qu'on ne peut écarter tout à fait la possibilité qu'un parti trotskyste n'accède au pouvoir dans un avenir assez rapproché ».[1]

Le « régime bien établi » est disparu peu de temps après la publication du livre d'Alexander. La bureaucratie soviétique n'a jamais réhabilité Léon Trotsky. Comme c'est souvent le cas, l'histoire a été la plus ironique. Pendant des décennies, les staliniens ont prétendu que Trotsky avait cherché à détruire l'Union Soviétique, qu'il avait conspiré avec les impérialistes pour démanteler l'URSS, raison pour laquelle il avait été condamné à mort par contumace par le régime soviétique. Mais c'est finalement la bureaucratie soviétique même, comme Trotsky l'avait prédit, qui a démembré et liquidé l'URSS. Et elle s'y est appliquée sans même avoir jamais répudié ouvertement et clairement les accusations contre Trotsky et son fils Lev Sedov. Il était en effet plus simple pour Gorbachev et Eltsine de signer l'arrêt de mort de l'URSS que de reconnaître la fausseté évidente des accusations portées contre Trotsky.

Sans aucunement sous-estimer les dimensions colossales des transformations économiques et sociales qui sont survenues au cours des 60 dernières années, les problèmes, questions et thèmes traités par Trotsky ne sont pas si lointains que cela. Même après la chute de l'Union Soviétique, les écrits de Trotsky revêtent un caractère contemporain extraordinaire. L'étude des écrits de Trotsky est non seulement toujours essentielle pour comprendre la politique du XXe siècle, mais aussi pour s'orienter politiquement dans le monde très complexe de cette première décennie du XXIe siècle.

Si la grandeur d'un personnage politique se mesure par la portée et la pertinence subsistantes de son héritage, Trotsky doit figurer parmi les plus grands leaders du XXe siècle. Pensons un instant aux grandes figures politiques qui dominaient l'arène politique en 1940. Il est difficile même de mentionner les noms des chefs totalitaires de l'époque ­ Hitler, Mussolini, Staline et Franco ­ sans s'emporter. Ces hommes n'ont laissé derrière eux que le souvenir de crimes indescriptibles. Tant qu'aux « grands » leaders des démocraties impérialistes que sont Roosevelt et Churchill, on ne peut nier qu'ils étaient des personnalités remarquables et adroites dans le cadre de la politique parlementaire. Plus brillant que le président américain, Churchill était un orateur talentueux et possédait certes quelques habiletés à l'écriture. Mais peut on vraiment parler de l'héritage politique de ces hommes ? Peut-on soutenir sérieusement que les discours et les ouvrages de Churchill et de Roosevelt (ce dernier n'ayant d'ailleurs jamais rien écrit), leurs analyses et leurs idées du monde permettent de comprendre les problèmes politiques que nous confrontons en ce début de XXIe siècle ?

Même à cette époque, Trotsky était bien plus grand que ses contemporains politiques. L'influence de tous ces hommes que j'ai mentionnés dépendait directement de leur contrôle des instruments du pouvoir d'État. Sans ces pouvoirs, ils auraient difficilement attirés l'attention du monde. Staline, sans le Kremlin et son appareil de terreur, n'aurait jamais été rien de plus que ce qu'il était avant octobre 1917 : « un flou grisâtre ».

Trotsky a été privé de tous les atours officiels du pouvoir en 1927. Mais il a toujours été influent. Il aimait bien la fameuse parole du docteur Stockman, ce personnage d'Ibsen qui dit à la fin de l'ouvrage Un ennemi du peuple : « l'homme le plus fort du monde est celui qui est le plus seul ». L'idée même du grand dramaturge norvégien s'est incarnée dans la vie du plus grand des révolutionnaires russes. Trotsky a fait la plus inspirante et la plus persistante démonstration du pouvoir qu'ont les idées et les idéaux qui correspondent et articulent les tendances progressistes de l'humanité et qui partant, recèlent en leur sein la force de la nécessité historique.

Trotsky l'écrivain

Lorsque l'on parle de la vie de Trotsky, il est difficile de résister à la tentation de consacrer tout le temps qui nous est alloué à simplement le citer. À tout le moins, cela résulterait à offrir une expérience esthétique exceptionnelle à son auditoire. S'il oubliait ses penchants politiques pour un moment, le lecteur de Trotsky capable de jugement objectif aurait bien de la difficulté à nier qu'il était un des plus grands écrivains du XXe siècle. Plus de trente ans ont passé depuis que j'ai lu pour la première fois un ouvrage de Trotsky. C'était sa monumentale Histoire de la révolution russe. Je suis certain que je ne suis pas la seule personne qui se rappelle l'impact émotionnel et intellectuel résultant du premier contact avec sa prose étonnante. Ne lisant que la traduction, je me demandais comment il serait considéré par ceux qui peuvent le lire en russe tel qu'il fut initialement écrit. Sans que je l'aie cherchée, l'occasion de satisfaire ma curiosité se présenta bientôt. J'assistais à une conférence sur la littérature russe donnée par un spécialiste qui avait quitté son pays à la suite à la Révolution d'octobre. Ce n'était pas quelqu'un de qui l'on peut attendre la moindre sympathie pour Trotsky. Lorsqu'il eut terminé sa conférence, un survol de la littérature du XXe siècle, je lui ai demandé son opinion sur Trotsky en tant qu'écrivain. Je me rappelle encore très clairement sa réponse et l'accent prononcé dans lequel elle fut formulé : « Trosky, a-t-il répondu, est le plus grand maître de la prose russe depuis Tolstoï. » Plusieurs années plus tard, la même idée était reprise par un étudiant que j'ai rencontré en Union Soviétique en 1989. Il m'avait avoué que la lecture de Trotsky était pour lui une expérience très difficile. Pourquoi ? « Lorsque je lis Trotsky, m'expliqua-t-il, je suis forcé d'être d'accord avec lui, mais ça, je ne veux pas ! »

La quantité des sujets qu'a abordés Trotsky dans ses écrits, l'art, la littérature et la culture, les développements scientifiques, les problèmes de la vie quotidienne et, naturellement, la politique, défie l'entendement. Nous, moindres mortels, qui devons composer avec nos talents beaucoup plus modestes, ne pouvons qu'être ébahi par l'étendue de l'oeuvre de Trotsky. Et l'on se prend à se demander comment a-t-il pu faire tout cela, avant les traitements de texte et les correcteurs grammaticaux ? Peut-être qu'une partie de la réponse se trouve dans la capacité de Trotsky d'improviser un discours qui atteint presque le degré de beauté et de puissance de son écriture. Une de ses dictées, selon les dires, ce lit mieux que les ébauches polies des écrivains les plus habiles.

Grand personnage de la littérature du XXe siècle, Trotsky doit beaucoup aux grands maîtres du XIXe, en particulier Turgenev, Tolstoï, Herzen et Belinsky. L'homme qui a écrit les déclarations de guerre sans compromis et des ordres de bataille qui ont mobilisé des millions de personnes, pouvait aussi produire des passages d'une beauté enchanteresse, par exemple lorsqu'il se rappelle un moment de l'évasion de son exil en Sibérie en 1907 :

« Le traîneau avançait, glissant doucement et silencieusement, comme un bateau sur la surface glacée d'un étang. Alors que la noirceur s'installait, la forêt semblait avoir encore un peu gagné en immensité. Je ne pouvais plus voir la route et sentais à peine le mouvement de mon traîneau. C'était comme si les arbres étaient sous le coup d'un sort et couraient à notre rencontre, que les buissons se sauvaient et que des vieux troncs d'arbres couverts de neige tournoyaient autour de nous - tout semblait mystérieux. Nous n'entendions rien d'autre que le che-che-che rapide et régulier que faisait le renne en respirant. Ma tête était remplie de milliers de sons qui surgissaient de méandres oubliés de ma mémoire. Soudainement, j'entendis un sifflement aigu des profondeurs de la forêt. Il semblait mystérieux et infiniment lointain. Mais ce n'était que notre Ostyak qui dirigeait son renne. Le silence revint avec ses sifflements lointains et ses arbres qui apparaissaient soudainement de l'obscurité pour y retourner aussi vite. » [ traduit de 1905 (New York: Vintage, 1971), p. 459-60]

Quel que soit le sujet dont il traitait, le thème sous-jacent et central des écrits de Trotsky était toujours la révolution la révolution qui s'exprime de façon organique dans tous les aspects de la vie. Trotsky adorait attirer l'attention de son lecteur sur les formes inattendues sous lesquelles se manifestait la révolution. C'est ainsi qu'en décrivant le procès des députés du Soviet ouvrier qui suivit la révolution de 1905, Trotsky savourait le contraste entre le traitement dur et menaçant du milieu officiel de la Cour, remplie à craquer de « gendarmes avec leurs sabres déployés », et les « quantités infinies de fleurs » expédiées à la Cour par des admirateurs et des partisans des révolutionnaires accusés :

« Il y avait des fleurs aux boutonnières, des fleurs que les gens tenaient à la main et déposaient sur leurs cuisses et finalement des fleurs simplement sur les bancs. Le président de la Cour n'avait pas osé faire interdire ces intrus parfumés. À la fin, même les officiers de la gendarmerie et les officiers de la Cour, entièrement "démoralisés" par l'atmosphère, offraient des fleurs aux accusés. » [ Ibid., p. 356].

Il n'est pas moins un écrivain, je dirais, que George Bernard Shaw, qui avait fait la remarque que lorsque Trotsky coupait la tête de son adversaire d'un trait de plume, il ne manquait jamais une chance de la ramasser et de montrer à tous et chacun qu'il lui manquait une cervelle. Mais tout de même, les talents de polémiste de Trotsky viennent plutôt de l'intelligence avec laquelle il exposait l'incongruité entre les objectifs subjectifs de tel ou tel autre politicien et le développement objectif des contradictions sociales dans une époque révolutionnaire. Prenant le déroulement nécessaire du processus historique comme étalon, les critiques cinglantes de Trotsky n'étaient pas cruelles. Elles étaient simplement exactes. C'est ainsi qu'il écrit sur le principal dirigeant du Gouvernement provisoire bourgeois de 1917 :

« Kérensky n'était pas révolutionnaire, il se frottait seulement à la révolution ... Il n'avait ni préparation théorique, ni discipline politique, ni capacité pour les généralisations, ni volonté comme politicien. Toutes ces qualités étaient remplacées par une fugitive émotivité, par une facile effervescence, et par cette éloquence qui agit non sur la pensée ou la volonté, mais sur les nerfs. » [Histoire de la révolution russe, (Éditions du Seuil), tome 1, p. 228]

Et sur le dirigeant du parti socialiste-révolutionnaire, Victor Tchernov : « Possédant des connaissances considérables, mais non liées en un tout, plutôt grand liseur qu'homme instruit, Tchernov avait toujours à sa disposition un choix illustré de citations appropriées aux circonstances, qui frappèrent pour longtemps la jeunesse russe sans lui enseigner grand-chose. Il n'était qu'une seule question à laquelle ce prolixe leader n'avait pas de réponse : qui menait-il et où ? Les formules éclectiques de Tchernov, assaisonnées de morale et de rimailleries, faisaient pour un bout de temps l'unité d'un public disparate qui, à toutes les heures critiques, se dispersait de côté et d'autre. Il n'est pas étonnant que Tchernov ait opposé avec fatuité sa méthode de formation d'un parti au " sectarisme " de Lénine. » [Ibid, tome 1, p. 275]

Et finalement, sur celui qui a déjà été un formidable théoricien de la social-démocratie : « Kautsky ne connaît qu'un chemin de salut : la démocratie. Il suffit qu'elle soit reconnue de tous et que tous consentent à s'y soumettre. Les socialistes de la droite doivent renoncer aux violences sanguinaires auxquelles ils ont recours au gré de la bourgeoisie. La bourgeoisie même doit renoncer à l'idée de maintenir, jusqu'au bout, sa situation privilégiée grâce aux Noske et aux lieutenants Vogel. Le prolétariat doit enfin, une fois pour toutes, abandonner le dessein de renverser la bourgeoisie autrement que par les voies constitutionnelles. Ces conditions étant bien observées, la révolution sociale doit se dissoudre sans douleur au sein de la démocratie. Il suffit, comme on s'en rend compte, que notre orageuse histoire consente à coiffer le bonnet de nuit de Kautsky et à puiser de la sagesse dans sa tabatière. » [Terrorisme and communisme, (Paris : Union générale d'éditions ), p.57]

Il ne serait pas difficile de consacrer une journée entière à citer des passages où le génie littéraire de Trotsky s'est exprimé avec intelligence. Mais ce génie n'était pas simplement, ni surtout, une question de style. Il y a à l'oeuvre un élément plus profond qui fait de l'oeuvre littéraire de Trotsky, considérée dans son entièreté, une des plus grandes réalisations du XXe siècle. Dans la mesure où il est possible que l'histoire puisse trouver une expression consciente au moment même où elle se développe, on le trouve dans les écrits de Trotsky. En général, il n'y a rien de plus éphémère que le commentaire politique. La demi-vie même la mieux écrite des chroniques d'un quotidien ne dépasse généralement pas le temps de boire une tasse de café. Elle passe directement de la table à déjeuner à la corbeille à papier.

Les écrits de Trotsky ne connaissent pas le même sort, et je ne parle pas ici de ces principales oeuvres, mais bien des commentaires qu'il a produits pour des journaux. Les écrits, sans oublier les discours de Léon Trotsky semblent parfois être la première tentative de l'histoire d'expliquer le mieux possible ce qu'elle fait et tente de faire. L'objectif fondamental des plus grands écrits politiques de Trotsky, situer les derniers événements de la trajectoire historique mondiale de la révolution socialiste, trouve leur expression dans le choix de ses titres : « À quelle étape sommes-nous rendus ? », « Où va l'Angleterre ? », « Où va la France ? », « Vers le capitalisme ou le socialisme ? » Lunarcharsky a déjà dit de Trotsky : Il est toujours conscient de sa place dans l'histoire. C'était la force de Trotsky, la source de son opposition politique à l'opportunisme et toutes les formes de pressions. Trotsky concevait le marxisme comme étant « la science de la perspective ».

Un point doit être fait par rapport à cette question : une des conséquences de la destruction du cadre révolutionnaire par le stalinisme et l'érosion du marxisme en tant qu'arme théorique de la lutte émancipatrice de la classe ouvrière qui s'en suivit a été que toutes sortes de personnes qui n'avaient aucun lien avec cette lutte ont été élevées au rang de grands marxistes : des économistes marxistes, des philosophes marxistes, des critiques d'art et de littérature marxistes, etc. Et pourtant, lorsqu'ils ont tenté d'appliquer leur supposée maîtrise de la dialectique à l'analyse politique des événements au moment où ces derniers se déroulaient, ils ne réussirent qu'à étaler leur incompétence. Trotsky fut le dernier grand représentant de l'école de la pensée marxiste (que j'appellerais l'école classique) dont la maîtrise de la dialectique était démontrée avant tout pour sa capacité à juger de la situation politique, à faire un pronostic politique, à élaborer une orientation stratégique.

Reconsidérer Trotsky

Peut-être que la tâche la plus critique de la Quatrième Internationale au cours de son histoire a été la défense du rôle historique de Trotsky face aux calomnies des staliniens. Cette tâche ne s'est pas limitée simplement à défendre l'individu mais, beaucoup plus fondamentalement, à défendre l'ensemble de l'héritage programmatique du marxisme international et de la révolution d'octobre. En défendant Trotsky, la Quatrième Internationale soutenait la vérité historique contre la falsification monstrueuse et la trahison des principes sur lesquelles la révolution bolchevique s'était fondée.

Et pourtant, malgré sa défense intransigeante de Léon Trotsky, est-ce que la Quatrième Internationale a bien rendu justice à l'héritage politique et historique du « Vieux » ? Il y a de bonnes raisons de croire, maintenant que le siècle qui a connu Trotsky est derrière nous, qu'une appréciation plus riche et plus profonde de son héritage politique et de sa stature historique est maintenant possible. Je commencerai en soumettant à un réexamen critique un passage bien connu dans lequel Trotsky évalue sa propre contribution au succès de la révolution d'octobre de 1917.

Le 25 mars 1935, Trotsky écrivait dans son journal personnel : « Si je n'avais pas été à Petrograd en 1917, la révolution d'octobre aurait quand même eu lieu, à la condition que Lénine ait été là et au poste de commande. Si ni Lénine ni moi n'avions été à Petrograd, il n'y aurait pas eu de révolution d'octobre : la direction du parti bolchevique aurait empêché qu'elle ne se produise. De cela, je n'ai pas le moindre doute. Si Lénine n'avait pas été à Petrograd, je doute que j'aurais réussi à surmonter la résistance des dirigeants bolchevique. La lutte avec le "trotskysme" (c'est-à-dire avec la révolution prolétarienne) aurait commencé en mai 1917 et c'est l'issu de la révolution qui aurait été en jeu. Mais je le répète : étant donnée la présence de Lénine, la révolution d'octobre aurait été victorieuse dans tous les cas. On peut dire en gros la même chose de la guerre civile, même si au cours de sa première période, surtout au temps de la chute de Simbirsk et de Kazan, Lénine hésita et était miné par le doute. Mais incontestablement, ce n'était qu'un sentiment passager qu'il n'a probablement admis à personne d'autre que moi ... Aussi, je ne peux pas parler de "l'indispensabilité" de mon travail, même pour la période de 1917 à 1921. » [ traduit de Diary in Exile (New York: Atheneum), p. 46-47]

Est-ce que cette évaluation est exacte ? Dans ce passage, Trotsky fait référence surtout à la lutte politique au sein du parti bolchevique. Très correctement, il prend comme point de départ la signification cruciale de la réorientation du parti bolchevique en 1917. La grande réalisation de Lénine en 1917, de laquelle tout le succès de la révolution a dépendu, fut de surmonter la résistance des vieux dirigeants bolchevique, en particulier de Kamenev et Staline, à un changement stratégique de l'orientation politique du parti bolchevique.

Et pourtant, l'importance cruciale de cette lutte au sein du parti bolchevique démontre encore une fois les implications profondes des anciennes controverses au sein du Parti ouvrier social-démocrate russe sur les questions de perspective politique. Même si l'on devait accepter que Lénine ait joué le rôle essentiel pour surmonter la résistance rencontrée au sein du parti bolchevique pour qu'il adopte la ligne de la prise du pouvoir et de l'établissement de la dictature du prolétariat, il menait cette lutte contre ceux qui avaient appuyé la ligne politique que Lénine avait jusqu'alors défendue contre la perspective de Léon Trotsky.

Lorsque Lénine retourna en Russie en avril 1917 et qu'il répudia la perspective de « la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », il avait été largement compris qu'il adoptait (même s'il ne l'a jamais admis publiquement) la ligne politique à laquelle Trotsky avait été associé pendant plus d'une décennie : la révolution permanente.

Trotsky et l'anticipation théorique d'Octobre : la théorie de la révolution permanente

Je vais brièvement passer en revue les questions fondamentales qui ont confronté le mouvement révolutionnaire russe lors des dernières décennies du régime tsariste. Dans ces efforts pour tracer la trajectoire stratégique du développement socio-politique russe, la pensée socialiste russe a avancé trois variantes possibles et contradictoires. Plekhanov, le père du marxisme russe, a conçu le développement social en Russie en termes d'une progression logique formelle, selon laquelle les étapes historiques du développement étaient déterminées par un niveau donné de développement économique. Comme le féodalisme qui serait remplacé par le capitalisme, ce dernier, à son tour, lorsque toutes les conditions nécessaires au développement économique auraient été réalisées, devrait laisser la place au socialisme. Dans le modèle théorique avec lequel travaillait Plekhanov, il était supposé que le développement en Russie prendrait les mêmes formes historiques que celles qu'on trouvait dans l'évolution bourgeoise démocratique en Europe. Il n'existait aucune possibilité pour que la Russie puisse prendre le chemin du socialisme avant les pays beaucoup plus développés de l'occident. La Russie, à l'orée du XXe siècle, arguait Plekhanov, avait toujours la tâche de réaliser la révolution bourgeoise démocratique, ce par quoi il entendait le renversement du régime tsariste et la création des conditions politiques et économiques préalables pour une future révolution sociale lointaine. En toute probabilité, la Russie avait devant elle plusieurs décennies de développement parlementaire bourgeois avant que sa structure économique et sociale ne puisse servir de support à une transformation socialiste. Cette conception organique du développement de la Russie constituait le bon sens même pour de grandes couches du mouvement social-démocrate russe au début du vingtième siècle.

Les événements de 1905, c'est-à-dire l'éruption de la première révolution russe, soulevèrent de sérieuses questions sur la viabilité du modèle de Plekhanov. C'est le rôle qu'a joué le prolétariat dans la lutte contre le tsarisme qui fut l'aspect le plus significatif de la révolution russe. Sur fond de grèves générales et d'insurrection, les manoeuvres des dirigeants politiques de la bourgeoisie russe semblaient mesquines et traîtresses. Il n'y avait pas de Robespierre ou de Danton parmi la bourgeoisie. Le Parti cadet (les démocrates constitutionnels) ne ressemblait en rien aux jacobins.

L'analyse de Lénine allait plus loin et était plus profonde que celle de Plekhanov. Ce premier acceptait lui aussi l'idée que la révolution russe serait de type démocratique bourgeoise. Mais une définition aussi formelle n'abordait pas de façon adéquate la question du rapport entre les forces de classe et de l'équilibre du pouvoir durant la révolution. Lénine insistait que la tâche de la classe ouvrière était d'arriver, au moyen de sa propre organisation et de ses propres efforts, à pousser pour le plus grand et le plus radical développement de la révolution démocratique bourgeoise, c'est-à-dire pour une lutte sans compromis pour démolir tous les vestiges économiques, politiques et sociaux du féodalisme tsariste. Pour Lénine, la résolution du « problème agraire », par lequel il entendait le renversement de tous les vestiges économiques et juridiques du féodalisme, était au coeur même de cette révolution démocratique. Les vastes propriétés terriennes de la noblesse constituaient une immense barrière à la démocratisation de la vie en Russie aussi bien qu'au développement d'une économie capitaliste moderne.

La conception de la révolution de Lénine, contrairement à celle de Plékhanov, ne se butait pas aux préjugés politiques formels. Il approchait la question de la révolution démocratique, pour ainsi dire, du dedans. Au lieu de partir d'un schéma politique formel, c'est-à-dire de la nécessité absolue qu'une démocratie parlementaire soit le résultat d'une révolution bourgeoise, Lénine a cherché à déduire la forme politique de la révolution à partir de son contenu interne et essentiel.

Reconnaissant l'immensité des tâches sociales d'une révolution démocratique en Russie, Lénine, contrairement de Plékhanov, a insisté sur le fait qu'il ne serait pas possible d'y arriver sous la direction de la bourgeoisie russe. Le triomphe de la révolution démocratique bourgeoise en Russie n'était possible que si la classe ouvrière menait la lutte pour la démocratie indépendamment de la bourgeoisie, plus précisément en opposition à celle-ci. Mais parce qu'elle n'était pas assez importante quant à son nombre, la classe ouvrière ne pouvait offrir la base sociale pour une démocratie bourgeoise à elle seule. Le prolétariat russe, en avançant la résolution radicale et entière des questions agraires, devait se rallier les millions de paysans.

Quelle serait alors la forme de l'État d'un régime provenant de l'alliance révolutionnaire de ces deux grandes classes populaires ? Lénine a proposé que le nouveau régime serait une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». En fait, les deux classes se partageraient le pouvoir étatique et présideraient ensemble à la réalisation la plus complète possible de la révolution démocratique. Lénine n'avait pas spécifié ni la nature précise des arrangements pour la division du pouvoir dans un tel régime, ni n'avait défini ou décrit les formes étatiques par lesquelles cette dictature de deux classes pourrait s'exercer.

Malgré la nature politique extrêmement radicale de la dictature démocratique, Lénine a insisté que son but n'était pas la réorganisation économique de la société selon une politique socialiste. Plutôt, la révolution resterait nécessairement capitaliste en terme de programme économique. Et en fait, même lorsqu'il défendait la résolution radicale de la question de la terre, Lénine soulignait que la nationalisation de la terre aux dépens des grands propriétaires fonciers russes était une mesure de type démocratique bourgeois plutôt que de type socialiste.

Dans sa polémique, Lénine était inébranlable sur un point essentiel. « Les marxistes sont absolument convaincus, écrivait-il en 1905, du caractère bourgeois de la révolution russe. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que ces transformations démocratiques... qui sont devenues indispensables pour la Russie ne signifient pas en elles-mêmes une tentative de miner le capitalisme, de miner la révolution bourgeoise, mais, au contraire elles ouvrent la voie, pour la première fois et d'une façon valable, a un développement du capitalisme ample et rapide, européen et non asiatique. Elles rendront possible, pour la première fois, la domination de la bourgeoisie en tant que classe... » [Trois conceptions de la révolution, Trotsky, Oeuvres, août 1939].

La position de Trotsky diffère profondément de celle des mencheviks et de celle de Lénine. Malgré qu'ils soient arrivés à des conclusions différentes, Plékhanov et Lénine basaient leurs perspectives sur une estimation du développement économique en Russie et des rapports entre les différentes forces sociales au sein du pays. Mais le point de départ de Trotsky n'était pas le niveau économique de la Russie ou les rapports entre les classes au pays, mais bien plutôt le contexte historique mondial au sein duquel la tardive révolution démocratique russe était destinée à se développer.

Trotsky a tracé la trajectoire historique de la révolution bourgeoise : sa manifestation classique au 18ième siècle, ensuite ses vicissitudes au 19ième siècle et pour finir, le contexte moderne de 1905. Il a expliqué comment les profonds changements dans les conditions historiques, en particulier le développement de l'économie mondiale et l'émergence de la classe ouvrière internationale, avaient fondamentalement modifié la dynamique sociale et politique de la révolution démocratique bourgeoise. Les équations politiques traditionnelles, qui se basaient sur les conditions qui existaient vers la moitié du 19ième siècle, n'étaient pas d'une grande utilité dans la nouvelle situation.

Trotsky a détecté les limites politiques de la formule de Lénine. Elle n'était pas réaliste politiquement : elle ne résolvait pas la question du pouvoir étatique, mais l'évitait. Trotsky n'acceptait pas que le prolétariat russe puisse se limiter à des mesures de type formellement démocratique. La réalité des rapports entre les classes forcerait la classe ouvrière à exercer sa dictature en opposition aux intérêts économiques de la bourgeoisie. En d'autres mots, la lutte de la classe ouvrière prendrait nécessairement un caractère socialiste. Mais comment était-ce possible, étant donné qu'en raison de son retard économique, en considération des limites imposées par son propre développement économique, très clairement la Russie n'était pas prête pour le socialisme ?

À regarder la révolution russe d'en dedans, il ne semble pas y avoir de solution à ce problème. Mais en l'examinant du dessus, plus précisément en la regardant à la fois du point de vue de l'histoire mondiale et du point de vue du développement de l'économie capitaliste, alors émerge une solution que l'on n'attendait pas. Ainsi, aussi tôt qu'en juin 1905, au moment même où la première révolution russe se déployait, Trotsky notait que « le capitalisme a converti le monde en un unique organisme politique et économique ». Trotsky a compris ce qu'impliquait ce profond changement de la structure de l'économie mondiale :

« Cela donne immédiatement aux événements qui se déroulent actuellement un caractère international, et ouvre un large horizon. L'émancipation politique de la Russie sous la direction de la classe ouvrière élèvera cette classe à des sommets historiques inconnus jusqu'à ce jour, mettra entre ses mains un pouvoir et des ressources colossales et en fera l'initiatrice de la liquidation du capitalisme mondial, dont l'histoire a réalisé toutes les prémisses objectives. » [Bilan et perspectives, Trotsky, chap.9].

L'approche de Trotsky représentait une étonnante percée théorique. Comme la théorie de la relativité d'Einstein, un autre cadeau de 1905 à l'humanité, qui a fondamentalement et irréversiblement modifié le cadre conceptuel à travers lequel l'humanité observe l'univers et a donné le moyen de résoudre les problèmes pour lesquels il n'était pas possible de répondre à partir des conceptions rigides de la mécanique newtonienne. La théorie de la révolution permanente de Trotsky a fondamentalement basculé la perspective analytique de laquelle les processus révolutionnaires étaient envisagés. Avant 1905, le développement des révolutions était vu comme une progression d'événements nationaux, dont le résultats étaient déterminé par la logique de sa structure et de ses rapports socio-économiques. Trotsky a proposé une tout autre approche : comprendre la révolution, à l'époque moderne, comme un processus historique essentiellement mondial de transition d'une société de classe, enraciné politiquement dans le système des États-nations, vers une société sans classes se développant sur la base d'une économie intégrée mondialement et d'une humanité unifiée internationalement.

Je ne crois pas que l'analogie avec Einstein soit si loin de la réalité. D'un point de vue intellectuel, les problèmes auxquels devaient s'attaquer les théoriciens révolutionnaires au tournant du XXe siècle étaient semblables à ceux des physiciens. Il y avait de plus en plus de données expérimentales à travers l'Europe qui ne pouvaient plus être réconciliées avec les formules établies de la physique newtonienne classique. La matière, au moins au niveau des particules subatomiques, refusait de se comporter comme le dictait M. Newton. La théorie de la relativité d'Einstein offrait un nouveau cadre conceptuel pour comprendre l'univers matériel.

De la même façon, le mouvement socialiste a été confronté à une montagne de données politiques et socio-économiques qui ne pouvaient pas être correctement prises en compte au sein du cadre théorique existant. La complexité même de l'économie mondiale moderne défiait les définitions simplistes. L'impact du développement économique mondial s'est manifesté à un degré jusqu'alors inconnu dans les formes que prenait chaque économie nationale. Même au sein des économies retardataires, l'on pouvait trouver en vertu de l'investissement étranger certaines caractéristiques des économies les plus avancées. Il existait des régimes féodaux ou semi-féodaux, dont les structures politiques étaient encroûtées dans le Moyen-ge, qui présidaient des économies capitalistes dans lesquelles l'industrie lourde jouait un rôle important. Dans les pays avec un développement capitaliste retardataire, il n'était pas rare de trouver une bourgeoisie qui avait moins d'intérêt dans le succès de « sa » révolution bourgeoise que la classe ouvrière locale. De telles anomalies ne pouvaient trouver leur place dans les préceptes stratégiques formels qui supposaient l'existence de phénomènes sociaux beaucoup moins entachés de contradictions internes.

La grande réalisation de Trotsky fut d'élaborer une nouvelle structure théorique qui était à la hauteur des nouvelles complexités sociales, économiques et politiques. Il n'y avait pas une once d'utopie dans l'approche de Trotsky. Elle représentait plutôt une profonde compréhension de l'impact de l'économie mondiale sur la vie politique et sociale. Une approche réaliste des questions politiques et l'élaboration d'une stratégie révolutionnaire concrète n'étaient possibles que dans la mesure où les partis socialistes prenaient comme point de départ objectif la prédominance de l'international sur le national. Cela ne signifie pas simplement la promotion de la solidarité internationale du prolétariat. Sans compréhension de sa fondation essentielle dans l'économie mondiale, et sans faire de la réalité objective de l'économie mondiale la base de la pensée stratégique, l'internationalisme prolétarien ne dépasserait pas l'idéal utopique, demeurant essentiellement sans relation avec le programme et la pratique des partis socialistes nationaux.

Partant de la réalité du capitalisme mondial, et reconnaissant que les événements en Russie dépendent objectivement de l'environnement politique et économique international, Trotsky a prévu l'inévitabilité pour la révolution russe de prendre un cours socialiste. La classe ouvrière russe serait forcée de prendre le pouvoir et d'adopter, d'une façon ou l'autre, des politiques de caractère socialiste. Et pourtant, en adoptant un cours socialiste, la classe ouvrière en Russie se buterait inévitablement aux limites que lui impose son environnement national. Comment se sortir de ce dilemme ? En liant son sort à celui de la révolution européenne et de la révolution mondiale, de laquelle sa propre lutte était, en dernière analyse, une manifestation.

C'était là la compréhension d'un homme qui, comme Einstein, venait tout juste d'avoir vingt-six ans. La théorie de la révolution permanente de Trotsky a permis une conception réaliste de la révolution mondiale. L'âge des révolutions nationales venait de prendre fin, ou pour être plus précis, les révolutions nationales ne pouvaient plus être comprises que dans le cadre de la révolution socialiste internationale.

Trotsky et les bolcheviks

À la lumière des profondes implications de l'avancée de Trotsky, il devient plus facile d'apprécier et les bolcheviks et les mencheviks. Ce n'est pas mon intention de minimiser en quoi que soit la signification du grand accomplissement de Lénine, qui fut de comprendre mieux que quiconque la signification politique de la lutte contre l'opportunisme politique au sein du mouvement révolutionnaire et d'étendre cette lutte à tous les niveaux du travail et de l'organisation du parti. Et pourtant, aussi cruciales et critiques que puissent être les questions de l'organisation révolutionnaire, l'expérience du 20ième siècle a montré ou devrait montrer à la classe ouvrière, que même l'organisation la plus ferme, à moins qu'elle ne soit orientée par une perspective révolutionnaire correcte, peut devenir, et finalement deviendra, un obstacle à la révolution.

Ce qui déterminait l'attitude de Trotsky envers toutes les tendances au sein du mouvement ouvrier social-démocrate russe était leur perspective, leur programme. Dans quelle mesure leur programme politique était-il basé sur une estimation correcte des forces mondiales qui détermineront l'évolution et le destin de la révolution russe ? Trotsky, de ce point de vue, était avec raison critique du programme et de l'orientation du Parti bolchevik. Laissez-moi citer un article qu'il a écrit en 1909 dans lequel il passe en revue les différentes positions adoptées par les différentes fractions du Parti ouvrier social-démocrate russe.

Il écrivit : « Lénine croit que les contradictions entre les intérêts de classe du prolétariat et les conditions objectives seront résolues parce que le prolétariat s'imposera à lui-même des limites politiques. Selon lui, cette autocensure sera le résultat de la conscience théorique qu'aura le prolétariat que la révolution dans laquelle il joue le rôle de dirigeant est une révolution bourgeoise. Lénine transfert la contradiction objective dans la conscience du prolétariat et la résout au moyen de l'ascétisme de classe, qui n'est pas enraciné dans la foi religieuse mais dans un soi-disant schéma scientifique. Il suffit de voir clairement cette construction intellectuelle pour réaliser combien elle est irrémédiablement idéaliste.

« Le hic est que les bolcheviks visualisent la lutte de classe du prolétariat seulement jusqu'au moment de la révolution et de son succès, après quoi ils considèrent qu'elle se dissout temporairement dans une coalition démocratique pour réapparaître, cette fois sous une forme pure, dans une lutte directe pour le socialisme, mais seulement après l'établissement définitif d'un système républicain. Alors que les mencheviks, partant de la notion abstraite que notre révolution est une révolution bourgeoise, arrivent à la conclusion que le prolétariat doit adapter toutes ses tactiques au comportement de la bourgeoisie libérale pour mieux assurer le transfert du pouvoir étatique à la bourgeoisie, les bolcheviks, eux, partent d'une notion tout aussi abstraite, la dictature démocratique et pas la dictature socialiste pour arriver à la conclusion qu'un prolétariat en possession du pouvoir de l'État s'imposant à lui-même de rester dans les limites de la démocratie bourgeoise. Il est vrai que la différence entre eux sur cette question est considérable. Alors que les aspects antirévolutionnaires du menchevisme sont déjà apparents, ceux des bolcheviks ne deviendront probablement une menace que dans le cas d'une victoire. » [Nos différences, Trotsky]

C'était faire preuve d'une perspicacité remarquable sur la révolution russe telle qu'elle s'est réellement déroulée. Une fois le régime du tsar renversé, les limites de la perspective de Lénine sur la dictature démocratique sont immédiatement devenues claires. Trotsky continuait en disant que la classe ouvrière russe serait forcée de prendre le pouvoir et « serait confrontée aux problèmes objectifs du socialisme, mais que, à une certaine étape, il n'y aura plus de solutions à ces problèmes à cause du retard économique du pays. Il n'y a aucune issue à ce problème dans le cadre d'une révolution nationale. » Comme on le voit, Trotsky avait bien identifié que les limites de la perspective de Lénine ne se trouvaient pas en fait dans ses calculs politiques mais venaient plutôt du fait que ses calculs politiques partaient de considérations nationales au lieu d'une évaluation du cadre international dans lequel la révolution russe se développerait.

Il écrivit en 1909 : « Le gouvernement ouvrier se retrouvera avec la tâche d'unir ses forces avec celles du prolétariat socialiste d'Europe de l'Ouest. C'est seulement ainsi que son hégémonie révolutionnaire temporaire pourra devenir le prologue à une dictature socialiste. Ainsi la révolution permanente deviendra, pour le prolétariat russe, une question d'instinct de conservation de classe. Si le parti ouvrier ne peut pas faire preuve de suffisamment d'initiative pour entreprendre une tactique révolutionnaire agressive, s'il se limitait lui-même à la frugalité d'une dictature simplement nationale et simplement démocratique, les forces réactionnaires unifiées de l'Europe ne perdrons pas de temps pour indiquer clairement à la classe ouvrière, si jamais celle-ci prenait le pouvoir, qu'elle doit mettre toute sa puissance au service de la lutte pour la révolution socialiste. » [traduit de1905, chap.25, Trotsky]

C'est toute la question. L'évaluation politique de la forme du pouvoir de l'État découle, en dernière analyse, des différentes façons de jauger l'importance de l'international sur les résultats politiques d'un mouvement révolutionnaire. Il faut faire le point suivant lorsque l'on considère le développement du Parti bolchevik. Tout programme reflète en fin de compte l'influence et les intérêts des forces sociales. Dans les pays où le développement bourgeois est tardif, dans lesquels la bourgeoisie est incapable d'entreprendre de façon conséquente les tâches démocratiques et nationales de la révolution, nous savons qu'une partie de ces tâches reviennent à la classe ouvrière. La classe ouvrière est obligée d'adopter et de réaliser les demandes démocratiques et nationales qui sont encore progressistes. Il est arrivé plusieurs fois au cours du 20ième siècle que le mouvement socialiste a été forcé de prendre sur lui ces responsabilités démocratiques et nationales et de prendre dans ces rangs des éléments pour qui ces tâches étaient essentielles, des éléments pour qui les aspirations socialistes et internationales de la classe ouvrière étaient beaucoup moins importantes. Je crois que l'on peut dire qu'un tel processus a eu une influence sur le développement du Parti bolchevik. Lénine a certainement représenté, au sein du Parti bolchevik, l'opposition la plus conséquente à de tels préjugés démocratiques nationalistes et petits-bourgeois. Il était conscient de leur présence et ne pouvait les ignorer.

J'aimerais pouvoir vous lire un article écrit en décembre 1914 après le début de la Première guerre mondiale.

« Le sentiment de fierté nationale nous est-il étranger, à nous, prolétaires grands-russes conscients ? Bien sûr que non ! Nous aimons notre langue et notre patrie; ce à quoi nous travaillons le plus, c'est à élever ses masses laborieuses (c'est-à-dire les neuf dixièmes de sa population) à une vie consciente de démocrates et de socialistes. Le plus douloureux pour nous, c'est de voir et de sentir les violences, l'oppression et les vexations que les bourreaux tsaristes, les nobles et les capitalistes font subir à notre belle patrie. Nous sommes fiers que ces violences aient provoqué des résistances en notre sein, parmi les Grands-Russes; que ce milieu ait produit Radichtchev, les décembristes, les révolutionnaires roturiers de 1870-1880; que la classe ouvrière grand-russe ait créé en 1905 un puissant parti révolutionnaire de masse; que le moujik grand-russe ait commencé en même temps à devenir démocrate, qu'il ait commencé à renverser le pope et le grand propriétaire foncier.

« ... Nous sommes pénétrés d'un sentiment de fierté nationale, car la nation grand-russe a créé, elle aussi, une classe révolutionnaire; elle aussi a prouvé qu'elle est capable de fournir à l'humanité de grands exemples de lutte pour la liberté et pour le socialisme, et pas seulement de grands pogroms, des rangées de potences, des cachots, de grandes famines et une grande servilité à l'égard des popes, des tsars, des grands propriétaires fonciers et des capitalistes. »[Oeuvres, tome 21, p.100, Lénine]

Lénine est l'auteur de ces lignes. Il serait injuste de considérer cet article comme une concession politique de Lénine au chauvinisme grand-russe. Sa vie est un gage de son opposition inébranlable au nationalisme grand-russe. Et pourtant cet article, une tentative de Lénine d'exercer une influence révolutionnaire sur ces sentiments nationalistes profondément enracinés parmi les masses laborieuses et d'utiliser ces sentiments à des fins révolutionnaires, reflète sa sensibilité non seulement aux forts sentiments nationalistes de la classe ouvrière, mais aussi de certains segments au sein de son propre parti. La ligne est bien mince entre l'utilisation de sentiments nationalistes à des fins révolutionnaires et l'adaptation des objectifs révolutionnaires aux sentiments nationalistes. Le message qu'un auteur veut faire passer ne correspond pas exactement à celui qui est compris par celui qui le reçoit. Il ne peut manquer d'y avoir une dégradation de la qualité politique d'un message alors qu'il est transmis dans un auditoire de plus en plus grand.

Ce que Lénine voulait être un hommage aux traditions révolutionnaires de la classe ouvrière grand-russe a été, selon toute vraisemblance, interprété par les sections les plus arriérées des travailleurs au sein du parti comme une glorification des capacités révolutionnaires grand-russes. Malgré sa forme gauchisante, cela demeure une forme de chauvinisme avec des implications politiques dangereuses, comme Trotsky le soulignait en 1915.

« Examiner les perspectives de la révolution sociale dans le cadre national signifierait être victime de l'esprit borné qui constitue le fond du social-patriotisme ... Dans l'ensemble, il ne faut pas oublier qu'à côté du réformisme le plus vulgaire, il y a aussi dans le social-patriotisme un messianisme révolutionnaire qui chante les exploits de son État national, parce qu'il considère que sa situation industrielle, sa forme " démocratique " ou ses conquêtes révolutionnaires l'appellent précisément à conduire l'humanité au socialisme ou à la " démocratie ". Si la victoire de la révolution pouvait effectivement se concevoir dans le cadre d'une nation mieux préparée, ce messianisme, lié au programme de la défense nationale, pourrait avoir une relative justification historique. Mais il n'en est rien. Lutter pour conserver la base nationale de la révolution par des méthodes qui minent les liaisons internationales du prolétariat, c'est en fait ruiner la révolution. La révolution ne peut commencer autrement que sur une base nationale, mais elle ne peut s'achever dans ce cadre, étant donné l'interdépendance économique, politique et militaire des États européens (interdépendance dont la force n'a jamais été aussi manifeste que durant la guerre actuelle). » [cité dans L'internationale communiste après Lénine, Presses universitaires de France, p.164].

Il vaudrait la peine de considérer les conditions dans lesquelles Lénine lui-même a reconsidéré sa perspective politique. Il ne fait aucun doute que son étude de l'économie mondiale sous l'impact de la Première guerre mondiale lui a permis de saisir plus profondément la dynamique de la révolution russe et l'a mené à adopter, en essence, la perspective qui avait été associée à Trotsky pendant de si nombreuses années.

Lorsque Lénine a lu ses Thèses d'avril, son auditoire a immédiatement compris qu'il reprenait en fait les arguments que Trotsky avait déjà avancés. Lénine a immédiatement été accusé de « trotskysme » et, par ce seul fait, nous pouvons mieux comprendre l'ampleur de la contribution intellectuelle de Trotsky au succès de la révolution qui eu lieu cette année là. Trotsky avait déjà offert le cadre politique et intellectuel pour que le débat au sein du Parti bolchevik puisse avancer. Il n'arrivait pas comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Si la personnalité de Lénine et sa stature incontestée dans le Parti bolchevik a rendu possible une adoption relativement rapide de la nouvelle perspective, il faut dire aussi que la lutte de Trotsky pour développer et défendre ses conceptions ait facilité la lutte que Lénine a menée, particulièrement dans des conditions où les masses de la Russie de 1917 allaient vers la gauche.

Dans un certain sens, les événements du printemps, de l'été et de l'automne de 1917 ont été l'expression plus profonde et plus puissante des développements politiques qui avaient eu lieu douze années auparavant. J'aimerais vous lire un extrait intéressant d'un livre appelé Les origines du bolchevisme écrit par le menchevik Theodore Dan. Il fait les observations suivantes sur 1905 :

« Le climat des Jours de la liberté [ le point culminant de la révolution de 1905 ] était tel qu'en pratique à la fois les mencheviks et les bolcheviks étaient poussés vers le trotskysme. Pour une brève période, le trotskysme, qui ne portait assurément pas encore ce nom alors, devint pour la première et la dernière fois dans l'histoire de la social-démocratie russe sa plate-forme d'unification. »

C'est-à-dire qu'alors que le mouvement de la classe ouvrière russe vers la gauche prenait des formes explosives, la perspective de Trotsky gagnait immensément en prestige et en stature. C'est ce qui s'est passé en 1905, et qui s'est produit encore dans une forme historique, encore plus explosive et puissante en 1917. La victoire de 1917 était, dans une large mesure, la victoire de la perspective de la révolution permanente de Trotsky. Ce qui s'est passé en 1922 et en 1923, je parle ici du début de la réaction politique contre la Révolution d'octobre et la résurgence du nationalisme russe au sein du Parti bolchevik, a créé les meilleures conditions pour la recrudescence des vieilles tendances anti-trotskistes au sein du Parti bolchevik. Il n'est pas possible de traiter les tendances de ce temps comme si elles n'avaient aucun lien avec les divisions politiques qui existaient auparavant au sein du Parti bolchevik. Mais cela ne veut pas dire qu'elles étaient exactement identiques.

Les tendances sociales qui ont commencé à devenir importantes en 1922-23 sont bien différentes de celles sur lesquelles le Parti bolchevik avait basé sa croissance en 1917. La croissance du bolchevisme au cours de la révolution a été basée sur la radicalisation explosive de la classe ouvrière dans les centres urbains les plus importants. Les forces sociales qui sous-tendaient la croissance du parti en 1922 et 1923, phénomène qui était source d'une grande inquiétude pour Lénine, étaient en grande partie constituées d'éléments non-prolétariens, plus particulièrement des sections les plus basses des classes moyennes des régions urbaines, sans mentionner les vestiges de l'ancienne bureaucratie tsariste, à qui la révolution ouvrait d'innombrables opportunités de carrière. Pour de tels éléments, la révolution russe était perçue plus ou moins comme un événement national plutôt qu'international. Lénine a commencé à donner des avertissements là-dessus, sur la croissance d'une espèce de bolchevisme national aussi tôt qu'en 1922, et ces avertissements d'une croissance des tendances chauvines gagnaient toujours plus en véhémence. Comme nous le savons, à la fin de 1922 et au début de 1923, ces avertissements étaient dirigés particulièrement contre Staline, de qui il disait dans ses derniers écrits qu'il était la personne qui exprimait la ré-émergence du tyran chauvin grand-russe.

La lutte contre le trotskisme était fondamentalement la ré-émergence de l'opposition politique à la théorie de la révolution permanente au sein du parti. Pourquoi Trotsky ne l'a-t-il pas dit explicitement ? Je crois que l'on peut trouver la réponse à cette question en prenant en compte les circonstances extraordinairement difficiles qu'engendraient la maladie de Lénine et ensuite sa mort. Je crois que Trotsky a trouvé qu'il était pratiquement impossible de parler aussi objectivement qu'il l'aurait aimé des différences qui l'avaient auparavant séparé de Lénine. Le seul passage dans lequel l'on peut trouver une expression objective et entièrement honnête de ces différences est la célèbre dernière lettre de Joffe, où Joffe dit à Trotsky qu'il a souvent entendu Lénine déclarer que sur les questions fondamentales de perspectives, c'était Trotsky plutôt que lui-même qui avait été correct, y compris sur la question de la révolution permanente.

Trotsky, tout au long des années 1923 et 1924, a cherché à inculquer au cadre du Parti bolchevik une attitude plus critique envers l'environnement national, qu'il voyait comme le plus grand ennemi de l'élaboration d'une perspective réellement socialiste. Il y a plusieurs passages de Questions du mode de vie, un recueil de brillants articles, dans lesquels il révèle le lien entre le caractère arriéré de l'environnement national en Russie et les grands problèmes qui confrontent la classe ouvrière russe dans le développement de politiques socialistes et dans le début de la socialisation de la vie économique russe. Ce n'est que beaucoup plus tard, vers la fin de sa vie, que Trotsky a explicitement déclaré que la lutte contre le trotskysme en Union soviétique était enracinée dans les différences d'avant 1917 au sein du Parti bolchevik. Il a écrit en 1939 : « Il pourrait être dit que tout le stalinisme, considéré au niveau théorique, s'est développé de la critique de la révolution permanente telle que formulée en 1917 » [traduit de Writings 1939-1940, p.55].

Comment se rappellera-t-on de Trotsky ? Quelle est sa place dans l'histoire du socialisme ? Je crois que l'on se rappellera de Trotsky et qu'il continuera d'occuper beaucoup de place dans la conscience du mouvement révolutionnaire comme le théoricien de la révolution mondiale. Naturellement, il a vécu plus longtemps que Lénine et a dû faire face à de nouveaux problèmes. Mais il y a une continuité fondamentale dans tous les écrits de Trotsky depuis 1905 jusqu'en 1940. La lutte pour la perspective de la révolution mondiale est le thème décisif et essentiel de tout son travail. Tout Lénine est contenu dans la révolution russe. Mais pour Trotsky, ce fut un épisode de sa vie, un très grand épisode assurément, mais qu'un épisode du grand drame de la révolution socialiste mondiale.

Trotsky et le marxisme classique

Passer en revue le travail de Trotsky après qu'il ait été poussé hors du pouvoir politique dépasse largement l'ampleur d'une seule conférence. Mais alors que cette conférence arrive à son terme, je souhaiterais mettre l'accent sur un élément essentiel de l'héritage théorique de Trotsky : son rôle en tant que dernier grand représentant du marxisme classique.

En parlant de marxisme classique, nous avons deux conceptions fondamentales en tête. Premièrement, que la force révolutionnaire essentielle de la société est la classe ouvrière. Et deuxièmement, que la tâche fondamentale des marxistes est de travailler infatigablement, aussi bien théoriquement que pratiquement, à établir l'indépendance politique de la classe ouvrière. La révolution socialiste est le résultat final de ce travail soutenu et sans compromis. L'indépendance politique de la classe ouvrière n'est pas le résultat de tactiques brillantes mais, dans le sens le plus fondamental, le résultat de l'éducation, avant tout de son avant-garde politique. Il n'y a aucun raccourci. Comme Trotsky l'a souvent souligné, le plus grand ennemi de la stratégie révolutionnaire est l'impatience.

Le 20ième siècle fut témoin des plus grandes victoires et des défaites les plus tragiques de la classe ouvrière. Les leçons des cent dernières années doivent être assimilées, et il n'y a que notre mouvement qui s'est attelé à la tâche. Dans l'histoire, rien n'est perdu ni oublié. Le prochain grand soulèvement de la classe ouvrière internationale dont le caractère international est assuré par l'intégration mondiale de la production capitaliste, verra la réapparition intellectuelle du trotskysme, c'est-à-dire du marxisme classique.

15 août 2017

Pologne, une histoire de l'économie

"Dès 2005, indique le texte,  ce furent donc 3 à 5 millions de Polonais qui se mirent sur la route de l’émigration vers la Grande-Bretagne, l’Irlande, mais aussi de façon saisonnière l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie, la Suède, la Norvège, etc. Selon l’Association européenne des Travailleurs migrants, les Polonais travaillent dans le bâtiment et les travaux publics, l’industrie agro-alimentaire (abattoirs), l’agriculture intensive, le tourisme, l’hôtellerie, la restauration et les services à la personne. Ils et elles sont massivement employés avec des contrats soumis à la « directive européenne de délégation » et fréquemment n’obtiennent aucune prestation sociale faute de contrôle du paiement des cotisations. Nombreux sont ceux et celles qui ne ramèneront que peu d’économies à la maison et ne bénéficieront d’aucune retraite faute de paiement des cotisations. Analysant finement le développement de chaque secteur de l’économie polonaise depuis 20 ans, les cinq professeurs d’économie en concluent que la Pologne ne vit que de quelques secteurs prospères : l’industrie extractive avec 100 000 mineurs employés dans les mines de charbon de Silésie, le cuivre très recherché sur les marchés internationaux, l’industrie agro-alimentaire fortement investie par les transnationales qui font de la Pologne une plaque tournante de la production pour toute l’Europe orientale, sans que les matières premières agricoles soient forcément achetées aux producteurs polonais. Ajoutons-y ce qui reste du textile, de l’automobile, des machines-outils, 100 000 personnes employées dans la grande distribution entièrement aux mains des capitalistes occidentaux et les services de sous-traitance aux entreprises (informatiques, nouvelles technologies) et le tableau sera complet..."

Reprenons l'analyse de Monika Karbowsk...

Michel Peyret


La dette polonaise, ses origines politiques et ses conséquences

10 Aug 2017 - MONIKA KARBOWSK

La dette a toujours été un instrument de domination redoutable aux mains des puissances occidentales vis-à-vis des pays colonisés ou soumis. Le cas de la Pologne illustre parfaitement l’usage politique de la dette dans les relations entre pays puissants et nations dominées.

En 1918, la Pologne retrouvait son indépendance grâce en principe à l’aide de la France et des États-Unis d’Amérique, et même si c’est sa reconnaissance par la Russie soviétique qui avait permis d’internationaliser cette question enfermée jusque-là à l’intérieur des frontières des trois États qui s’étaient partagé le pays au Congrès de Vienne. Le soutien politique occidental à la Pologne était assorti toutefois de prêts accordés pour construire les infrastructures d’État et d’investissements privés dans des secteurs économiques importants pour l’époque.

Très vite, « l’aide » devint un instrument de pression politique : alors que les Polonais avaient participé massivement à l’effort de guerre du côté allié, les pays occidentaux, insensibles à la « dette de sang », entendaient récupérer la totalité des prêts avec intérêts. Les communistes polonais au pouvoir en 1945 ont consenti à payer cette dette, contrairement à l’URSS après 1917, car ils souhaitaient garder des liens avec l’Occident dans l’espoir de récupérer les technologies nécessaires à leur programme d’industrialisation et de modernisation. Notamment, et malgré un contentieux lié aux anciennes dettes et aux nationalisations des biens des capitalistes français, parce que la coopération économique, industrielle, culturelle et éducative avec la France se développa de façon importante de 1956 à 1970 sous l’impulsion des politiciens et des fonctionnaires gaullistes. La Pologne constituait alors la pièce maitresse du dispositif français de coopération avec le bloc de l’Est en vue de la création d’une Europe indépendante des Etats-Unis. Mais en rentrant de façon imprudente dans le cycle de l’endettement aux pétrodollars dans les années 1970, la Pologne fut sommée par les banques occidentales de mettre en place un premier plan d’ajustement structurel en mai 1980. Cette crise de la dette a été en fait à l’origine du mouvement « Solidarnosc ». C’est aussi l’espoir que le soutien dont bénéficiait l’opposition de « Solidarnosc » auprès de dirigeants occidentaux qui conduisit les communistes à partager le pouvoir avec cette opposition dans l’espoir que ce compromis devait permettre de trouver une solution à l’énorme dette.

La solution occidentale au problème de la dette polonaise fut appliquée par le FMI dès 1989 sous la forme de ladite « thérapie de choc », qui fut plutôt un choc sans thérapie. Ce fut une transformation systémique d’une ampleur et d’une brutalité inédite qui détruisit des pans entiers de l’économie et de la structure sociale polonaise et qui transforma le pays en plateforme de production à bas coûts pour les transnationales occidentales. Politiquement, cette « thérapie » transforma le pays et en particulier ses élites en base avancée de l’OTAN en Europe orientale.

Malgré des sacrifices énormes consentis plus ou moins librement par la population polonaise, 25 ans après, la dette est quasiment du même montant qu’en 1980, et sans compter l’endettement privé. Son fondement doit être recherché dans le fonctionnement même de l’État néolibéral : les entreprises paient peu ou pas d’impôts, notamment les multinationales étrangères, et l’État couvre le manque à gagner en empruntant sur les marchés financiers. Ce dogme néolibéral conduit automatiquement les États périphériques du système capitaliste à retrouver la situation de vassalité qui fut la leur au 19e siècle en Europe et dans les colonies. L’exemple polonais démontre de façon particulièrement éloquente en quoi seul le refus de rentrer dans le cycle de l’endettement vassalisant peut redresser les États et leur permettre de retrouver un tant soit peu de souveraineté pour conduire enfin une politique économique, sociale et culturelle au bénéfice de la masse de sa population.

Résumé – La Rédaction


La dette polonaise – ses origines politiques et ses conséquences

 Monica Karbowska

Contribution au débat du 28 juin 2011 à Paris à l’initiative du Collectif Tunisie Nouvelle – «Campagne pour l’audit des créances de l’UE envers la Tunisie et l’abolition de la part illégitime de celles-ci »

L’origine d’une relation inégale

La dette extérieure d’un pays est historiquement un mécanisme de domination de pays puissants sur des pays vassaux ou colonisés. Incontestablement la Pologne, comme d’autres pays d’Europe de l’Est, a une histoire de vassalité, de soumission politique face aux pays d’Europe occidentale puissants (France, Angleterre, Allemagne) et face aux Etats-Unis. La dette publique est donc consubstantielle de cette vassalité.

Arrêtons-nous sur le premier créancier historique de la Pologne, la France. Les liens entre la Pologne et la France sont anciens, ils datent du 17e siècle au moins, mais ils furent marqués par une relation inégalitaire : la France s’immisçait tout au long des 17e et 18e siècles dans les affaires intérieures de la Première République nobiliaire polonaise en soutenant financièrement et militairement des prétendants au trône électif polonais contre les candidats proches des Habsbourg. Ce processus allait si loin qu’un des rois polonais du 18ème siècle, Stanislaw Leszczynski, chassé par les Habsbourg, les Saxons et les Russes de son royaume obtint de la part du roi de France le duché de Lorraine en fief, en principe, car sa fille avait épousé Louis XV. Lorsque la Pologne perdit son indépendance entre 1772 et 1795, partagée entre ses voisins l’Autriche des Habsbourg, la Prusse Hohenzollern, la Russie des Romanov, ce fut grâce aux idéaux des Lumières pour lesquels ils avaient combattu entre 1788 et 1794 et à ceux de la Révolution française que les Polonais construisirent un mouvement indépendantiste moderne. L’objectif des indépendantistes polonais fut d’emblée la construction d’une communauté politique moderne basée sur l’égalité des citoyens devant la loi, l’abolition des ordres féodaux et du servage des paysans. C’est ainsi que tout au long du 19ème siècle les indépendantistes polonais comptaient sur le soutien de la France républicaine et/ou bonapartiste. Le jacobin Tadeusz Kosciuszko dirigea l’insurrection de 1794, le général Jan Henryk Dabrowski, dont le nom est gravé sur l’Arc de Triomphe, la légion polonaise de Napoléon Bonaparte. Les révolutions de 1830 et 1848 furent accomplies en France en soutien à la Pologne victime des rois oppresseurs, les intellectuels et les chefs politiques polonais trouvaient massivement refuge en France après 1830 (« la Grande Emigration »). Jaroslaw Dabrowski, chef indépendantiste de l’insurrection anti-tsariste de 1863, dirigea l’armée de la Commune de Paris. Parmi les Communards, 400 d’entre eux étaient des exilés polonais. Non seulement des Polonais participèrent à la fondation de la 1ère Internationale des Travailleurs, mais encore, c’est à Paris que fut créé le 17-21 novembre 1892 le Parti socialiste polonais ! C’est donc tout naturellement que les Polonais pensèrent qu’une France Républicaine allait les aider à combattre les régimes tsariste, prussien et habsbourgeois qui occupaient leur pays. Ils et elles furent très déçu/es lorsque la 3ème République s’allia avec la Russie tsariste, dernier empire absolutiste et liberticide en Europe, pour mener avec lui la Grande Guerre contre l’Allemagne. Mais c’est justement la guerre de 1914-1918 qui apporta l’occasion rêvée pour l’indépendance polonaise : lorsque la Russie révolutionnaire se retira du conflit (et que Lénine proclama la paix sans annexions ni réparations tout en répudiant la dette tsariste considérée comme illégitime envers le peuple russe et en reconnaissant le droit du peuple polonais à l’autodétermination) et que l’Allemagne s’effondra en nombre en 1918, les socialistes polonais formèrent le premier gouvernement de la Pologne indépendante et proclamèrent la République. C’est d’ailleurs le drapeau rouge qui flotta le 11 novembre 1918 sur le château royal de Varsovie, ce que les nationalistes polonais taisent aujourd’hui.

L’aide ou la dette

C’est à ce moment-là qu’intervint la question de la dette. La nouvelle Pologne était un pays ravagé par la guerre et pauvre, sous-développé, faisant partie de l’Europe périphérique qui fournissait depuis la fin du Moyen-âge à l’Occident les denrées de base nécessaires à son industrialisation primitive. Il lui fallait donc en 1918 presque tout construire : un appareil d‘État, une armée, des institutions sociales et culturelles, des écoles, une industrie, développer les chemins de fer, les ports, les routes. Il fallait également sortir la masse des paysans des restes de la féodalité en partageant les propriétés terriennes de l’aristocratie afin de satisfaire la « soif de la terre » de la campagne surpeuplée. Pour cela, les dirigeants polonais qui pour la plupart n’osaient envisager d’emprunter la voie choisie par la Russie, demandèrent l’aide des pays puissants qui soutenaient la création du nouvel État : la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis d’Amérique. Ce soutien n’était pas désintéressé : particulièrement la France avait besoin des nouveaux pays indépendants de l’Est de l’Europe (Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie) afin de faire barrage aussi bien à la revanche du nationalisme allemand qu’à l’expansion redoutée de la révolution russe. Ce fut cette aide qui constitua la première dette. La France organisa et arma la nouvelle armée polonaise utilisée immédiatement contre la Russie bolchévique en 1919/20. Un prêt français de 1923 de 500 millions de francs or servit à créer et à soutenir la monnaie polonaise. Un prêt des Etats-Unis de 1924 de 27 millions de dollars servit à la création de la banque centrale polonaise. Les capitaux anglais, américains, mais aussi allemands et italiens, privés et publics, investirent en Pologne. Dans un pays avant tout capitaliste et participant à l’économie mondiale en tant que territoire périphérique, source de matières premières, de produits agricoles et de main-d’œuvre bon marché. En 1925, sept ans après la proclamation de l’indépendance, la dette publique polonaise vis-à-vis des prêteurs étrangers s’élevait à 70 millions de dollars. Elle a augmenté constamment depuis. Les banques polonaises étaient alors détenues à 33 % par le capital étranger. Certains secteurs industriels clés étaient entièrement aux mains des capitalistes étrangers (charbon, sidérurgie, téléphonie, électricité, chimie). Mais on ne peut pas dire qu’à l’époque l’État polonais n’avait aucune marge de manoeuvre ou qu’il dilapidait l’argent des créanciers. Malgré la domination politique d’une aristocratie conservatrice, mais animée par un idéal patriotique, les dirigeants politiques, les fonctionnaires du nouvel État ainsi que le peuple qui croyait en une amélioration de sa vie dans un pays indépendant parvinrent à de vraies réalisations en tout juste 20 ans : construction du port de Gdynia, de la marine marchande polonaise, de nouvelles industries modernes dans les régions défavorisées, de nouvelles lignes de chemin de fer, mise sur pied d’un système scolaire généralisé…

La guerre et la dette

C’est la guerre que l’Allemagne nazie mena contre les « races de sous-hommes » qui anéantit ces efforts. L’occupation nazie en Pologne (1939-1945) fut féroce, beaucoup plus dure que l’occupation de la France par exemple. La Pologne fut saccagée. Six millions de ses citoyens, dont la totalité des citoyens polonais de confession juive, furent tués. L’armée polonaise en exil, dirigée par le général Sikorski, fidèle à « l’accord d’amitié » pourtant si inégal, participa en 1940 à la bataille de France et les escadrons de pilotes polonais s’illustrèrent dans la bataille d’Angleterre. Les Polonais étaient présents sur tous les fronts, dans toutes les armées alliées, en Afrique, lors du débarquement… Cette précision est d’importance lorsqu’on s’aperçoit qu’une fois la victoire sur le nazisme acquise, les « alliés » occidentaux sommèrent sans vergogne leur «ami » de payer sa dette. La Pologne devait en 1939 4,5 milliards de zlotys à ses créanciers occidentaux, dont respectivement 2 millions de dollars/or aux Etats-Unis, 2,5 millions de francs/or à la France, 4,5 millions de livres à la Grande-Bretagne ainsi que d’autres dettes vis-à-vis des héritiers formels de l’ancien empire habsbourgeois… pourtant aboli en 1918. Quant à l’Union soviétique ravagée, elle se servit sur place puisque la progression de son armée contre Hitler l’amena à occuper la Pologne et à imposer un gouvernement polonais qu’elle contrôlait : durant les premières années d’après-guerre, l’URSS démonta ce qui reste des usines ayant appartenu à des Allemands ou passés sous contrôle allemand pendant l’occupation. Mais tout au long de l’existence du « système communiste », l’URSS, en tant que premier partenaire imposé à une Pologne vassale, allait acheter des matières premières polonaises non pas en devises occidentales pouvant servir à des échanges internationaux, mais en « roubles de transfert »[1]. En ce qui concerne les alliés occidentaux (France, Grande-Bretagne et Etats-Unis d’Amérique), la « dette de sang » n’a servi à rien à la Pologne : dès 1945, la Pologne fut sommée de payer sa dette financière et le gouvernement polonais communiste accepta de le faire. À peine la paix proclamée, la France réclama 4,2 milliards de Francs à son allié et le somma d’engager des négociations qui se poursuivirent pendant plusieurs années. Ce chiffre inclut les très anciennes dettes datant de la création de la République en 1918, le coût de l’entretien de l’armée polonaise en France (sic !) ainsi qu’un facteur de discorde qui devait aller en s’amplifiant au fil des ans : le coût des nationalisations des usines des capitalistes français installés en Pologne par la loi polonaise de 1946. Alors que la Pologne avait déjà payé un lourd tribut de sang, Anglais et Américains réclamaient eux aussi des indemnités pour « leurs biens ». Il n’y a que l’Allemagne qui ne put prétendre à rien, tout le monde étant d’accord sur le fait que la saisie des biens allemands constituait pour les pays qu’elle avait occupés des réparations légitimes de guerre. La Pologne populaire accepta de payer, mais elle avança aussi des arguments qui équilibraient la balance de pouvoir : la France détenait toujours l’or du Trésor polonais du gouvernement en exil, de nombreuses entreprises françaises en Pologne avaient appartenu à des dignitaires vichystes collaborateurs nazis et il est évident que les usines dont il était question étaient souvent en ruine du fait des ravages terribles des combats armés. C’était donc plutôt le gouvernement polonais qui aurait dû être indemnisé pour les avoir remises en marche…

Devant la perspective d’un refus de paiement, la France renonça alors à faire payer le gouvernement polonais cash et accepta un accord signé le 19 mars 1948 qui liait le remboursement de la dette à la poursuite et à l’approfondissement d’une coopération économique entre les deux pays. En effet, une somme fixe devait être prélevée sur la balance des paiements commerciaux entre les deux pays. Ainsi, l’augmentation de la somme devait dépendre de l’augmentation du volume des échanges commerciaux entre les deux pays. Ce système arrangeait parfaitement le gouvernement communiste soumis d’un autre côté à l’hégémonie soviétique — Staline forçait au même moment la Pologne à renoncer aux crédits du Plan Marshall alors que le pays avait cruellement besoin de fonds pour se relever des ruines, construire et équiper son industrie, réaliser les ambitieux projets éducatifs, culturels, sociaux et économiques mis de l’avant par le nouveau système. Ainsi, le gouvernement polonais liait alors son existence à la poursuite des échanges avec l’Occident et pouvait espérer desserrer un tant soit peu l’étau soviétique. En effet, le charbon polonais était toujours recherché en ces temps d’après-guerre alors que la Pologne souhaitait accéder aux technologies dont le capital français était propriétaire : équipement pour l’industrie sidérurgique et navale, technologies de construction des routes, aéroports, tunnels, centrales électriques… Certains diplomates français voyaient dans cette ouverture également une aubaine : la Pologne pouvait devenir un pays de sous-traitance pour les industries françaises selon la vieille dialectique du pays développé produisant à bas coûts dans un pays vassal.

La « guerre froide » — dette contre développement ?

L’accord ne fut cependant pas appliqué en 1948 pour cause de « guerre froide ». Suite à la montée de l’hostilité entre les Etats-Unis et l’URSS, les relations de la Pologne furent quasiment gelées avec tous les pays occidentaux. Lorsque les relations reprirent en 1956, le gouvernement polonais était dirigé par Wladyslaw Gomulka porté au pouvoir par le peuple lors de la « révolution d’octobre 1956 » contre l’avis de l’Union soviétique[2]. Gomulka était avant tout un nationaliste polonais de gauche : s’il entendait payer la dette, c’est pour réaliser le programme de modernisation de la Pologne afin de sortir du sous-développement et traiter d’égal à égal avec l’Occident. Certes, la faiblesse économique polonaise était telle que pour solder le passé, Gomulka accepta une « petite » dette : en 1956, la Pologne payait des indemnités pour la nationalisation des biens des capitalistes américains avec un prêt de 233 millions de dollars accordé par les mêmes… Cependant, le montant de cette dette était dérisoire comparé aux chiffres dont nous serons coutumiers 20 ans plus tard : en 1970 la dette polonaise extérieure était de 1,7 milliard de dollars, alors qu’en 1980 elle était de 25 milliards !

En ce qui concerne la France, les relations de la Pologne avec ce pays s’améliorèrent dès 1956 et plus encore avec l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle en France. La France gaulliste pratiquait une politique de « détachement » en douceur de la sphère d’influence soviétique des pays communistes qui étaient anciennement ses alliés et vassaux en leur accordant ce dont ils avaient besoin pour leur développement autonome. Certains diplomates particulièrement polonophiles (Etienne Burin des Roziers, proche de de Gaulle et ambassadeur en Pologne dans les années 1960) comparaient même l’aspiration polonaise au développement et au bien-être de sa population à l’ambition largement partagée par la droite gaulliste et par la gauche d’une France moderne, urbaine, profitant de la société de consommation ! Les équipes de fonctionnaires des différents ministères, les délégations d’entreprises, d’universitaires, de scientifiques et d’artistes se succédaient de la France vers la Pologne et de la Pologne vers la France tout au long de ces années. Les possibilités de coopération industrielle, commerciale, scientifique et technique furent examinées et dûment fixées par des accords bilatéraux avantageux pour les deux partenaires. La Pologne cherchait à acheter auprès de la France des biens d’équipement pour ses industries naissantes : les infrastructures ferroviaires, aéronautiques, les centrales thermiques et hydrauliques, les équipements sidérurgiques, etc. La Pologne avait besoin de tout cela pour pouvoir elle-même produire, en plus du charbon, des machines-outils, des voitures, des trains, des bateaux, sans parler des biens de consommation modernes dont la population polonaise qui vivait alors une formidable ascension sociale par l’éducation gratuite et une urbanisation sans précédent, était littéralement assoiffée. Les plans économiques du gouvernement polonais incluaient la création de secteurs qui n’existaient pas auparavant : la chimie (raffinerie de pétrole, chimie fine, engrais artificiels), les médicaments, les cosmétiques, le plastique, en plus de l’essor de la production du textile, de l’agro-alimentaire et de la mécanisation de l’agriculture polonaise. De tels chantiers ainsi que les possibilités de débouchés qui s’ouvraient pour les entreprises de pointe françaises enthousiasmaient le diplomate français Eric de Carbonne, qui, dans une note au Ministère des Affaires étrangères du 2 mai 1957, allait jusqu’à affirmer que la France devrait absolument soutenir ce projet de « sortie d’une économie coloniale » !

Mais la dette était là pour contrecarrer ces beaux projets. Le paiement de la dette reprenait selon les modalités de l’accord de 1948, mais le résultat fut mitigé, la demande en charbon s’amenuisant dans l’économie alors que la Pologne des années 1960 n’avait toujours à offrir en terme de compétitivité que cette matière première ainsi que ses produits agricoles sur les marchés internationaux. Les fonctionnaires du ministère de l’Économie et du Budget français qui dirigeaient les nouvelles négociations pour le paiement de la dette de 1957 à 1959 étaient déjà beaucoup moins gaullistes que le Quai d’Orsay. Pour eux, seule la dette comptait et son remboursement devait être prioritaire. C’est à l’obstination de ces défenseurs du capital français que l’on peut comprendre à quel point la dette du pays dominé à l’égard du pays dominant et créancier est consubstantielle du capitalisme. Pour permettre à la Pologne d’acheter des biens industriels indispensables et — naturellement – de payer sa dette, on avait donc recours à… une nouvelle dette. En 1959, la France accorda à la Pologne un prêt de 10 milliards de Nouveaux Francs. La Pologne s’endetta également auprès de la Grande-Bretagne, de l’URSS, des USA, du Canada et de la Tchécoslovaquie pour réaliser son programme de développement. Pour faciliter son intégration dans la sphère d’échange capitaliste et lui permettre d’accéder aux devises indispensables pour payer sa dette, les puissances occidentales l’associèrent au GATT dès 1959.

L’essor de la dette et la chute

 Petit à petit, l’industrie polonaise se construisait. Si les échanges franco-polonais restèrent finalement modestes dans les années 1960, un ambitieux programme culturel et scientifique a permis de former une nouvelle génération de cadres polonais tournés vers l’Occident qui allaient être au premier plan pour les transformations politiques et économiques majeures des années 1970-90. En effet, la politique gaulliste a aussi encouragé et financé la création de structures d’enseignement du français en Pologne, les échanges universitaires dans de multiples domaines (y compris l’histoire, l’archéologie, la littérature, les sciences exactes, jusqu’à la fondation de la première faculté de traduction et interprétariat à l’Université de Varsovie), les nombreux voyages d’étudiants boursiers polonais en France, les échanges artistiques qui donnaient au peuple polonais l’impression de participer à la Culture universelle. Les années 1970 virent une accélération de cette politique. Dans l’imaginaire politique polonais (des pro-communistes comme des dissidents), ce sont les bonnes relations du premier Secrétaire du Parti communiste et chef d’État polonais, le francophone et ancien migrant en France Edward Gierek, qui lui ont permis d’obtenir de très nombreux crédits auprès des banques et des États occidentaux. Dès l’avènement de Solidarnosc et avec la crise de la dette de 1980, les Polonais ont fustigé la « naïveté » de ce dirigeant tandis que lui-même dans ses mémoires défend sa politique comme étant la seule rationnelle possible pour continuer à moderniser l’industrie du pays et permettre à la société d’accéder à un succédané de société de consommation.

Ce n’est que depuis peu que la gauche polonaise survivante a pris conscience de l’imbrication de la Pologne communiste dans le système économique capitaliste mondial et par conséquent du fait que les crédits accordés dans les années 1970 constituaient des pétrodollars recyclés en dette à destination des pays pauvres. Aujourd’hui encore, il n’est pas facile pour le peuple polonais de se percevoir comme un pays pauvre et manipulé par des plus puissants, et pourtant la question de la dette nous montre notre véritable statut au sein du système politique et économique mondial. Il est du devoir de la gauche de démystifier le nationalisme polonais en présentant aux citoyens les véritables origines des catastrophes de 1980-89 dont nous payons toujours les effets.

De même, il serait faux de dire que les crédits à l’origine de la dette de 25 milliards de dollars en 1980 auraient été tous gaspillés. Ils ont bien servi à la modernisation de l’industrie, mais principalement à équiper les industries extractives (charbon, cuivre, souffre, etc.) dont le produit servit tout d’abord à payer la dette sur le marché international au détriment du développement intérieur. La Pologne des années 1970 a produit certes de l’acier, des machines, des trains, des voitures, des bateaux, etc., mais avec des technologies trop anciennes pour le marché mondial, et qui n’étaient pas à même de concurrencer l’Occident sur son propre terrain. C’est pour cela que le principal marché des produits industriels polonais est les pays émergeant grâce à des relations que la diplomatie polonaise a créées et entretenues alors non sans talent. Mais la population polonaise avait soif de société de consommation – elle voulait vivre à l’occidentale, consommer des produits des nouvelles technologies (équipements ménagers, voitures individuelles, téléphones, téléviseurs, matériels hifi, etc.) et ne se satisfaisait plus des trop rares produits nationaux. Le gouvernement a donc également utilisé les crédits en pure perte, pour acheter des biens de consommation et une partie de l’argent a été détournée et gaspillée par les fonctionnaires du Parti.

La crise de la dette polonaise en 1980 a donc les mêmes origines que dans tous les autres pays en développement soumis au même mécanisme de domination : l’augmentation du taux d’intérêt du dollar par le gouvernement des Etats-Unis et la chute des cours des matières premières. La Pologne devait payer 8 milliards de dollars immédiatement dont 2,5 milliards de dollars au titre du service de la dette. Elle ne pouvait pas. En avril 1980, une délégation des banques occidentales créditrices vint à Varsovie et força Gierek à accepter le premier plan d’ajustement structurel. S’agissant d’un système économique dirigé entièrement par l’État, la manoeuvre était simple : le gouvernement augmentait le prix de la nourriture et des produits de consommation de base. Et, en août 1980, ce fut la grève dans les chantiers navals de Gdansk avec la création du syndicat indépendant Solidarnosc (Solidarité). Les grèves avaient gagné tout le pays, le chef du Parti fut destitué et accusé d’être responsable de la crise de la dette. Les 8 millions de Polonais membres de Solidarnosc, premier mouvement social de cette ampleur dans toute l’histoire du pays, eurent l’impression qu’ils luttaient pour un « autre socialisme » où les ouvriers dirigeraient réellement leurs usines et leur pays, sans se rendre compte que Solidarnosc n’était en définitive qu’un premier mouvement social en réponse à la crise de la dette. Cette méconnaissance des vraies causes de la crise allait être par la suite fatale au mouvement et aux travailleurs polonais. L’agitation sociale de Solidarnosc dura plus d’une année jusqu’à ce que le nouveau chef d’État, le général Jaruzelski, y mette fin le 13 décembre 1981, en instaurant l’état de siège, interdisant le syndicat et emprisonnant de nombreux militants. La Pologne devint un pays fermé, les relations avec les pays occidentaux se tendirent et engagèrent des sanctions contre la Pologne, Jaruzelski cessa de payer la dette. La guerre froide reprit de plus belle : l’URSS qui s’engageait au même moment en Afghanistan commença à installer ses missiles SS20 dans ses pays satellites tandis que les Etats-Unis lançaient la guerre des étoiles et installaient les missiles Pershing en Europe occidentale. Face cette menace de guerre généralisée, la situation ne pouvait pas durer. La Pologne reprit le paiement et les négociations pour payer la dette qui aboutirent à son admission au FMI dès 1986. Parallèlement, face au nœud coulant de la dette, les communistes ne voulaient pas être les seuls tenus responsables de la catastrophe économique : ils négocièrent avec l’opposition[3]en février 1989 (accords de la « Table Ronde ») une sortie du système. Les citoyens polonais pensaient qu’ils avaient remporté la lutte pour la démocratie et pourraient désormais choisir leur destin en êtres humains libres et responsables et s’investirent dans les premières élections libres du 4 juin 1989. Le système international figé depuis 45 ans s’effondrait alors autour d’eux : l’URSS devait retirer ses troupes des pays de l’Est et d’Afghanistan, l’Allemagne était réunifiée, Gorbatchev saluait « la Maison commune européenne » et un nouvel ordre mondial prêché par Bush père, mais déjà l’URSS était démembrée et de nouveaux États nationalistes surgissaient.

La « thérapie de choc » — premier plan d’ajustement structurel en Europe

Face à tous ces bouleversements, la dette demeurait pourtant le moteur majeur des relations internationales et l’instrument efficace de la mise en place du nouvel ordre néolibéral. Au moment des élections de 1989, la dette polonaise avait augmenté « mécaniquement » jusqu’à atteindre 41,4 milliards de dollars ! Les citoyens étaient sommés de payer alors que l’économie vacillante ne leur permettait pas d’espérer une amélioration probable. L’instabilité, la pénurie, l’inflation surtout rongeaient le pays alors même que le dernier gouvernement « communiste » avait commencé un vaste programme de privatisations au profit des fonctionnaires du régime et créé les premiers mécanismes du marché. C’est alors qu’à l’été 1989, les « Chicago boys »  — Jeffrey Sachs et George Soros — s’installaient à l’hôtel Mariott, le plus luxueux de Varsovie. Ils y dictèrent au premier gouvernement non-communiste de Tadeusz Mazowiecki ce qui allait être connu sous l’appellation de «thérapie du choc » – ou, dit autrement, « le grand plongeon dans une baignoire d’eau bouillante » : la transformation brutale d’un communisme d’État et d’une économie planifiée directement en une économie ultralibérale telle qu’elle n’existait même pas dans les pays occidentaux. L’artisan local de cette politique était un homme inconnu des dirigeants de Solidarnosc que les conseillers américains ont installé comme ministre de l’Économie : Leszek Balcerowicz. La promesse de réduction de l’énorme dette fut assortie d’une seule condition : cet homme non élu par personne devait gouverner la Pologne et appliquer le plan de la stratégie de choc, le « plan Balcerowicz ». D’autres inconnus formés dans les universités américaines ou par les fondations allemandes Adenauer et Ebert et des fondations américaines allaient être promus ministres dans les gouvernements de plus en plus ultralibéraux de Bielecki, Olszewski et Suchocka. Ils et elles allaient truster tous les postes au sommet de l’État, des entreprises publiques, des banques et des universités jusqu’à former la nouvelle oligarchie compradore qui tient la Pologne d’une main de fer jusqu’à ce jour, quelle que soit la couleur officielle du gouvernement, de droite « centriste » ou droite « radicale ». Toute opposition allait être impitoyablement éliminée : les années 1990-1993 virent une véritable chasse aux sorcières dans les universités, les médias, les syndicats, les coopératives nettoyées de leurs « éléments de gauche » au nom de la décommunisation, tandis que ceux qui arrivaient à exprimer les mécontentements sociaux étaient ridiculisés dans les médias, attaqués par la police et la justice (le cas du syndicat paysan « Audodéfense » de Andrzej Lepper qu’on allait retrouver « suicidé » devint emblématique) ou disparus dans de mystérieux accidents de voiture (Daniel Podrzycki, Président du syndicat « Août 80 » et leader de la gauche anticapitaliste renaissante en 2005, mort dans un « accident » en pleine nuit au centre de Katowice, sur une voie routière déserte et totalement droite).

Car il fallait déraciner méthodiquement toute opposition tout en faisant croire que la démocratie existait encore pour exécuter l’un des plus grands hold-up de l’histoire polonaise: l’ouverture absolue et brutale des frontières aux productions des transnationales occidentales, la privatisation des meilleurs morceaux des entreprises que la nation polonaise s’était appliquée à construire depuis 1945, la mise au chômage de 6 millions de personnes travaillant dans les entreprises publiques fermées sur ordre du gouvernement ou vendues à bas prix, la destruction des structures publiques et parapubliques (associations, coopératives, services publics), la dilapidation méthodique des biens publics par des détournements de fonds qui se chiffraient en milliards de dollars. Jusqu’à la prolifération de mafias nationales et internationales en Pologne, après le licenciement de milliers policiers de la police devenus plus ou moins criminels en 1993-94, et accusés d’avoir servi sous le régime communiste[4] ! C’était le règne du capitalisme sauvage… en échange d’un prêt de 3 milliards de dollars pour stabiliser un zloty soumis à une impitoyable inflation jusqu’en 1995. Le résultat du choc fut une chute de la production continue pendant presque 10 ans. Le niveau de PIB de 1989 ne fut rattrapé uniquement qu’en 1999, 10 ans plus tard ! 50 % des emplois industriels avaient entretemps disparu et avec eux des branches entières d’industrie : chantiers navals, marine marchande, chimie, aéronautique, d’autres furent sévèrement réduits (automobile, textile). Des villes, des régions entières furent mises au chômage : Lodz, la capitale du textile, devint une ville fantôme, les villes du sud industriel de Petite-Pologne perdirent la moitié de leur population active. Le nord et de nord-ouest de la Pologne furent sévèrement touchés par la fermeture brutale des milliers de fermes d’État dont les ouvriers agricoles incapables de retrouver une place dans le monde de la concurrence sombraient dans le chômage, la misère, l’alcoolisme, puis l’émigration. L’agriculture polonaise paysanne qui assurait un revenu à 37 % de la population fut soumise aux prix mondiaux : les paysans endettés pour moderniser leurs outils se trouvèrent confrontés à des taux d’intérêt multipliés par 20, des milliers arrêtèrent leur exploitation au début des années 1990, et se suicidèrent. Les protestations des paysans donnèrent naissance aux premiers mouvements populistes nationalistes (syndicat Autodéfense), parfois adroitement manipulés par l’Église et l’extrême droite, afin de désigner non pas le véritable responsable, le capitalisme international, mais des « communistes » toujours prétendument aux manettes du pays. Il faut dire que le peuple polonais, effrayé par la destruction ultralibérale, votait en 1993, 1995 et 2001 pour les successeurs des communistes[5] : la coalition du parti social-démocrate post-communiste et le président de la République Kwasniewski, ancien apparatchik. Mais si les sociaux-démocrates réintroduisirent quelques droits sociaux minimes et reconstruisirent un semblant d’appareil d’État, ils se soumirent entièrement aux exigences des institutions financières internationales, poursuivent les privatisations, accentuant le processus de transfert des biens publics dans les mains de l’oligarchie privée issue du milieu de la nomenklatura communiste. Ils finirent même par soumettre la politique polonaise aux objectifs de l’impérialisme guerrier des USA, reçurent George Bush en grande pompe à Varsovie et offrirent le territoire polonais aux agents de la CIA pour qu’ils y torturent leurs détenus de guerre. En politique intérieure, ils n’appliquèrent pas le mandat que les électeurs leur avaient donné pour revenir à la séparation de l’Église et de l’État, reconstruire l’école publique et gratuite et revenir à la liberté d’IVG. Violant la volonté des électeurs, ils préférèrent continuer à soumettre le pays à l’Église et au capital supranational.

Pour cette « transformation » si dramatique pour les Polonais/es, l’oligarchie polonaise fut récompensée par les créanciers occidentaux: dès février 1990, le « Club de Paris » accordait à la Pologne une réduction de 2/3 de sa dette de 32 milliards de dollars. Les 10 milliards restant devaient être payés en 8 ans. En mars 1994, la Pologne signait l’accord avec le « Club de Londres » qui réduisait la dette polonaise (11 milliards de dollars) de moitié, les restes étant dus jusqu’en 2012. Mais, pour financer ce paiement, la Pologne vendit sur les marchés financiers 8 milliards de dollars d’obligations Brady. Depuis, la Pologne paie toujours les intérêts de la dette : de 1995 à 2005, la Pologne a payé annuellement 2 milliards de dollars. Malgré cela et malgré les réductions, le pays restait endetté à hauteur de 34 milliards de dollars en 2003, à la veille donc de l’entrée dans l’Union européenne. En 2008, La Pologne a payé 4,1 milliards de dollars de service de la dette. Et malgré tout, la dette a atteint à nouveau 42 milliards de dollars ! Les choses ne s’étant pas améliorées depuis, bien au contraire.

D’où vient la dette nouvelle ?

Pour répondre à cette question, il convient de reprendre l’analyse de cinq économistes de l’Académie polonaise des Sciences et auteurs d’un premier bilan critique de la restauration du capitalisme en Pologne. Selon eux, le chiffre de 6 % de croissance abondamment cité par les médias est trompeur. Sur 20 ans, il faut calculer le taux de croissance en y incluant les années 1990 lorsque le taux de croissance fut négatif, surtout entre 1990 et 1997 ! Après cette opération, le taux de croissance de 20 ans de système néolibéral tombe à 3 % de moyenne – à comparer au 9 % de croissance entre 1945 et 1965, les 20 premières années du régime communiste. Ensuite, un pays où le taux de chômage des actifs reste entre 15 et 20 % pendant 20 ans ne saurait s’affirmer prospère ! Surtout si ce chômage n’est pas indemnisé ni réellement combattu et conduit à une économie informelle très étendue (commerce de rue, agriculture de survie, prostitution, jeux d’argent et autres « opérations vides »).

Dès 2005, ce furent donc 3 à 5 millions de Polonais qui se mirent sur la route de l’émigration vers la Grande-Bretagne, l’Irlande, mais aussi de façon saisonnière l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie, la Suède, la Norvège, etc. Selon l’Association européenne des Travailleurs migrants, les Polonais travaillent dans le bâtiment et les travaux publics, l’industrie agro-alimentaire (abattoirs), l’agriculture intensive, le tourisme, l’hôtellerie, la restauration et les services à la personne. Ils et elles sont massivement employés avec des contrats soumis à la « directive européenne de délégation » et fréquemment n’obtiennent aucune prestation sociale faute de contrôle du paiement des cotisations. Nombreux sont ceux et celles qui ne ramèneront que peu d’économies à la maison et ne bénéficieront d’aucune retraite faute de paiement des cotisations. Analysant finement le développement de chaque secteur de l’économie polonaise depuis 20 ans, les cinq professeurs d’économie en concluent que la Pologne ne vit que de quelques secteurs prospères : l’industrie extractive avec 100 000 mineurs employés dans les mines de charbon de Silésie, le cuivre très recherché sur les marchés internationaux, l’industrie agro-alimentaire fortement investie par les transnationales qui font de la Pologne une plaque tournante de la production pour toute l’Europe orientale, sans que les matières premières agricoles soient forcément achetées aux producteurs polonais. Ajoutons-y ce qui reste du textile, de l’automobile, des machines-outils, 100 000 personnes employées dans la grande distribution entièrement aux mains des capitalistes occidentaux et les services de sous-traitance aux entreprises (informatiques, nouvelles technologies) et le tableau sera complet. La Pologne est absente des industries à forte valeur ajoutée (biotechnologies, informatique, conception des produits), sa population est vieillissante, sa natalité faible ou négative. Il est tout à fait possible que ce soient les générations futures qui payeront au prix fort les effets négatifs cumulés de deux décennies de politiques ultralibérales.

 

Un des effets majeurs de cette stratégie politique est la persistance d’un fort endettement public. Selon l’analyste politique Dariusz Zalega, comme dans tous les pays européens, ce sont les politiques d’imposition favorisant les entreprises multinationales qui sont à l’origine non pas d’une crise des dépenses, mais d’une crise des recettes. Le capital étranger investi en Pologne est en effet exonéré d’impôts totalement ou partiellement, et ses bénéfices ne sont pas réinvestis sur place, car la loi ne l’y oblige pas. Ainsi, la totalité des banques polonaises est aujourd’hui aux mains du capital étranger ce qui, de plus, soumet la Pologne aux conséquences de spéculations dangereuses menées dans de lointains pays. De plus, la privatisation massive a privé l’État de ressources financières : la plupart des entreprises, infrastructures et services publics (la téléphonie par exemple a été privatisée dès 1991) ont été bradés en dessous de leur valeur réelle. Et il va sans dire que la logique des privatisations est une loi d’airain, une fois son bien vendu. L’État n’en tire un bénéfice qu’une seule fois, lors de la vente. Alors que si l’entreprise lui appartient, elle peut dégager des ressources sur un très long terme. L’État néolibéral est donc un instrument de l’oligarchie, et malheureusement il ne se soucie plus du bien de ses citoyens sur le long terme. Il compense donc son manque à gagner par l’endettement sur les marchés financiers. De plus, l’impôt sur les sociétés est bas : il est passé de 38 à 19 %. La fraude fiscale des entreprises est en plus très importante, faute d’une administration efficace et dévouée au service public (20 milliards par an environ). Le système d’imposition est injuste et favorise lui aussi l’endettement public : il n’y a que trois tranches d’imposition, ce qui fait que les plus pauvres, les plus nombreux, paient plus d’impôt sur le revenu que les plus riches. Même des personnes ne touchant que le salaire minimum de 300 euros par mois paient l’impôt sur le revenu. Les 10 % de Polonais les plus riches qui trustent 80 % des richesses du pays investissent alors dans des obligations d’État et sont donc les premiers bénéficiaires de la dette polonaise.

 

L’endettement des ménages moyens (environ 800 euros de revenu par mois) est très fort : la faiblesse des salaires conduit à un endettement croissant pour l’achat de biens de consommation (logement, voiture, vacances, électronique, etc.). Il n’y a qu’à se promener dans les centres des villes polonaises pour voir les officines de crédit liées aux banques occidentales qui ont remplacé les boutiques, les cafés et les lieux culturels. Ces établissements proposent des prêts à la consommation avec une facilité racoleuse : on se voit proposer un crédit à l’achat d’un billet de cinéma, en retirant son épargne au guichet ou même dans un distributeur automatique d’argent ! Gare au moment où il faudra payer ces dettes ! La crise à venir de la dette est plus que probable en Pologne. Il est possible que la crise éclatera fortuitement. La crise de la dette se profile aussi avec la faillite probable des fonds de pension polonais, endettés à hauteur de 250 milliards de zlotys. Sans parler d’un autre sujet jamais abordé par les politiciens et les médias, mais déjà source de grandes inquiétudes pour les associations locales de citoyens qui tentent en vain d’alerter l’État et l’Union européenne sur la situation : les fonds structurels européens, censés permettre le développement régional et servir à la construction d’infrastructures, alimentent en fait l’endettement des villes et des collectivités territoriales, car celles-ci doivent apporter d’important fonds propres afin de toucher les subventions. Incapables de le faire en fait, les collectivités polonaises émettent des obligations vendues sur les marchés financiers… L’Union européenne est touchée de plein fouet par la crise de la dette. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la crise de la dette polonaise est devant nous.

Janvier 2012 – Juillet 2017

Source: Investig’Action

Sources : La dette polonaise de 1939 à 1970 :

— Monika Karbowska, « La détente en Europe. Les relations franco-polonaises de 1956 à 1963 », mémoire de DEA d’Histoire des Relations Internationales Contemporaine, Université de Paris I Panthéon Sorbonne, 1995.

— Monika Karbowska, Notes pour une thèse de doctorat de 3ème cycle «Les relations franco-polonaises de 1956 à 1969 », Archives du MAE, des ministères de l’économie et du budget, de l’industrie et de l’équipement, de l’agriculture et de l’éducation nationale.

L’économie polonaise de 1980 à nos jours :

—  Andrzej Karpiński, Tadeusz Kowalik, Paweł Kozłowski, Kazimierz Łaski, Stanisław Paradysz, Dwudziestolecie polskich przemian. Konserwatywna modernizacja, (« 20 ans de transformations polonaises. La modernisation conservatrice »). Académie polonaise des Sciences, Chaire des Sciences Economiques. Varsovie, 2011.

–     Urszula Kuzinska, “Le choc sans la thérapie. 20 ans après l’imposition de la doctrine néolibérale en Pologne », http://uep-eul.org/wp-content/uploads/2010/12/Urszula-Kuzińska-20-ans-de-choc-capitaliste-en-Pologne.doc

—  Jacek Tittenbrun, Z deszczu pod rynnę. Meandry polskiej prywatyzacji, (« De la pluie sous la gouttière. Les méandres de la privatisation polonaises »), 4 tomes, Zysk i ska, 2008-2009.

—  Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2009, chapitre sur la Pologne.

 

La dette polonaise de 1970 à nos jours :

Dariusz Zalega, « La domination des fonds de pensions », dans  La dette ou la vie, sous la rédaction de Damien Millet et Eric Toussaint, CADTM 2011

Dariusz  Zalega, « Skad sie bierze polski dlug publiczny ? » (« D’où vient la dette publique polonaise ? »), Monde Diplomatique Polska, juillet 2011.

[1]          NDR. Ce qui augmentait sa dépendance, mais lui permettait d’éviter de payer ses importations au prix fort du marché mondial.

[2]    NDR.  Mais avec l’appui actif de la Chine populaire qui souhaitait elle-aussi limiter l’hégémonie de Moscou sur les pays socialistes. Voir Bruno Drweski, « La Pologne de Gomulka et ses tentatives de convergences avec Pékin et Paris », in La France et la République populaire de Chine – Contextes et répercussions de la normalisation diplomatique (1949-1972), L’Harmattan, 2017, pp. 201-230.

[3]    NDR. En fait, ces négociations avaient lieu avec la seule fraction de l’opposition qui était soutenue par l’Occident tandis que les partisans d’un socialisme autogestionnaire restaient réprimés d’un commun accord entre les autorités, la direction officielle de Solidarnosc, l’Église polonaise et les protecteurs occidentaux de Solidarnosc qui lui assuraient subsides et soutiens divers.

[4]    NDR. Et la pénétration de toute l’Europe orientale par des mafias venues d’ex-URSS ayant émergé au moment de la « démocratisation eltsinienne » et du bombardement par les « démocrates » pro-occidentaux du parlement russe élu démocratiquement.

[5]    NDR. envers qui ils replacèrent leur confiance, pensant qu’ils allaient restaurer une partie au moins de ce qu’on appelait avant 1989 les « conquêtes du socialisme »

Denis Collin, Europe, comment remettre les choses à plat ?

« Autant, indique Denis Collin, il me semble indispensable de dénoncer la fonction politique de cette UE comme appareil de domination des peuples et comme relais de la gouvernance du capital, autant il faut donner la perspective d’une dénonciation des traités, autant cela n’est possible et ne peut être convaincant que s’il existe une solution alternative, laquelle pourrait d’ailleurs formellement se mettre en place à partir d’un processus de réforme progressive de l’UE. C’est un peu la solution proposée par « La France insoumise ». Ce qui serait paru complètement irréaliste il y a quelques années devient possible précisément parce que nous arrivons à un moment où les cabris qui sautaient en criant « Europe, Europe » sont très fatigués et chaque pays, chacun à sa manière, chacun selon ses intérêts, est tenté de reconsidérer les problèmes et de remettre les choses à plat... »

Reprenons la lecture de la remise des choses à plat de Denis Collin...

Michel Peyret


Face à la désastreuse UE, l'Europe des peuples?

Par Denis Collin • 2017: Libre discussion • Mercredi 09/08/2017 • 

Comme l’a montré le dernier article de Jacques Cotta sur la « nationalisation temporaire de STX », l’UE apparaît aujourd’hui clairement dans toute sa triste réalité : elle n’est qu’un simple organe de domestication des peuples d’Europe au service du capital financier. D’Europe des peuples, il n’y en a pas, pas plus que d’Europe industrielle. Ceux qui nous serinent la chanson de « l’Europe puissance » qu’il faudrait construire pour résister aux Américains et aux Chinois sont, au mieux, des plaisantins, mais plus sûrement des enfumeurs professionnels.

L’affaire STX témoigne une nouvelle fois d’une sorte de loi : aucune alliance n’est possible entre grandes entreprises des pays membres de l’UE. La métallurgie est tombée dans l’escarcelle de l’Indien Mittal. Alsthom a été vendu aux Américains plutôt qu’à l’allemand Siemens. Renault est allié au groupe japonais Nissan, Fiat s’est allié à Chrysler et non à PSA qui noue un accord avec GM. Et ainsi de suite. La seule réussite industrielle européenne reste Airbus construit sur la base d’un accord entre États sans rapport avec l’UE et qui plus est d’un accord qui serait aujourd’hui illégal au regard des règles adoptées depuis le traité de Maastricht.


Il n’y a pas plus d’Europe de la défense. Dassault ne vend pas ses Rafale aux Européens qui préfèrent les avions américains. Il n’y a aucun accord entre les principales nations sur la politique à mener envers l’Afrique et l’Italie est abandonnée à son triste sort dans la « gestion » des réfugiés qu’elle est sommée d’empêcher d’aller ailleurs. Le seul point d’accord entre tous ces pays est de plier, quoi qu’il en coûte, devant les injonctions du fantasque maître de la Maison Blanche, la dernière affaire en cours étant celle des sanctions envers la Russie qui mettent directement en cause l’approvisionnement de l’Europe en gaz.


Et pourtant, on ne peut simplement revenir au « concert des nations » qui était la seule « organisation » dont l’Europe disposait au XIXe siècle. Le besoin des « états-unis » d’Europe est soulevé depuis cette époque. Victor Hugo, grand patriote s’il en est, s’était prononcé pour une telle perspective. Au début des années 1920, la question des états-unis socialistes d’Europe était mise à l’ordre du jour par l’Internationale Communiste. En 1923, Trotsky écrivait : « J'estime que, parallèlement au mot d'ordre : " Gouvernement ouvrier-paysan ", il est opportun de poser celui des " Etats-Unis d'Europe ". Seule la combinaison de ces deux mots d'ordre nous donnera une réponse perspective aux questions les plus brûlantes de l'évolution européenne. » Il ajoutait : « la France ne peut se détacher de l'Allemagne, ni l'Allemagne de la France. Or l'Allemagne et la France constituent le noyau de l'Europe occidentale. C'est là que se trouvent le nœud et la solution du problème européen. Tout le reste n'est qu'accessoire. » À certains égards, le diagnostic de Trotsky reste parfaitement exact, même si beaucoup d’eau a coulé sous le pont Kehl depuis cette époque.


La déconstruction pure et simple de l’UE et le retour aux frontières douanières, aux monnaies nationales et tout ce qui s’en suit est purement et simplement impossible. Déjà la sortie du Royaume-Uni, qui n’était pas dans l’euro et qui n’avait que des rapports souvent distants avec le « noyau dur » de l’UE se révèle être une affaire très complexe qui va nécessairement se doubler de toute une série de traités définissant la manière dont il y restera en quelque façon. Les formules choc des politiciens risquent de se briser sur les réalités.


Autant il me semble indispensable de dénoncer la fonction politique de cette UE comme appareil de domination des peuples et comme relais de la gouvernance du capital, autant il faut donner la perspective d’une dénonciation des traités, autant cela n’est possible et ne peut être convaincant que s’il existe une solution alternative, laquelle pourrait d’ailleurs formellement se mettre en place à partir d’un processus de réforme progressive de l’UE. C’est un peu la solution proposée par « La France insoumise ». Ce qui serait paru complètement irréaliste il y a quelques années devient possible précisément parce que nous arrivons à un moment où les cabris qui sautaient en criant « Europe, Europe » sont très fatigués et chaque pays, chacun à sa manière, chacun selon ses intérêts, est tenté de reconsidérer les problèmes et de remettre les choses à plat. Un pays aussi peu « souverainiste » que l’Italie où le consensus sur l’Europe était largement dominant est aujourd’hui confronté à des questions qui ont toutes en arrière-plan la mise en cause de l’UE, qu’il s’agisse des réfugiés, de l’affaire STX/Fincantieri ou de la discipline budgétaire que même Matteo Renzi a commencé à critiquer.
Face au « machin », on doit défendre la souveraineté des nations européennes mais celles-ci pourraient souverainement se confédérer dans une « Union des peuples souverains » ou pour parler le langage de Kant dans son Traité de paix perpétuelle, une « société des nations » d’Europe. On peut aisément  déterminer quelques générales d’une telle « société des nations ».
1) la reconnaissance de la souveraineté des peuples. Les traités d’union étant des actes de souveraineté, tout comme la dévolution de telle ou telle domaine de la souveraineté à une instance confédérale. La reconnaissance de la souveraineté suppose que chaque nation décide de vivre comme elle l’entend, d’organiser comme elle souhaite sa protection sociale et ses finances, sous être soumise à la férule d’une instance supra-nationale.
2) le principe du gouvernement « républicain » de chaque nation – souveraineté législative du peuple, séparation des pouvoirs, reconnaissance des libertés politiques et individuelles fondamentales, égalité des citoyens dans tous les domaines, séparation du politique et du religieux. Bref un paquet de libertés de base inaliénables.
3) la définition d’une politique étrangère commune et l’assistance mutuelle dans les opérations des défense. Ce qui suppose qu’on sorte de l’OTAN et qu’on en finisse avec cette idée que les USA sont au fond les défenseurs naturels de l’Europe.
4) l’existence d’une monnaie commune qui pourrait ou non, suivant le choix de chaque pays, fonctionner en parallèle avec les monnaies nationales.
5) l’abolition de toutes les frontières tarifaires mais selon les principes de la préférence communautaire et moyennant l’adoption de réglementations qui empêchent le « dumping social ».
6) l’engagement de politiques agricoles, industrielles et environnementales communes qui seraient, avec la défense, le but principal des instances confédérales. Les États pourraient directement engager des coopérations, depuis le recherche jusqu’à la mise en œuvre de grands projets.


Tout cela pourrait être développé mais rien n’est ici proprement révolutionnaire et pourrait – on peut toujours rêver –  procéder d’une réforme pacifique, sans crise des institutions actuelles. En tout cas, une telle perspective pourrait faire bouger les lignes et amorcer une réorientation de la politique européenne, ce qui semble à la fois plus réaliste et finalement plus ambitieux que les protestations des souverainistes purs et durs qui répètent « rupture avec l’UE » en sachant bien qu’il n’y a aucune  force pour conduire une telle rupture.


Une telle perspective prend en compte le fait qu’il existe historiquement quelque chose qui s’appelle Europe, dont quiconque va de Londres à Varsovie ou de Riga à Madrid reconnaît immédiatement l’existence. Une culture, une manière de vivre qui sont propres à la  « vieille Europe » et il serait bon d’y penser avant que toutes sortes « d’identitaires » occupent seuls le terrain. Copernic, Galilée, Bruno, Kepler, Brahé, tous ceux qui ont révolutionné notre vision de l’univers entre le XVIe et le XVIIe siècle venaient des quatre coins de l’Europe, mais partageaient des préoccupations communes.

Rousseau parti de Genève et Kant à Königsberg font tous les deux la théorie de la révolution française. Chopin est autant un compositeur français que polonais. Verdi le musicien de l’unité italienne fait des opéras à partir de Victor Hugo … qui lui-même prend si son souvent son inspiration chez Shakespeare. Les juifs Spinoza, Marx et Freud expriment chacun à sa manière cette pensée critique et libre qui s’est d’abord déployée en Europe et dont il n’y aucun exemple d’une telle audace ailleurs. Outre les raisons économiques et politiques, il y a là aussi quelques-unes des très bonnes raisons de ne pas tourner le dos à l’Europe.

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Léon Trotsky, Staline, dupeur dupé

« Les agents du Kremlin, indique Léon Trotsky, commencent à reparler d'une alliance des démocraties contre les agresseurs fascistes. Il est possible que Staline, dupeur dupé, soit forcé de faire une nouvelle volte-face en politique étrangère. Mais malheur aux peuples s'ils font de nouveau confiance aux agents malhonnêtes du Kremlin ! Staline a contribué à faire de l'Europe un chaos sanglant et à mener l'URSS au bord du gouffre. Les peuples de l'URSS ne peuvent que ressentir la plus grande angoisse… »

Reprenons la lecture de l'analyse de Léon Trotsky...

Michel Peyret


Le rôle du Kremlin dans la catastrophe européenne

Par Léon Trotsky
15 mai 2015

Trotsky a écrit cet article alors que les forces françaises se rendaient à l'invasion allemande en 1940 et que la bourgeoisie française préparait sa collaboration avec l'Occupation nazie. Il y analyse le rôle du stalinisme et les causes de l'effondrement fulgurant des armées françaises, mettant en garde le prolétariat de l'URSS, dont l'armée avait été décapitée par la purge des officiers menée par Staline, contre une invasion nazie. Cette invasion s'est produite un an plus tard. Elle s'est soldée par quatre ans de terribles combats, faisant des dizaines de millions de morts, durant lesquels les forces de l'URSS ont joué le rôle décisif dans la défaite du régime nazi.

17 juin 1940

La capitulation de la France n'est pas un simple épisode militaire. Elle fait partie de la catastrophe européenne. L'humanité ne peut continuer à vivre sous le régime de l'impérialisme. Hitler n'est pas un accident. Il n'est que l'expression la plus consistante et la plus bestiale de l’impérialisme qui menace d'engloutir toute notre civilisation.

Mais, en liaison avec les causes générales de la catastrophe inhérente à l'impérialisme, il n'est pas permis d'oublier le rôle criminel sinistre joué par le Kremlin et le Comintern. Personne n’a aidé Hitler autant que Staline. Personne d'autre que Staline n'a créé une situation aussi dangereuse pour l'URSS.

Durant cinq années, le Kremlin et son Comintern ont fait de la propagande pour une «alliance des démocraties» et des «fronts populaires» avec l'objectif d'une guerre préventive contre les «agresseurs fascistes». Cette propagande, comme en témoigne de manière très frappante l'exemple de la France, a eu une puissante influence sur les masses populaires. Mais, quand la guerre approcha réellement, le Kremlin et son agence du Comintern sautèrent soudain dans le camp des «agresseurs fascistes». Staline, avec sa mentalité de maquignon, cherchait à sa façon à rouler Chamberlain, Daladier, Roosevelt et à obtenir des positions stratégiques en Pologne et dans les Pays baltes.

Mais la volte-face du Kremlin a eu des conséquences plus importantes, impossibles à mesurer: non seulement elle a roulé les gouvernements, mais elle a désorienté et démoralisé les masses populaires, en premier lieu dans les prétendues démocraties. Avec sa propagande des «Fronts populaires», le Kremlin avait détourné les masses de la lutte contre la guerre impérialiste. En passant du côté de Hitler, Staline a brutalement brouillé les cartes et paralysé la puissance militaire des «démocraties». En dépit de toutes les techniques de destruction, le facteur moral conserve encore une importance décisive dans la guerre. En démoralisant les masses populaires d'Europe – et pas seulement d'Europe – Staline a joué le rôle d'agent provocateur de Hitler. La capitulation de la France est l'un des résultats de cette politique.

Mais ce n'est pas du tout le seul. Malgré les conquêtes territoriales du Kremlin, la position internationale de l'URSS s'est considérablement aggravée. Le glacis polonais a disparu. Le glacis roumain va disparaître demain. La puissante Allemagne, maîtresse de l'Europe, acquiert une frontière commune avec l'URSS La Scandinavie, où se trouvent des pays faibles, et presque désarmés, est occupée par la même Allemagne. Ses victoires à l'Ouest ne sont qu'une préparation à une gigantesque marche vers l'Est. Dans son attaque contre la Finlande, l'Armée rouge décapitée et démoralisée encore une fois par Staline a démontré sa faiblesse au monde entier. Dans sa marche prochaine contre l'URSS, Hitler aura le soutien du Japon.

Les agents du Kremlin commencent à reparler d'une alliance des démocraties contre les agresseurs fascistes. Il est possible que Staline, dupeur dupé, soit forcé de faire une nouvelle volte-face en politique étrangère. Mais malheur aux peuples s'ils font de nouveau confiance aux agents malhonnêtes du Kremlin ! Staline a contribué à faire de l'Europe un chaos sanglant et à mener l'URSS au bord du gouffre. Les peuples de l'URSS ne peuvent que ressentir la plus grande angoisse…

Seul le renversement de la clique totalitaire de Moscou, seule la régénérescence de la démocratie soviétique, peuvent libérer les forces des peuples soviétiques pour le combat contre l'inévitable et prochaine attaque de l'Allemagne impérialiste. Ainsi le patriotisme soviétique est-il inséparable de la lutte impitoyable contre la clique stalinienne.

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